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Rêveries d’un vieux Chinois 2 (Suite)

Rêveries d’un vieux Chinois 2 (Suite)
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    Rêveries
    d’un vieux Chinois 2
    (Suite)
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    Après le mariage. — Pour compléter le tableau de la famille, il n’est pas sans intérêt d’indiquer le rôle qu’y joue le sexe faible. On connaît la condition qu’ont faite à la femme les civilisations païennes ; elle n’a rien de séduisant. De par sa naissance, elle se trouve fatalement vouée à la sujétion et à la souffrance. Les idolâtres ne disent pas avec Mahomet que la femme n’a pas d’âme ; mais ils la tiennent pour un être frivole, dénué de sens pratique, fermé aux conceptions larges. Créature versatile, sujette aux illusions et aux écarts, elle a besoin d’être tenue constamment en tutelle. C’est pourquoi il n’est pas une péronnelle qui ne déplore le vice de sa naissance et ne maugrée contre l’entremetteur de son mariage. Vaines doléances, protestations stériles. Le destin persiste à créer plus de filles que de garçons, et les brasseurs de fiançailles ne font jamais grève.

    Au Céleste Empire, deux mots : (caractères chinois), “moitié esclave, moitié épouse,” définissent la situation de la femme au foyer conjugal. Les noces et les funérailles étant les deux points culminants de la vie sociale, chacun tient à honneur de leur donner tout l’éclat possible.

    Donc, au jour déterminé par les rites, la fiancée est conduite en grand festival au domicile de son futur conjoint. Là on l’adule, on la choie à l’envi ; c’est vraiment la reine de la fête.... Fête sans lendemain, hélas ! Sur le théâtre asiatique, les situations changent, les rôles s’intervertissent avec une facilité décevante. Nulle part ailleurs l’instabilité des choses humaines ne s’affiche avec plus de netteté. Tel nabab fastueux, redouté aujourd’hui, sera demain réduit à la misère ; par contre un roturier, inconnu la veille, devient subitement un personnage en vue. Le sport moderne intitulé les Montagnes russes, suite ininterrompue d’ascensions brusques et de glissades vertigineuses, peint au vif les fluctuations de la vie orientale.

    La femme n’échappe pas à la destinée commune ; idole de la famille le jour du mariage, elle en sera l’humble servante dès le lendemain. A son occasion, on a fait de grosses dépenses, contracté des dettes peut-être, mais en escomptant son travail pour combler le déficit. Mercenaire sans gages, elle a droit à la nourriture et au vêtement, mais ne peut disposer de rien, pas même d’une sapèque. La liberté, l’indépendance, ne lui sont connues que par ouï-dire, car elle ne pourra faire un pas hors du logis qu’avec autorisation et sous bonne garde.

    On lui refusera d’ordinaire le droit d’opiner. Du moment où elle est admise dans la famille, il lui faut abdiquer ses idées personnelles, pour épouser celles de son seigneur et maître, partager ses affections et ses rancunes. Etre journellement rabrouée, assez souvent battue, fait partie du programme de la bru : en droite règle elle aurait tort de se rebiffer, comme si une bru n’était pas par essence un souffre-douleur. S’il lui arrive de procurer un héritier à la maison, sa considération et son crédit s’en accroîtront sensiblement. Si non, elle court le risque de passer aux mains d’un nouvel acquéreur ou de subir l’adjonction d’une concubine rivale. Somme toute, en changeant de demeure, la nouvelle épousée ne fait guère que passer d’une maison d’arrêt dans un pénitencier. Après avoir grandi derrière le foyer paternel, elle consumera son existence près de l’âtre conjugal. C’est pourquoi on donne parfois à la femme le surnom plaisant de “dieu lare” (caractères chinois).

    Le cauchemar, la pierre d’achoppement de la bru, c’est la belle-mère, trop souvent acariâtre, bougonne, sorte de garde-chiourme. Comme, de leur côté, les péronnelles n’incarnent pas naturellement la modestie endurante, il en résulte des discordes intestines qui tournent assez souvent au mélodrame. Rabaissées par le sort, harcelées par les hommes, les pauvres créatures tranchent souvent par le suicide une vie devenue intolérable. A ce prix, elles courent la chance de renaître hommes dans une autre vie ; surtout elles se promettent une vengeance éclatante, sachant qu’en pareille occurrence les parents de la victime ne manquent jamais d’intenter un procès ruineux à la famille persécutrice.

