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Sainte Catherine de Sienne et le Larron

En Marge de l’Hagiographie Sainte Catherine de Sienne et le Larron 1 Encore enfant, je lus l’histoire que voici. Dans la ville de Sienne, un vaurien endurci Allait être conduit à la haute potence. En avait-il assez de sa triste existence ? Savait-il que le calme est la marque des forts ? Ses crimes avaient-ils endormi tout remords ? (1) Cf. H. Joly, Psychologie des Saints, p. 59. Tant y a qu’accroupi tout au fond de sa geôle,
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    En Marge de l’Hagiographie
    Sainte Catherine de Sienne et le Larron 1

    Encore enfant, je lus l’histoire que voici.
    Dans la ville de Sienne, un vaurien endurci
    Allait être conduit à la haute potence.
    En avait-il assez de sa triste existence ?
    Savait-il que le calme est la marque des forts ?
    Ses crimes avaient-ils endormi tout remords ?

    ___________________________________________________________
    (1) Cf. H. Joly, Psychologie des Saints, p. 59.


    Tant y a qu’accroupi tout au fond de sa geôle,
    L’œil perdu dans le rêve et toujours sans parole,
    Bête captive aux mains de la société,
    Voyant venir la mort comme un doux entêté,
    Il ne pouvait souffrir la présence d’un prêtre.
    Il allait donc tomber dans l’enfer, et peut-être
    Sans savoir que le ciel peut s’ouvrir au larron
    Comme au juste, s’il a demandé son pardon.

    La veille du supp1ice, on priait à l’église
    Pour son âme, lorsqu’un fils de François d’Assise,
    Inspiré par son ange ou mû par son bon cœur,
    Alla voir le sire et lui dit avec douceur :
    — Mon frère, vous plaît-il donc après cette vie,
    Dont vous avez goûté moins le vin que la lie,
    De refuser le ciel et de choisir l’enfer ?
    Mon cœur me dit que vous avez assez souffert.
    Avez-vous oublié votre moult tendre mère ?
    C’est elle qui m’envoie, elle, dont la prière
    Cherche à ravir votre âme aux griffes du Malin ...
    — Moine, vous me mentez, car je suis orphelin.
    — J’aurais dû m’en douter, à voir votre détresse,
    Mon frère, et je sens bien qu’une seule caresse
    De mère ferait mieux que tous mes vains discours.
    Néanmoins songez bien que vos moments sont courts.
    Il est mal, croyez m’en, à cette heure suprême,
    De vous raidir ainsi ; pécheur, le Christ vous aime,
    Et, comme au bon larron qui crut à sa bonté,
    Il veut ouvrir son ciel à votre cœur dompté.
    De plus, si vous pensez que moi-même je puisse
    Vous donner une joie ayant votre supplice,
    Parlez : je vous promets que je ferai surseoir
    A votre châtiment. — Moine, je veux savoir
    Jusqu’où va la pitié d’un ange pour un diable.
    Je connais Catherine, aussi sainte qu’aimable.
    Puisque je vais mourir, je voudrais un instant
    Reposer sur son cœur ma tête de méchant.
    — Frère, que dis-tu là. ? — Je veux sur sa poitrine
    Poser mon front. Que si cette faveur divine
    M’est refusée, eh bien ! que le Christ sur la croix
    Vous maudisse ! En mourant, Il avait à. la fois
    Les baisers de sa Mère et ceux de Madeleine.

    Le franciscain partit, l’âme d’angoisse pleine.
    Catherine était sainte, elle était belle aussi ;
    Pouvait-elle permettre au pécheur endurci
    Ce geste de repos pendant son agonie ?
    Et n’adviendrait-il pas de là quelque avanie ?
    Demain on sera prompt à dire qu’elle eut tort
    De ne pas ignorer le caprice d’un mort ...
    Mais si l’esprit d’en haut inspirait ce caprice ?
    Faut-il tant s’effrayer de l’humaine malice ?

    Catherine sourit au désir du larron,
    Disant : — Ce fol enfant veut donc sur mon giron
    Se réconcilier avec la sainte Eglise ?
    Son désir vient de Dieu, c’est une âme conquise.
    Je vais ouvrir le ciel à cet infortuné.

    Quand elle fut assise auprès du condamné,
    Souriante sous l’habit blanc de Dominique,
    Celui-ci, subjugué par son air angélique,
    Soudain dans tout son être éprouve un choc si doux
    Que, malgré ses liens, il se jette à genoux.
    — Ouvrez donc cette porte, enlevez cette chaîne,
    Dit la vierge au geôlier. Je garderai sans peine
    Celui qui m’aime bien plus que sa liberté.

    L’homme obéit ; et puis, avec cette bonté
    Que les êtres exquis mettent dans chaque geste,
    Elle ajoute : — Posez, mon frère, votre teste
    Là, tout contre mon cœur, sans crainte de mouiller
    De vos pleurs mon habit ; voilà votre oreiller.

    Comme l’homme hésitait, hardiment Catherine
    Prend sa tête à deux mains et contre sa poitrine
    Presse sans haleter le front du criminel,
    Puis lui dit gravement : — Le giron maternel
    De l’Eglise serait encor meilleur, mon frère,
    A votre cœur blessé ; n’allez-vous pas me faire
    Une faveur aussi ? Si-votre orgueil tombait,
    En ce moment d’émoi, je crois que du gibet
    Vous monteriez tout droit au paradis des Anges,
    Car le Christ laverait avec son sang vos fanges.

    Ce disant, de ses bras Catherine entourait
    La tête du maudit, qui, les yeux clos, pleurait,

    Il sanglota longtemps contre la blanche robe,
    Et le bon franciscain, entrant dès avant l’aube,
    Anxieux du combat livré dans la prison,
    Vit bien que l’ange avait converti le démon.

    J. CADARS

    1925/100-104
    100-104
    Cadars
    France
    1925
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