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Rêveries d’un vieux Chinois 3 (Suite et Fin)

Rêveries d’un vieux Chinois (Fin)
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    Rêveries
    d’un vieux Chinois
    (Fin)
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    Séparatisme intentionnel. — Poursuivant notre étude de mœurs, nous nous heurtons à une monomanie bizarre, qu’il serait inutile de taire, puisqu’elle est universellement connue. J’entends parler de la tendance incontestable à l’isolement, qu’on n’a signalée chez aucune autre nation, les Hébreux exceptés. Juifs et Chinois ont toujours revendiqué pour eux une entité distincte ; les uns et les autres pratiquent une religion à part, une civilisation à part, sans compter une trempe d’esprit nettement spéciale.

    A partir de la vocation d’Abraham, on voit le peuple d’Iraël voué à un séparatisme intransigeant. Dans l’antiquité, les Mèdes et les Perses à tour de rôle ont tenté de l’éblouir par l’éclat de leur civilisation avancée ; il n’y a pas pris garde. A plusieurs reprises, son territoire a été envahi, les habitants dispersés ou réduits en servitude : peine et temps perdus. Plus tard, la grande Grèce prit à cœur d’amener au progrès cette coterie d’arriérés : elle n’y réussit pas davantage ; les académies, cirques et autres attractions de Lacédémone ne s’acclimatèrent pas en Palestine. En dernier lieu apparaît Titus avec ses fameux légionnaires, qui ont juré d’en finir avec ce particularisme opiniâtre. Vous croyez peut-être qu’ils l’ont éliminé ? Détrompez-vous. La Judée a été inondée de sang et couverte de ruines ; des millions de vies y ont pris fin, son nom ne figure plus sur le tableau des nations. Résultat : l’esprit particulariste survit dans les épaves de la dispersion aussi vivace que jadis. C’est l’histoire qui l’affirme.

    Or le destin a conduit le peuple chinois par des voies pareilles avec aboutissement identique ; cette analogie est digne de remarque. Deux fois asservi par les Tartares et les Mongols, il s’est finalement affranchi du joug, lui et son chauvinisme exagéré.

    En Israël l’isolement s’explique quand on se rappelle l’ordre du Seigneur : Cave ne unquam cum habitatoribus terrœ illius jungas amicitias….; dans ces conditions, il était digne d’éloge. Le particularisme des Célestes se comprend beaucoup moins ; on n’en peut découvrir l’origine, à moins qu’on ne le considère comme une émanation de l’âme hébraïque, un prolongement du séparatisme ancestral. Quoiqu’il en soit, cet état d’esprit surprenant est fort ancien, plus ancien même que Fouhi 1, le premier empereur de Chine ; il semble faire partie intégrante de la complexion sémitique.

    Dès l’origine, la politique chinoise accuse franchement la prétention de vivre à part ; c’est la politique de la porte fermée. La construction de la Grande Muraille (caractères chinois), la surveillance rigoureuse exercée sur ses côtes, l’attestent nettement. Sa diplomatie s’est toujours inspirée de cette visée, s’y conformant sans défaillance. Des amis, des alliés, ils n’en ont jamais eu et n’en désirent pas, comptant sur leur bonne étoile et sur l’ingéniosité de la race pour parer à toute occurrence.

    Un jour vint où la diplomatie cauteleuse de Pékin se trouva fort embarrassée. Pour faciliter les progrès de l’évangélisation, Louis XIV avait cru bon d’envoyer une ambassade à son bon ami l’empereur Kanghi (caractères chinois) avec de magnifiques présents. Un événement si imprévu, fondant sur la capitale comme un aérolithe, met toutes les têtes à l’envers : Sa Majesté Impériale en pâlit, le Tribunal des Rites en perd le sommeil.... Comment concilier le principe sacré, intangible, de l’isolement avec les lois de l’hospitalité ?… Question épineuse s’il en fut.... Longtemps la députation extraordinaire stoppa en face de la porte close du Céleste Empire ; en fin de compte le Ministère trouva une combinazione satisfaisant, pensait-il, toutes les exigences. En voici le sommaire. — “Le Fils du Ciel 2 étant, comme chacun sait, le vrai, l’unique Seigneur de toute la terre (caractères chinois),3 il convient que les princes feudataires lui rendent l’hommage dû au suzerain. Le Ministère des Rites prie donc humblement Sa Majesté d’admettre à son audience la députation étrangère”. — C’est dans ces conditions que l’ambassadeur du grand Roi fut reçu au palais impérial. Cette historiette authentique rend inutiles de plus amples détails sur ce sujet.

