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Rites du couronnement des empereurs au Japon 1

Rites du couronnement des empereurs au japon* I. Notices historiques.
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    Rites du couronnement des empereurs au japon*
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    I. Notices historiques.

    Ce mot de Couronnement, adopté par les journaux de langue anglaise pour désigner les cérémonies célébrées à loccasion de lavènement des Mikado, est impropre. Il conviendrait demployer les termes daccession au trône ou de grande cérémonie, qui sont la traduction littérale des deux expressions sokui shiki (caractères chinois), taïrei (caractères chinois), usitées par les Japonais ; mais, pour être compris des lecteurs Européens, le mieux est encore de se conformer à la terminologie reçue.

    Les fêtes du Couronnement de lEmpereur auront lieu à Kyôtô du 10 au 14 novembre 1928 ; chaque jour sera marqué par une cérémonie spéciale. Négligeant le côté pittoresque ou tout extérieur des rites, nous voudrions dans le présent travail relever surtout le sens religieux ou superstitieux qui y est impliqué.

    Disons dabord que la cérémonie du Couronnement des Empereurs, une fois écartés tous les rites secondaires, consiste essentiellement dans la prise de possession par le Mikado dinstruments divins ou fétiches, shinki (caractères chinois), et dans le mouvement par lequel il monte sur un trône et sy assoit.

    La couronne et le sceptre nont jamais été, au Japon, des symboles de la Monarchie, et la religion shintoïste, de son côté, ne connaît pas de rites, telles les onctions, qui confèrent un caractère sacré aux personnes ou aux choses. En revanche, la Maison Impériale est en possession, depuis une très haute antiquité, de trois instruments divins : un miroir, un sabre, un collier de perles. La déesse Amaterasu les aurait donnés à son petit-fils, Ninigi no mikoto, lorsquelle le fit descendre au Japon et lui conféra pleine autorité pour gouverner ce pays. Cest la possession de ces instruments par le Mikado régnant qui symboliserait sa participation à la succession solaire : omatsu hi tsugi (caractères chinois). Le miroir primitif, qui incorpore lesprit dAmaterasu, est conservé à Ise. Le sabre, auquel se rapportent de nombreuses légendes de caractère mythologique, se trouve à Atsuta, près de Nagoya. La boîte, renfermant le collier de perles, est déposé dans le sanctuaire du Palais impérial de Tôkyô.

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    * N. B. Les éléments du présent travail ont été puisés dans deux numéros spéciaux de la Revue Taiyô (caractères chinois) publiés, en mai et nov. 1915, à loccasion du Couronnement de Taishô Tennô. Pour lexplication des rites et la critique des mythes, consulter nos deux volumes sur le Shintoïsme : I. Essai dhistoire ancienne du Japon. II Le Shintoïsme ancien.


    Lauthenticité non seulement dorigine, mais même de conservation, de ces fétiches est fort sujette à caution. Le miroir dIse est le fétiche le plus ancien. Le sabre doit dater du commencement du VIe siècle. La boîte, qui est censée renfermer le collier de perles, mais qui, de fait, contient un sceau sculpté sur jade, napparaît que vers la fin du VIIe siècle ou au commencement du VIIIe ; cette nouveauté souleva alors de vives protestations dans certains milieux sacerdotaux.

    Remarquons encore que les instruments, qui servent pour le couronnement des Mikado, ne sont que des fac-similé du miroir et du sabre conservés à Ise et à Atsuta, auxquels on ajoute les deux sceaux les plus importants de lEmpire. Il est vrai quau Japon, lorsquil sagit de choses touchant plus ou moins au Shintoïsme, il ne faut pas avoir le mauvais esprit dy regarder de trop près.

    Toujours daprès la doctrine officielle, lessentiel des rites, pratiqués lors de laccession au trône, aurait été fixé lors de lavènement du fondateur de la dynastie, Jimmu Tennô, avènement quil célébra après avoir terminé la conquête du Japon Central sur divers chefs de clans.

