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Souvenirs dun octogénaire : Kyôto

Souvenirs dun octogénaire Kyôto
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    Souvenirs dun octogénaire
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    Kyôto
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    Nomination à Kyôto. Je me rappellerai toujours notre fête de Noël 1878 à Kôbe. Léglise était comble, et les fidèles européens dans la joie de voir une aussi belle réunion de chrétiens japonais. Paulo Mino, Joan Takematsu et tous leurs camarades avaient fait de lautel un bosquet merveilleux de camélias gigantesques coupés au fond des montagnes et parsemés de fleurs artificielles, de palmiers nains, troncs fictifs montés avec des palmes naturelles recueillies dans les jardins des villages dalentour ; tout cela agrémenté dune illumination : la communauté européenne y fut trompée, et crut que cétaient de vrais palmiers, une véritable serre transportée à lautel. Aussi étaient-ils fiers, nos gars ! Le journal européen en parla : Nous naurions jamais cru à une assemblée si nombreuse de chrétiens japonais, si nous ne lavions vue, comme témoins de cette belle messe de minuit. Cétait splendide et touchant, surtout le grand nombre des participants au sacrement, à loffice. Mgr Petitjean était ému, touché dune joie bien consolante, il rayonnait.

    Il choisit ce jour-là pour me faire une communication bien grave : Père, me dit-il, nous avons cette immense ville de Kyôto, quil faut aller attaquer. Jai pensé à vous. Accepteriez-vous dy aller ? Monseigneur, demain, si vous le désirez, répondis-je en fléchissant le genou. Vraiment, javais peur de vous demander un sacrifice trop grand : quitter cette chrétienté de Kôbe si belle ! Monseigneur, le sacrifice me coûtera plus que celui que jai fait le jour où jai quitté mon père ; mais aller évangéliser une ville de 200000 âmes, où le nom du vrai Dieu nest pas encore connu, lhonneur est trop grand pour moi, il meffraie ! Un serrement de main affectueux du saint évêque fut sa réponse et je sentis que son cur avait compris le mien. De telles impressions redoublent les forces du missionnaire et le disposent à des sacrifices plus grands encore, celui même de la vie, sil le fallait ! Oh ! ce cher Pontife, quel cur il avait !

    Départ pour Kyôto. Le 8 septembre, sous les auspices de Marie, marrivait par télégramme la nouvelle que jattendais depuis six mois : Pétition obtenue. Passeport. Cétait lautorisation du Ministère de lInstruction publique dêtre engagé comme professeur de français à Kyôto, la ville sainte, interdite encore comme résidence aux étrangers, et un passeport métait accordé pour y entrer et y prendre domicile.

    Depuis le jour où notre évêque mavait donné lordre daller à Kyôto neuf mois détaient écoulés et, bien quon ait travaillé tout ce temps-là à négocier mon affaire, nous nétions pas alors, comme aujourdhui, aux beaux temps de la porte ouverte.

    Je devais donc faire mes adieux à Kôbe. Cela me coûtait, je lavoue ; mais cétait pour aller porter le saint Nom du Sauveur là où il nétait pas annoncé encore. Je me trompe : lhérésie y prêchait. Depuis trois ans les Presbytériens dAmérique avaient jeté les bases de leur fameuse Université du Dôshisha (caractères chinois, société dun même esprit). Ce titre devait être menteur. Comme jadis Æcolampade et Mélanchthon se lançaient à la tête les cruchons de bière quils avaient vidés durant leurs conférences religieuses, de même au Dôshisha, 18 ans plus tard, les élèves mettront à la porte leurs maîtres Yankees, pour diriger eux-mêmes lenseignement.

    Mais janticipe... Saint Paul disait bien, il est vrai : Peu importe que la prédication soit faite, même per contentionem, je ne crois pourtant pas quil leût autorisée de la bouche de ces descendants dArius. Cétait, du moins, mon sentiment ; depuis deux ans je brûlais du désir de voir un des nôtres à Kyôto, et cest à moi, indigne pionnier de lEvangile, quétait dévolu cet honneur.

