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Rêveries d’un vieux Chinois 1

Rêveries d’un vieux Chinois òòòòò Un lièvre en son gîte songeait ; Car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ?
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    Rêveries
    d’un vieux Chinois

    òòòòò

    Un lièvre en son gîte songeait ;
    Car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe ?

    Outre qu’elle est charmante d’ingénuité, la réflexion du fabuliste ne manque pas d’à-propos pour ceux que l’âge ou les infirmités retiennent sous la tente. L’homme n’est-il pas, lui aussi, un éternel rêveur ? Lors même que son organisme fourbu, anémié, exige du repos, l’esprit, toujours en branle, évoque le passé, sonde l’avenir, bâtit force châteaux en Espagne, perquisitionne jusque dans les domaines de la fiction et des utopies. Comme le Juif errant, il ne connaît ni trêve ni répit.

    Relativement aux songes de Jean Lapin, nous en sommes réduits aux conjectures ; il n’a rien écrit, et cela s’explique : il n’avait ni papier ni encre. Mais, quand on est pourvu de l’un et de l’autre, joindre l’écriture à la réflexion semble un moyen tout indiqué pour tuer le temps en attendant qu’il nous tue. Essayons.

    Triste, mais vrai. — Le monde est bossu, ridiculement bossu. Il m’en coûte de l’avouer, moi qui suis du monde et partage son infirmité ; mais il ne servirait à rien de gazer une tare qui saute aux yeux et dont chacun souhaiterait d’être débarrassé.

    — Rassurez-vous, dira quelque optimiste, bosse n’est pas mal de mort. Voyez le chameau qui en porte deux bien conditionnées : il ne s’en porte pas plus mal ; on assure même qu’il détient le record de la longévité parmi les mammifères à poil.

    — Je nie la parité : un homme n’est pas un chameau. D’ailleurs, son mal à lui est intérieur et affecte surtout le moral. Son cas est tout autre, non désespéré, puisque Dieu a fait les nations guérissables, mais fâcheux quand même.

    Depuis longtemps, moralistes, philosophes, économistes et autres médecins sociaux épiloguent sur le traitement à prescrire en l’occurrence. Généralement ils s’accordent à dire que, pour redresser l’humanité bossue, il est urgent de la refondre, ou tout au moins d’exciser sa bosse malencontreuse. Fort bien ! cette décision paraît aussi rationnelle que radicale, ce n’est pas douteux. Mais qui se chargera d’attacher le grelot ? Hoc opus, hic labor.

    Personne ne se décidant à tenter l’opération, les experts, à bout d’expédients, assurent qu’avec le temps la civilisation progressive réalisera ce miracle.

    Ah ! on respire enfin ! On l’a heureusement découvert, le spécifique antibosse, un peu lent peut-être mais authentique et sûr. Dès lors il y a des chances que, dans quelques centaines ou quelques milliers de siècles, — la science, qui n’est pas pressée, n’a pas fixé de date, — s’il ne finit pas auparavant, le monde mal bâti se réveillera un matin rajeuni, redressé, de tout point impeccable. Aussi serais-je inexcusable si je ne parlais pas un peu de la merveilleuse panacée.

    La Civilisation. — Champ immense ouvert aux investigations des chercheurs et….. des humoristes. Le mot n’est pas d’hier, tant s’en faut. L’histoire ancienne exalte à bon droit les civilisations de l’antiquité. Nos archéologues s’extasient devant les ruines de Suse et de Memphis, fouillent avec une ardeur fébrile les mausolées des Pharaons, les temples, les amphithéâtres en ruine, jusqu’au moindres débris de l’art oriental.

    Pour le dire en passant, les potentats du vieux monde, en promouvant le progrès, ne pensaient certes pas travailler pour le British Museum, la Galerie du Louvre et cent autres collections modernes. S’ils l’eussent pressenti, comme ils se seraient rengorgés ! Jadis, à l’école, nous a-t-on assez rebattu les oreilles des gloires d’Athènes et de Rome ?