    Cette tradition se trouve consignée dans le Kogojüi (caractères chinois), livre paru en 808. Malheureusement, le Kogojüi ne saurait faire foi dans la question. Dabord, cest un ouvrage tendancieux, à peu près complètement tissé de récits mythologiques ; de plus, il a été composé bien trop longtemps après les événements, pour quon puisse y voir un compte-rendu fidèle de la cérémonie dans laquelle Jimmu Tennô fut soi-disant intronisé.

    Le Kojiki, publié en 712, pour servir de Canon des Ecritures à la religion impériale, est muet sur laccomplissement de cette cérémonie. Le Nihon shôki (date de publication 720), quoique farci de documents anciens, authentiques ou non, nest guère plus explicite. Il se, borne à signaler que Jimrnu Tennô, la première année de son règne, au mois de janvier, monta sur le trône impérial dans son Palais de Kashiwabara (caractères chinois) ; il ajoute que, ce jour-là, le chef des soldats de sa garde, se conformant à lordre quil avait reçu, se livra avec ses subordonnés à toutes sortes de jeux drolatiques, danses et chants.

    A partir du VIe siècle, les Chroniques font quelquefois mention de cérémonies daccession au trône avec tradition des signes divins : miroir et épée.

    La Chronique de Jitô Tennô (caractères chinois), impératrice qui porte le Nº 41 sur la liste des Mikado et qui régna de 687 à 696, indique pour la première fois le cérémonial en usage à cette époque. Le chef de la caste militaire brandit des armes comme pour signifier quil est prêt à défendre lEmpereur. Un Nakatomi (caractères chinois), en qualité de Grand-Prêtre et de Premier Ministre, récite le compliment dit Amatsu kami yogoto (caractères chinois), litt. : Paroles de bonne augure des divinités célestes (Ce morceau se trouve dans la collection des norito Enghiskiki N0 29). Le chef des prêtres, dits imibe, place devant le souverain les signes divins de lépée et du miroir.

    Sous Tenchi Tennô (caractères chinois) (662-671), le Ministre Nakatomi Kamatari (caractères chinois) présida une commission de savants qui fixèrent le cérémonial des Accessions au trône. Aux rites légués par les âges antérieurs on adjoignit des éléments tirés du cérémonial suivi à la Cour chinoise des Tang (caractères chinois) (jap. Tô) 620-907. Ces emprunts se bornèrent dailleurs à lappareil extérieur : emploi de multiples bannières portant des ornements symboliques, modèles de costumes, placement des assistants, règles de leurs évolutions etc Les rites primitifs ne subirent aucune modification essentielle.

    Lorsque Nara (caractères chinois) devint capitale, en 719, on construisit le Daigokuden (caractères chinois), le palais du Conseil dEtat, assemblée qui était à cette époque lorgane principal du gouvernement mikadonal. On sépara le rite de la prise de possession des instruments divins et les rites de lintronisation et de la réception solennelle de toute la Cour faite par le Mikado en cette circonstance. Cette dernière cérémonie eut lieu dans le daigokuden, tandis que la première continua à être célébrée dans le sanctuaire du Palais Impérial.

    En 792, la capitale fut transférée à Kyôtô, un nouveau daigokuden y fut construit, ayant même destination que le précédent.

    Saga Tennô (caractères chinois) (810-832) et Seiwa Tennô (caractères chinois) (859-876) complétèrent et mirent au point le cérémonial du Couronnement, qui, recueilli dans le 7e volume du code Enghishiki (promulgation 927), a inspiré toutes les réglementations des âges suivants.

    Plus dune fois, à travers les siècles, le daigokuden, soit par accident, soit à la suite des guerres civiles, devint la proie des flammes. Avec linstitution du shogunat, le siège du gouvernement effectif du Japon émigra lui-même de Kyôtô et le daigokuden disparut. Lusage sintroduisit deffectuer la cérémonie de laccession au trône dans une des salles dhonneur du Palais, la shishinden (caractères chinois). En plusieurs circonstances, sous les Shogun Ashikaga (caractères chinois) (1338-1573), la Cour se trouva tellement pauvre que, faute dargent, les cérémonies de lintronisation ne purent avoir lieu.

    Meiji Tennô (caractères chinois) monta sur le trône takamikura à Kyôtô, le 27 août 1868, selon un cérémonial, inspiré du code Enghishiki et doù lon avait élagué le plus possible les rites empruntés aux Chinois.