    Une année, à Yunnansen, les suicides par absorption d’opium se multipliaient tellement que le préfet, excédé de réclamations, afficha un arrêté portant ceci : “Libre aux femmes de s’empoisonner ; mais le public est prévenu que dorénavant je ne recevrai plus aucune accusation relative aux suicides.” A partir de ce jour les cas de mort volontaire devinrent fort rares.

    Ces mœurs vous étonnent ; vous êtes tenté de crier à la barbarie. Ne vous pressez pas ; il est avec la loi des accommodements. Il est vrai que la bienséance interdit formellement à la femme de se produire sur la scène, voire même de parler à son mari devant témoins. Mais il lui reste la coulisse, où elle se déguise et tient les ficelles du Guignol. Tenez pour certain qu’ici comme ailleurs, l’homme règne, mais ne gouverne pas. Il garde la face, mais le plus souvent ce n’est qu’un chevalier servant. L’idiome populaire a une expression pittoresque pour désigner cet état de choses ; il dit : “Dans telle maison, c’est la poule qui annonce l’aurore”, raillerie mordante à l’adresse du mari trop débonnaire.

    A l’aide de cette notice on s’explique aisément la vogue dont jouit Kouan-in (caractères chinois), la déesse qui donne des enfants. Sa clientèle se compose presque exclusivement de nouvelles épousées aspirant à devenir mères ou d’accouchées offrant des ex-voto.

    Chaque année, le 8e jour de la 4e lune, se célèbre à la pagode une fête appelée “le bain du Prince héritier” (caractères chinois).1 La cérémonie consiste dans l’ablution d’une idole au moyen de douches répétées. L’eau lustrale qui tombe en cascade a, paraît-il, une vertu merveilleuse pour la procréation. Ce jour-là les rues s’encombrent de jeunes femmes escortées de leurs belles-mères, le chaperon d’ordonnance, et munies de récipients pour l’eau bénite. Si la provision dévotement absorbée ne produit pas le résultat attendu, on reviendra à la charge l’an prochain.

    Que les Chinoises se consolent ; voici venir la civilisation humanitaire, qui leur procurera sans doute le droit de vote dans les assemblées nationales. A cette époque les maris n’auront qu’à se bien tenir : gare aux représailles !

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    1.— Au dire des bonzes, ce Táitsè serait le fils d’un roitelet Indien, adonné à la vie contemplative. Son culte a été introduit en Chine avec le bouddhisme par Tcheou tchao ouang, 600 ans avant l’ère chrétienne.


    Architecture. — Ne soyez pas surpris que ma narration tourne au coq-à-l’âne. Simple carnet de voyage, elle signale les choses vues, passant d’un aspect à un autre, sans souci du lien logique. Je n’ai pas qualité pour juger des choses de l’art ; pourtant je veux dire un mot de l’architecture chinoise, sinon comme technicien, au moins en amateur. On dit que le génie d’un peuple se révèle dans ses créations. S’il en est ainsi, il faut convenir que les Jaunes ne se sont pas mis en frais d’imagination en matière de constructions. Le type adopté par leurs architectes est, on le sait, la tente rectangulaire aux angles retroussés en arc. Cette conception ne manque pas d’originalité, mais, ne se prêtant ni à la hardiesse ni à l’ampleur, elle se trouve condamnée à la platitude.

