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Sacre de Mgr Falière

SACRE DE Mgr FALIÈRE Samedi 18 Octobre à Notre - Dame de Villefranche - de - Rouergue. Mgr Falière. Une lettre du P. Juéry, missionnaire en Birmanie, présente ainsi Mgr Falière et son labeur apostolique : Dès son arrivée en mission, en 1914, le jeune Père Falière eut vite fait de s'attacher tous les coeurs par son affabilité, sa gaieté, son empressement à rendre service et à faire le bien. Ses confrères reconnurent bien vite quel prêtre pieux, zélé et charitable la divine Providence leur avait envoyé.
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    SACRE DE Mgr FALIÈRE

    Samedi 18 Octobre

    à Notre - Dame de Villefranche - de - Rouergue.

    Mgr Falière.
    Une lettre du P. Juéry, missionnaire en Birmanie, présente ainsi Mgr Falière et son labeur apostolique :
    Dès son arrivée en mission, en 1914, le jeune Père Falière eut vite fait de s'attacher tous les coeurs par son affabilité, sa gaieté, son empressement à rendre service et à faire le bien. Ses confrères reconnurent bien vite quel prêtre pieux, zélé et charitable la divine Providence leur avait envoyé.
    Doué d'une très grande facilité, l'étude des langues lui fut aisée : en peu de temps il put exercer le saint ministère en Anglais et Tamoul. Après quelques mois passés auprès du regretté Père Hervy pour s'initier aux us et coutumes tamouls, il fut jugé assez expérimenté pour prendre la direction d'un district et celui qui lui fut confié était le plus vaste sinon le plus important de la mission.
    Ayant sa résidence à Meiktila, il devait administrer tous les postes qui se trouvaient sur la ligne du chemin de fer de Mandalay à Pynama et aussi tous ceux établis sur les bords de l'Irrawady entre Myingyan et Yenangyaung.
    L'immensité de ce champ d'action n'effraya pas le jeune missionnaire qui, en peu de temps, sut lui donner un renouveau de vie chrétienne. Le vaillant Père, bravant un climat super-chaud et toutes sortes de difficultés, ne tarda pas à voir son travail ardu et continu, couronné de succès consolants. Les ignorants reçurent ses enseignements, les bons, ses encouragements, les tièdes et les défaillants, ses exhortations, si bien que, de toute la mission, son district fut celui qui accusa le plus de baptêmes, de confirmations et de communions.
    Dans ces différents postes, beaucoup de chapelles tombaient de vétusté ou devenaient trop petites pour contenir les fidèles de plus en plus nombreux, le bon Père Falière sut aussi faire face à ce côté matériel de son immense paroisse. Ayant trouvé le chemin du coeur de ses ouailles, il sut y rallumer le zèle de la maison de Dieu. Comme par enchantement, il répara et agrandit ce qui pouvait être conservé et, là où il fallait du nouveau, comme à Yenangyaung et à Chaulk, il édifia de magnifiques églises qui seraient la fierté de plus d'une paroisse du Rouergue. Pour ne laisser languir aucune âme de son nombreux troupeau et donner à toutes les soins appropriés, à la connaissance de l'anglais et du tamoul, il joignit celle du birman.
    Voyant toutes ses entreprises répondre à ses espérances, le bon Père Falière, aimé de tous, des païens comme des chrétiens, vivait heureux dans ce vaste district. Le poids du jour et du soleil, si accablant cependant, loin de dominer son courage, ne faisait que l'augmenter. C'est là, au milieu de ses projets de faire encore plus de bien, que le Saint-Siège a été le prendre pour lui confier l'immense Vicariat Apostolique de la Birmanie septentrionale. Il succède à son compatriote, le bon Monseigneur Foulquier, qui, durant ses vingt-quatre ans d'épiscopat, a tant fait pour étendre le royaume de Dieu dans cette partie de la Birmanie. Des infirmités trop nombreuses l'obligent à la retraite, mais ce lui sera une bien grande consolation de voir son oeuvre continuée hardiment par son très digne successeur. Mgr Falière sait combien les missionnaires l'aiment : il peut être assuré de leur plus grand empressement à lui rendre son fardeau doux et léger. Aussi, du fond de la Birmanie lui crient-ils : \Ad multissimos et faustissimos annos".

