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Siam notes de voyage 2 (Suite et Fin)

Siam notes de voyage. (Suite) Dalat.
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    Siam
    notes de voyage.
    (Suite)
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    Dalat.

    Les deux animateurs de Dalat, Mgr Mossard et le Père Couvreur, ont droit à la reconnaissance et aux prières des missionnaires. Dalat est l’oasis au milieu du désert ; le missionnaire fatigué s’y arrête pour y respirer l’air salubre, s’y réjouir, s’y promener, s’y refaire des globules rouges afin de reprendre, frais et dispos, après quelque temps, le fécond labeur apostolique. Que faut-il pour vivre heureux ? Dieu seul et son chef — d’œuvre : la nature. Pierre l’Ermite, chaque année, quitte Paris, sa cure et “La Croix”, son existence fiévreuse pour une plage bretonne ou vendéenne. Or, s’il n’y a véritablement au monde qu’un Pierre l’Ermite, il y a profusion de missionnaires en Extrême-Orient, qui végètent en de petits Paris et y respirent une atmosphère délétère à leurs poumons. Il ne faudrait pas sans doute généraliser à l’excès la vie déprimante et intense du missionnaire, mais il convient de reconnaître que, pour l’immense majorité, le travail du jour est pesant, que les œuvres sont écrasantes, que le temps des flâneries est périmé.

    La carence numérique complique de plus en plus les situations sacerdotales, double les occupations de chacun et décuple pour tous les responsabilités. Plus que jamais l’ouvrier reste économe de son temps et rogne sur ses loisirs. Quelques-uns, sans doute, peuvent s’agiter comme une mouche dans un verre d’eau, mais combien d’autres, par contre, sont submergés par d’impérieux devoirs ! Pour ceux-ci, vient l’heure où la nature réclame. Malaises, maladies, infirmités grignotent leur existence, et brisent le fil cassant de leurs jours. Il leur faut du repos. En attendant l’éternel, Dalat peut momentanément leur en procurer ici-bas.

    Hier encore point microscopique inconnu des Monts Langbian, Dalat aujourd’hui se cristallise en une station d’altitude de premier ordre. Un judicieux urbanisme transforme en joyau cette gangue brute qu’était Dalat il y a vingt-cinq ans. On taille, on creuse, on cisèle. Ingénieurs et architectes rivalisent de génie. Qui n’admire point les œuvres d’art du chemin de fer à crémaillère, dont la queue se cache, comme un gigantesque naga, dans la plaine cochinchinoise, et dont la tête se lève, à travers quinze cents mètres de forêts, jusqu’à Dalat, est un fieffé béotien. Aux troupeaux transhumants de gaurs et d’éléphants qui pâturaient récemment encore les cimes herbeuses, aux “Moïs” nomades, ont succédé de merveilleux cheptels australiens et toute une armée de fonctionnaires en activité, de touristes curieux, d’indigènes chinois et annamites attirés par le gain. Une ruche laborieuse bourdonne dans la solitude d’hier. Comme une fée bienfaisante, l’électricité répand ses faveurs à travers les avenues, dans les chalets, les hôtels, les écoles et l’église.

    De celle-ci, trop petite pour son flot de fidèles, le Père Nicolas est curé, comme il est aussi Père Gardien de cette sorte de Casa Nova, l’accueillant St Nicolas Cottage, lieu de repos des missionnaires. Comme il fait bon se prélasser sous ces pins St Nicolas ! Près de leur ombre la rose vit un jour, mais renaît chaque matin. Les œillets, les géraniums, les lys, les dahlias y fraternisent en tout saison. Gourmands et gourmets se rencontrent à l’aube et jeun dans les carrés de fraises ou bien à la vesprée sous les cerisiers et pêchers. Avec la pomme en “robe des champs” voisinent l’artichaut et l’asperge en branche. Vilmorin y reconnaîtrait l’armée de ses salades : la Laitue Reine de Mai, le Chicon, la Scarole ronde, la Chicorée frisée des Carmes, la mâche verte de Rouen, le cresson. J’en passe et des plus succulentes. Dalat est l’Eden des maraîchers. Les Chinois monopolisent cet Eden, tout en le laissant saccager par ceux que le taux de la piastre laisse indifférents. Aux fleurs, aux légumes et aux fruits qui rendent Dalat si savoureux, ajoutons les délectables basses-cours où les volatiles du globe “cocoricotent” en attendant la broche ou la casserole. La forêt et la plaine agrémentent enfin la table de leur venaison et fournissent en abondance ces cuissots de chevreuils, ces hures de sangliers et ces trumeaux de cerfs, estimés tout autant du fougueux nemrod que du paisible pêcheur à la ligne. Qu’on arrose le tout d’un doigt de Chambertin, d’une lippée de Vouvray et le repas sera de Roi !