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    1. — La légende raconte que Fou et sa sœur, enfermés dans une calebasse, ayant échappé au déluge, repeuplèrent la terre vide d’habitants. Serait-ce, comme quelques-uns le croient, un souvenir déformé de Noé et de son arche ?
    2. — Tien tse, Fils du Ciel, était le titre officiel de l’Empereur.
    3. — Ce que nous appelions la Chine se nomme ici (caractères chinois), ce que le ciel recouvre.


    Les civilisateurs modernes, entichés de progrès à outrance, de libre échange, de fraternité universelle, s’impatientent d’une attitude inexplicable à leur sens. Cette porte obstinément fermée en plein dix-neuvième siècle leur semble un défi porté à la civilisation. De leur côté, les Chinois s’exclament : “Ne sommes-nous pas maîtres chez nous ? Prétendre inspecter notre territoire à leur guise, nous imposer des réformes dont nous ne sentons aucunement le besoin, quelle impudence !” — Qui a raison ? Qui a tort ?

    Sol sacré de la patrie. — Je terminerai ce mémorial de mes impressions par un dernier trait caractéristique. Les érudits ont disserté à perte de vue sur l’acception des mots patrie et patriotisme diversement compris. Une opinion récente prétend qu’ils n’ont une valeur objective qu’au moment de l’unification de chaque nationalité. Distinguons, dirait un logicien. La dernière conception de la patrie est exacte, si on l’entend d’un pays où tous les hommes, animés d’un même esprit, vivent soumis aux mêmes lois, adoptent les mêmes doctrines. Dans ce cas, ce n’est pas patriotisme, c’est esprit national, qu’il faut dire. Mais la plupart des hommes ne l’entendent pas ainsi ; pour eux la patrie représente le lieu déterminé où reposent les cendres des aïeux, où vivent les parents et les amis, le foyer paternel auquel se rattachent mille souvenirs inoubliables. Personnellement il me souvient que, partant pour la Chine, arrivé à Marseille il me semblait avoir déjà quitté la France.

    Quoiqu’on en dise, la patrie, le patriotisme, ne sont pas de simples abstractions ; ces deux mots traduisent une passion de l’âme, passion noble et appréciée sous toutes les latitudes et dans tous les temps. Je la crois aussi ancienne que l’humanité, aussi naturelle que le droit de propriété. Oui, mais en Chine ces expressions ont, en outre, une acception particulière. La patrie représente un apanage héréditaire, un domaine privé dont l’accès est interdit aux exogènes. Plus que cela, c’est une terre sacro-sainte, affectée par le ciel à l’usage exclusif de la race jaune : un barbare étranger ne la foule pas sans profanation. Voilà qui explique largement leur répulsion instinctive pour la théorie du libre échange

    On se souvient du patriarche Jacob faisant colporter sa momie pendant quarante ans à travers le désert, à seule fin de reposer en terre de Chanaan. Depuis lors ses descendants viennent de tous les points du globe mourir en Palestine, ou se font inhumer dans du sable de Judée transporté à grands frais.

    Les mêmes usages s’observent au Pays des Fleurs. Au déclin de la vie, les Chinois reviennent de Sumatra, de Honolulu, de Chicago, de tous les parages où ils sont allés chercher fortune, pour trépasser en terre sainte. Ceux que la mort surprend hors du sol natal ordonnent que leur dépouille mortelle y soit transférée.