    Puis il y a les civilisations contemporaines, dites avancées, en attendant que la génération future en fasse des gorges chaudes. En bonne logique, c’est au pluriel qu’il faudrait écrire le mot civilisation, puisqu’à vrai dire on en compte autant que de nationalités. Les manières d’un Iroquois, par exemple, diffèrent sensiblement de celles d’un Parisien ; le progrès ne se comprend pas de la même façon à Moscou qu’à Baltimore. Ajoutez à cela que les dispositions d’un même peuple se modifient sous l’action du temps, la poussée des révolutions, etc. Aussi, tant bossu soit-il, le monde offre à l’œil de l’observateur un panorama aussi pittoresque que varié.

    Portant perruque et tricorne, endossant la carmagnole, dansant la scottish, nos pères se croyaient des phénix d’élégance. Pauvres arriérés ! Aujourd’hui l’original qui se produirait en public ainsi fagoté provoquerait sûrement un accès de fou rire.

    Ce n’est pas que je considère l’habit à queue de morue avec le tube à huit reflets comme un chef-d’œuvre dans l’art de l’habillement ; non certes. Que les arbitres de la mode les proclament dernier genre, fin de siècle, libre à eux : ils ne réussiront pas à nous faire avaler ce crapaud. Pour leur honneur, réservons l’avenir.

    Nos aïeux voyageaient peu ; les moyens de locomotion leur faisaient défaut. Gros scarabées sans élytres, aimant à se terrer, beaucoup d’entre eux ne connaissaient de l’univers que la zone circonscrite par l’horizon. Comment auraient-ils pu pressentir que leurs arrière-neveux, vrais triphibies, évolueraient sous les océans. sillonneraient les plaines de l’air, se riant des obstacles comme des distances ? Qu’elle est loin l’époque où

    Quatre bœufs à pas lent
    Promenaient dans Paris le monarque indolent !

    Lorsque Chevreul, en collaboration avec Gay-Lussac, inventa la chandelle, ses contemporains lui firent une ovation. Oh ! les éteignoirs !.... La chandelle pâlotte céda la place à la bougie de stéarine, bientôt remplacée elle-même par le gaz d’éclairage, puis par la lumière électrique. On sourit de pitié lorsqu’on se souvient que, il n’y a pas bien longtemps, le fusil à mèche représentait le dernier mot de l’armurerie.

    Or les révolutions opérées dans l’industrie, les sciences et les arts n’est-ce pas au progrès de la civilisation que nous en sommes redevables ? Au train dont elle marche, on peut conjecturer qu’elle irradiera un jour jusqu’aux coins les plus reculés de notre planète. La civilisation ne croît pas seulement en splendeur, elle tend à s’universaliser. N’entend-on pas dire que la Chine elle-même, la Chine, ennemie irréductible des innovations, n’échappe déjà plus à son rayonnement ? Si invraisemblable qu’il paraisse, le fait n’en est pas moins authentique. Croyez-en un vieil immigré qui a vécu l’une et l’autre époque, celle qui a précédé et celle qui a suivi la volte-face.

    Avant l’évolution.— Lorsque j’y abordai, la 11e année de Tongtche (1872), le Céleste Empire n’avait encore rien perdu de sa physionomie ancestrale. Je n’aurai garde d’en refaire une description qu’on a vingt fois lue et relue dans les récits de voyages ou ailleurs. Passant donc sous silence les odeurs du Fleuve Bleu et ses noyades, les alertes, les lenteurs, les incidents multiples du voyage, je mentionnerai simplement quelques-unes des impressions d’alors.

    Dès qu’il a atterri, le nouveau venu éprouve une sensation de surprise doublée de malaise. L’accoutrement, le langage, les allures des indigènes, tout le décor de la scène qui se déroule sous ses yeux lui donnent comme l’illusion de plonger dans l’inconnu. S’il n’était qu’insolite, le spectacle surprendrait moins ; mais il contraste si fort avec les notions antérieurement acquises qu’il déroute l’expérience aussi bien que le raisonnement. Un aviateur échoué dans une forêt vierge des antipodes s’y trouverait-il plus désorienté ? c’est douteux. Etranger à la géographie comme aux usages du pays, aussi impuissant à comprendre qu’à se faire entendre, simple colis abandonné au bon vouloir de ses convoyeurs, le pauvre homme s’aperçoit qu’il n’est pas monté au Capitole. Au demeurant, il vit sans inquiétude sous l’aile protectrice de la divine Providence. Mieux que cela ; il se complaît dans cette vie d’aventures : traditus gratiœ Dei.