    Le 11 février de la douzième année de Meiji (1889) eut lieu la promulgation de la Constitution. Dans la partie qui concerne la Maison Impériale, Kôshitsu tempan (caractères chinois), le chapitre intitulé Tôkyokurei (caractères chinois) se rapporte au cérémonial du Couronnement. Les prescriptions du tôkyokurei sont suivies de nos jours point par point ; il faut une délibération du Conseil privé de lEmpereur pour y changer un iota.

    La cérémonie de lintronisation du nouveau Mikado est célébrée la troisième année qui suit la mort du précédent. Cette coutume, qui a eu de bonne heure force de loi, remonte à une très haute antiquité. Elle sexplique par le fait quaux origines de la Monarchie japonaise, on abandonnait la maison où était mort le souverain et qui était devenue néfaste. Son successeur se faisait bâtir ailleurs un autre palais, si toutefois il est permis dappliquer ce mot à la case, plus tard à lensemble de paillotes, plus tard encore à lensemble de pavillons construits en bois et recouverts de tuiles, qui labritaient avec ses femmes, ses serviteurs, ses trésors et les services de ladministration. Cest ainsi que la capitale, durant plusieurs siècles, émigra à travers tout le Yamato et que nombre de localités eurent successivement lhonneur de la posséder. Cette coutume cessa en 719. A cette date, la civilisation était suffisamment avancée et les bâtiments de la résidence impériale trop imposants pour quil fut possible de les rebâtir à chaque règne.

    Autrefois donc, un temps assez long sécoulait, avant que les maisons construites pour le nouveau Mikado fussent prêtes à le recevoir, lui et son entourage. Parfois, également, on ne tombait pas tout de suite daccord sur la personnalité de celui qui devait monter sur le trône. Aux origines de la dynastie, il ny avait pas de règles bien fixes au sujet de la succession. Le Mikado devait nécessairement appartenir à la descendance dAmaterasu ; cétait le seul principe incontesté. Le plus souvent lEmpereur régnant désignait, parmi les princes impériaux, celui qui serait appelé à lui succéder, ce nétait pas toujours son fils aîné, ni même un enfant de lImpératrice en titre. Quelquefois il arrivait quun prince, se sentant taillé pour devenir chef, méprisait la désignation faite, levait létendard de la révolte, groupait des partisans et à leur tête semparait du pouvoir. Les guerres civiles pour la succession au trône furent particulièrement nombreuses et sanglantes au cours du Ve siècle.

    Ainsi donc lavènement du Mikado coïncidait avec linauguration de son palais. Quand ce palais comporta un grand nombre de pavillons, distribués dans une vaste enceinte, lun deux fut constitué sanctuaire, kashikodokoro (caractères chinois) (lieu respectable). Les fétiches de lancienne résidence, principalement le miroir dAmaterasu, y étaient transportés solennellement parmi de nombreux matsuri, et ces rites symbolisaient à merveille la participation à la descendance solaire. Ces fêtes avaient lieu surtout en automne, parce que tout règne devait débuter par un sacrifice solennel des prémices, lequel ne pouvait avoir lieu quen automne.

    Aux âges où lautorité mikadonale, étant plutôt de principe, sexerçait faiblement, il ny avait aucun inconvénient à laisser la dignité sans titulaire pendant quelques temps ; cela ne fut plus possible à partir du jour où, la capitale étant définitivement fixée et le pouvoir central consolidé, le gouvernement du pays nadmettait pas dinterruption dans son exercice. Cest pourquoi lusage sintroduisit de pratiquer, outre la cérémonie solennelle daccession au trône, sokui shiki, une autre cérémonie, de caractère privé, qui avait lieu presque aussitôt après la mort du précédent Mikado. On lappela senso shiki (caractères chinois).

    Senso shiki. Daprès larticle I du Tokyokurei, le sensoshiki se célèbre au kashikodokoro, le jour le plus rapproché de celui où le précédent empereur est mort.