    La joie de toute une contrée et d'une ville.
    Notre bonne cité villefranchoise a vécu le 18 octobre une journée inoubliable ; elle s'est montrée digne de ses nobles traditions. La capitale de notre Ségala a fêté avec magnificence l'un de ses plus glorieux enfants. Certes nul ne songe à devenir autonomiste et à accaparer ce qui est le patrimoine de tous. Le diocèse entier a applaudi à l'élévation à l'épiscopat de trois missionnaires aveyronnais en moins de trois ans, et il a salué de ses acclamations un fils de la Montagne, revêtu de la pourpre romaine. Mais il faut l'avouer, ce ne fut pas sans fierté et sans joie que la région villefranchoise apprit que Mgr Falière désirait recevoir la consécration épiscopale des mains de son évêque sans doute, mais dans sa petite patrie, à côté de la maison de Graves dont il fut le fils. Depuis la nomination de Mgr Baduel à l'Evêché de Saint-Flour, en 1877, Notre-Dame n'avait vu pareille cérémonie.
    Aussi tandis que bien avant l'heure les habitants de la ville envahissent la grande nef, de tous les coins du Ségala, malgré un ciel maussade, arrivent en foule anciens condisciples, amis et admirateurs du nouvel évêque, et c'est sur les allées Saint-Jean, non loin de la statue de notre cher Bessou qui doit tressaillir en voyant à l'honneur les fils de la terre qu'il chanta avec tant d'amour, un défilé ininterrompu de véhicules de toutes sortes ; nous remarquons en particulier une importante délégation de Miquels, paroisse natale du nouvel évêque.

    La cérémonie religieuse.
    A huit heures précises, le cortège s'ébranle du presbytère de Notre-Dame : en tête les communautés de la ville, où nous notons spécialement les élèves de Graves, venus tous fêter leur glorieux aîné. Après les prêtres en surplis et les chanoines, s'avance le P. Prat supérieur général de Picpus, que les anciens de Graves saluent avec émotion ; viennent ensuite Mgr Falière et ses deux assistants, Mgr Carlo et Mgr Jantzen, un Breton et un Lorrain ainsi qu'on le dira il n'en fallait pas moins pour encadrer un Rouergat. Mgr l'Evêque de Rodez, accompagné de NN. SS. Pailhoi et Couderc, termine la marche.
    Quand nous entrons à Notre-Dame, c'est un spectacle incomparable ; une foule immense remplit la grande nef et a dû refluer jusque dans les tribunes ; l'église a reçu une décoration d'un goût parfait, discrète comme il convenait mais du plus bel effet ; au-dessus du maître-autel, les armes du pontife consécrateur unies à celles de l'élu,
    La chorale paroissiale salue l'entrée du cortège par le chant du Christus vincit, et plusieurs fois durant la cérémonie, elle fera entendre ainsi que les élèves de Graves de très beaux chants exécutés avec art.
    Au premier rang de l'assistance nous sommes heureux de noter la présence de M. le sous-préfet, délégué officiellement par le préfet de l'Aveyron, de M. le sénateur Coucoureux, de M. le Maire de Villefranche, de M. l'intendant militaire de Rodez, de M. le chanoine Chincholle, conseiller général, des chefs des diverses administrations de la ville. Pendant la cérémonie va arriver Mgr de Guébriant, Supérieur général des Missions-Etrangères, accompagné du P. Robert, premier assistant.
    Les rites majestueux de la liturgie se déroulent ensuite d'un symbolisme si expressif ; la foule entière les suit avec émotion, et dans un recueillement qui fait honneur à sa foi. C'est la lecture des Bulles, l'examen du nouvel évêque, les litanies des saints et la prostration, les onctions saintes sur la tête et sur les mains, la tradition des insignes épiscopaux, la messe célébrée au même autel par les deux évêques, et cette communion à la même hostie et au même calice qui marque si étroitement la fraternité qui vient de se créer entre les deux Pontifes. C'est enfin le moment si impressionnant, où le nouvel évêque en crosse et en mitre descend au milieu de la foule pour donner sa première bénédiction à ses parents et à ses amis, aux fidèles prosternés....
    A l'Evangile, Mgr de Guébriant, en une courte allocution, après avoir rendu hommage aux gloires aveyronnaises missionnaires, avait tenu à dire dans les termes les plus élevés le rôle du missionnaire des Missions-Etrangères auxquelles sont confiés 240 millions de païens, le rôle du missionnaire de Birmanie, noeud de l'Extrême-Orient, où trois vicaires apostoliques dépensent leur zèle, et dont Mgr Palière sera digne de continuer le glorieux et fécond apostolat.
    A la fin de la cérémonie, il appartenait au Père du diocèse de dire le dernier mot. En termes délicats, après avoir rendu grâce à Dieu, il remercia le représentant du gouvernement et toutes les autorités présentes, le clergé et les fidèles si nombreux, les absents aussi, qui comme Mgr Ginisty et Mgr Ricard avaient envoyé leurs regrets.
    A la sortie ce fut auprès des prélats et surtout du nouveau pontite un empressement incroyable ; chacun était avide de voir ce jeune évêque si bon et si modeste et de baiser son anneau.

