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Rites du couronnement des empereurs au Japon 2 (Suite)

Rites du couronnement des empereurs au Japon (Suite) IV. Cérémonie de lIntronisation. Elle se divise en deux parties : lune, de caractère religieux, seffectue dans la matinée au Shunkôden, lautre, purement civile, a lieu dans laprès-midi au Shishinden.
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    Rites du couronnement des empereurs au Japon
    (Suite)
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    IV. Cérémonie de lIntronisation.

    Elle se divise en deux parties : lune, de caractère religieux, seffectue dans la matinée au Shunkôden, lautre, purement civile, a lieu dans laprès-midi au Shishinden.

    Le Shunkôden, bâti sur lemplacement du kashikodokoro qui sélevait là lorsque les Mikado navaient pas encore émigré à Tôkyô, est un bâtiment en bois blanc de hinoki, couvrant une surface de 52 tsubo, soit : 171 mc. Il est entouré dune galerie avec balustrade, dont les colonnes portent des ornements métalliques étincelants. A lintérieur on distingue trois parties : le nainaijin (caractères chinois), place du kami ; le naijin (caractères chinois), place du couple impérial ; le gwaijin (caractères chinois), place des prêtres et des Princes du sang. Au milieu du naijin est étendue une natte de 90 cent. carr.. LEmpereur sy assoiera ayant à sa droite et à sa gauche deux tables, sur lesquelles seront déposés le sabre et les sceaux. A lEst de la natte de lEmpereur en est étendue une autre qui sera occupée par lImpératrice.

    Cérémonie religieuse. A lheure indiquée, dans le pavillon désigné à cet effet, se réunissent les Hauts Fonctionnaires, treize cents environ, accourus de tous les points de lEmpire. Les Princes impériaux, les Princesses, le Couple Impérial se rendent eux-mêmes au Giyôden (caractères chinois), pavillon attenant au Shunkôden et avec lequel il communique par une galerie couverte. Tout le monde revêt les anciens costumes de Cour. Celui de lEmpereur est ce jour-là en tissu de soie blanche, discrètement brodé de dessins stylisés, représentant des papillons, des branches de pruniers, des branches de cerisiers. LEmpereur reçoit le shaku (caractères chinois), tablette en ivoire, quil tiendra durant toute la cérémonie des deux mains un peu au-dessous de la poitrine, le sommet de la tablette étant dirigé vers le ciel. La partie supérieure de la tablette, qui symbolise le ciel, est plus large que la partie inférieure, qui représente la terre. Limpératrice, de son côté, entourée de tout un essaim de suivantes, shabille, se lave les mains et reçoit léventail de cérémonie.

    Au signal donné par les gongs et les tambours que lon bat à trois reprises, les Hauts Dignitaires et Fonctionnaires de lEmpire se rendent dans la cour qui précède le shunkôden et prennent place sous les tentes qui ont été disposées des deux côtés ; les Ambassadeurs des Puissances étrangères occupent les deux extrémités les plus rapprochées du shunkôden. Au milieu de la cour, sous une tente également, ont pris place les musiciens.

    Nouveau signal, les prêtres font leur entrée solennelle dans le shunkôden. Le grand-prêtre ouvre les portes du tabernacle qui renferme le miroir-fétiche dAmaterasu, apporté de Tôkyô, et dispose les oblations rituelles, toujours les mêmes, à savoir : tissus de soie, de coton, de chanvre, pièces de monnaie nouvellement frappées, sake, victuailles de toutes sortes. Pendant ce temps, la musique sacrée sôgaku joue rituellement. Linstrument de musique des matsuri est le shô (caractères chinois), sorte de flûte de pan composée de huit tubes de bambou réunis par la base à une rondelle de bois évidée ; on souffle sur le côté de la rondelle. Il sort de là un son qui ressemble à un gémissement prolongé. Les pauses sont ponctuées par un coup assourdi de grosse caisse.