    Septembre, cétait le mois de la fête du grand saint Michel Archange, Patron de lEglise du Japon. Arrivé à Kagoshima le 15 août 1549, saint François-Xavier avait fait demander aussitôt une audience au prince de Satsuma, Shimazu Takahisa. La réception fut fixée au 29 septembre, fête de saint Michel, et François promit que si, par lintercession du glorieux Archange, il obtenait lautorisation de prêcher lEvangile, il le choisirait comme Patron du Japon : ce qui eut lieu, en effet.

    Je demandai à Monseigneur de me permettre de prendre ce beau jour pour entrer à Kyôto. Ce fut entendu. Cétait un lundi, en cette année 1879, 330 ans après larrivée de lApôtre.

    Le dimanche 28, par une anticipation peu liturgique, je crois, nous célébrâmes à Kôbe la solennité du saint Archange. Léglise était comble ; ils étaient plus de trois cent cinquante, là où cinq ans auparavant on ne voyait pas un néophyte. Jétais bien ému. Je leur parlai, mais les larmes étouffèrent ma voix. Je me remis un instant pour me mettre à genoux sur le marchepied de lautel et leur demander pardon de tous mes manquements dans le ministère si terrible du salut de leurs âmes ; je mhumiliai à haute voix de tous les frottements que mon pauvre caractère avait pu occasionner aux uns et aux autres, leur demandant de les oublier, car je sentais trop tout ce qui avait manqué à mon zèle, hélas ! Mais, pour vous aimer, ajoutai-je en suffoquant, tous, sans exception, oh ! oui, plus que moi-même, me semble-t-il, si possible était ! Je me souviens que les enfants seuls purent achever les prières de loffice ; des sanglots sentendaient dans toute léglise.

    La journée me fut bien pénible. A tous ceux qui venaient successivement me dire adieu, jadressais des recommandations, des avis de toutes sortes. Je les connaissais, pour bien dire, mieux queux-mêmes dans leurs faiblesses et leurs petits travers, mais tous de bonne volonté. Oui, je crois quà aucun de ceux que javais eu le bonheur de baptiser on naurait pu refuser ce don-là ; faibles, oui, des néophytes, mais appelés par la grâce de mille manières différentes, ils y avaient répondu de bon cur.

    Redoutant les émotions de la séparation, je me résolus à prendre un moyen radical : filer doucement le soir au milieu de la bénédiction du S.-Sacrement. Les adieux seraient ainsi évités. Un train partait précisément à cette heure-là de la station de Sannomiya, à 5 minutes de léglise. En prolongeant un peu les chants du salut, on me donnait le temps de passer inaperçu... Ainsi résolu, ainsi fut fait. Mais, hélas ! la fatalité voulut que le train eût, ce jour-là, cinq ou six minutes de retard ; aussi, à peine étais-je arrivé sur la plate-forme de la gare que voici 10, 20, 30, 60 de mes chrétiens qui arrivent : Père, Père, adieu, adieu ! Un agent de police, étonné, se précipite : Quest-ce que cest ? Et les voyageurs ébahis regardaient ces enfants, ces hommes, ces femmes, qui pleuraient en mentourant !

    Javoue que ces, quelques instants furent cruels. Ils me rappelaient les dix minutes, les dernières, passées en tête-à-tête avec mon père, à la gare de Lyon, le 16 juin 1866, à larrêt du train qui memmenait à Marseille, lors de mon départ pour les missions : je lui parlais, mais sans avoir la force de lever les yeux sur lui, dans la crainte que le cur ne vienne à me manquer !... La séparation de mes chrétiens de Kôbe me fut aussi pénible. Cétait pour vous, mon Dieu, que je les quittais, pour aller vous gagner dautres âmes en cette grande ville de Kyôto.

    Enfin un coup de sifflet retentit ; les derniers adieux sont échangés, le train sébranle. Jétais délivré de cette situation angoissante.

    Mais jeus besoin dun long moment de recueillement, dun bon chapelet récité en silence, pour me remettre un peu de mes émotions.