    Il faut dire que le Palais Impérial de Tôkyô possède trois temples, disposés parallèlement lun à côté de lautre, à savoir : au centre, le kashikodokoro déjà nommé, qui renferme le miroir fétiche dAmaterasu ; à louest, le kôreiden (caractères chinois), consacré aux mânes des Empereurs défunts et qui conserve les tablettes où leur nom est inscrit ; à lest, le shinden (caractères chinois), où lon honore huit kami, considérés comme les protecteurs spéciaux de la dynastie.

    Voici quels sont ces Kami :
    Kamu musubi no kami (caractères chinois), nom qui, daprès lesprit de la mythologie japonaise et les commentaires des auteurs autorisés, doit se traduire : Kami esprit-mystérieux-produit divinement. MM. Chamberlain, Asnon etc. traduisent : Haut-Auguste-Producteur. Ils voient dans musubi un seul mot. En effet, il y a en japonais le verbe musubi musubu qui signifie lier, nouer et, par extension, construire, produire ; ainsi on dit que dans la maison antique les pièces de la charpente étaient liées musubi avec des cordes. Mais, dans les textes religieux musu bi est transcrit en deux mots et avec deux caractères : musu (caractères chinois), naître ; bi (caractères chinois) esprit-mystérieux.
    Takami musubi (caractères chinois) : Haut-Auguste-Esprit mystérieux-Produit.
    Tama tsume musubi no kami (caractères chinois) : Kami-Esprit mystérieux-né-fixeur des âmes (pour quelles nabandonnent pas le corps auquel elles sont jointes).
    Iku Musubi no kami (caractères chinois) : Kami-vivant-Esprit mystérieux-né.
    Taru musubi no kami : Kami-Parfait-Esprit mystérieux-né.
    O mi ya no me nô kami (caractères chinois) : Kami femelle de la grande et auguste Maison. Cest la célèbre Uzume, qui dansa devant la Caverne céleste et est devenue la protectrice spéciale du nombreux personnel féminin attaché au service du Mikado.
    Miketsu kami (caractères chinois) : Kami de lauguste nourriture.
    Kotoshiro no kami (caractères chinois) : Kami-Esprit-Maître de la valeur des choses (dieu de la bonne foi dans lés transactions commerciales et létablissement des contrats).
    Le sensoshiki consiste en un service religieux, matsuri (caractères chinois), célébré dans le Kashikodokoro devant le miroir fétiche dAmaterasu. Y assistent seulement lEmpereur, les Princes du sang et les très hauts dignitaires de lEmpire. Le Grand-prêtre, shôtenchô (caractères chinois), après avoir ouvert la porte du tabernacle qui renferme le fétiche, dispose les offrandes rituelles : rouleaux détoffes, pièces de monnaie, victuailles, et lit un norito ou texte sacré.

    La lecture terminée, lEmpereur fait son entrée dans le sanctuaire avec toute sa suite et va sasseoir sur une natte qui a été préparée. Des cérémoniaires apportent solennellement les instruments, symboles du Pouvoir, et les déposent sur deux tables qui se trouvent devant lui, comme si on les mettait à sa disposition. Cest cette tradition des instruments, en présence du Kami Amaterasu, qui signifie la participation de lEmpereur à la succession solaire.

    Les instruments de lEmpereur dont il sagit ici et qui désormais accompagneront le Mikado au cours des multiples cérémonies de lintronisation solennelle, sont : un sabre et deux sceaux : le sceau de lEmpire, Kokuji, (caractères chinois), apposé exclusivement sur les documents diplomatiques les plus importants, et le sceau impérial Gyôji (caractères chinois). LEmpereur, étant en grand deuil, ne peut participer activement à la cérémonie ; il violerait lImi ou le tabou vis-à-vis des dieux. Aussi, après quun ministre sacré a agité un grelot de dimensions considérables, le grand-prêtre savance devant le Kami, se prosterne et adore au nom de lEmpereur. Ensuite il lit un texte, par lequel Amaterasu est informée que le Mikado vient de décéder et que son héritier présomptif lui succède. Une dame de la cour, revêtue dhabits de modèle ancien, se présente à son tour au nom de lImpératrice, se prosterne et adore. On enlève les offrandes, les portes du tabernacle sont refermées et tout le monde se retire à pas comptés.