    Le grand-prêtre lit le norito du jour.
    Ensuite les Princes Impériaux et le Couple Impérial font leur entrée solennellement et à pas comptés. Les Souverains vont sasseoir sur les nattes qui leur ont été préparées. Un maître de cérémonies et le ministre de la Maison Impériale, qui portaient le sabre et les sceaux, déposent les deux symboles sur les tables disposées pour les recevoir.

    Mais voici quun ministre sacré secoue énergiquement un grelot massif. Le moment est solennel. LEmpereur quitte sa place, vient devant le kami, se prosterne, adore et lit un texte, qui informe la déesse Amaterasu quil prend possession du trône élevé par elle, la céleste aïeule, en faveur de sa descendance, dans le pays central de la plaine luxuriante des roseaux. Après la lecture du texte, le Mikado adore encore une fois et va sasseoir. Puis une dame de la Cour vient adorer au nom de lImpératrice. Enfin tous les Princes impériaux vont se prosterner à tour de rôle. Le rite dadoration terminé, le cortège impérial regagne le giyôden à pas comptés.

    A ce moment, la musique recommence et dure tout le temps que les prêtres enlèveront les oblations. La place déblayée, le grand-prêtre ferme les portes de la châsse. Les ministres sacrés se retirent. Trois coups de gong, et la foule des assistants, qui se tenait silencieuse sous les tentes de la cour, sécoule à son tour.

    Cérémonie civile. Dans laprès-midi, cérémonie civile au shishinden. Disons brièvement en quoi elle consiste : LEmpereur monte sur un trône et par ce geste signifie au monde entier (Japon et pays étrangers représentés par leurs Ambassadeurs) quil accepte la succession impériale. Il est donné lecture dun manifeste. Le premier Ministre y répond par une adresse. Toute lassistance pousse trois banzai.

    Le shishinden est un bâtiment qui se trouve à louest du shunkôden et lui est parallèle ; une grande cour le précède. Le trône, takamikura (caractères chinois) (Haut-Auguste-Siège), est un fauteuil assez simple, posé sur une estrade qui est surmontée dun baldaquin massif. Estrade, baldaquin et colonnes sont en bois laqué de noir, et présentent par endroits des ornements dorés ou peints au rouge vermillon. Le baldaquin a huit angles et est supporté par huit colonnes. Des tentures de couleur violette, accrochées à la corniche du baldaquin et retenues contre les colonnes par des patères, retombent jusquà lestrade. Aux huit angles et au sommet du baldaquin se dressent des phénix dorés, les ailes étendues comme sils allaient prendre leur vol.

    A lEst du trône de lEmpereur se trouve celui de lImpératrice qui est beaucoup moins fastueux, ainsi quil convient. De chaque côté de lescalier, qui de la cour donne accès au shishinden, ont été plantés un oranger et un cerisier. Dans la cour, en bas de lescalier, sur deux lignes se faisant face se tiennent immobiles des guerriers habillés à la mode du VIIIe siècle pour le moins. Ils ont un arc sous le bras, et sur leur dos pend un carquois rempli de flèches. Des deux côtés de la cour sont alignées des tentes, sous lesquelles se rangeront les assistants. Les tentes les plus proches du shishinden abritent neuf bannières, qui présentent des ornements symboliques. Il y a la bannière du soleil et de la lune, celle du yatagarasu (caractères chinois), corbeau sacré qui guida Jimmu Tennô à travers les montagnes de Yoshino, lors de son expédition pour la conquête du Japon Central... Deux bannières portent inscrits les caractères banzai (caractères chinois).

    A lheure fixée tout le monde a pris ses places. Bientôt, dune galerie latérale se déroule vers le shishinden un cortège composé des grands dignitaires de la Couronne, des Princes impériaux et du Couple impérial. Les souverains montent sur leur estrade respective et sasseoient, les suivants et suivantes se tiennent soit sur les gradins de lestrade, soit en bas tout autour. Un Maître des cérémonies et le Ministre de la Maison impériale déposent les sacrés symboles sur deux tables devant le Mikado. Inclination profonde de toute lassistance vers le Mikado. Un Maître des cérémonies, choisi pour sa belle voix, donne lecture du Manifeste, Chokugo. Le premier Ministre, descendant les marches de lescalier qui de la cour donne accès au shishinden, et, se tenant au bas des marches, face au trône, lit une adresse. La lecture terminée, il pousse trois banzai, auxquels répond chaque fois une formidable clameur de tous les assistants, répétant le même cri. Ensuite lassistance sincline profondément devant lEmpereur. La cérémonie est terminée.