    Et maintenant, vogue la galère pour Kyôto !
    Les 25 lieues qui nous séparent vont être franchies en trois heures. Jarriverai ainsi au beau milieu de la nuit, en catimini, quase fur et latro, au nom du Seigneur, dans lantique Miyako, la vieille capitale du japon, la ville sacrée du bouddhisme.

    Kyôtô. Le Miyako ancien, la Ville, lUrbs des Césars japonais, dirions-nous ; ce site si bien choisi pour tenir le Fils du ciel à labri des rumeurs de ce bas monde, dans son kinri, lenceinte interdite ! Quel mortel, venu de lOccident surtout, eût jamais pu avoir lidée dy mettre les pieds un jour ? Au renouvellement des traités en 1866, il avait été bien stipulé que le rayon de 10 lieues accordé autour des concessions européennes ne sétendait pas, pour Osaka, au delà de 3 lieues dans la direction de Kyôto, par respect pour la ville sainte.

    Le Mikado, fils des dieux, y était dans son palais immense, bien gardé, surtout par les fonctionnaires du shôgunat : il fallut le bouleversement de cette Restauration merveilleuse pour len tirer, réveil dun sommeil léthargique de plus de 4 siècles. Aussi, à peine libéré ; le Mikado sétait-il dirigé avec sa cour vers Yedo, la capitale du Shôgun, dont il avait changé le nom en celui de Tôkyô (capitale de lEst), tandis quil donnait à Kyôto le nom officiel de Saikyô (capitale de lOuest) ; mais cest bien le nom de Kyôto qui lui est resté et dont on la nomme ordinairement.

    Kyôto demeurait sous le même régime dinterdit... Une innovation audacieuse avait cependant été tentée : le Ministère de lIntérieur, en 1872, avait ouvert une Exposition temporaire dans lenceinte du Palais Impérial, avec permission, même aux Européens, dy faire une apparition furtive, moyennant autorisation spéciale. Cétait un essai pour habituer le peuple aux rapports avec les Occidentaux, essai en partie avorté, il faut le dire.

    Un gouverneur à la main de fer avait été choisi pour préparer la si calme mais conservatrice population de Miyako au passage de lancien au nouveau régime, et ses mesures énergiques y avaient réussi. Il se nommait Makimura, homme de Chôshû, distingué par ses services au moment du coup détat et jouissant par là-même dune haute influence. Large dans ses vues, il avait appelé six ans auparavant des professeurs européens, anglais, allemands et français, pour y enseigner les langues au lycée de la ville. Le Français était notre digne ami, M. Léon Dury, ancien consul à Nagasaki, qui, au moment de la persécution, avait montré tant de zèle et de dévouement. Son nom est encore vénéré de ses nombreux élèves, qui occupent aujourdhui des positions éminentes. Cétait chez lui que, une fois ou deux, nous avions fait de furtives visites dans la capitale des Mikado. Je ne pensais guère alors que je serais un jour destiné à y aller commencer luvre du Seigneur...

    Bref, mon introduction à Kyôto ne fut pas facile. Après mille et un plans formés et discutés avec notre évêque, il fut décidé demployer lartifice usité par les ministres protestants, qui depuis trois ans y avaient pu pénétrer et prêchaient déjà publiquement au milieu des bonzeries ; ce moyen était dêtre engagé comme professeur décole privée de langues étrangères.

    Un jeune ministre protestant japonais, Niijima, homme de dévouement, avait consenti à affronter les tracasseries quil aurait à subir à cet effet. Il sétait mis en avant comme Directeur de leur école danglais, le Dôshisha.

    Professeur de langue française. Or donc, je cherchais mon titulaire aussi, et il lui fallait remplir bien des conditions : pas chrétien dabord, pour écarter tout soupçon ; habile, pour triompher des difficultés sans nombre quon lui susciterait ; posé, pour avoir son franc parler à la Préfecture, et tenace, pour mener la chose à bonne fin, envers et contre tous. Je le trouvai grâce à une bonne famille chrétienne de Kôbe. Cétait un ancien officier de la Préfecture de Kyôto, Nomura Shigehiko, qui avait eu maille à partir avec la sévère administration du gouverneur. Habile, il létait, même trop, hélas ! on le verra. Il se chargea de ma requête, rédigeant lui-même en son nom la demande en autorisation douvrir une école de français, avec maître européen à ses gages ; pétition adressée au Ministère de lInstruction Publique à Tôkyô, mais, de par la filière administrative, passant par la Préfecture de Kyôto.