    Que les Célestiaux s’enorgueillissent de leur architecture, c’est d’autant plus naturel qu’ils s’en proclament les inventeurs ; mais, à mon avis, ils abusent du droit de reproduction. Traversez l’Empire de part en part, du nord au sud, du levant au ponant, vous trouverez tous les édifices publics construits d’après un plan unique, avec des dispositions pareilles, les pagodes identiques, meublées d’idoles similaires. Partout vous verrez les habitations particulières uniformément basses, obscures, enfumées. Les villes, petites ou grandes, figurent une agglomération de bâtisses sans caractère, sectionnées par des artères étroites, tortueuses, qu’on décore pompeusement du nom de grandes rues. Rien ne ressemble plus à une ville chinoise qu’une autre ville du même Empire. Si bien qu’après avoir traversé l’une d’elles ou visité une pagode, on est suffisamment renseigné sur toutes les cités et pagodes de Chine. Avantage appréciable, mais qui n’exclut pas la monotonie, nonobstant les couleurs criardes et les inscriptions sentencieuses dont les riches ornent leurs façades, et malgré les arabesques, les dragons et autres animaux imaginaires qui surchargent les temples idolâtriques.

    Il convient pourtant de faire exception en faveur de certaines tours bouddhiques qu’on voit de loin en loin pointer à l’horizon. De forme octogonale, poussées jusqu’à sept ou huit étages, avec retraits successifs et flèche en aiguille, ces tours ne manquent ni de hardiesse ni d’originalité. Leur destination étant d’amorcer le génie de la fortune, qui, comme les paons, affectionne les plus hauts juchoirs, elles rivalisent d’élévation. Munies à chaque étage de clochettes qui vibrent et tintent à tout vent, leur carillon incessant ne laisse pas de plaire à l’ouïe. La tour de Nankin, toute revêtue de porcelaine, est célèbre.

    Non loin de l’embouchure du fleuve Bleu, d’une imposante nappe d’eau émerge un pic rocheux dont l’ascension paraît de tout point impossible. Cependant à son sommet se dresse, d’un aspect saisissant, la silhouette d’un de ces perchoirs pour génie. Devant ce tour de force on admire et on s’incline. Existe-t-il d’autres monuments dignes de ce nom ? Je l’ignore. Dans un ordre inférieur on peut noter encore certains pai fang (caractères chinois), arcs de triomphe en pierre élevés sur les voies publiques à la mémoire des veuves continentes. Mais que tout cela semble médiocre, comparé aux minarets d’Egypte, aux mosquées des Indes, aux palais royaux du Cambodge ! Disons toutefois que, pauvre en édifices marquants, le Royaume des Fleurs abonde en stèles de tout genre, racontant des événements dynastiques ou des faits locaux. L’épigraphie en tirera des indications précieuses pour l’histoire vraie de l’Extrême-Orient.

    La tradition. — Pas n’est besoin d’un contact prolongé avec le monde jaune pour s’apercevoir de l’uniformité qui le particularise ; la pensée, la parole et les actes y revêtent des formes conventionnelles, d’où naît la monotonie. Il semble qu’un rouleau compresseur a circulé dans la région, comblant les vides, aplanissant les saillies, imprimant aux hommes et à leurs œuvres un air d’identité systématique. Ainsi posez la même question à dix individus, tous y répondront par le même cliché, la même formule stéréotypée. S’agit-il d’un travail à exécuter, vous trouvez partout et toujours la même méthode avec des procédés identiques, et ils n’en démordraient pas pour un empire. Que si vous demandez la raison de cette routine moutonnière, on vous dira invariablement : “C’est la coutume” (caractères chinois). Qu’est-ce donc que ce fong sio assez puissant pour réglementer des millions d’êtres libres ? Quelle en est l’origine ? La réponse à cette double question, on la trouve pleinement dans le culte que tout Sémite professe pour l’antiquité. A ses yeux, les anciens personnifient la quintessence, la fine fleur de l’humanité ; leurs exemples font loi, leurs maximes équivalent à des oracles. Le proverbe ne dit-il pas : (caractères chinois) “En fait d’hommes, il n’y a rien comme les anciens”?

    Or ils ont eu de la marge pour se multiplier, ces oracles, depuis les temps antédiluviens auxquels les Annales rattachent la genèse de la race chinoise. Leur ensemble forme une encyclopédie volumineuse, où la religion, la politique, l’économie, en un mot tous les éléments de l’édifice social sont définis, réglementés ne varietur. Toutes les conditions, tous les âges y trouvent des règles de conduite, des solutions pratiques pour les mille éventualités de l’existence. La manière de se vêtir, de s’alimenter, de se comporter vis-à-vis des hommes, bref toute l’économie de la vie quotidienne est codifiée d’avance par la coutume, et l’on ne peut s’en écarter d’une ligne sans être taxé d’incorrection ou d’extravagance.