    Le grand-prêtre répète la même cérémonie au Kôreiden et au Shinden, sauf que, lEmpereur ny assistant pas, le grelot nest pas agité ; elle aura lieu ainsi pendant trois jours aux trois sanctuaires.

    LEmpereur Taishô Tennô (caractères chinois) étant mort le 25 décembre 1926 au matin, le sensoshiki de son successeur fut effectué le 26 au Kashikodokoro suivant le cérémonial que nous venons dindiquer. Le 28 décembre eut lieu laudience publique, Choken, des Hauts-Fonctionnaires de lEtat, environ trois cents personnes. Les privilégiés, revêtus des uniformes de cérémonie, de style européen, sassemblèrent dans la salle du Palais dite Seiden (caractères chinois). Deux trônes, élevés de trois degrés, y avaient été dressés sous un baldaquin pour le couple impérial. Le premier Maître de cérémonies donna lecture du rescrit impérial, Chokugo (caractères chinois), qui était comme le manifeste adressé à son peuple par le nouveau souverain. Le premier Ministre lut une adresse en réponse. Ensuite, lEmpereur et lImpératrice sétant retirés, toujours suivis des fameux instruments, tout le monde sen alla. Immédiatement après, publication fut faite par un numéro spécial de lOfficiel, kwampô (caractères chinois), du nom choisi pour désigner lère dans laquelle on venait dentrer et qui sappelle Shôwa (caractères chinois), Paix éclatante.

    Voici la traduction du Manifeste impérial :
    Moi, qui par la faveur des âmes puissantes de nos ancêtres impériaux ai reçu en héritage la dignité impériale, laquelle a été en possession dune seule lignée pendant dix mille générations, au moment de prendre en main le gouvernement de lEmpire et après avoir célébré la cérémonie de lavènement, je vous demande de ne pas laisser tomber les enseignements reçus de nos ancêtres et de pratiquer les vertus antiques, dont il est parlé dans nos vieux livres.

    Si je jette un regard sur le passé, mon Grand-Père, grâce à son esprit très clair, à lensemble des vertus civiles et militaires dont il était doté, sacquitta merveilleusement de la tâche à lui confiée par le Ciel (Tengyô caractères chinois). A lintérieur, il jeta les bases de lInstruction Publique ; à lextérieur, il fit briller dun vif éclat la gloire militaire du pays, et, en proclamant une Constitution intangible pendant mille générations, il a raffermi lEtat dune manière dont il ny a pas dexemple dans le monde.

    LEmpereur, mon aimé Père, sappliqua à se rendre digne de la tâche qui lui incombait et mit tous ses soins à la poursuivre persévéremment. Malheureusement, il fut frappé par la maladie en pleine carrière, et, avec lassentiment de tous, je dus assumer la charge du Pouvoir. LEmpereur, mon aimé Père, vient de mourir, comble de laffliction ! Mais la Dignité Impériale ne saurait rester un seul jour sans titulaire ; les affaires de lEtat ne sauraient être laissées un seul jour à labandon. Cest pourquoi, quoique pénétré de tristesse et en proie à la douleur, jai pris en main le Pouvoir Suprême et je néprouve quune crainte : cest que, par suite de limperfection de mes mérites, je ne sois pas à la hauteur de ma lourde tâche et que je ne puisse pas la mener à bonne fin.

    Ces dernières années, il sest produit des changements dans létat social. Les idées sont entrées en conflit ; les esprits sont divisés. Dautre part, les intérêts économiques ne coïncident pas toujours. Tenant les yeux constamment fixés sur le pôle suprême qui est lEtat, faisant lunion du pays et ayant tous en vue sa conservation et sa prospérité, il faut nous efforcer de raffermir ses bases, de le développer sans cesse et de porter à son complet épanouissement la grande uvre de la Restauration de Meiji.

    A lheure actuelle la situation politique est compliquée. La civilisation est comme en voie de développement. Le principe politique de notre pays, cest le progrès quotidien dans un renouvellement continu, mais il importe de navancer quen tenant compte de lhistoire, histoire de notre propre patrie, histoire des pays étrangers. Il faut distinguer soigneusement ce qui est utile de ce qui est pernicieux. En matière de nouveauté, il faut prendre garde attentivement de garder la mesure.