    Cétait en février 1879 : le gouverneur la reçut, la vérifia, après avoir fait appeler Nomura et lavoir interrogé sous toutes les formes. Il promit de sen charger lui-même et den prendre un soin tout particulier. Cest ce quil fit, en effet ; il en eut trop grand soin même, le rusé gouverneur. Un mois, deux mois, trois mois sécoulent : pas de réponse. Je faisais entre temps des voyages à Kyôto, pour aller voir mon négociateur et demander des nouvelles, voyages où je devais quitter lhabit ecclésiastique et endosser un grand pardessus. Javais beau minformer : rien ; pas de réponse.

    Mon homme se rend auprès du gouverneur, qui lui demande des explications sur diverses clauses de détail, quon disait ne pas bien comprendre ; on allait les transmettre aussitôt à Tôkyô. Un mois après, on le mande encore pour de nouvelles questions. Et rien ; toujours pas de réponse...

    Cependant notre ami ne perdait pas son temps : il se livrait à une enquête sous main ; cest là que je reconnus comment la Providence mavait fait trouver le vrai enfant du siècle, apte à combiner ses plans. Nayant pas de réponse fin juillet, après cinq mois passés, Nomura comprit quil y avait trop de politique en son affaire. Quelques cadeaux habilement semés dans un bureau du secrétariat lui firent connaître que M. Makimura, le gouverneur, prenant, en effet, un soin beaucoup trop particulier de la pétition, lavait serrée sous clef dans son bureau... Ayant vérifié mon identité et me connaissant comme missionnaire de Kôbe, il avait dit : Encore une affaire de christianisme, comme ces mécréants dAméricains, qui nous ont mis dedans il y a trois ans. Je nen veux plus !

    Sûr de son affaire, une fois la chose découverte, Nomura court à la Préfecture, demande audience du gouverneur et le somme bravement de lui rendre sa pétition, arrêtée depuis cinq mois ici dans les bureaux, il le sait ; il déclare quil part dès le lendemain pour Tôkyô, la porter directement au Ministère de lInstruction Publique. La discussion fut chaude, mais notre ami avait de laudace. Le gouverneur comprit quil avait affaire à un partenaire décidé ; il hésita et promit que la pétition partirait aussitôt pour Tôkyô. Audaces fortuna juvat !

    Ce qui fut fait ; car quarante jours après, comme je lai dit déjà, marrivait à Kôbe le télégramme : Pétition accordée. Passeport. En le grand saint Michel me conduisait lui-même, aux matines de sa solennité, le 28 septembre à onze heures de la nuit, au centre même de la cité du diable, où sélèvent 1100 temples bouddhiques ou shintoïstes. Et-moi, pauvre pygmée, tout seul au milieu de cela ! Ayez pitié de moi, Seigneur !

    Et cependant, plus je considérais mon entière incapacité en face de luvre, plus je sentais de force en mon âme. Cest vous qui mavez envoyé, Seigneur ! Après tout, cest votre uvre. En avant, marche ! Je pensais que tous les jours il me serait donné de célébrer le saint Sacrifice, loblation du Corps et du Sang du Fils de Dieu, mort pour le salut de ces milliers de payens aussi bien que pour moi, misérable ; et je me disais : Si Deus pro nobis, quis contra nos ? Quis ut Deus ? Le cri de guerre du glorieux Archange, notre Patron, qui mamenait ici. Je célébrai sa fête de tout mon cur, en lui consacrant cette pauvre ville tout entière. Comme dédicace, je fixai au plafond de mon humble chapelle, chambre borgne, dissimulée, de quatre nattes de superficie, 6 pieds sur 12, je fixai, dis-je, une image de lArchange écrasant un beau dragon, sur la queue tordue duquel jécrivis la formule sacrée bouddhiste : Namu Amida Butsu, linvocation suprême du Bouddha Amida : lallusion était facile à comprendre, dans ce pauvre Kyôto, centre de lidolâtrie. Ipse conteret caput1