    Si j’insiste sur l’influence de la tradition, c’est qu’elle constitue le principal obstacle à l’évangélisation du Céleste Empire, non moins qu’à son entrée dans la voie du progrès. Il importe, en effet, de se convaincre que la tradition, consacrée par un usage immémorial, jouit d’une autorité absolue. C’est elle qui, tenant lieu de code, inspire les constitutions de l’Empire. La tradition est le moule où se façonne la mentalité chinoise, la citadelle où s’abrite et se retrempe le vieil esprit national. L’enseignement à l’école, l’éducation dans la famille n’ont pas d’autre objet que de graver dans les intelligences les maximes des anciens et de leur en inculquer l’esprit.

    Jadis Solon, Lycurgue et d’autres législateurs avaient rêvé de façonner leurs concitoyens selon un type unique, de les soumettre à une même forme déterminée. Plus tard la Révolution française de 1789, férue de l’antiquité, a suivi leur exemple et comme eux a échoué. C’est fort heureux, car la prétention grotesque de mettre des millions de têtes dans un même bonnet contrevient à la sage disposition de Dieu, qui veut dans ses créatures le charme de la variété.

    Eh bien ! ce que les rêveurs d’Occident ont tenté en vain, la tradition l’a réalisé en Chine. Le résultat n’est pas merveilleux. Des esprits superstitieux, foncièrement rétrogrades, farcis de préjugés et de préventions, se défiant de toute nouveauté d’une part, avec, d’autre part, un cœur de glace, hideusement égoïste, fermé aux conceptions nobles, aux idées généreuses : telle est la machine humaine conçue et élaborée par la tradition. Assurément elle manque de prestige, mais il n’en pouvait être autrement. On ne se ferait pas une haute idée de la droiture des patriarches sémites si on en jugeait d’après celle de leur postérité. Je préfère, quant à moi, considérer la déconfiture morale de la nation comme une suite fatale de sa longévité et n’en désire que plus vivement son adhésion à la Foi qui seule peut la régénérer : Si scires donum Dei !..

    Le bouc émissaire. — La civilisation chinoise est une énigme pour les étrangers, un défi à la psychologie, dont elle contredit très souvent les conclusions. Les érudits, habitués à chercher la raison d’être de chaque chose, ont donné de cette anomalie différentes. explications. — “Cela, disent les uns, tient au sang et à la mentalité”: explication concise, mais qui n’explique rien et fait penser à l’opium est dormitivum quia facit dormire du médecin Tant pis. — “Non, affirment les autres, c’est l’orgueil qui en est la cause.” — Mon Dieu, la superbe n’est pas le péché mignon des seuls Orientaux ; tout fils d’Adam s’en trouve plus ou moins contaminé.

    Il me souvient qu’en 1872, notre paquebot, passant par le travers de Socotora à l’heure du déjeuner, le son d’une cloche se fit entendre dans le lointain. — “Nous sommes en règle, dit un officier du bord. Sa Majesté le roi de l’île, ayant pris son repas, autorise les souverains de France, d’Angleterre et autres principicules à se mettre à table : c’est ce qu’annonce cette cloche.” — Et l’officier n’inventait pas.

    Enfin certains critiques font de Confucius le bouc émissaire responsable des singularités chinoises. Faut-il dire, comme eux, que son enseignement a figé la nation dans l’obscurantisme, lui a fermé le chemin de la civilisation ? Non, certes : le vieux lettré ne nourrissait pas des idées si perverses. Né 550 ans avant l’ère chrétienne, en pleine gentilité, Kongtse 1 était homme de son époque et de son milieu. Apparemment il n’était pas question alors de ce que le vingtième siècle appelle la civilisation. On le voit, l’inculpation de la critique porte à faux et tombe d’elle-même.