    Il faut l’avouer : l’air aiguise l’appétit et les estomacs se creusent à grimper les montagnes. On part de bon matin sans but bien déterminé, presque en flânant et l’aiguille tourne à mesure que le soleil s’élève. Le paysage, comme un kaléidoscope, change à chaque instant. Au vert sombre des pins succède le vert tendre des mamelons et le vert d’émeraude des ruisselets. On muse avec les fleurs, les oiseaux et les insectes. Bien lointaines sont les pensées professionnelles. D’ailleurs tout est symbole autour de soi et l’enchaînement des idées faciles. Le pin ne rappelle-t-il pas Noël et ses foyers si chauds ? Puis, insensiblement, du pin de Noël l’esprit, aidé du corps, s’accroche à la galette des Rois, hume la crêpe du Mardi-Gras, saisit la palme des Rameaux, voltige avec l’œuf de Pâques et salue le drapeau du Christ-Roi. C’est ainsi que les saisons liturgiques lient le peuple à l’église née de Jésus-Christ. Bonum est nos hic esse : voilà le rêve auquel d’ailleurs succède vite la réalité. On redescend des sommets ; on refoule cette terrasse ellipsoïde qu’est Dalat et la prairie riche de graminées. Les pieds s’agglutinent à cette terre rouge argileuse, déchet de roches volcaniques. Heureusement, même chez St Nicolas, l’air est pur, salubre, embaumé. La fatigue, après une longue course, a beau briser les reins, ce n’est pas l’épuisement produit par la chaleur et la soif. Les forces reviennent vite, doublées et rajeunies.

    C’est le délicieux moment pour la lecture en chaise longue. Devant le flot des livres actuels le choix ne manque pas. Ordres religieux, grandes figures du passé, collections, portraits, romans des grandes existences, réponses catholiques, grands cœurs, beaux pays, etc., tout sort de l’ombre et de la poussière pour captiver le cerveau. Bien fou serait celui qui chercherait à s’assimiler toute cette production contemporaine. Il y faut de l’éclectisme. Combien d’ailleurs seront oubliés demain ! Même dans le domaine religieux, quel choix à faire ! Il est des noms de prêtres éminents que la mémoire sacerdotale conservera : Lagrange, de Grandmaison, Brémond, Plus, Fillion, Marmion, Lhande, Moreux, sont à l’ordre du jour 1929. J’en oublie par dizaines, sciemment et involontairement. Quant à dresser une liste d’écrivains catholiques laïques, j’y renonce. Tant pis pour les Goyau, Bazin, Claudel, Bertrand, Jammes, Baumann, Bernoville, Louis Mercier, Maritain, et tutti quanti, dont le verbe est un airain sonore et la plume une frémissante épée. Notre vingtième siècle est presque trop exubérant de la sève catholique qui régénère la terre ; trop fertile en miracles épistolaires, trop opulent en spiritualité militante. Ceux qui croient la France morte ne suivent pas l’essor de la littérature religieuse de notre temps. Elites, associations, fédérations, cercles, jocistes et jécistes sont travaillés en profondeur par les retraites, en étendue par le journal, le livre, la revue, le cahier. Sans oublier ce papyrus à bon marché qu’est la pellicule cinématographique. Quand on est à quinze mille kilomètres de distance, on distingue mieux les sources génératrices de Piété et d’Action issues du Verbe fait Chair. La France vit par ses fils catholiques. L’un deux, de renommée mondiale, mourait hier, maréchal, académicien. Le Crucifix, livre des humbles, des héros et des Saints, rayonnait seul sur son cercueil. In hoc signo vinces !

    Au Pic Langbian.

    Par une radieuse matinée de mai, en la fête St Michel sur le mont Gargan, au jour apothéose du cinquième centenaire de la délivrance d’Orléans par notre bien-aimée Jeanne d’Arc, deux procureurs, l’un de la Société, l’autre d’une Mission, gravissaient au pas lent des caravanes les lacets encore embrumés qui conduisent au sommet du Langbian. L’irisation de l’air était prodigieuse tout autant que le silence. A leur suite un épagneul laissait pendre de halètement sa langue rose et les regardait de ses yeux inquisiteurs. De temps en temps — Poutou, c’était son nom, cambrait les reins et arrêtait sur une tranche d’horizon son perçant regard. Il distinguait peut-être, sur l’ondulement du gazon, tout un lot de robes claires ou fauves près desquelles sans doute il eût aimé à folâtrer. C’était évidemment une harde de cerfs ou de sangliers conduite par un solitaire. Pour le Père Gauthier-Drapier et moi ce n’étaient là que de gros colimaçons, dont on apercevait seulement les cornes ou les oreilles émergeant des graminées. Une paix ombrienne, à la Sainte François d’Assise, régnait dans la montagne. On savourait alors de vraies vacances. Car, — il faut le dire — celles-ci ne sont pas, comme beaucoup le croient, un faisceau de courses exténuantes et vertigineuses à travers l’espace, pas non plus un farniente déprimant, mais un harmonieux délassement du corps dans un recueillement de l’âme, un fécond équilibre physique et moral.