    Au temps de l’empereur Kouangsu (caractères chinois), son ministre Ly Hong tchang étant venu en Europe, y reçut un accueil empressé. Seulement le public s’étonna en le voyant partout suivi d’une bière monumentale, vermillon et or, richement capitonnée à l’intérieur. Jusque là l’idée n’était venue à aucun ambassadeur de comprendre un tel ustensile dans son nécessaire de voyage ; mais le grand homme Ly avait ses convictions; pour rien au monde il ne se fût résigné à laisser ses os en pays étranger, dans un cercueil vulgaire ; aussi s’était-il prémuni contre toute éventualité. Bravant l’opinion, laissant rire et dégoiser, l’Excellence promena son meuble encombrant de Marseille à Paris, de Paris à Londres, à Berlin, à Pétersbourg, sans le quitter d’une semelle. Lorsqu’on a eu l’insigne honneur de naître au Céleste Empire, vif ou mort il faut y retourner : telle est la devise du patriote chinois.

    L’esprit nationaliste se manifeste à la moindre alerte : apprend-on une menace de guerre, un bruit d’invasion sur un point quelconque de l’immense territoire circule-t-il à l’improviste, du coup, trêve de rancunes et de contestations ; aussitôt retentit un concert formidable de malédictions contre l’agresseur sacrilège : tous s’apprêtent à lui courir sus. Je n’en rapporterai qu’un exemple récent. Le Nord-Ouest du Yunnan est séparé de la Birmanie par un petit territoire mal délimité qu’on nomme Pienma (caractères chinois). A maintes reprises, les Anglais avaient vainement pressé la Chine d’assurer la sécurité des routes commerciales à travers ce maquis hanté seulement par quelques bandes de pillards vagabonds. Mais à Pékin on se souciait fort peu des intérêts britanniques ; les pièces officielles n’obtinrent aucune réponse. Un jour le gouverneur de Bhamo, énervé d’une attente interminable, se décida à envoyer un détachement militaire à la poursuite des dévaliseurs. Ce fut autre chose alors : la Cour protesta énergiquement ; dans tout l’Empire retentit un long cri de réprobation. Qui donc ignore que Pienma est territoire d’empire ?… Envahir les domaines d’autrui sans autorisation, sans même avis préalable, quelle infamie !... Déjà le Vice-roi du Yunnan levait des troupes pour venger l’honneur outragé, lorsque le représentant de la reine Victoria fit parvenir au Tsong li-yamen une note brève, mais catégorique. Le conflit se trouva
    réglé en un tournemain et l’effervescence publique s’assoupit ; mais l’alerte avait été vive.

    Réflexions. — Si maintenant il fallait résumer en un mot ces impressions décousues, je dirais : ils sont vraiment malheureux, les pauvres idolâtres sans foi ni espoir ; leur sort est d’autant plus digne de commisération qu’ils n’en ont pas conscience. Le progrès à atteindre, c’est dans le domaine spirituel qu’ils devraient le chercher ; mais, croupissant dans un matérialisme grossier, opiniâtrement courbés vers la terre, ils oublient la leçon du poète : Os homini sublime dedit, cœlumque tueri jussit... Comment sortiraient-ils de l’ornière ? Et n’allez pas croire que cette vie sensualiste leur procure la tranquillité ; malgré son optimisme affecté et sa rhétorique vibrante, le païen partage le sort du peuplier-tremble, dont les feuilles s’agitent au moindre vent : c’est un trembleur perpétuel. Il est vrai que la conscience l’inquiète fort peu, mais son âme désemparée, manquant de point d’appui, est secouée par mille appréhensions. Se défiant de ses congénères, dont il suspecte la loyauté, craignant les étrangers, à qui il prête des intentions malveillantes, il ne peut compter davantage sur l’aide hypothétique des dieux sournois. Le jour, son esprit superstitieux se tient en garde contre les coups de la fortune, les maléfices des sorciers, les roueries de ses compatriotes. La nuit, il ne dort que d’un œil par crainte des voleurs et des mauvais génies.. Quelle existence ! Aussi bon nombre d’infidèles envient-ils sincèrement la condition des chrétiens, qui, selon eux, échappent à l’emprise des esprits malins et aux incantations. Mais alors, direz-vous, pourquoi ne se convertissent-ils pas ? Se convertir est vite dit : en pratique, c’est tomber de Charybde en Scylla. Sait-on ce que ce mot implique d’obstacles à surmonter ? Se convertir signifie embrasser une religion étrangère, et donc faire litière du patriotisme. C’est aigrir les autorités locales, renier ses ancêtres, s’aliéner la parenté et le voisinage. En faisant acte de foi, le néophyte se voue aux sarcasmes, à des taquineries incessantes.... Que de telles perspectives paralysent beaucoup d’aspirations généreuses, cela n’étonnera personne. Quam difficile est intrare in regnum cœlorum !