    Au Petit Séminaire de Graves.
    Mais l'heure pressait, un service d'autos fort bien organisé emportait rapidement la plupart des invités au collège de Graves où le banquet devait avoir lieu, et à midi nous entrions dans le vaste réfectoire admirablement décoré où se pressaient 200 prêtres, et ce fut pendant le repas où rien ne laissait à désirer, la plus franche cordialité ; c'était bien toujours la famille de Graves qui se retrouvait, accueillie toujours aussi selon les traditions d'une large mais franche hospitalité.

    Toast de Mgr Falière

    A l'heure des toasts, Mgr Falière se lève et avec la plus discrète simplicité qui s'allie si bien avec la finesse du bon Rouergat, il exprime ses sentiments.
    Messeigneurs, bien chers confrères, mes chers enfants,

    Ce matin, pendant la cérémonie, une de mes principales pensées a été celle du saint roi David qui, de berger fut élevé sur le trône. Eh bien ! Mes chers amis, comme le saint roi, je suis sorti d'une pauvre et bien humble famille. Dans ma jeunesse, j'ai été un humble berger. Aussi j'ai redit bien souvent les paroles que nous lisions à l'offertoire ce matin : " Vos amis sont trop honorés...."
    Vous m'avez trop honoré ce matin. Je dois remercier tout d'abord vous, Mgr de Rodez. Cependant, je me demande si je dois vous remercier sans restriction aucune. On a dit, il paraît que c'est très vrai, que l'évêque est un martyr. Vous avez donc été un peu mon bourreau ce matin. Vous m'avez conduit au lieu du supplice. Comme je n'ai pas les vertus des martyrs, je n'ai pas eu le courage de chanter les hymnes de louanges qu'eux chantaient si vaillamment en allant au supplice. Oui, Monseigneur, je suis bien faible, vous l'avez remarqué très facilement.
    Dans la mission où je me trouve à l'heure actuelle il y a beaucoup de difficultés, comme l'a dit Mgr de Guébriant ce matin. Nous ne sommes qu'une vingtaine de missionnaires européens, nous avons 15 prêtres indigènes seulement, nous sommes donc en tout 35 missionnaires. Parmi ceux-là, quelques-uns sont déjà d'un certain âge. Quelques autres s'occupent des oeuvres scolaires, de la léproserie. Il en reste 25 ou 27 pour le travail ordinaire de missionnaire. Nous avons, il est vrai, un groupe de chrétiens assez petit dans notre mission à administrer. Il y a environ 13.000 chrétiens dispersés sur un immense territoire à peu près aussi grand que la moitié de la France. Ils parlent six langues différentes. Aussi la plupart de nos missionnaires sont occupés seulement à administrer les chrétiens. Quelques unités seulement peuvent s'occuper de la conversion des païens.
    Et voilà le pauvre évêque impuissant, à regarder cette innombrable foule de païens : 4 ou 5 millions dans ma mission ! Il ne peut que redire les paroles de la Sainte Ecriture : " Parvuli petierunt panem et non erat qui frangeret illis...."