    Intronisation de Taishô Tennô. Voici la traduction du manifeste qui fut lu lors de lavènement de feu Taisho Tennô, 10 novembre 1915 :

    Moi, recevant lhéritage de mes ancêtres et prenant possession dun trône divin, jaccomplis ici la cérémonie de lintronisation et madresse à vous, mes fidèles serviteurs. Quand on y réfléchit bien, cest par leffet dune parole divine, inébranlable comme le ciel et la terre, qua commencé le pays des ancêtres impériaux, que ses bases ont été jetées, que la sainte succession a pu avoir lieu. Cest pourquoi, au moment de prendre possession des instruments divins, de recevoir la dignité impériale qui sest transmise dans une seule lignée pendant dix mille générations et de proclamer la civilisation, qui sétend aux huit îles et est source de rajeunissement, je dis que les fidèles sujets, dâge en âge, ont servi loyalement, que la justice a toujours été la règle des relations entre le Souverain et le peuple ; et que laffection a régné entre eux comme entre un père et des fils. Voilà, ce qui est à la base de notre Etat, unique parmi tous les Etats du monde.

    Mon vénéré Père a réalisé la grande uvre de la Restauration politique, ouvert le pays, expliqué les enseignements traditionnels des ancêtres, octroyé la constitution, reculé les frontières de lEmpire, créé une uvre immense sans exemple dans lhistoire, et laissé des exemples impérissables de toutes les vertus. Pour moi, qui hérite ici de sa tâche, je veux, me conformant à ses exemples, raffermir les fondements du pays, rendre ces fondements solides et durables comme les rochers. A lextérieur, jai le dessein dentretenir des relations amicales et de mappuyer sur la paix. Le fardeau que mes ancêtres mont légué, est lourd à porter, et cest en mappuyant sans cesse sur les exemples laissés par leurs âmes divines que je compte accomplir luvre ardue à moi confiée par le Ciel.

    Quant à vous, mes fidèles serviteurs, observez fidèlement la loyauté, appliquez-vous avec ardeur chacun à votre tâche, et ainsi vous massisterez dans ma fonction impériale. Je vous le demande, unissez vos curs, joignez vos forces, faites resplendir de plus en plus la gloire du pays. Prenez-en la ferme résolution, mes fidèles serviteurs.

    Voici maintenant la réponse du comte Okuma Shigenobu, sexprimant au nom de tout le peuple japonais :

    Le serviteur Shigenobu, prosterné et plein de respect, dit : Majesté ! Accédant à la dignité impériale qui appartient à une seule lignée pendant dix mille générations, prenant en main le pouvoir souverain, Vous montez sur le haut et auguste trône céleste et daignez accomplir aujourdhui le grand rite de lavènement. Les pays lointains en demeurent étonnés, et votre peuple en tressaille dallégresse. Le serviteur Shigenobu, prosterné et plein de respect, ose exprimer ici ses sentiments de joie sincère et démotion véritable.

    LAncêtre divin daigna adresser à son impérial descendant une parole divine durable comme le ciel et la terre, et, lappelant à régner sur les huit îles et lui octroyant avec bienveillance les trois instruments divins, il lui donna mission de veiller à lexécution des rites sacrés. Le fondement de lEmpire, immuable pendant dix mille générations, fut de la sorte établi sur des bases inébranlables.