    D’autre part, il est hors de doute que les esprits clairvoyants comprennent les vices d’une constitution préhistorique. Constatant malgré tout les progrès réalisés par la civilisation occidentale, ils ne se dissimulent pas que le Céleste Empire gagnerait énormément à l’octroi du libre échange dans les dix-huit provinces. Mais alors c’en serait fait des saintes traditions !… Qui, d’ailleurs, oserait prendre l’initiative de la réforme ?… Ces choses se disent à huis clos et dans l’intimité seulement, tant est grande la peur de se faire conspuer. A mon avis, une révolution sociale est nécessaire pour envoyer au diable l’incoercible routine chinoise.

    Après l’évolution. — Eh bien ! c’est fait.... La Révolution a accompli son tour de Chine prestement et.... sans briser les vitres. Une “révolution pacifique”! Ces deux mots hurlent de se voir accouplés, surtout quand il s’agit du monde turbulent et inflammable que l’on sait : pourtant c’est un fait acquis à l’histoire. Un exposé rapide de l’événement, avec ses causes, ses péripéties, lui enlèvera ses apparences paradoxales.

    Depuis quelques années, la Cour autorisait certains étudiants à compléter leur éducation dans les universités d’Europe. Ce n’est pas, certes, qu’elle appréciât hautement l’enseignement moderne, mais elle craignait de paraître en retard sur le Japon, lancé à toutes voiles dans le courant civilisateur. Cependant, bien que le nombre des diplômés s’accrût sensiblement, on ne leur conférait ni titres ni emplois administratifs. L’impératrice douairière Tse hi (caractères chinois), en qui se personnifiait la tradition, les soupçonnait non sans raison, de nourrir des idées subversives.

    Dès lors se dessinent nettement deux partis antagonistes : celui des novateurs, grandissant de jour en jour, et celui des tenants de l’ancien régime.

    Sur ces entrefaites, la vieille impératrice, plus que sexagénaire, sentant ses forces défaillir, se déchargeait du fardeau de l’administration sur Kouangsu (caractères chinois), son fils adoptif. Et voici que le jeune empereur, gagné à la réforme, s’entourant de novateurs, imprime au navire de l’Etat une direction diamétralement contraire à la coutume. Grand émoi à Pékin ! Se voyant bernée, l’altière Tse hi entre en fureur, ressaisit les rênes de l’Etat et décrète peine de mort contre les libéraux. Kouangsu disparut de la scène du monde de façon mystérieuse 1 : ses affidés s’éclipsèrent comme une bande d’étourneaux traqués par le faucon. L’orage toutefois dura peu : l’altière impératrice, payant son tribut à la nature, descendit au tombeau peu de temps après. Avec elle s’effondraient la tradition, l’autocratie et la dynastie mandchoue, après avoir dominé la Chine durant 270 ans (1644-1914). Visiblement la fortune souriait aux agitateurs : les abords de la place étaient déblayés contre toute attente : l’aurore de la liberté brillait déjà à l’horizon. Toutefois une dernière barrière les séparait encore du pouvoir suprême. A bout d’expédients, la vieille impératrice avait adopté et fait proclamer empereur un enfant de dix ans sous le titre de Huen tong (caractères chinois). A vrai dire, ce n’était qu’un prête-nom incapable de toute résistance ; mais, par respect pour la légalité, on convint d’en faire le chef titulaire du nouveau gouvernement et, la République s’installa dans l’Empire des Fleurs. Le président effectif, détenteur de l’autorité fut Sen Ouen, le Sun Yatsen des Cantonnais (1911).

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    1.— On dit qu’il prit du poison sur l’ordre formel de la Régente.


    Le Mirage. — Ce grave événement, vite connu au dehors, cause partout une agréable surprise, et partout éveille des espoirs grandioses. Si cette immense population s’arrache résolument à sa torpeur, dit-on, elle fera merveille. Là dessus la Religion escompte déjà des conversions sans nombre ; les protagonistes de la civilisation enregistrent une brillante victoire ; le libre-échange rêve d’exportations illimitées.