    D'un autre côté on lit des articles dans des journaux qui se croient bien éclairés sur la situation : on ne fait pas assez de progrès dans les missions ! Eh bien ! On fait ce qu'on peut pour se donner tout à tous, comme c'est mon ambition, mais bien souvent on est impuissant.
    Tout de même, je dois avouer que Mgr de Rodez a été le meilleur des bourreaux. Reconnaissant ma faiblesse, vous avez fait tout votre possible pour me communiquer le Saint-Esprit dans toute sa plénitude (Applaudissements ).
    J'espère que vous aurez réussi. Aussi somme toute, je suis, je ne puis pas dire, content, heureux, je suis à peu près résigné et rempli d'espoir. J'espère que vous ne m'oublierez pas. Monseigneur. Vous avec contracté envers moi une paternité spirituelle et en bon père, vous prendrez soin de moi, non pas par vos conseils, non pas par vos corrections, puisque je dois abandonner le foyer paternel, mais par vos prières auprès de Dieu, afin que je ne sois jamais indigne de l'honneur, du fardeau qui m'a été confié ce matin, en présence d'un grand nombre de vos prêtres de Rodez.
    Je remercie en deuxième lieu, mes chers assistants, Mgr Carlo et Mgr Jantzen. Malgré leurs préoccupations, avant de repartir pour leurs missions lointaines de Chine, ils sont venus de la Bretagne et de la Lorraine pour être à côté de moi. Je demande au bon Dieu qu'il vous bénisse pour ce grand acte de charité ; qu'il donne spécialement à vos missions de Chine la paix, la tranquillité, et la prospérité que vous désirez (Appl.)
    Merci, cher et vénéré supérieur et très R. P. Robert. Malgré vos nombreuses et grandes occupations vous êtes venus aussi. Vous nous montrez combien vous aimez tous vos enfants, même les plus petits...
    Merci à vous, M. le Supérieur de Graves et MM. les professeurs qui avez voulu m'accueillir si charitablement, si cordialement dans la maison que j'aime tant ! Je vous en remercie de tout coeur. Je dois vous dire qu'aujourd'hui je deviens doublement l'enfant de Graves ! (Applaud).
    Je vous remercie, mon bon P. Prat. Malgré votre âge et vos infirmités, vous êtes venu de si loin porter une bénédiction toute spéciale pour votre petit enfant d'autrefois (Applaud).
    Sûrement, tout le monde est heureux de vous revoir dans cette maison, qu'on peut dire, je crois, votre maison. (Applaud., Bravos...)
    Mais, je crois pouvoir dire que personne n'est plus heureux, plus honoré que moi. (Applaud.)
    Les anciens élèves de Graves ont eu la grande attention, la bonté de m'offrir un cadeau, malgré la pauvreté du clergé. Je leur dois un merci spécial. Je tiendrai à conserver ce cadeau comme un trésor qui me rappellera votre affection, la grande famille de Graves.
    Je devrais remercier beaucoup d'autres parmi vous nominalement. Mais il est temps que je finisse mon petit toast. Vous le voyez, je ne suis pas un grand orateur.