    Nos prières terminées, nous allâmes, la famille de Nomura et deux ou trois connaissances, faire un pique-nique dans les jardins dun des temples les plus fameux, la basilique de Chi-on-in, centre de la secte Jôdo-shû (secte de la Terre pure), dont dépendent 8.320 temples dans tout lEmpire. Ce sera bientôt là pour moi le lieu de fréquentes visites et détudes du bouddhisme qui me seront bien utiles. Quelques bonzes vinrent samuser à lorgner ce curieux Occidental, qui venait passer une journée à Kyôto probablement. Ils devaient plus tard faire ample connaissance avec moi, ces bons amis.

    Il me fallut à peine trois ou quatre jours pour constater les conditions dans lesquelles jétais installé dans la petite maisonnette de la famille Nomura, rue Takakura au Nijô ; maison un peu réparée à mon intention, percée dune ou deux fenêtres à leuropéenne, pour une salle détude, avec une enseigne décole de français à lextérieur. Dès que japparaissais dans la rue, les portes des maisons voisines se fermaient, tandis que derrière les barreaux des yeux braqués sur moi ne perdaient pas un de mes mouvements. A peine métais-je éloigné que quelque voisin affairé, sous un prétexte quelconque, entrait dans la maison, parler à lun de mes gens. Je sus bientôt que cétait un homme de la police, chargé de ma surveillance : Que je le prenne en défaut, avait juré le gouverneur, et je garantis quil naura pas son passeport de séjour un instant de plus. Cest quen effet, jétais professeur de français et uniquement professeur de français ; je navais pas plus le droit de parler religion à mes élèves quun maître décole primaire na le droit en notre France de prononcer le nom de Dieu. Jy étais dailleurs tenu par un engagement signé de ma main : Je mengage à ne pas prêcher la religion de Jésus, à ne pas sortir en costume ecclésiastique ; et il mavait fallu en passer par là, car telles étaient les exigences de M. Makimura. Monseigneur même avait été effrayé de ma condescendance. Eh ! Laissez-moi faire, lui dis-je ; avec ces niaiseries dautres temps, je les attends, au défaut de la cuirasse, pour me moquer deux. Je mengagerais même à ne pas manger de pommes de terre, sils lexigeaient. Pourvu quils me laissent prendre pied à Kyôto, Dieu fera le reste ! Ce qui fut en réalité.

    Aussi de quelles ruses nusèrent-ils pas pour mespionner, me tenter même ! Hors le moment des classes, cétait une visite pour me demander une Bible, selon leur mode dagir chez les protestants, un livre de prières, etc. Et moi : Ah ! Comme je le regrette, leur répondais-je aimablement, je nai absolument que lexemplaire qui me sert pour mes études de langue. Veuillez me laisser votre adresse, je vous en fais illico venir un volume dOsaka. Cest bien, merci ; nous reviendrons le chercher. Et plus jamais ni vu ni connu. A bon chat, bon rat !

    Plus comique encore la citation de mon Directeur à la Préfecture, le lendemain dune sortie que javais faite avec deux élèves dans un jardin de la ville. Il est sorti vêtu en prêtre, habit long de religieux ; il a rompu son contrat. Et moi de leur montrer le vêtement long que je revêtais par dessus ma redingote, et que javais fait fendre au bas, pour plus de commodité à maccroupir sur les nattes. Le pardessus des prêtres, la douillette, est-elle ainsi coupée au bas ? répondis-je ; allez le voir à léglise de Kôbe ou de Yokohama, je vous prie. Ce pardessus est-il en rien différent du long burnous, fendu en bas, que portent vos agents de police, vêtus maintenant à leuropéenne ? Ils demeurèrent bouche close, les pauvres officiers, et se retirèrent tout honteux. Des riens me servaient à éluder ces tracasseries de mauvais vouloir.