    Quant à moi, l’avouerai-je, je restai sceptique. Blasé par vingt révolutions ou contre-révolutions, ayant goûté à deux reprises les douceurs du régime républicain, j’assistai sans enthousiasme à un troisième avènement du “peuple souverain”!

    A l’intérieur, du reste, la première impression fut celle de la défiance : qu’est-ce que la République, dont on connaît à peine le nom ? Ne serait-ce pas une machination pour opprimer le pauvre peuple ?…

    Mais bientôt arrivent de vibrantes proclamations officielles, casquées de la fameuse devise : “Liberté. Egalité, Fraternité” ; puis pleuvent les dithyrambes usuels sur la fin de la tyrannie, l’indépendance reconquise, l’âge d’or réapparu....

    Cette fois la lumière est faite : les “vivat” (ouan soui : dix-mille ans !) en l’honneur de la sainte République ébranlent le ciel ; c’est plus que de l’enthousiasme, c’est du délire. Et alors, passant d’un extrême à l’autre, le peuple fait table rase de la tradition comme des usages invétérés, sans s’inquiéter du qu’en dira-t-on. La cadenette intangible, emblème national, est sacrifice la première, d’un bel élan ; en quelques jours, la nation à la luxuriante chevelure se transforme en congrégation de bonzes épilés. Les anciens s’affublaient de robes démesurément longues et amples ; dépense inutile ! Ils aimaient à étaler des soieries aux couleurs voyantes ; fi de ce luxe outrageux pour l’austérité républicaine !… Vivent les cotonnades et le coutil de Manchester ! Désormais tout le monde en habits collants et courts, style fourreau de sabre ou gaine de parapluie ; le modèle du genre serait le maillot des sportsmen. Et donc, au rancart les costumes tapageurs des mandarins, les globules insolents, les plastrons brodés d’or, tous les colifichets de la vanité aristocrate ! — Abolies, cela va sans dire, les lois d’exception édictées par la tyrannie. Annulés tous les titres et privilèges d’origine mandchoue. Périmées aussi les règles compliquées de l’étiquette ; une franche poignée de main remplace les salamalecs hypocrites. Que n’a-t-on, du même coup, interdit les pieds bots ? Mais on ne songe pas à tout.

    La grande attraction du moment est la coiffure européenne : chapeaux, casquettes et bérets s’enlèvent comme par enchantement. L’offre ne répond plus à la demande, tant s’en faut ; si la vogue se soutient, il y aura surmenage à la chapellerie. Plusieurs millions de couvre-chefs à confectionner dans un bref délai, c’est par trop de veine !

    Bien que d’importance secondaire, ces faits méritent d’être rapportés, en tant qu’ils attestent un revirement notable de l’opinion. Mais il en est d’autres, plus significatifs et de bon augure pour le progrès de la réforme. Après s’être époumoné à crier victoire, après avoir arboré la casquette démocratique, le peuple souverain songe à se forger une Constitution à hauteur. Quatre à quatre, une Assemblée Nationale est constituée, avec mission expresse de rajeunir le Code et de le compléter. Une autonomie sans entraves ; un Parlement qui légifère en toute indépendance dans un pays courbé hier encore sous le joug de l’autocratie !... On croit rêver...

    Nos députés impromptus ignorent tout de la tactique parlementaire, et pour cause : l’expérience ne s’acquiert que par la pratique : fabricando fit faber ; leur bonne volonté indéniable suppléera au manque d’habitude. D’ailleurs, le Président Sen Ouen était homme à diriger les travaux de la Chambre : docteur de l’Université d’Oxford, converti au protestantisme, il adorait la civilisation européenne.