    Ce n’est pas le lieu d’analyser ses écrits, ou mieux ceux de ses. disciples, car le maître n’a laissé aucun autographe. Son enseignement, à la manière des dialogues de Platon, n’a rien de transcendental. Dans la partie philosophique on découvre quelques pensées neuves, des sentences originales : l’ensemble ne sort pas de la médiocrité. Sa morale n’atteste pas un idéal supérieur, moins encore des visées spiritualistes. Ainsi le portrait qu’il trace du sage ne dépasse pas le type du bourgeois correct, un peu compassé, positif avant tout. Il semble que l’effort du moraliste tendait uniquement à remettre en honneur les principes de la loi naturelle, grandement oubliés alors.

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    1.— Kongtse ou Kongfoutse, nom chinois de Confucius.

    Vainement chercherait-on dans ses œuvres des aperçus originaux ou de hautes conceptions. Le digne homme a simplement enseigné la morale telle qu’il la concevait. Il n’y a pas là matière à censure ; on n’a pas le droit d’exiger d’un penseur de second ordre qu’il plane dans les sphères supérieures de l’intelligence.

    Mais en matière de littérature, d’est tout autre chose : dans ce domaine Confucius prime incontestablement, il est roi. L’élégance et la concision de son style lui assignent une place à part parmi les auteurs de marque. Qu’on ne dise pas : “Il a été surfait par le chauvinisme de ses compatriotes.” Une preuve irrécusable de sa supériorité ressort du fait que la Corée, l’Annam, le Japon reconnaissent sa maîtrise et placent sa morale à la base de l’enseignement classique. Par voie de conséquence, la civilisation chinoise pénétrant dans les pays d’alentour s’y est assuré un regain de considération.

    Dès lors on ne s’étonne plus de voir les Célestes raffoler de leur Docteur sans égal, exalter son génie, célébrer ses vertus, lui dresser des autels. Depuis deux mille ans, le peuple étudie sa doctrine, les érudits s’en imprègnent. Ce n’est pas de l’engouement, c’est de l’envoûtement.

    Par décret impérial, la descendance du grand moraliste a été anoblie à perpétuité ; toujours il y a dans sa famille un globulé de première classe décoré du titre de “prince de la littérature”. Malheur à qui oserait médire de Confucius le Sage (caractères chinois) ou révoquer en doute sa compétence surhumaine !

    Cette histoire tient du roman, dira-t-on : l’immense crédit du philosophe dans l’opinion, son hégémonie deux fois millénaire en Extrême-Orient s’expliquent difficilement. A cette objection il a été parfois répondu par l’adage bien connu : “Au pays des aveugles, les borgnes sont rois”. Mais, outre qu’elle est tendancieuse, cette insinuation manque d’exactitude. Il ne faut pas oublier qu’au siècle où surgit l’astre de Confucius, les belles-lettres ne florissaient guère ; son mérite n’en est que plus grand. De plus, il ne s’est trouvé jusqu’ici aucun concurrent capable de lui disputer la palme : double argument en sa faveur. Sa vogue, il est vrai, paraît étrange, mais pas plus en tout cas, que celle de Bouddha, son contemporain et son émule. La Chine est devenue confucianiste, comme les Indes ont adhéré au bouddhisme, en vertu d’un enthousiasme irréfléchi, très oriental.

    Corollaire. — Ici une question se pose naturellement : “Quelle est la résultante d’une si longue éducation ? Quelle influence a-t-elle exercée sur les esprits et les cœurs ?”— Ne connaissant pas la portée des intelligences d’autrefois, il est difficile de dire si elles ont progressé ou non ; la comparaison ne peut se faire qu’entre deux termes connus. Il n’est pas douteux que l’urbanité n’en ait tiré un profit notable : au contact des belles-lettres les mœurs se sont adoucies, les relations sociales, dépouillées de leur antique rudesse, ont revêtu ces formes courtoises, trop maniérées à notre point de vue, auxquelles les Chinois attachent une extrême importance.