    Mieux conçu était le plan de venir le 24 décembre à minuit frapper à notre porte avec lancien cri officiel : Go yô! (affaire de ladministration) : un subalterne apportait une lettre quelconque à mon directeur décole ; mais, une fois entré, savançait jusquà létage pour voir sil ny avait pas réunion nocturne pour une messe de minuit. On devait les avoir avertis de la date et de lheure. Ils furent déçus : jétais allé à Kôbe, pour y célébrer la solennité avec mes chers enfants de cette chrétienté. Je compris de plus en plus clairement le réseau despionnage dans lequel je me trouvais enserré et la prudence que je devais garder sous un tel gouverneur. Cependant je faisais tout le possible pour augmenter le nombre de mes élèves, la vogue étant alors aux langues étrangères, sans lesquelles le Japon ne pouvait se civiliser, disaient-ils. Jallai jusquà demander une audience à M. Makimura lui-même ; il ne put me la refuser. Je venais lui offrir mes bons offices pour les officiers de son, administration quil voudrait bien menvoyer comme élèves. La réponse fut courte et sèche : il me remercia, mais navait nul besoin de mes services. Je navais quà me retirer ; mais je voulais leur bien prouver que jétais véritablement professeur de français et surtout que je navais pas peur des ennuis quils cherchaient à me créer. Lannée 1880 souvrait. Jenseignais notre belle langue à quelques jeunes gens davenir et, entre temps, je faisais des connaissances, parcourant la ville et étudiant ces temples et ces sites célèbres dans lhistoire du Japon.

    Mon but de promenade le plus fréquent, était une des collines de la Montagne de lEst (Higashi-yama), celle du Shôgunzuka (la tombe du Shôgun), qui dominait Kyôto et était couronnée dun bosquet de pins élevés quon voyait de très loin ; il y avait une pieuse raison à cette promenade : cétait un pèlerinage. Nous avions exécuté là le vu touchant dun insigne bienfaiteur du Japon. Un bon prêtre du diocèse de Saint-Claude, M. Robin, curé de Digna, avait été vivement touché en lisant, lors de la canonisation des 26 Martyrs Japonais par Pie IX en 1862, lhistoire de lEglise du Japon. Il avait établi une association de prières pour la conversion de ce pays, et il nous comblait des dons de sa charité, se privant même de son linge de corps pour nous lenvoyer. Or il avait fait bénir une statuette de la Sainte-Vierge par le grand Pape, et, ayant lu dans ses lettres le vu de saint François-Xavier de bâtir une église à N.-D. du Japon au milieu de Miyako même, il envoya la statuette à Mgr Petijean en lui demandant de la faire enfouir quelque part sur une des collines qui entourent la ville, afin que ce béni patronage obtienne la prompte introduction dun missionnaire en cette capitale. Ce désir, dont Monseigneur mavait souvent parlé quand jétais à Kôbe, mavait profondément touché, et, sept ans auparavant déjà, par un des élèves de M. Dury, javais pu réussir à faire enfouir la statuette sur cette colline même. Jeus le bonheur de venir la déterrer moi-même et lemportai précieusement en nia petite chapelle. A sa place, je fis planter par un des enfants un beau crucifix dans les branches les plus élevées dun pin de ce bosquet : limage sacrée dominait ainsi la ville, sans quon le sût. Cher bosquet du Shôgunzuka, que de fois y suis-je monté, après les heures de classe ou le dimanche dans laprès-midi ! Jy récitais mon office, en contemplant la ville étendue à mes pied, ces pagodes sans nombre, dont la sonnerie des cloches, résonnant au moment des prêches, montait jusquà moi, tout seul au milieu de ces légions de bonzes que je croisais dans la rue ! Les forces me trahissaient souvent en pensant quil fallait attaquer cette forteresse du diable. Que faire ? Mon Dieu, pourquoi mavez-vous envoyé ici ? Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Et pourtant, après bien des soupirs et de cruels serrements de cur, je redescendais réconforté. Lheure viendra, me répétait une voix que je ne savais distinguer...