    La nouvelle charte, cela va de soi, inscrit à son frontispice la devise républicaine : “Liberté, Egalité, Fraternité”. Mais elle donne à ce dernier mot une extension inusitée : “Tous les hommes sont frères utérins”, déclare-t-elle (caractères chinois) : c’est l’humanité entière, sans distinction d’origine ni de nationalité, qu’elle convie à une embrassade générale. N’est-ce pas touchant ?…

    Bientôt apparaissent les premiers décrets de l’Assemblée ; ils sont marqués au coin de la sagesse la plus opportuniste. Adoption immédiate du cycle solaire avec le calendrier républicain, — système décimal réglant les poids et mesures, — frappe urgente de pièces d’or et d’argent avec monnaie de billon, — repos hebdomadaire obligatoire pour l’administration, la justice et les écoles. — En matière de religion, liberté entière de conscience et des cultes.— Confucius conserve ses prérogatives de Docteur national ; toutefois le programme scolaire attribue une grande importance aux sciences européennes. — Considérant que les temples idolâtriques se multiplient démesurément, qu’ils jouissent de revenus immenses sans aucun profit pour la République, l’Assemblée Nationale décrète : On ne conservera dans chaque ville que deux pagodes, dédiées l’une aux divinités civiques, l’autre au dieu de la guerre. Les autres seront démolies ou affectées à des usages profanes. Leurs revenus figureront désormais au budget de l’Instruction publique. — Quant aux bonzes et bonzesses restés sans emploi, qu’on les rende à la vie séculière. Le même article interdit la confection et la vente des bâtons d’encens, des chandelles idolâtriques, de la monnaie en papier et autres objets superstitieux.

    Dans plusieurs villes a commencé l’application des décrets. Généralement c’est la jeunesse des écoles qui est requise pour l’épuration des nids à diables, et c’est plaisir de voir avec quel brio elle s’acquitte de sa mission. Pauvres dieux poussiéreux, en quelles mains êtes-vous tombés ! Tandis que la foule s’égaye des brimades juvéniles, les vieilles dévotes se lamentent et prédisent les pires malheurs aux iconoclastes.

    Eh bien ! que vous en semble ? Ne sont-ils pas superbes les débuts de la République chinoise ? Certes, elle rendrait des points à plus d’une vieille démocratie.

    Me serais-je donc trompé dans mes sombres pronostics ?... Plaise à Dieu ! En 1871, traversant le pont de la Concorde à Paris, j’entendis chanter : “La République, dit-on, c’est de la canaille ; eh bien ! j’en suis !” J’avoue que, si les choses continuent de ce pas, je ne serai pas loin d’entonner à mon tour le refrain cocardier.

    Il faut déchanter. — Dieu ! combien déconcertante est la versatilité du cœur humain !... Gardons-nous de triompher trop tôt.... Depuis quatre ans, jouissant en paix de son indépendance reconquise, la nation cheminait graduellement dans la voie du progrès. On était en droit, semble-t-il, de lui présager une résurrection glorieuse, d’autant que des conversions sensationnelles commençaient à se multiplier. Or voici que, la situation changeant du tout au tout, on ne voit plus partout que troubles et confusion. Je ne m’attarderai pas à dépeindre un état de choses tristement fameux ; dernièrement un publiciste connu le définissait : un retour à la barbarie. La guerre intestine qui sévit depuis tantôt dix ans n’a pas seulement compromis l’œuvre de renaissance : elle déshonore la nation et plonge le peuple dans la misère. Pis encore, elle prépare la subversion de la société en tarissant une à une toutes ses sources de vitalité. Ainsi née d’une généreuse aspiration à l’indépendance, la révolution sombre dans un égoïsme subversif. Elle n’avait en vue, au début, que l’exaltation de la patrie ; maintenant elle la démolit avec une inconscience vraiment stupéfiante. Qu’est-il donc survenu ? Comment expliquer une si piteuse reculade ? Oh ! là crise que nous traversons n’a rien de phénoménal ; son explication est des plus faciles. Sans nier l’intervention du démon de la discorde, je n’hésite pas à y voir le sursaut d’un naturel vicieux longtemps comprimé, une explosion de mauvais instincts débridés soudainement, Raisonnons.

    Sous toutes les latitudes, un changement de régime constitue une opération délicate, grosse de conséquences ; ce n’est pas une simple experientia in anima vili. La sagesse exige qu’elle soit soigneusement mûrie et précédée d’une longue éducation civique. Or la révolution chinoise s’est faite ex abrupto, sans entente préalable, sans discipline, à la manière d’un tour de passe-passe. Façonné depuis nombre de générations à l’obéissance passive, le peuple s’est vu brusquement élevé sur le pinacle et proclamé souverain ; ce serait miracle qu’il eût échappé au vertige. Comme son aïeule de 1789, la nouvelle République clame les droits du citoyen, mais de ses devoirs elle ne souffle mot.