    Que dire de la moralité ? Elle est telle qu’on peut l’attendre d’un milieu païen depuis longtemps saturé de matérialisme, c’est-à-dire franchement vicieuse. Les efforts constants du réformateur n’ont pas provoqué le réveil des consciences qu’il espérait. Qui pourrait s’en étonner, sachant que les harangues enflammées de Démosthènes n’ont ni rénové l’âme athénienne, ni arrêté l’invasion des Macédoniens ; que l’éloquence de Cicéron, le prince des orateurs, n’a servi de rien pour améliorer l’hygiène morale de la Rome décadente. L’art oratoire, en émouvant les cœurs, entraîne souvent l’adhésion des volontés ; mais ses succès ne peuvent être que transitoires. Discipliner toute une nation est une œuvre de longue haleine, bien au dessus des possibilités de la rhétorique. Il y aurait un chapitre intéressant à écrire sur les mœurs du Céleste Empire ; cela m’entraînerait trop loin. Je me bornerai à des aperçus typiques.

    Cupidité. — Un des traits les plus saillants de la nature humaine dégénérée est l’égoïsme ; comme bien l’on pense il occupe une place importante dans l’âme sémite. On raconte qu’un batelier du Foukien, ayant chargé sa jonque de belles porcelaines, fit voile vers Malacca. A peine avait-il jeté l’ancre qu’un mylord anglais demande à examiner sa cargaison, puis à brûle-pourpoint propose de l’acheter en bloc. D’instinct le mercanti fixe un prix dix fois supérieur au quod justum : le gentleman le prend au mot et fait procéder immédiatement au transport de la marchandise. Ahurissement du Chinois !.... Il eût bien voulu revenir sur la parole donnée ; on ne lui en laissa pas le temps. A vrai dire, ce marché était une affaire d’or ; tout autre s’en serait frotté les mains ; le vieux routier se les tordait de dépit.— “Triple idiot ! se disait-il, pourquoi n’avoir pas demandé 4.000 roupies de plus ?…il me les eût données sans hésitation”. — Finalement, pour épancher sa bile, il se répandit en malédictions contre les diables d’étrangers sans éducation, qui ne savent même pas marchander. Cette anecdote suggestive se passe de commentaire.

    Méfiance ou sournoiserie ? — On s’illusionnerait grandement si on comptait rencontrer de la franchise ou de la cordialité chez les naturels infidèles de Chine. Quand il ne peut vous éviter, le païen vous fait un accueil honnête ; à l’occasion il prononcera même du bout des lèvres quelque félicitation banale. Bien naïf seriez-vous de les prendre au sérieux. On est bien forcé d’être honnête quand on ne peut pas faire autrement, dit la chanson. Sincérité, expansion, cordialité et leurs synonymes ne figurent pas au vocabulaire usuel. Il peut en témoigner à bon escient le missionnaire plongé par état dans cette ambiance polythéiste ; en relation journalière avec les indigènes, il ne peut parler à cœur ouvert avec aucun d’eux sans risquer d’être incompris ou taxé d’indiscrétion. Quoiqu’il fasse, après vingt ans, trente ans de séjour, il restera toujours et quand même un iang jen (caractères chinois), c’est-à-dire un étranger avec lequel on ne fusionne pas. Heureusement son cœur trouve affection et réconfort dans la communauté chrétienne qu’il dirige en père de famille ; car il faut dire qu’une transformation marquante s’opère dans l’âme des néophytes de bonne foi. Lorsqu’ils ont ouvert les yeux à la lumière, expulsion faite de leurs anciens préjugés, comprenant enfin le désintéressement de l’apôtre, ils se rallient à son drapeau sans défiance. Devenus ses clients, comptant sur son appui, ils épousent ses intérêts, partagent ses alternatives d’espoir ou de déconvenue, lui prêtent assistance selon leur capacité. D’autre part, faible embryon immergé dans la masse hostile des incrédules, le pusillus grex sent fort bien l’obligation de faire bloc contre l’ennemi commun. C’est à ces circonstances que l’Eglise catholique est redevable de l’union qui règne parmi ses filiales d’Extrême-Orient.

    Mais que pensent de cette réserve affectée, de cette défiance transparente, les touristes, négociants et autres fils de Japhet ayant tâté de la civilisation chinoise ? Excédés d’une attitude dont les raisons leur échappent, ils pensent et disent carrément : “Tous sournois, ces Sémites !”....