    Exubérance de la population. — Par sa configuration, son étendue, son relief, la Chine jouit d’une situation privilégiée. Trois grands fleuves, de nombreuses rivières, maints lacs dont plusieurs ressemblent à des mers intérieures, fécondent son sol, facilitent les communications, favorisent le commerce. Ajoutez à cela que la fertilité de la terre, la richesse du sous-sol, la variété des productions lui assignent un rang distingué parmi les nations.

    Eh bien ! le croirait-on ? le plantureux Empire du Milieu, le premier en superficie après celui des Tzars, ne parvient pas à ravitailler les légions de rongeurs qui le grèvent.

    Survienne une année de disette, les victimes de la faim s’y comptent par dizaines, par centaines de mille. Quel luxe de populo, grand Dieu ! Les villes, les marchés regorgent d’habitants : le va-et-vient sur les routes rappelle les défilés de fourmis pourvoyeuses à la belle saison. Pour obvier à la pléthore, les Célestes recourent à l’infanticide et à l’émigration. Chaque année, celle-ci déverse sur l’Asie, l’Amérique, l’Océanie, le trop-plein de la population ; encore ces dérivatifs semblent-ils insuffisants. De là provient l’indifférence, je dirais presque la satisfaction des mandarins lorsque surviennent des pestes ou des épidémies. Ils n’ont cure de la mortalité ; pour eux le fléau de la dépopulation est un mythe. Mais, dira-t-on, d’où vient à la race jaune cette étonnante fécondité ? La solution de cette énigme exige une petite régression vers l’antiquité.

    Lorsqu’ils sortirent de l’arche, Noé et ses fils durent être péniblement affectés en face de la solitude qui les étreignait de toutes parts. Chétives épaves d’une société naguère si bruyante, maintenant anéantie, il leur tardait de la voir renaître au plus vite : cela se conçoit. Dieu, qui n’avait pas créé la terre pour en faire un simple jardin botanique, combla leurs vœux. Les bénissant donc, il dit : Croissez et vous multipliez.

    Deux mots, plus une bénédiction : c’est bien peu pour repeupler le monde ! Pourtant il est atteint, le résultat souhaité. Témoin le milliard et demi d’êtres censés raisonnables qui arpentent les cinq continents. On sait que les Hébreux ont pris à cœur le travail de reconstitution, puisque sept cents ans plus tard leur vertu prolifique donnait de l’ombrage aux Pharaons fastueux. Mais il saute aux yeux que les Chinois ne s’y sont pas employés avec moins de zèle. D’après les Annales de l’Empire, l’immigration initiale ne comptait que cent familles. Un tableau généalogique (caractères chinois) conserve même leurs noms patronymiques. Certes il y a loin du point de départ aux 400 millions de citoyens qu’enregistre présentement la République jaune. Convenez que les Célestes, s’ils ont oublié Moïse et ses tables de la loi, n’ont pas perdu de vue le crescite et multiplicamini de la Genèse. Les siècles se succèdent, les révolutions changent la face du monde, les deux mots fatidiques restent fortement ancrés dans toutes les mémoires. C’est ainsi que la Chine dame le pion aux autres contrées en matière de propagation.

    Hélas ! le cœur de l’apôtre saigne quand il songe que l’immense majorité de cette masse grouillante, tapageuse, ignore encore le Dieu qui l’a créée et la conserve.

    Qu’on me permette ici une réflexion. Les railleurs ne manqueront pas de dire : “Mauvaise herbe croît toujours.” Ne leur en déplaise, j’estime qu’il y a du bon dans cet accroissement de la race. Obéir aux lois de la nature, seconder le plan providentiel, agrandir sa race, c’est bien quelque chose, j’imagine. En tout cas je le préfère de beaucoup aux calculs égoïstes d’une civilisation raffinée qui compromet froidement l’avenir de la patrie en faisant fi de la conscience. Il m’a toujours plu le proverbe chinois : “A chaque brin d’herbe le ciel ménage une goutte de sa rosée”. Jolie leçon d’abandon à la Providence, faite par des païens aux époux délibérément stériles.