    Chez les Bonzes. Entre temps, je résolus de parfaire ce que javais commencé à Kôbe, mes études du bouddhisme. Jen avais vu la nécessité absolue pour être à même de répondre aux questions de ces âmes droites que je rencontrais souvent parmi les fidèles de la secte Shinshû, la vraie secte, comme ils sintitulent. Leur principal temple est la basilique du Hongwanji, le temple du grand vu, le vu dAmida de sauver tous les mondes par linvocation de ses mérites : Namu Amida Butsu, cri dhumble supplication à Amida parvenu au rang de Bouddha, investiture de lIntelligence parfaite.

    Un de nos catéchistes, ancien bonze des fameuses écoles du Hiei-zan, la montagne sacrée qui domine la vallée de Kyôto, mavait fait à Kôbe un cours abrégé, mais très raisonné, de la doctrine bouddhique ; il me restait à en étudier le développement dans les écoles des huit sectes fondamentales, qui toutes ont leur centre ici, à lancien Miyako. Mes premières visites furent pour ce temple de Chi-on-in, centre de la secte si nombreuse de Jôdo-shû. Bien des voyageurs, Anglais ou Américains, ont donné, en des publications intéressantes, la description de ces constructions vraiment monumentales du Chi-on-in, merveille de construction en bois, Lintérieur occupe une surface de 1.000 nattes (1650 m²) ; le toit incliné présente, sur ses deux pentes, une superficie immense quand on lexamine den bas. En suivant les galeries extérieures, on passe à larrière dans un autre temple de même construction, quoique de proportions moindres, réuni à un troisième, qui est la résidence officielle du grand-prêtre, un vrai palais, tout en lambris, peintures anciennes, etc. En réalité, il habite un temple, plus retiré encore, dont les proportions réduites lui donnent une demeure plus commode et plus confortable. Cest là que jaurai lavantage dêtre reçu par lui et admis plus tard en sa bonne familiarité de vieil octogénaire.

    Mettez ces constructions au milieu dun parc immense, coupé de larges allées, toutes bordées de trente ou quarante pagodes secondaires, prébendes de bonzes de haut parage, dignitaires du temple principal. Cest une puissance enfin que ce Chi-on-in, quelque chose comme Cluny ou Clairvaux des siècles dautrefois. Les cimetières des fidèles entourent les temples, se prolongeant en terrasses échelonnées sur la montagne.

    Pour me présenter aux religieux de la pagode, javais une bonne recommandation, quune circonstance toute fortuite mavait ménagée. Deux ans auparavant avait passé à Kyôto un homme qui y fit certain bruit dans les temples : cétait Emile Guimet, fils dun riche manufacturier de Fleurieux, aux environs de Lyon, qui ne trouvait rien de mieux que de dépenser sa fortune, assez ronde, en voyages et recherches dantiquités religieuses, de document sur les religions hétérogènes, égyptianisme, bouddhisme etc. On en vit le résultat dans le Musée Guimet, établi à Lyon dabord, puis transporté à Paris, à la disposition des amateurs de toutes curiosités, religieuses ou non, gnostiques ou panthéistes. Or Emile Guimet était un ancien condisciple à moi, au collège de Neuville-sur-Saône, doù nia famille était originaire. Grand avait été, je lavoue, notre ébahissement mutuel en nous rencontrant à Kôbe, après 30 ans, malheureusement dans des idées bien différentes lun et lautre !... Bref, Guimet avait fait du bruit à Kyôto. Muni de recommandations de notre Ministre à Tôkyô, où il passait en revenant de lExposition du Centenaire dAmérique, il eut le privilège dêtre reçu ici, à titre de savant, par les chefs de religion ; des conseils de grands bonzes se réunirent pour répondre à ses questions. De hautes relations avec les temples principaux sétaient ainsi nouées ; il avait engagé même des élèves-bonzes de la grande secte de Hongwanji, quil emmena en France. Depuis lors une petite escouade continue de sembarquer de temps en temps pour Paris, où M. Guimet compulse les traductions de sûtras anciens quil leur fait faire. Ainsi en est-il dans le monde savant.