    Pardon, Messieurs, vous n’êtes pas à la page. D’abord vous oubliez qu’il y a sur terre autant de civilisations que de dialectes et de races ; en cela consistent le pittoresque et l’originalité du genre humain. Ce n’est pas leur faute aux Orientaux s’ils ne sont pas nés sur les bords de la Seine ou sous le méridien de Greenwich. Dites, si cela vous plaît, qu’elle est déconcertante la mentalité chinoise, mais ne la condamnez pas sans appel. Puis on risquerait fort de se tromper, ici surtout, en jugeant les hommes sur la mine. Vous ignorez apparemment, mais chacun sait fort bien ici, qu’un mot dit à la légère peut avoir des conséquences fâcheuses, qu’une indication irréfléchie, une démarche inconsidérée mènent parfois à la potence. En ce doux pays de policiers, où chacun suspecte, espionne son entourage, où fleurissent la délation et les faux témoignages, où tous sont responsables devant la loi du crime perpétré même à leur insu dans le voisinage, les précautions s’imposent, la méfiance devient vertu. De quel droit exigerait-on des naturels une franchise dont ils se gardent entre eux ? La suite du récit prouvera la justesse de ce raisonnement.

    Stoïcisme trompeur.— On a trop souvent défini l’âme chinoise une bouteille d’encre, un problème insoluble. Même en s’aidant des rayons X, on n’arriverait pas à pénétrer les arcanes d’une conscience sémite, c’est entendu ; mais tout au moins peut-on contrôler les manifestations externes qui en sont l’image fidèle. D’un examen attentif il ressort que l’écart est moins tranché qu’on ne le croit d’ordinaire, car, dans la création si variée, l’âme humaine est bien ce qui varie le moins. Impénétrable, la nature chinoise ? Oh ! que non pas ! Depuis surtout que l’avènement de la République l’a mise à nu, en donnant libre essor à ses instincts. Un aperçu rapide des mœurs et aspirations invétérées chez les Jaunes prouvera la justesse de mes dires. Tout d’abord, il ne faut pas se méprendre sur l’impassibilité qu’ils affichent ; l’indifférence prétendue est toute de commande, c’est un masque derrière lequel se dissimule toute la gamme des tares humaines. Je sais que ce triste bilan, hérité des ancêtres, n’est pas l’apanage exclusif des Sémites ; les nations chrétiennes elles-mêmes y prennent part. Mais là il se voile, on y met une sourdine ; tandis qu’en pays infidèle il s’étale en plein jour, il s’affiche avec un sans-gêne stupéfiant.

    En Chine, une susceptibilité ombrageuse, la peur de perdre la face, engendrent fréquemment des noises avec leurs corollaires obligés, la haine, les rancunes, les vengeances à jet continu. D’un petit manque d’égards, d’un mot blessant ou estimé tel, naissent des altercations violentes, suivies très souvent de batailles échevelées en pleine rue. Les portefaix retardés se dépitent, crient “au large” à voix déployée ; les vendeuses de légumes, anxieuses pour leur frêle étalage, protestent hautement et maudissent ; les chiens hurlent, tandis que les gavroches enchantés excitent les champions ; tout le quartier retentit de criailleries, de vociférations. Les badauds, eux, regardant impassibles ce spectacle banal à force de se répéter. Ils savent, d’ailleurs, et c’est un point topique, qu’après avoir exhalé leur bile, les deux furieux iront faire la paix dans une échoppe à thé, selon l’usage ordinaire. Vous, étranger aux mœurs indigènes, entendant ce tintamarre, vous vous prenez à rêver d’une émeute, d’un incendie ou autre sinistre ; vous interrogez, et l’on vous répond : Il n’y a rien. — Mais pourtant, ce brouhaha qui m’a fait sursauter ? — Oh ! ce sont deux particuliers qui s’expliquaient sur la rue....

    En ces circonstances, il y a bien quelquefois des balafres, un crâne fêlé, un œil mis au beurre noir, peut-être une épaule démise : incidents négligeables dans la vie d’un homme ! Pointilleux de naissance, ergoteur par tempérament, le Céleste aime la chicane et les discussions. La plaidoirie exerce sur lui une attraction pareille à celle de la corrida sur les Espagnols ; trahit sua quemque voluptas.