    Les vraies vacances, oserait-on dire, sont une forme active de méditation. On sort de soi d’abord. On quitte son démon familier, ses ennuis chroniques, ses habitudes et ses aises. Puis vient la construction du lieu. Quelque part, à la mer ou dans la montagne, on se bâtit un nid, comme les hirondelles et les aigles, où l’on simplifiera sa vie. Viendront alors pour l’esprit les comparaisons des pays, les rapports des hommes entre eux, le rapprochement de leurs passions bonnes et mauvaises. Ensuite, montée des temps ainsi que leur descente, jusqu’au XXIe siècle inclusivement. Après le cerveau, le cœur . L’intensive fréquentation des hommes et du monde ramène à Dieu, car tout passe excepté Lui. L’âme ne trouve qu’en l’Eternel Divin son repos, sa joie, ses consolations présentes et futures. Elle est faite pour “s’accorder avec les étoiles”, ainsi que s’exprime Barrès, pour survoler les cimes et contempler Dieu. Conclusion pratique : comme les croisés d’hier, ainsi les roumieux d’aujourd’hui jalonnent de spirituel leurs pérégrinations.

    Mais…. voilà plus de trois heures que nous cheminons, le Père Gauthier et moi, sans pouvoir dire que nous touchons au but. Plusieurs haltes ont été nécessaires pour dépasser les 2000 mètres. Le pic Langbian nous nargue encore de très haut. Ça n’a l’air de rien ce cône qui surplombe votre tête, mais c’est quelque chose d’en fouler l’aiguille. D’autres le savent qui nous ont précédés sur ces hauteurs. On chuchote le nom du vénérable Prélat des Missions-Étrangères qui voulut célébrer la messe sur ce sommet ; on cite les missionnaires peu nombreux, qui suivirent son entraînant exemple. N’avaient-ils pas tous, l’évêque et les missionnaires, un auguste leader en la personne d’Achille Ratti, l’alpiniste du Mont Rose, parvenu plus tard au faîte de la Hiérarchie Catholique sous le nom de Pie XI ? Le Saint-Père aime encore, paraît-il, à raconter ses prouesses, sans songer sans doute à les renouveler, malgré sa liberté. A soixante-quinze ans, les jarrets ne sont plus d’acier si le cœur reste d’airain. Chaque âge a ses plaisirs et ses jeux.

    Parler de plaisir serait exagéré quand on escalade, la sueur au front et le cœur en systole, les sept cent cinquante marches qui forment l’escalier rustique accédant à la fine pointe du pic. On nous en avait annoncé cinq cents et nous trouvions l’enjambement rythmique des deux cent cinquante premières fort désagréable, car aucune de ces marches n’est égale en hauteur ou largeur avec la précédente et la suivante. Pas de rampe à droite, pas à gauche. De plus, perpendiculaire sur notre tête, le soleil nous écrase alors du poids de sa chaleur (il est près de midi) et nous aveugle de ses rayons. On fait à la fois et sans le savoir de l’héliothérapie, de l’aérothérapie, de l’orothérapie, tout comme le pâtre pyrénéen que ces néologismes pédants n’esbaudiraient pas. Ah ! si du moins nous savions bondir comme ses chèvres : exsultabunt sicut arietes ! Les quelque cinquante degrés qui nous restent avant de jaillir dans l’azur nous semblent infranchissables. Une sourde révolte des jambes contre le tronc, du cœur contre la tête, est à prévoir. Néanmoins la tête tient bon. Il lui reste assez de guide impératif, d’énergie pour aller jusqu’au bout. “Victoire égale volonté” : nous aurons la victoire.