    Je remercie les vicaires généraux, M. l'archiprêtre de Villefranche (A pplaud.) qui s'est bien dépensé pour organiser la fête, MM. les chanoines Segonds, Chincholle, M. le Curé de Miquels (applaud, prolongés) et aussi notre maître des cérémonies qui a si bien fait marcher les affaires ce matin (Applaud).
    A tous mon meilleur merci.
    A tous mes chers amis, de près ou de loin, qui êtes venus m'honorer en cette grande circonstance. Je demande à Dieu qu'il vous bénisse tous comme je le fais moi-même, vous et tous ceux qui vous sont chers.
    Je vous demande de ne pas m'oublier, même quand je serai reparti pour ma lointaine mission. Si vous pensez à la cérémonie de ce matin, faites une prière, dites un petit Ave Maria pour le pauvre petit évêque que vous avez vu ce matin, pour ses fidèles et ses infidèles. (Applaud.)
    Enfin, un dernier souvenir, non le moindre, s'en va à mon vénéré prédécesseur, Mgr Foulquier qui est devenu presque aveugle, et, à cause de cela a donné sa démission. Mon souvenir s'en va à mes confrères missionnaires, aux religieux et religieuses qui travaillent avec nous. Tous, des quatre coins de la mission, sont unis à nous de coeur et d'esprit.
    Que le bon Dieu vous bénisse et vous protège tous.
    A vous tous, présents et absents, merci... grand merci....
    Ce toast est souligné souvent d'applaudissements et de bravos.
    M. l'abbé Bouyssou, curé d'Ols, se lève pour offrir au nouvel évêque l'hommage de ses condisciples du cours de rhétorique de 1906, et pour ce faire, il a accordé sa lyre et en des vers émouvants qu'il scande admirablement, il met en scène les châtaigniers de la Riale, le village natal de Mgr Falière :

    A Mgr Falière,
    pour le jour de son sacre, 18 octobre 1930.

    Les Châtaigniers de la Riale,
    Splendides fils du Ségala,
    D'un charme qu'ils prodiguent là,
    Parent votre terre natale.

    Oh ! Je les vois ces vétérans
    Montant à l'assaut des collines ;
    Sur des chemins bordés d'épines,
    Leurs troncs s'alignent sur deux rangs ;

    Puis, ils entrent dans le village,
    Aussi, dans la belle saison,
    On dirait que votre maison
    Est un doux nid dans le feuillage.

    De ce que vous avez été
    Vous leur devez beaucoup peut-être :
    Vous pouviez voir de la fenêtre
    Tant de grandeur, tant de beauté !

    Qui sait si des sombres ramures,
    Tout comme Jeanne au Bois-Chenu
    Vous n'avez jamais entendu
    Partir de suaves murmures ?

    Qui sait, si comme saint Michel
    Parlant de la France en détresse,
    Des anges ne pleuraient sans cesse,
    Sur tant d'âmes perdant le ciel ?...

    En tout cas, vous étiez si sage
    Que les femmes, sur le chemin
    S'entretenaient de ce gamin
    Si raisonnable pour son âge.

    ***

    Votre existence jusque-là
    Avait coulé, douce, uniforme,
    Comme un miroir qu'un beau lac forme
    Et qu'aucun souffle ne troubla.

    Mais au grand arbre il faut l'orage
    Et la morsure de l'hiver ;
    S'il veut être, l'été plus vert,
    Et s'enraciner davantage,

    Et ce fut alors le départ
    De la maison pour le collège ;
    Le triste adieu que rien n'allège
    Si ce n'est de pleurer à part.

    Et ce fut le labeur intense
    Pour arracher quelque lambeau
    De ce savoir utile et beau,
    Mais qu'on ne doit qu'à la constance.

    Et c'était des verts lauriers
    La riche moisson annuelle,
    Dont vous vous reposiez par celle
    Des blés, chez vous, sans ouvriers.

    Après la plume, la faucille !
    " Les écoliers sont surmenés,
    Dit-on ". Que ne sont-ils pas nés
    Dans votre robuste famille !

    Ils sauraient le secret, pour sûr !
    D'unir la science avec la force
    Tels vos arbres à rude écorce
    Dont le front baigne dans l'azur...