    Singularités nationales. — Bien d’autres surprises attendent le missionnaire à ses débuts. La moindre n’est pas de voir toutes les têtes masculines pourvues d’un long appendice, une sorte de queue, — salva reverentia, — tandis que le sexe faible vise uniformément à se travestir en apodes. Il n’est pas sans intérêt de relater l’origine et le but de ces anomalies.

    Lorsque, venant du Nord-Ouest, les Sémites migrateurs pénétrèrent dans l’Extrême-Orient, ils ne connaissaient pas la natte. Envahisseurs conquérants, ils durent lutter longtemps contre les peuples aborigènes, premiers occupants de la terre. Exterminant les uns, subjuguant les autres, leur œuvre de conquête était déjà fort avancée lorsque fondit sur eux le torrent tartare-mongol. Il ne pouvait être question de tenir tête à l’orage. Qui aurait résisté au farouche Koubilai et à ses hordes innombrables ? Force fut donc de se soumettre et de se résigner à porter la natte que le triomphateur imposa aux vaincus en signe de servage. 1 Mais un Sémite ne se désespère pas pour un contretemps ; il sait la Fortune capricieuse, sujette aux variations. Que s’il plie sous la rafale, comme le roseau de la fable, sa confiance en l’avenir demeure inébranlable. En fait, le temps lui a donné raison. La puissance des Tartares s’est effondrée, comme jadis l’empire glorieux des Mèdes et des Perses ; le Céleste Empire, libre de sujétion, se maintient intégralement. Par quel revirement du sort l’appendice abhorré est-il devenu un emblème national, c’est chose difficile à dire. Peu à peu la coutume faisant loi, la vanité chinoise s’engoua d’une étiquette, superflue à coup sûr, mais typique, qui la distingue du commun des nations. Aujourd’hui la jeunesse dorée se prévaut d’une queue opulente, soigneusement lissée, parfois divisée en minces cordelettes. Il n’y a pas jusqu’aux vieux barbons au crâne dénudé qui ne tiennent mordicus à tresser en queue de rat les rares cheveux de leur occiput. Un Chinois sans queue se ferait conspuer. Ainsi vont les choses humaines. Il a fallu, dans le principe, couper bien des têtes pour acclimater cet usage bizarre : maintenant il faudrait en abattre beaucoup plus pour l’abolir. N’avais-je pas raison de proclamer le monde bossu ?

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    1.— En chinois, les Tartares s’appellent Ta-tse (caractères chinois) ; on nomme Pien ta tse la cadenette dont ils sont inventeurs.


    Les pieds bots.— L’Empire du Milieu est un pays de rêve pour les filles et femmes……à marier. A moins d’être un monstre de laideur, toute fille d’Eve est sûre de trouver preneur. Encore n’est-elle pas obligée, pour y réussir, de parader, de se mettre en frais d’affiquets et de minauderies : une paire de pieds-bots lui tient lieu de recommandation comme de mérites. D’où est venue au sexe faible cette recette éminemment pratique, bien qu’un peu pénible ? En voici la genèse.