    Anomalies. — En inventoriant la boîte à surprises qu’est l’entité chinoise, on relèverait force anomalies. Notons-en quelques-unes. Le fin matois est trop perspicace pour ne pas apprécier les conquêtes de la science ; mais, pratique en première ligne, il se désintéresse des théories savantes ; l’abaque suffit pour tous ses calculs. Ce n’est pas lui qui se battra pour une idée ou un principe. Il n’a lu ni les théories politiques, ni les livres de science diplomatique ; cependant il donne de la tablature aux chancelleries étrangères avec son sens inné de la polémique ; souvent les discussions s’éterniseraient sans résultat, n’était la peur du canon, qui a raison des plus retors. — “J’ai là des parlementaires qui sont compris dans toutes les langues”, disait l’amiral de Beaumont. La grande voix du canon, en effet, est parfois l’argument décisif avec les ergoteurs de mauvaise foi.

    Dans le commerce, le Céleste n’a de rivaux que parmi les Juifs, ses sosies, ses frères de lait peut-être. Qui dit Chinois dit mercanti. Le trafic, l’agiotage, la brocante, voilà son vrai élément ; comme courtier, il tient le record sans conteste. Avec cela, il se fait cent fois rouler par ses congénères, tant il est vrai qu’il n’est si finaud qui ne trouve plus fin que soi.

    D’une sobriété monacale, poussant la parcimonie jusqu’à son extrême limite, il se montre généreux lorsque surviennent des hôtes, ou que la bienséance l’y oblige.

    On le dit laborieux ; l’épithète est méritée quand il travaille à ses pièces : les riches moissons dont se couvrent les campagnes en font foi ; mais elle comporte des réserves lorsqu’il besogne pour autrui. Ils en savent long sur cet article les Français qui en ont employé comme auxiliaires au cours de la guerre mondiale. Evidemment son idéal se résume dans la vie de rentier ; couler des jours sans soucis, baguenauder, manger sans rien faire : tel est le rêve de nos bons Sémites,

    Eh bien ! le croirait-on, cet adorateur du far niente est capable d’un sérieux effort, voire même d’un travail soutenu, si on sait le gagner par un mot d’éloge ou par un pourboire substantiel. Disons en passant que la manière forte ne réussit pas avec lui ; sa morgue congénitale se rebiffe en face de l’impératif. Endurant à la fatigue, marcheur éprouvé, il fournit de longues traites, par tous les temps, par des chemins impossibles, chargé comme un âne de bât, et ce moyennant un salaire minime.

    Une qualité remarquable de cette race, c’est sa résignation à l’heure de l’épreuve, doublée d’une foi robuste en l’avenir ; c’est à rendre jaloux les fils de Japhet.

    Le Sémite ne se décourage jamais. Voit-il sa moisson anéantie par un orage, sa maison dévorée par les flammes, sa fortune ruinée inopinément, il ne s’attarde pas à geindre ou à bougonner, mais prend son parti en brave. Pareil à l’araignée qui s’obstine à reconstruire sa toile vingt fois démolie, il continue son œuvre sans se troubler, comme si rien n’était survenu. Si le sort s’acharne contre lui, si l’opinion publique le condamne, il s’éclipse pour un temps, puis reparaît avec une superbe assurance. Prompt à la réplique, fécond en expédients, il ne perd pas son sang-froid dans les circonstances les plus critiques. Même tombé dans un traquenard, il espère mordicus que le Seigneur du ciel (caractères chinois) le tirera d’affaire : c’est un riche atout dans son jeu, une ressource inappréciable dans la déveine, que beaucoup de mortels pourraient lui envier. Pourquoi faut-il que l’abus croissant de l’opium, en oblitérant ces qualités naturelles, agrandisse l’angle d’écartement entre les infidèles et le progrès spirituel et moral ? C’est vraiment regrettable.

    (A suivre) E. E.



    1925/663-676
    663-676
    Anonyme
    Chine
    1925
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