    Le fondateur de la dynastie, héritant du pays, poursuivit la tâche à lui conférée par le Ciel avec esprit de décision. A la tête de ses généraux, il pacifia le Japon Central ; fixant tout ce qui concerne la Fonction impériale, il laissa aux âges suivants des exemples impérissables. Ses descendants, à leur tour, succédant dans la Fonction impériale avec les mêmes sentiments que les ancêtres, ont porté sa gloire très haut. LEmpereur précédent, au début de son règne, restaura la dynastie dans létat où elle se trouvait aux âges anciens, proclama louverture du pays, et, empruntant ce quil y avait de mieux dans les autres Etats, il abolit la vieille organisation des clans, publia la Constitution, indiqua la pratique du gouvernement constitutionnel, établit la conscription, organisa une marine et une armée très fortes, favorisa les lettres, encouragea la production et ainsi porta à un degré très haut la prospérité de lEtat.

    Majesté ! En recevant le pouvoir suprême, vous daignez assumer la charge de continuer son uvre. En ce jour solennel de votre avènement, vous daignez proclamer que, marchant sur les traces des ancêtres impériaux, vous avez la volonté de rendre plus fermes encore les bases de lEtat, daccomplir, à la lumière de la vertu, la tâche à vous assignée par le Ciel, y consacrer tous vos efforts et vous sacrifier pour elle.

    Vos serviteurs, en écoutant lexposé de vos desseins à légard du pays, ne peuvent sempêcher dêtre profondément émus.

    Prosterné je dis : Majesté ! Vous avez conçu des projets de gouvernement sublimes, et pour les réaliser vous comptez sur un capital tout céleste : la bienveillance, la piété filiale, le respect, la fermeté, laide divine de la sainte série des Empereurs, ainsi que celle des Ancêtres divins. Votre Majesté emploiera tous ses efforts pour exercer son autorité impériale et étendre le bienfait de ses vertus largement sur les quatre mers ; cest pourquoi vos serviteurs jurent ici de joindre leurs forces, dunir leur cur, de redoubler de loyauté, de vérité, pour répondre humblement à vos saints désirs.

    Le serviteur Shigenobu, au nom de tous vos serviteurs de lEmpire, félicite respectueusement votre Majesté de la Grande Cérémonie et Lui souhaite dix millions de vie.

    Dans le Manifeste impérial ainsi que dans lAdresse du comte Okuma reproduits ici, il est fait mention des Origines mythologiques de lEmpire : parole divine, shinchoku (caractères chinois), dAmaterasu confiant le gouvernement du Japon à sa descendance, tradition dinstruments divins comme symboles de la légitimité. Les deux documents, également, redisent à lenvie que les âmes divines des ancêtres impériaux continuent à veiller sur la prospérité du Japon. Toutefois, si on se rapporte au compte-rendu de la cérémonie dintronisation de Meiji Tennô, 27 août 1871 (sôsen 9 janvier 1870, avènement réel, 12 octobre 1868), il convient de souligner que le couronnement de Taishô Tennô (10 nov. 1915) marque une étape sérieuse dans les voies de la sécularisation de la Monarchie japonaise.

    Intronisation de Meiji Tennô. En effet, antérieurement à la Restauration de Meiji, le Mikado était considéré comme un kami visible, les documents le désignent par les termes de akitsu kami (caractères chinois), dieu visible, et dara hito kami (caractères chinois) : visible-homme-dieu. Cest pourquoi, par exemple, le jour du Couronnement de Meiji Tennô, après que lEmpereur eut pris place sur le Taka mikura, toute lassistance effectua la grande prostration dadoration, saihai (caractères chinois). Ensuite, des prêtres, montant à trois reprises par les escaliers nord et ouest de lestrade et se traînant sur les genoux, lui offrirent des gohei (caractères chinois) (bâton surmonté de bandelettes de papier blanc), comme à un kami. La cérémonie doblation terminée, toute lassistance se prosterna de nouveau et adora. Puis quelquun lut la proclamation, qui à cette époque portait le nom de sen myô bun caractères chinois, équivalent chinois du mot japonais mikotonori, terme consacré pour désigner les paroles par lesquelles Kami et Mikado exprimaient leurs volontés. Lhonorifique : Mikoto, qui, dans la littérature religieuse, suit le nom dà peu près tous les kami, veut dire : noble-parole-commandement. Kami et Mikado apparaissaient donc à leurs fidèles sous laspect de souverains édictant des ordres.