    Cest donc en mappuyant du nom de mon ami Emile Guimet que je me présentai au séminaire de Chi-on-in, école préparatoire de bonzes, dont 130 élèves suivaient les cours. Je fus fort bien reçu par le supérieur du séminaire, M. Kishigami, bonze assez avenant, habitué déjà aux Européens, fort heureusement pour moi, par un séjour de deux ans à Yokohama et des rapports fréquents avec un missionnaire presbytérien : il me retint longtemps à parler religion ; les questions que je lui posai sur le bouddhisme le mirent à laise, et, voyant que jen avais déjà étudié les éléments, il me promit de se mettre entièrement à ma disposition et mengagea à revenir tel jour, où il était plus libre. Au jour indiqué, il mattendait. Je le compris en voyant la rangée de têtes rondes (tout bonze étant rasé, comme moines dun autre genre), têtes curieuses qui savançaient en travers des fenêtres pour me regarder à mon arrivée ; les élèves-bonzes étaient avertis. M. Kishigami, gracieux et aimable au possible, me dit que le grand-prêtre, le kwanchô, avait entendu parler de ma visite, en avait été heureux, et quil me recevrait volontiers. Mais cest trop dhonneur, répondis-je. Non, venez avec moi, je vous présenterai. Je vis bien que laffaire avait été arrangée ; jétais content moi-même dapprocher cette haute personnalité religieuse. Nous sortîmes pour gagner lavenue principale et, pénétrant dans le vestibule du troisième grand temple, je fus introduit dans une salle fort vaste, où six religieux assez âgés entouraient un beau vieillard de 80 ans, tout rose et potelé, mais dun aspect fort digne, et surtout très affable. Cétait le Dai-kyôsei, Ukai Tetsujô de son nom, aussi savant quun gros bonnet lettré chinois, paraît-il ; en tout cas le chef de plus de 8.000 temples et de 2.500.000 fidèles. Il me posa questions sur questions et surtout, affectant une quiétude béate, me répéta deux ou trois fois : Alors, vous avez lintention de répandre la religion chrétienne à Kyôto ? Mais oui, peu à peu. Ah ! répétait-il en souriant aimablement dun commun accord avec ses assistants, la tâche sera difficile ! Assurément, comme le dit votre Révérence ; aussi ne pensai-je pas le faire de mes propres forces, Dieu, qui menvoie, men donnera les moyens. Et tous de sourire à lenvi, toujours aimablement... Il me souvient que, deux ans après, le rencontrant au porche du grand temple, quand déjà nos prédications, et surtout celles des protestants, faisaient du bruit, ce nétait plus avec un sourire, mais bien le front soucieux quil me disait : Vous travaillez beaucoup déjà, paraît-il. Ah ! Le monde est bien changé !

    Rien, en réalité, ne ma plus frappé que linertie béate en laquelle les bonzes se complaisaient au début, se souciant si peu de ce que pourrait faire le Christianisme, ce Yaso, disaient-ils avec dédain. Cétait bien lesprit dimprudence et derreur dont la volonté de Dieu les punissait à son heure.

    Ce jour-là, parmi les six assistants se trouvait un bonze coréen, de la même secte, venu de Corée pour recevoir linvestiture de sa pagode. Et le docte Ukai, se redressant devant tous, dit à haute voix : Voyez le prestige de notre bouddhisme : un Coréen et un Européen qui viennent ainsi à nos écoles ! Je me tins coi plutôt que déclater de rire ; mais la réception était des plus aimables. Le grand-bonze me régala de bon thé, de délicieux gâteaux ; il joua même fort habilement dun instrument à trois tubes, sorte de flûte de Pan, et me fit promettre de revenir, après avoir recommandé à M. Kishigami de me donner de son mieux toutes les leçons que je désirais.

    A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka.

    (Extrait de Cinquante Ans dApostolat au Japon

    1926/473-486
    473-486
    Villion
    Japon
    1926
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