    Et ce fut, dignité suprême,
    Le sacerdoce avec l'autel ;
    Et la réponse au rude appel
    D'abandonner tout ce qu'on aime.

    Oh ! Vous souvient-il de ce jour
    Vous dont l'ombre douce caresse
    La croix de bois qui là se dresse,
    Grands châtaigniers du carrefour ?...

    Du courageux missionnaire
    Vous rappelez-vous les adieux,
    Et, comme triste et radieux,
    Il gravissait son dur calvaire ?

    Du Sauveur dans sa Passion,
    N'auriez-vous pas dit la tendresse
    Quand il laissait, dans leur tristesse
    Aux siens sa bénédiction ?...

    Mais vous n'êtes que d'humbles choses,
    Lui seul sentait son coeur tout bas
    Saigner plus fort à chaque pas.
    L'éloignant de vos coteaux roses.

    Il pensait ne plus revenir ;
    Mais il gardait du moins dans l'âme,
    Brillant comme une douce flamme,
    Un nostalgique souvenir.

    Et, dans l'exil, la féerie
    Des océans, de la forêt
    Ne pouvait éclipser l'attrait
    Des châtaigniers de la patrie...

    ***

    Seize ans se sont passés depuis cet holocauste,
    Seize ans où, dévoué, toujours debout au poste,
    Vous avez besogné dans les oeuvres de Dieu ;
    Seize ans pendant lesquels, vous oubliant un peu,
    Vos bons amis d'hier ont fait la grande guerre.
    Plusieurs sont morts, hélas !... Et devant la misère
    Des foyers désertés et des coeurs endeuillés.
    Les autres ont voulu redonner au pays,
    Avec beaucoup de foi, la fierté de lui-même
    Et l'amour de son Dieu qui l'éprouve et qui l'aime.
    C'est ainsi, Monseigneur, que seuls vos châtaigniers
    Ont su secrètement tout ce que vous faisiez
    De beau, de grand, de bon sur la côte birmane.
    Merveilleux appareil qui n'est jamais en panne,
    Le vent leur apprend tout, ou quelque ange envoyé
    Pour tenir votre place auprès du vieux foyer,
    Quoiqu'il soit, comprenez notre prompte allégresse
    Quand on nous affirma par la voix de la presse

    Donnant, d'un grand concert d'éloges, le signal
    Que l'on vous destinait un titre épiscopal
    Et que pour votre sacre, ô faveur qui nous flatte,
    Vous comptiez le recevoir en terre rouergate.
    Or c'est fait : vous venez de recevoir, des mains
    De notre évêque aimé, des pouvoirs surhumains.
    Vous pourrez retourner, successeur des apôtres,
    L'âme renouvelée et plein d'ardeurs tout autres,
    Vers vos fils, souhaitant déjà de vous revoir.
    Mais avant, Monseigneur, s'impose le devoir
    De bénir largement la terre si féconde
    D'où Dieu suscitera pour le salut du monde
    Demain tout comme hier des hommes tels que vous,
    Oh ! Contemplez encor nos horizons si doux
    Le Ségala si vert, les Causses plus arides,
    La Riale où la mort a creusé trop de vides
    Et Graves, la colline, où, jadis, votre coeur
    S'éprenait d'idéal et de zèle vainqueur.
    Que votre main semant l'espérance et la grâce
    Se lève lentement, vers les champs de l'espace.
    Mais qu'alors, un frisson parcourant notre sol,
    Avec vos châtaigniers sur les monts, dans les plaines,
    A la fois vibrent tous d'un enthousiasme fol
    Les peupliers, les noyers et les robustes chênes ;
    Et puis, puisque tel est votre noble destin,
    De votre mission reprenez le chemin.
    Nos voeux vous y suivront ainsi que nos prières.
    Dans ce but supportez que nous levions nos verres ;
    Et que, tout fiers de vous, rouergats et français,
    Ensemble nous buvions à vos futurs succès.

    (Semaine religieuse de Rodez)

    "
    1931/203-214
    203-214
    Anonyme
    France
    1931
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