    Voici la traduction de ce senmyô et de la réponse qui y fut faite : Princes, Grands-Officiers, officiers des cent fonctions, peuple de tout lEmpire, écoutez tous le grand Commandement quordonne de publier le Souverain, qui gouverne les huit grandes îles en qualité de dieu visible. Plein de respect et cependant osant élever la voix, je dis que lAuguste Souverain, qui gouverne le dessous du ciel dans son palais tranquille, a daigné accomplir lauguste action de monter sur le haut et auguste tr8ne de la succession du soleil céleste. Il a daigné commencer le gouvernement de dessous le ciel dans son grand palais dOtsu en Omi. Il daigne demander que vous serviez conformément à la loi. Puisque un auguste décret des augustes âges exige quil reçoive et transmette, il daigne restaurer, suivant la forme antique, le gouvernement de dessous le ciel. Le gouvernement de lAuguste Souverain, qui gouvernait le dessous du ciel dans son Palais de Kashiwabara (caractères chinois) (allusion à Jimmu Tennô), il daigne le placer sur ses bases antiques. Il daigne le raffermir de façon que son règne soit de plus en plus faste. Daignant accéder à son auguste dignité, il décrète quil la gardera, ne sachant pas ce que cest davancer ou de reculer. Il vous ordonne découter tous son grand Commandement. Le Seigneur, qui gouverne le dessous du ciel, daignera gouverner pacifiquement et tranquillement sil est aidé. Ecoutez tous ce que moi, indigne, je dis : Princes et officiers, sunissant et sentraidant, doivent servir en toute paix et tranquillité le gouvernement de dessous le ciel, que lAuguste Souverain daigne accepter et transmettre. Il est ordonné à tout le monde de servir et daider le Mikado souverain conformément à la volonté exprimée ici et dun cur droit. LAuguste Souverain ordonne découter le grand Commandement.

    Ce document appellerait plus dune explication, mais il faut nous borner. Les senmyô ou décrets publiés au début de chaque règne constituent un genre littéraire spécial, qui a son style et son vocabulaire propres. Le Mikado, dans ces décrets, ne sadresse pas directement à son peuple. Un interprète parle en son nom et rapporte ses volontés sous forme dordres impératifs. Les termes : grand Commandement, daigne ordonner, daigne décréter, qui reviennent sans cesse avec des rappels à lordre : écoutez tous ! sont les seuls qui conviennent dans la bouche dun homme qui joue le rôle des kami invisibles.

    A cette mise en demeure formulée dun ton péremptoire, un Haut Dignitaire répondit par le compliment dit yôgoto (caractères chinois), texte protocolaire qui pour le fond et la forme sapparente aux morceaux de la langue liturgique. Il sexprima ainsi : Aujourdhui, jour de vie, jour de plénitude parmi une multitude de jours, osant élever la voix, quoique plein de respect, je dis : lAuguste Souverain kami visible, qui gouverne les huit grandes îles, a daigné monter sur le haut-auguste-trône-céleste. Princes, Grands Officiers préposés aux cent fonctions, réunis dans cet auguste lieu de fête, pénétrés de déférence et de respect, offrent leurs félicitations et, à la face du soleil matinal qui monte la pente luxuriante du ciel, je prononce des paroles de forme pleine et achevée.

    Je mexcuse daborder un sujet aussi auguste. Au temps où le pays était jeune et où la terre nétait pas séparée du ciel, tous les kami, assemblés dans la haute plaine du ciel, daignèrent adresser aux deux grands Kami, Izanagi et Izanami, lordre suivant : Ce pays, qui flotte inconsistant, fais-le et raffermis-le. Ensuite, lauguste Izanagi daigna ordonner au grand et auguste Kami Amaterasu : Toi, Auguste, du haut ciel gouverne la plaine. Ensuite, le grand et auguste Kami Amaterasu, par lentremise de lauguste Kami Takagi, faisant asseoir lAuguste Souverain petit-fils sur le haut-auguste-trône-céleste, daigna octroyer en qualité daugustes signes célestes les trois trésors divins du collier de perles recourbées, du miroir et du sabre coupeur dherbes. Puis, daignant prononcer des paroles de bon augure, il daigna dire : Que le terrible Auguste Fils Souverain sasseoie sur le haut et auguste trône céleste des augustes Souverains descendants ; quil gouverne pacifiquement, en forme de pays tranquille, le pays des épis luxuriants de la plaine riche de roseaux des hautes îles ; que la succession solaire dure autant que le ciel et la terre pendant des millions et des millions dautomnes !