    Bien comprise, la liberté est assurément l’un des plus glorieux privilèges de l’homme ; mais ici on l’a octroyée à la diable, sans la définir ni la délimiter, et beaucoup trop de nos néo-républicains l’entendent comme le droit de tout oser, de tout faire : c’était à prévoir. Un mot dont ils abusent étrangement, est celui de “libre arbitre” (caractères chinois). Dans le code, il n’a trait qu’à la question de religion ; mais on lui attribue volontiers un sens général ; on le met à toutes les sauces. Eminemment pratique, ce tsé ieôu, pour rassurer les consciences scrupuleuses !

    De la fraternité universelle il n’est plus question ; c’est plus que jamais un mot vide de sens. L’égalité des citoyens est, sans contredit, le plus funeste des dons octroyés au Céleste Empire par la République ; elle imprime un essor furibond à l’ambition et à la convoitise. Dès là qu’elle permet à chacun d’aspirer à tous les honneurs, à toutes les dignités, il faudrait être bien niais pour ne pas tenter la fortune. Puisqu’il suffit de vouloir pour conquérir la gloire, les richesses, les jouissances, qui ne se déciderait à courir la bague ? Ainsi s’explique l’imbroglio néfaste où se débat la grande Chine de Confucius : elle se meurt de militarisme. Inutile d’ajouter que tous les moyens sont bons pour des païens hallucinés, sans entrailles et sans loyauté. Les malheureux ! ils ont étouffé la liberté à son berceau ; ils font regretter aux honnêtes gens le régime de la servitude. Etait-ce bien la peine de s’évertuer à la conquête d’une émancipation dont on fait un si triste usage ?

    Encore la Civilisation. — N’est-ce pas son va-tout que l’Empire du Milieu joue en ce moment ? Ne compromet-il pas jusqu’à son autonomie à ce jeu macabre ? Cela, c’est le secret de l’avenir, que personne ne peut pénétrer. Qu’il en sorte écharpé, appauvri, très mal en point, la chose n’est pas douteuse ; mais, après avoir vu rebondir plusieurs nations qu’on croyait anéanties, on ne doit désespérer d’aucune. Au fond, l’histoire de l’humanité n’est-elle pas une sorte de schéma barométrique, une courbe déformée par des saillies et des dépressions ? Eh ! oui, des escalades alternant avec des culbutes, suivies d’éternels recommencements : voilà bien le curriculum vitœ de l’individu et des nations. Quoiqu’il arrive, tenez pour certain que le relèvement de la Chine, s’il se produit, ne sera pas le fait de la civilisation.

    Qu’est-ce que la civilisation ? Question controversée, difficile à résoudre. On en donne généralement deux définitions contradictoires. La civilisation, disent ses fervents, est le phare qui éclaire l’humanité dans sa marche vers l’idéal (traduisez : le bonheur complet sur terre). Très bien ! mais alors c’est d’un phare à éclipses qu’ils parlent, car on compte terriblement de cônes d’ombre de par le monde. Combien de populations retardent de 100, de 1000 ans ! Et puis ces retours intermittents à la sauvagerie, comme on n’en a que trop vu en 1914 chez les civilisés d’Europe, comment les expliquent-ils ? Le gardien du phare aurait-il oublié d’éclairer sa lanterne, comme le singe de la fable ?

    D’autres, les sceptiques et les désabusés, se moquent de la civilisation. A leur avis, ce ne serait qu’un rêve creux, une fumisterie, quelque chose comme la pierre philosophale ou un orviétan pour niais. Mais ils se trompent, eux aussi ; le progrès a une réalité objective indéniable ; la révolution survenue depuis cent ans dans le domaine de la science, de l’industrie, des arts, en est la preuve péremptoire.

    On se flatte volontiers que la civilisation fera le bonheur des hommes : erreur colossale ! L’expérience démontre que, au seul point de vue matériel, la faillite du progrès est assurée d’avance. Que voit-on, en effet, dans l’Occident ultra-civilisé ? Des gouvernements criblés de dettes, des peuples écrasés d’impôts, des appels incessants au travail, à l’économie, et malgré tout l’appréhension de ne pouvoir échapper à la vie chère.