    Parmi les illustrations dont s’honore la Chine, figure l’impératrice Sou tan ky (caractères chinois), épouse de l’Empereur Tcheou ouang (caractères chinois). Nouvelle Esther belle comme l’aurore, la souveraine donnait la coqueluche aux chambellans, faisait sécher d’envie les dames de la cour. Epris de ses charmes, son impérial époux eût sacrifié de grand cœur la moitié de ses Etats pour complaire à l’idole capricieuse. Les Annales racontent que, pour la divertir, il s’avisa un jour de faire emplir de vin un aquarium des jardins impériaux, puis donna carte blanche au peuple pour y boire à gogo. La drôlerie de cette bacchanale ayant mis en gaîté l’âme de l’impératrice, le Fils du Ciel s’en réjouit infiniment. Ce jour, observe gravement l’annaliste, fut un des plus heureux de Sa Majesté Tcheou. Mais il n’est pas d’œuvre parfaite sous la calotte du ciel : par une ironie du sort, le buste sculptural de Sou tan ky se trouvait piteusement campé sur un pied-bot accouplé avec un élégant peton. Pour réparer l’outrage du destin, Sa Majesté combina, au moyen de bandelettes, un ingénieux camouflage d’où émergea une paire de pieds mignons. L’exemple venu de si haut ne pouvait qu’être contagieux : omnis grex ad instar regis. Le monde féminin aristocratique s’empressa de se modeler sur la souveraine. Peu à peu, l’envie de plaire aidant, la nouvelle mode s’étendit aux dix-huit provinces de l’Empire ; et les pieds-bots devinrent l’élément essentiel, sinon le criterium unique de la beauté féminine. Si bien que, soucieuses du bon placement de leurs filles, chaque matin les mères de famille resserrent sans merci les terribles bandelettes, malgré les protestations et les larmes des patientes. C’est de l’orthopédie à rebours. Parfois il arrive que l’opération n’aboutit qu’à écloper les pauvres créatures ; mais, bien réussie, elle produit les types d’équilibre instable que l’on voit se dandiner sur leurs moignons, avec la souplesse et la grâce des échassiers. En cela consiste le triomphe de l’art chinois. A la campagne, les femmes astreintes aux durs travaux de l’agriculture, ne pouvant viser à ce comble de la distinction, s’étudient à donner au moins à leur chaussure la forme réglementaire d’un bouton de fleur de lis.

    C’est ainsi qu’un pied difforme a révolutionné l’empire le plus populeux du monde. Encore un usage difficile à déraciner !

    N. B. — Ne pas oublier qu’en Chine, lorgner les pieds d’une femme, c’est manquer gravement à la modestie et déroger aux lois de la bienséance la plus élémentaire.

    La famille chinoise. — Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, la famille apparaît comme fondement et prototype de la société humaine : celle-ci n’est qu’une reproduction grossie de celle-là. L’histoire du peuple juif en est une démonstration saisissante. Déjà voués à l’antipathie par leur condition de nation élue, c’est-à-dire séparatiste, les Hébreux s’étaient fait des ennemis de toutes les populations d’alentour par l’extermination partielle des vaincus. Bon gré mal gré, il leur fallut vivre sur le pied de guerre. Or la manière de garantir le présent et de s’assurer l’avenir se réduisait alors à multiplier les combattants, car à cette époque on ne connaissait ni la mélinite, ni les canons rayés. De là le désir bien naturel d’une diffusion rapide de leur race.

    Chez les Nigrocomes 1, que je soupçonne fortement d’avoir avec les Juifs une étroite parenté, se retrouvent des tendances identiques. Ils n’ont pas, eux, à redouter les incursions du voisinage, mais les luttes intestines les tiennent, comme les Israélites d’autrefois, sur un qui-vive incessant.

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    1.— Dans les livres, les Célestes se nomment : “le peuple à la noire chevelure.” (caractères chinois)


    Au sein d’une société dont l’altruisme est le moindre souci, où équité, commisération, assistance mutuelle, semblent des utopies, où l’on joue au plus madré, où le droit du plus fort est toujours le meilleur, malheur aux faibles, aux ingénus ! Il faut constamment jouer des coudes pour garder sa place au soleil dans un milieu rongé d’égoïsme. C’est en plein paganisme que la lutte pour la vie atteint son maximum de laideur : “ Homo homini lupus ”, profonde vérité....! A ce propos, permettez-moi de conter une historiette empruntée à la chronique chinoise.

    Au village de Matseu vivait un certain Ly, propriétaire aisé, mais d’une avarice sordide. Il était connu à la ronde sous le sobriquet de Ly Mo-ouang (prince des avares), et il ne l’avait pas volé. Sorte de hibou mélancolique, oncques n’avait obligé qui que ce fût ou participé à une œuvre charitable. Rien ne sortait de chez lui hormis la fumée de son âtre. Faisant lui-même sa cuisine, soignant ses volailles, il tenait sa porte fermée aux indiscrets et ne demandait rien à personne.