    Faisant interroger les Kami malfaisants du milieu du pays, il (Kami Amaterasu) daigna les faire interroger et les expulser dune expulsion divine. Les rochers, les arbres, les buissons, qui jusquà la racine avaient la parole, il les fit taire. Entrouvrant le mur des rochers du ciel, entrouvrant les huit épaisseurs de nuages du ciel, il fit descendre (le Souverain) du ciel. Il daigna fixer le pays de Hitakami de Yamashiro en façon de pays tranquille. Il daigna prononcer en façon de langage plein et complet : Que lAuguste Maison, où, à labri de la pluie et du soleil, lAuguste Petit-Fils descendant assure la succession solaire, repose ses grosses colonnes sur la racine des rochers profonds et entre-croise ses poutres jusquà la plaine du haut ciel.

    Les contrées des quatre directions, jusquà la limite où sélève la muraille de lhorizon ; jusquà la limite de la terre où lon puisse parvenir ; jusquà la limite où le ciel bleu sétend, où les nuages blancs descendent ; jusquà la limite de la plaine bleue de la mer où peuvent aller la perche, le gouvernail, la voile, la proue des navires ; jusquà la limite des chemins terrestres parcourus par les sabots des chevaux, sur le dos desquels les tributs ont été arrimés... Que le Kami visible les gouverne hautement, magnanimement, sans défaillance ; quil gouverne sans défaillance les 80 îles des 80 pays de dessous le ciel !

    Quil gouverne pacifiquement et tranquillement !
    Que lauguste règne de lAuguste Petit-Fils Souverain soit un règne ferme et durable comme les rochers, long comme le ciel et la terre !
    Prononçant, pénétré de déférence et de respect, des paroles de bon augure en façon de compliment, je dis que jachève un discours complet.

    Ce compliment est composé entièrement, fond et forme, sur le modèle des deux norito XXVIII et XXIX de la collection Enghishiki, norito qui étaient récités autrefois, lun par le grand-prêtre dIzumo, lorsquil entrait en charge, lautre par le grand-prêtre Nakatomi lors de lavènement des Mikado. Lorateur y rappelle les données de la mythologie relativement aux origines tant cosmiques que politiques du Japon : Izanagi fait et raffermit la terre ; Amaterasu octroie le Japon à sa descendance, lui donne trois fétiches comme signes du pouvoir, et, à cette occasion, prononce les paroles fastes qui doivent, comme par leffet dune vertu magique, assurer la pérennité du trône des Mikado. Avant de faire descendre son petit-fils sur terre, la déesse prend des mesures dexpulsion à légard des Kami mauvais qui la désolaient et prononce une formule magique capable de rendre solide le Palais du Mikado. Suit une énumération de souhaits. On retrouve ici la phraséologie qui revient sans cesse dans les norito, mais avec un tout autre sens ; il ne faut pas négliger de le remarquer. Nous avons là non une prière adressée aux Kami en faveur du Mikado, mais, ainsi que le titre lindique, une suite de paroles fastes, de paroles de bon augure, qui ont par elles-mêmes la vertu de produire leffet heureux quelles signifient. Ceci nous ramène aux âges préhistoriques et est une survivance de lépoque, où lon croyait à lefficacité magique de la parole, surtout de la parole prononcée, en certaines circonstances solennelles, par quelquun ayant qualité et sexprimant au surplus dune voix sonore et tout dune haleine en termes emphatiques, qui lui remplissent la bouche, bien quil pourra se vanter de prononcer un discours plein et achevé tataegoto oematsuru (caractères chinois).