    Cest pourquoi, évitant les excès du luxe, cultivant la simplicité de la vie, sabstenant de tout ce qui est imitation maladroite, efforçons-nous de créer un ordre nouveau. Ainsi, au fur et à mesure que la situation se compliquera, ouvrons une ère de progrès. Que les curs soient unis ! Que la paix règne dans la société ! Que lamitié subsiste vis-à-vis des frères des quatre mers, auxquels nous apportons bienveillamment la civilisation ! Cest lenseignement très clair laissé par mon Grand-Père vénéré et celui que jai reçu moi-même de mon aimé Père.

    Je vous demande, vis-à-vis de moi, la même fidélité que vous avez montrée vis-à-vis de mon Grand-Père et de mon Père.

    Aidez mon inexpérience et ma faiblesse, et, de concert avec la multitude des fidèles sujets, nous ferons briller dun vif éclat la Dignité Impériale, qui doit durer autant que le ciel et la terre.

    Ce document, rédigé dans un esprit quasi occidental cela apparaîtra par contraste avec ceux que nous reproduirons plus loin , saffranchit de la phraséologie traditionnelle. Il ny est pas fait allusion à la délégation dAmaterasu et à la tradition dinstruments divins. Au début, on sattendrait à lire : Moi, qui par la faveur des âmes divines, Shinrei (caractères chinois), des Empereurs mes ancêtres... De fait, cétait lexpression consacrée. Il y est seulement parlé de faveur des âmes puissantes, irei (caractères chinois). Cette modification manifeste une velléité de rompre avec le polythéisme shintoïste.

    II. Rite de divination.

    Lorsque le grand deuil, ryôan (caractères chinois), est terminé (il dure une année complète à dater du décès de lEmpereur), publication est faite des jours où auront lieu les fêtes du Couronnement. Tout règne devant débuter par un sacrifice des prémices et la fête des prémices ayant toujours lieu en novembre, cest naturellement dans le cours de ce mois quauront lieu les solennités de lintronisation.

    Des envoyés impériaux sont expédiés à Ise, au tombeau de Jimmu Tennô, aux tombeaux des quatre Empereurs précédents, afin de porter cette grande nouvelle à leur connaissance. Avant leur départ, les émissaires sont reçus en audience publique par lEmpereur, qui leur fait délivrer les oblations rituelles ainsi que le texte quils devront lire à haute et intelligible voix.

    Au commencement de février, on détermine, par le moyen de la divination chinoise dite Kiboku (caractères chinois), les deux rizières où sera cultivé le riz offert aux Kami du ciel et de la terre le jour de la grande fête des prémices. Ces rizières auront chacune une superficie dau moins quatre tan, soit environ 40 ares. Lune doit être située au sud-est de Kyôtô, cest le yuki sai den ; lautre, au nord-ouest, cest le suki sai den (caractères chinois).

    Le rite de divination, qui permettra de connaître quelles seront les rizières fastes, a lieu dans la cour qui précède le Shinden du Palais Impérial de Tôkyô. Dans cette cour on a dressé une tente de 5m 40 de long sur 4m 50 de large ; on la entourée dune corde de paille, qui laisse pendre de place en place des bandelettes de papier blanc. La corde ainsi ornée constitue une barrière efficace contre toutes les influences néfastes et transforme lemplacement en un lieu pur. Sous la tente on place une table, face au sud, et sur la table on met une branche de sakaki, au sommet de laquelle sont nouées des bandelettes de papier blanc. On obtient ainsi un himorogi. Devant le himorogi on dispose trois autres tables pour recevoir les oblations, et une grande natte, sur laquelle saccroupiront les opérateurs. Partout ailleurs on a répandu du sable blanc.

    Vers neuf heures du matin, le grand-prêtre, ses assistants et les membres du comité des fêtes du Couronnement se rendent au Shinden. Pendant que la musique sacrée joue, le grand-prêtre ouvre les portes du tabernacle renfermant les fétiches des huit Kami protecteurs ; il dispose les oblations et lit un norito. Ensuite toute lassistance, descendant les marches du Shinden, se rend processionnellement sous la tente décrite plus haut. Ici, également, joue la musique sacrée. Quand le dernier murmure des flûtes a expiré, les assistants poussent en chur un oh ! prolongé. Cest le signal pour les deux Kami de la divination : Ame no koyane et Futotama, de descendre sur la branche de Sakaki. Chacun se place ensuite pour accomplir le rite proprement dit de la divination.