    Un jour d’orage, sa sœur, mariée au canton, arrive chez le pingre, mouillée jusqu’aux os :
    — Notre chef de maison (lisez mon mari), lui dit-elle, ayant manqué d’emploi ces derniers temps, nous avons vécu des jours bien durs. Grâce au seigneur du Ciel, il a été enfin admis comme caissier à bord d’un navire marchand. C’est une bonne fortune ; mais, en ce moment, il n’y a plus à la maison ni une sapèque, ni un grain de riz ! C’est pourquoi, malgré ce temps de chien, je suis venue vous emprunter un boisseau de riz avec un peu de monnaie pour l’usage journalier. A son retour, notre maître de maison vous remboursera sans faute.”

    — Prêter ! songea l’avare...., hasarder mon argent et mon grain ;…moi qui ne ferais pas crédit à mon père s’il n’était pas monté au ciel 1…il ne faudrait plus que cela ! Ma sœur, dit-il sèchement, tu sais bien que de l’argent, je n’en ai ni un fen ni un lỹ. 2 Quant au peu de riz qui me reste, je crains bien qu’il ne suffise pas à mon entretien. Je te conseille de chercher fortune ailleurs.”

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    1. — Il est monté au ciel : expression courante pour dire “ il est mort.”
    2. — Un fen est un centième de l’once, 0 f 08 ; le ly est 1/10 du fen.


    Cela dit, voyant la pauvresse éclater en sanglots et redoutant une scène, il prend la chef des champs.

    La fugue incongrue de l’ours mal léché avait ému son voisin Lo Chouen, petit homme allègre, malin comme un singe. Il invite la femme à se reposer chez lui, allume un bon feu pour sécher ses vêtements mouillés, puis loue un âne pour la reconduire à domicile, après lui avoir avancé un boisseau de riz avec quelques taëls.

    Or, la nuit d’après, un cambrioleur, ayant perforé le mur de l’avare, lui subtilisait cent taëls d’argent ainsi que plusieurs habits. Le lendemain matin, notre harpagon constata la soustraction, la mort dans l’âme, mais se garda bien de porter plainte au prétoire : sa sœur le saurait, et alors... quelle honte ! Non, il fallait étouffer l’affaire.

    Mais, bizarrerie du sort ! voilà que le cambrioleur, fuyant à toutes jambes avec son butin, se fait cueillir bêtement par la patrouille de nuit. Livré au mandarin et sachant par expérience que celui-ci ne plaisante pas avec les industriels de son espèce, le filou avoue franchement dans quelle rue, dans quelle maison il a opéré. En conséquence le sous-préfet mande sans retard le propriétaire frustré, afin de lui rendre son bien.

    Cruel embarras de l’avare…… S’il ne répond pas à l’invitation, il perdra son argent ; s’il va au prétoire, sa sœur ne manquera pas de l’apprendre.... Que faire ? Pour sortir de l’impasse il se décide à prier son voisin Lo d’aller en son nom recouvrer les objets volés. Le loustic y consent volontiers : il avait son plan. Lorsqu’il eut reçu habits et argent, il porta le tout au canton, puis vint conter à son mandataire une histoire de brigands. “Aujourd’hui, dit-il, je n’ai pas eu de veine : en sortant du prétoire, la première personne que je rencontrai fut votre sœur. Naturellement elle me demanda quelle affaire m’avait amené et ce que je portais ; finalement elle a voulu tout avoir. Le moyen de refuser à une sœur ? Excusez-moi.” L’autre, doublement mortifié, n’osa pas protester, il dut même remercier l’enjôleur. Revenons à nos moutons.

    L’hyménée. — Les choses étant ainsi, comment s’étonner que tout Chinois songe de bonne heure à se créer une garde du corps, je veux dire acquérir une femme et des enfants qui lui prêtent main forte. La fable de la laie et de ses petits démontre que la recette ne manque pas d’utilité. Pas de célibataires au Céleste Empire, si ce n’est les cancres brouillés à mort avec la fortune, ou les gâteux incurables, et encore ! De par Confucius tout nouveau-né est un aspirant au conjungo : du coup se trouve supprimée la question complexe des vocations: magister dixit. Le mariage : voilà le point de mire, le suprême souci de l’existence, la plus pressante des cinq aspirations populaires.1 Pour y atteindre, les parents se surmènent, les enfants triment, toute la famille vit d’économie.