    Telle était la conception du yôgoto qui subsistait encore lors de lavènement de Meiji Tennô (1871). Le comte Okuma, sauf quelques réminiscences mythologiques, des japonismes et des expressions empruntées à la phraséologie des moralistes confucianistes, composa le sien dans un esprit tout occidental. Il sera intéressant de constater ce qui subsistera didéologie shintoïste dans les discours qui seront prononcés le 10 novembre prochain.

    V. Cérémonies des 11 et 12 novembre.

    Le lendemain de la cérémonie dintronisation, dans laprès-midi, est exécutée au Shunkôden une danse sacrée dactions de grâces kagura (caractères chinois), destinée à réjouir les âmes divines dAmaterasu et de tous les ancêtres impériaux. 1600 personnes environ sont admises à y assister, mais non les ambassadeurs étrangers. Le cérémonial observé est exactement celui de la veille dans la matinée, sauf que le Mikado ne bouge pas de sa place et que la Kagura est donnée après la lecture du norito et ladoration des prêtres. La danse terminée, tout le monde se retire, mais, jusquà minuit, les trilles des flûtes, fue (caractères chinois), et des flageolets, hichi riki (caractères chinois), ponctuées de temps à autre par les coups précipités des tambours et des cymbales, rompent le silence du sanctuaire vide.

    Le 12, au matin, il y a réception, dans une salle du Goshô (lit. : endroit honorable, nom du Palais impérial de Kyôtô), de tous les envoyés impériaux, Chohushi, dépêchés à Ise, au Kôreiden et shinden de Tôkyô, ainsi quaux temples nationaux et impériaux, Kwankoku heisha (caractères chinois), pour y porter les oblations destinées au sacrifice, qui sera célébré dans tous ces sanctuaires le jour même de la grande fête des prémices.

    Les offrandes consistent en tissus de soie unie et damassés, de coton, de chanvre et en pièces de monnaie nouvellement frappées.

    Les offrandes sont disposées dans des boîtes de bois blanc, dont le couvercle est maintenu fermé par des cordons de soie.

    Chaque délégué, à son tour, sapproche de lEmpereur et, après une inclination profonde, reçoit de la main du Ministre de la Maison impériale le texte du norito quil devra lire ; il va se placer ensuite près de la boîte aux offrandes qui lui a été attribuée.

    Dans laprès-midi du même jour, il y a cérémonie de purification préparatoire à la fête des prémices, cest-à-dire : rite dablution, misogi (caractères chinois), pour lEmpereur, rite dexorcisme ou dexpulsion des péchés et souillures naturelles, harai (caractères chinois), pour les officiers de la Couronne.

    LEmpereur, accompagné de sa suite, se rend dans un pavillon situé près du Shishinden. Un mannequin, fabriqué avec des pièces de bois et des cordes de paille, est déposé sur une table devant lui, cest le agai mono ou substitut du péché. Le grand-prêtre savance, tenant en main le grand nusa (caractères chinois) (bâton surmonté dune poignée de filasse de chanvre). LEmpereur prend le bâton, le passe en frôlant sur son corps, et, par ce geste, fait passer dans le bâton et le mannequin toutes ses souillures (il est censé ne pas commettre de péchés) ; il le rend enfin au grand-prêtre, qui lit ensuite un norito de purification.

    Lexorcisme des Hauts Dignitaires a lieu aussitôt après devant le portail dit Kenreimon (caractères chinois). Une tente de 30 mc. Environ y a été dressée. Elle est entourée dune corde de paille, de laquelle pendent, de distance en distance, des bandelettes de papier blanc. Sous la tente il y a un autel, sur lequel sont déposées les offrandes de rigueur. Le grand-prêtre lit le norito nakatomi de la grande purification, qui est le septième de la collection Enghishiki. Il agite rituellement le bâton dexorcisme au-dessus de lassistance. Bâtons et mannequins devenus peccamineux sont jetés dans la rivière Kamogawa, qui emporte toutes les souillures à la mer.

    (A suivre) J.-M. MARTIN.
    Miss. Ap. De Fukuoka.

    1928/388-399
    388-399
    Martin
    Japon
    1928
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