    On a, au préalable, inscrit sur une feuille de papier les noms de quatre départements (Ken) qui sont susceptibles de fournir le riz des prémices. Il sagit, pour linstant, den choisir deux et déliminer les deux autres. A cet effet, sur la carapace dune tortue de mer, pêchée au large de la presquîle dIzu (caractères chinois) et élevée au jardin zoologique impérial, on taille quatre morceaux rectangulaires décaille ayant 24 cm. de long, 15 de large sur 3 cm. dépaisseur. Sur chaque écaille on trace une ligne perpendiculaire et deux lignes. transversales. Les parties ainsi délimitées correspondent par hypothèse aux Ken en vue. On prend ensuite du bois de cerisier, dune espèce particulière des montagnes de Nikkô, et on y découpe des brindilles de 24 cm. de longueur. Au moyen dun briquet de bois de thuya (tige mobile enfoncée à la façon dune vrille dans une planchette) on fait jaillir du feu pur, avec lequel on allume les brindilles préparées. Sur ce feu, le grand-prêtre fait flamber les morceaux décaille ; les endroits, où des craquelures se produiront, indiqueront les localités fastes agréées par les Kami.

    La culture du riz se fera rituellement. Dabord, les travailleurs, hommes et femmes, seront de bonne réputation, au moins de bonne vie et de bonnes murs. Ils travailleront revêtus dhabits blancs et après avoir été soumis, eux et leurs instruments aratoires, à des rites dexorcismes. Ces exorcismes seront répétés avant chaque travail, lors de la semence du riz, du repiquage, de la moisson. Les engrais eux-mêmes devront être purs. Les textes ne disent pas si lon emploiera des engrais chimiques ou lengrais national qui est le guano humain. Un corps de garde se tient, de jour et de nuit, autour des rizières.

    III. Départ pour Kyôtô.

    Larticle du Tôkyokurei prescrit que la cérémonie dintronisation se fera à Kyôtô. Comme lEmpereur emporte avec lui les instruments sacrés, il y a de très grand matin, le jour du départ, 6 novembre, un service au Kashikodokoro. Il se déroule suivant le cérémonial invariable de tous les matsuri.

    Entrée solennelle des prêtres et de quelques très hauts fonctionnaires, musique, ouverture des portes du tabernacle renfermant le miroir fétiche, disposition des oblations.

    Le grand-prêtre lit un norito de circonstance ; puis il y a prostration et adoration faites par un haut fonctionnaire ainsi que par une dame de la Cour au nom et à la place de lEmpereur et de lImpératrice, lesquels, fort occupés eux-mêmes par les préparatifs de départ, nont pas le temps dassister en personne au sacrifice. De nouveau la musique joue, ensuite on retire les offrandes. Enfin les portes sont fermées et les assistants se retirent.

    Bientôt le cortège se forme pour aller à la gare de Tôkyô. Un peloton de cavalerie ouvre la marche ; puis vient la châsse, haguruma (caractères chinois), contenant le kashikodokoro ou miroir fétiche dAmaterasu, le sabre et les sceaux. Elle est portée sur les épaules de 14 prêtres habillés de bleu. Le grand-prêtre et ses assistants suivent à cheval, précédant le couple impérial qui a pris place dans une voiture de gala surmontée de cinq phénix dorés, quatre aux angles, un plus grand au sommet. La police et larmée font la haie sur tout le parcours. On sarrête à Nagoya, où il y a un palais Mikadonal, dans le même ordre que précédemment. Cet ordre sera observé également le lendemain au départ ainsi quen se rendant de la gare de Kyôtô au Gosho (caractères chinois) (ancienne résidence des Mikado à Kyôtô). La châsse est déposée dans le pavillon dit Shunkôden (caractères chinois).

    (A suivre) J.-M. MARTIN.
    Miss. Ap. De Fukuoka.

    1928/325-336
    325-336
    Martin
    Japon
    1928
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