    Quand vers midi, nous atteignîmes la cime que surplombe un petit pilier de pierre, seul témoin de la triangulation du pays, l’Angélus tintait sans doute dans les vallées et les plaines environnantes et nous conviait nous-mêmes à remercier tant Dieu que la Madone. Si nos lèvres sèches étaient alors incapables de chanter la gloire du Père dans les hauteurs et de réclamer à grands cris la Paix pour ces hommes de bonne volonté que nos yeux soupçonnaient et que notre esprit amoncelait invisibles, notre cœur du moins et notre âme évoquaient d’intimes souvenirs de famille et concrétisaient d’incomparables visions d’avenir. Comme elle était riche, saisissante, héroïque, la terre qui s’étendait à perte de notre vue ! Héroïque surtout cette Indochine fécondée par le sang de nos Martyrs ! L’an 1929 n’ouvre-t-il pas l’ère radieuse de leurs centenaires ! Immense reliquaire donc, ce sol que nous foulions, que nous regardions, que nous situions invisible dans l’espace. Au nord, voici le Tonkin, fier de ses Bienheureux Cornay, Dumoulin-Borie, Schoeffler, Bonnard et Vénard. Au sud, voici le Cambodge, la Cochinchine ennoblie par ses Bienheureux Gagelin, Marchand, Jaccard et Cuenot. A l’est, voici l’Annam qui participe aux gloires voisines et les revendique pour son écrin national avec un droit éminent. A l’ouest enfin, voici le Laos et le Siam, berceau de notre Société des Missions-Étrangères.

    Celle-ci, jeune et vigoureuse au dix-septième siècle, s’est élancée depuis lors dans tout l’Extrême-Orient, des Indes au Japon. Ses mains ont saisi, sa tête a instruit et son cœur a aimé ces peuples asiatiques disséminés dans les glaciers, les monts et les vallées. Elle a noblement rempli son rôle de Semeuse de vertus et de vérités catholiques. Est-ce à dire qu’il ne reste plus rien à faire pour les missionnaires de tout Ordre et de tout Institut ? Il suffit pour y répondre d’examiner le déroulement quotidien des événements. Orages, révoltes, grèves, passions, convoitises, bouleversent l’Extrême-Orient. Il n’y règne ni la paix, ni l’ordre, ni la fraternité. C’est l’ébranlement général politique, auquel correspond heureusement l’ébranlement général religieux. Une activité spirituelle soulève en effet et entraîne en ce moment les peuples. Depuis dix ans surtout, de nouvelles énergies sacerdotales ont surgi d’Europe et d’Amérique et se sont amalgamées à celles d’Asie. Vieilles et jeunes fusionnent et l’Esprit de Dieu souffle et chasse les haines, les désordres et les guerres. La souveraineté du Christ-Roi n’éclate point encore, hélas ! éblouissante et divine, mais elle jaillit de la pénombre. L’heure est à l’enfantement spirituel des masses par le rajeunissement des méthodes et des cadres ecclésiastiques. L’Eglise d’Extrême-Orient aura demain la maîtrise des individus, parce qu’elle les devance dans la voie des initiatives d’écoles, de presse, d’œuvres sociales etc. Alors sonnera l’heure du règne du Christ dans les intelligences, les cœurs et les volontés.

    Et tandis que l’ombre violette s’allonge du Langbian vers Dalat, où nous redescendons nous-mêmes, cadunt altis de montibus umbrœ, tandis que les pensées graves s’évanouissent comme les saints d’un vitrail au soleil couchant, réapparaît inéluctable la loi du travail de l’ensemencement des âmes. Tout à l’heure c’était le rêve sur la montagne : maintenant apparaît la réalité dont il faut rallier le champ étroit. Par ailleurs, une pluie diluvienne éteint notre enthousiasme. Les cataractes du ciel subitement ouvertes nous inondent en rafales et glacent nos membres. L’éclair zèbre la nuit tombante et le tonnerre roule sur le flanc du roc. La saison des pluies commence. C’est le temps du labourage.

    Maurice Barrès jadis eût voulu terminer sa carrière “jardinier en Terre Sainte”. Plus heureux que lui, nous travaillons en Terre Sainte d’Extrême-Orient, car Jésus-Christ y naît chaque jour et nous avons l’espoir d’y mourir. Si notre sol n’y a point vu croître Jésus historique, il recueille Jésus mystique. Jardiniers des âmes, notre domaine est vaste, perméable à la semence et d’espoir frémissant. Daigne seulement Dieu nous bénir et féconder notre action ! Pour l’honneur du Nom Divin, tissons la trame de nos journées d’oraison, de labeur et de dépouillement. Qu’importe si pour la majorité, sinon la totalité des missionnaires, la période des larmes et des souffrances subsiste et s’annonce illimitée, pourvu que s’élabore le Royaume du Christ sur la terre et que s’informe et se réalise éminemment le nôtre dans les splendeurs du Paradis !

    L. CHORIN.
    Miss. APost. de Bangkok.
    Fin



    1929/590-597
    590-597
    Chorin
    Thaïlande
    1929
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