    Si, par impossible, la République faisait de tous ses citoyens des nababs vêtus de brocard, riches comme Crésus, fastueux comme Sardanapale, elle n’assouvirait pas leur convoitise. En outre, elle ne contribuerait aucunement au progrès moral, seul capable de régénérer une nation. La prospérité matérielle, fruit de la science et de l’industrialisme, n’engendre pas la vertu ; elle lui ferait plutôt obstacle.

    Concluons. La civilisation n’enseigne pas, elle ne saurait enseigner à l’homme l’art de subjuguer ses passions, de réfréner ses appétits, en un mot d’assurer le triomphe de la volonté sur une nature insoumise. L’âme immortelle, ses destinées futures, elle s’en désintéresse. Et l’on compterait sur son action pour convertir la gentilité ! Non, ce n’est pas elle qui redressera le monde bossu.

    On connaît la répartie de Bonaparte à celui qui l’engageait à établir une religion schismatique en France : “Je m’en garderais bien, dit-il ; pour fonder une religion, il faut se laisser crucifier le vendredi et ressusciter le dimanche ; je ne me sens pas de taille !” De fait, en dehors de la croix, on n’a encore inventé aucune recette pour susciter ou propager la Foi.

    Epilogue. — Ayant eu, je ne sais pourquoi, la fantaisie d’écrire mes impressions sur la mentalité, les mœurs, les préjugés de la Chine, je l’ai fait sans apprêt ni préventions. Mais je ne prétends pas et n’ai pas voulu dire que l’Evangile s’y heurte à des obstacles exceptionnels.

    L’esprit de caste, l’antagonisme, les dissentiments entre nations hétérogènes, sont des incidents vieux comme le monde ; ils tiennent au fond de la nature humaine ; on n’y peut rien.

    Il ne semble pas que N.-S. s’en soit préoccupé, puisque, les connaissant fort bien, il n’en a pas moins promulgué son vibrant docete omnes gentes.

    Pour le Missionnaire, simple mortel en chair et en os, les conditions sont tout autres. Chez lui la vocation laissant intactes les inclinations et les répugnances instinctives, il arrive assez souvent que la nature se cabre et proteste. Mais, soulevée par la grâce, l’âme s’élève au dessus de ces mesquineries ; et il le faut bien, puisque le succès du ministère apostolique est à ce prix. Pour gagner la confiance des hommes, conquérir leur sympathie, on n’a pas encore trouvé, que je sache, d’autre moyen que de les aimer et de se dévouer pour eux. En pays infidèle surtout, la bienveillance résume toute la politique du prédicateur ; il n’a pas d’autre arme pour l’attaque comme pour la défense..

    On croit voir l’effarement du bon saint Pierre lors de la triple apparition symbolique de quadrupèdes, de serpents et de volatiles réputés impurs selon la loi. Comment croire que ces horreurs venaient du ciel en droite ligne ? Quel sursaut dans tout son être lorsque retentit l’injonction : Surge, Petre, occide et manduca ! Il lui fallut pourtant vaincre ses répugnances et s’exécuter.

    Saint Paul ne s’illusionnait aucunement sur les tares de ses néophytes. Ainsi il ne se faisait pas faute, par exemple, de rappeler aux Crétois le jugement porté par l’un de leurs moralistes : Cretences semper mendaces, malœ bestiœ, ventres pigri. Malgré tout, il les portait dans son cœur ; au besoin il eût sacrifié sa vie pour eux. On n’imagine pas que saint Denis l’Aréopagite, noble personnage, imbu de la haute civilité athénienne, ne souffrait pas de la rudesse des Gaulois, nos aïeux.

    Ainsi en est-il au Soudan, sur les rives de l’Amazone, dans les neiges du Thibet, partout où le Missionnaire arbore la Croix. Constitué d’office apologiste du renoncement, il est juste qu’il en donne l’exemple. Ce n’est pas sans raison que le Maître a conclu son enseignement par cette recommandation : In patientia vestra possidebitis animas vestras !

    E. E

    1925/733-746
    733-746
    Anonyme
    Chine
    1925
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