    Je ne rappellerai pas ici que garçons et filles sont fiancés dès le bas âge, parfois avant de sortir des langes ; que, d’ordinaire, les jeunes mères et leurs nourrissons grandissent de concert, etc : toutes singularités archiconnues. Je ferai seulement observer que les Chinois usent largement du divorce et de la polygamie, à l’exemple des Juifs. Sous couleur de pourvoir à leur survivance, les hommes aisés ne manquent guère de flanquer leur légitime d’une ou plusieurs surnuméraires, même quand ils sont déjà pourvus d’héritiers. Si, malgré de si louables efforts, le Ciel s’obstine à leur refuser lignage, ils s’en forgeront un de toutes pièces en adoptant des fils et des brus. Je connais plus d’une famille factice dont tous les membres, le père excepté, proviennent ainsi d’agrégations successives. En cette matière le Céleste va jusqu’à outre-passer ses possibilités financières.

    Pêle-mêle familial.— C’est que le rêve d’un chacun vise à afficher un jour, au dessus de sa porte, la tablette dorée : Ou che tang tang, 2 que la loi concède aux familles patriarcales. De là vient peut-être l’usage typique de la cohabitation sous le même toit de toute une lignée.

    Cette conception de la famille muant en tribu procède sûrement du besoin d’association inné au cœur de l’homme. Basée sur la vertu du nombre, elle ne vise que secondairement au renom et à l’ascendant ; son principal objectif est la sauvegarde des individus. A dire vrai, quatre ou cinq générations animées d’un même esprit, travaillant de concert à un but commun, constituent une puissance qu’on n’offense pas à la légère. Qu’on se remémore le patriarche Abraham mettant en déroute quatre rois et leurs armées avec les 318 serviteurs de sa famille, et les exploits accomplis par tant de braves avec un personnel encore moindre.

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    1. — Les cinq félicités chinoises : femme (caractères chinois), fils (caractères chinois), richesse (caractères chinois), dignités (caractères chinois), longue vie (caractères chinois).
    2. — (caractères chinois), habitat de cinq générations.


    Au point de vue économique le nombre est encore une source de prospérité : le patrimoine des ancêtres, restant indivis, ne peut que s’accroître en proportion des travailleurs. Mais du moins faut-il que l’union règne dans la corporation, ce qui arrive assez rarement. En fait d’association, on conçoit aisément celles des fourmis silencieuses ou des abeilles pacifiques ; le fusionnement d’hommes et de femmes différents d’âge comme d’humeur, ne se comprend plus aussi bien. Maintenir dans une union harmonieuse des éléments aussi disparates semble plutôt malaisé, et l’expérience ne justifie que trop ce pressentiment. Il n’est pas rare, hélas ! que le home familial ressemble plus à un club anarchiste qu’à un temple de la Concorde.

    Pendant que le patriarche asthmatique ou podagre gémit dans un coin, que l’aïeule grincheuse prodigue les malédictions, les brus se chamaillent, les mioches pleurnichent, criaillent, se collettent. Pour compléter la cacophonie, les porcs et la volaille, qui ont leurs entrées libres au quartier, grognent, piaillent à qui mieux mieux, chacun selon son instinct et sa fantaisie. Bref, c’est une Babel en miniature qui s’offre au spectateur. “Chic ! dirait un matelot, il y a de la vie à bord ”. — Certes, on se contenterait d’un peu moins d’animation, et il est douteux que les amis du tout repos s’éprennent du régime patriarcal. L’armature de ces associations est faite de deux éléments combinés : d’une part, l’autorité presque discrétionnaire du chef, de l’autre, la soumission filiale des membres. Que si le père de famille manque de poigne ou vient à disparaître, la communauté se dissout automatiquement. Il est triste de constater que la piété filiale avec le culte des morts sont à peu près les seules épaves de la loi naturelle naufragée sur les côtes de Chine : faute de mieux, inscrivons ces deux bons points à l’actif des pauvres gentils.

    (A suivre) E. E.

    1925/585-597
    585-597
    Anonyme
    Chine
    1925
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