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Réminiscences dun Octogénaire 4 (Suite)

Réminiscences dun Octogénaire (Suite) Cétait pendant lhorreur dune nuit Profonde, à 11 heures et demie du soir, que le 28 mars 1879, je débarquais à Kyôto. Grande était mon émotion, et cest en tremblant quelque peu que, le lendemain, en célébrant la sainte messe, je confiai mon ministère futur à la protection du glorieux Archange, Patron du Japon, dont cétait la fête.
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    Réminiscences dun Octogénaire
    (Suite)

    Cétait pendant lhorreur dune nuit Profonde, à 11 heures et demie du soir, que le 28 mars 1879, je débarquais à Kyôto. Grande était mon émotion, et cest en tremblant quelque peu que, le lendemain, en célébrant la sainte messe, je confiai mon ministère futur à la protection du glorieux Archange, Patron du Japon, dont cétait la fête.

    Dans une lettre de novembre 1549 à don Silva, gouverneur de Malacca, Saint François-Xavier disait : Je vous écrirai bientôt de Méaco (Kyôto), cette ville dont on dit tant de merveilles et où jélèverai une église à la glorieuse Reine du ciel sous le titre de Reine du Japon. Et cest moi, pauvre, qui, 330 ans plus tard, étais choisi pour rechercher les traces du grand apôtre et réaliser son pieux dessein !

    Je connaissais déjà la ville. Depuis quatre ans M. Dury, notre ancien consul à Nagasaki, y était à la tête dune école de langue française, très bien vue des autorités ; on lappelait lEcole de Takaboko, et plusieurs de ses élèves sont devenus des personnages influents : le baron Tomii, le général Harada, le sénateur Inabata, etc.. Pendant lété je venais quelquefois de Kôbé rendre visite à M. Dury et célébrer la messe chez lui. Mais cétait comme en cachette, tandis quaujourdhui, jy revenais à titre officiel, envoyé par mon évêque pour essayer dimplanter lEvangile dans cette vieille citadelle du bouddhisme japonais.

    Pour fêter une installation qui avait été si laborieuse, je réunis en un petit déjeuner intime ceux qui y avaient collaboré et mon catéchiste. Le modeste festin eut lieu dans un kiosque de lenceinte du magnifique temple de Chion-in, au grand étonnement des bonzes et bonzillons de lendroit, surpris de voir là un Européen. Queussent-ils dit sils avaient soupçonné en lui un prêtre du Yaso abhorré ?

    Ce temple de Chion-in, fondé en 1211, détruit par un incendie en 1633, fut rebâti par le Shôgun Iemitsu : cest une merveille comme construction en bois sur de telles dimensions. Il devint pour moi un but de promenade, je dirais presque un lieu de pèlerinage et voici pourquoi.

    Un prêtre du diocèse de Saint-Claude, M. Robin, curé de Digna, avait été profondément touché à la lecture de lHistoire du Japon par le P. Charlevoix ; il eût désiré venir lui-même évangéliser les descendants des héros chrétiens du XVIIe siècle, mais, ne le pouvant, il fonda une association de prières pour la conversion du Japon : cétait en 1846. Il avait obtenu déjà plus de 12.000 adhésions lorsque, lannée suivante, Mgr Forcade, alors en France, alla porter à luvre ses bénédictions et ses encouragements. Dans un pèlerinage à Rome en 1862, M. Robin avait fait bénir par le Pape Pie IX trois statuettes de la Sainte-Vierge ; il en envoya une au P. Girard, Supérieur de la Mission du Japon, en le priant de la faire enterrer sur lune des collines dominant la ville de Kyôto pour hâter, par son intercession, lévangélisation de la grande cité bouddhiste. Ce désir du bon prêtre ne put être réalisé que dix ans plus tard. Au mois de mai 1873, une exposition nationale avait lieu à Kyôto et les Européens furent autorisés à la visiter. Le P. Vigroux, alors de passage à Kôbé, voulut profiter de cette permission. Loccasion me parut bonne et je lui confiai la statuette, quil alla enfouir au pied dun grand pin, sur la colline qui domine lenceinte du temple de Chion-in, non loin du tertre que la tradition dit être la tombe dun ancien Shôgun (Shôgun zuka). Lendroit avait été bien repéré et, dès mon premier jour à Kyôto, en ce même 29 septembre, je my rendis dans laprès-midi ; quelques coups de pioche suffirent pour mettre à jour la boîte qui contenait la statuette, et, promptement dégagée des papiers qui lenveloppaient, jeus en main limage bénie que, joyeux, jemportai à ma résidence pour lui donner une place dhonneur dans la modeste chambre qui me servait de chapelle.

    Je ne voulais pas cependant que Kyôto fut privé désormais dun palladium protecteur, et, quelques jours après, je retournai sur la même colline, accompagné dun jeune élève, qui, grimpant lestement au sommet dun grand pin, y fixa un beau crucifix : à son insu la cité du bouddhisme fut ainsi dominée par limage du Sauveur.

    Cet endroit devint donc pour moi comme un lieu de pèlerinage, où, en égrenant mon chapelet, je venais faire provision de courage et de patience. Il men fallait, en effet. Lorsque, du haut de cet observatoire, je voyais, étendue à mes pieds, la grande ville avec les immenses toitures de ses temples innombrables, desservis par plus de 2.000 bonzes ou bonzillons, mon cur se serrait à la pensée que moi, envoyé du vrai Dieu, jétais seul pour engager le combat contre une telle armée dennemis ! Quel besoin navais-je pas du secours dEn-Haut !

    Je commençai bientôt à exercer ces fonctions de professeur, qui mavaient ouvert lentrée de la cité interdite, et, chaque jour quatre heures durant, jenseignais b. a. ba, b. e. be, ... à de grands gars de 20 ans et plus, policemen, garçons de magasin, employés de bureau, etc.. Je devais men tenir à cette très prosaïque occupation, car jétais lobjet dune stricte surveillance, dun espionnage incessant. Quand je sortais pour une petite promenade, un honnête voisin ne manquait pas de venir trouver mon catéchiste ou mon domestique et, au cours de la conversation, glissait cette question : M. le Professeur est sorti ; où est-il allé ? Je nen sais absolument rien était la réponse catégorique, toujours la même, mais qui ne décourageait pas les enquêteurs.

    Dans lintervalle de mes classes, un visiteur se présentait et, se disant décidé à étudier le christianisme, me demandait une Bible. Excusez-moi, répondais-je ; je nai que celle qui est à mon usage personnel. Mais donnez-moi votre nom et jen ferai venir une de Kôbé pour vous. Oh ! merci ; je reviendrai. Et il ne revenait pas. Si javais eu la simplicité de le satisfaire, jaurais été dénoncé comme faisant de la propagande religieuse et mon permis de résidence meût été retiré aussitôt.

    Chaque année, au printemps, une fête (Aoi-matsuri) avait lieu à loccasion du pèlerinage que faisait lempereur aux temples de Kamo, dédiés aux génies protecteurs de la capitale (Kyôto). Bien que, depuis la Restauration, le souverain se fût transporté à Tôkyô, la coutume sétait conservée et une foule nombreuse se portait sur le chemin que devait suivre le cortège : Kuge, samurai, gardes-du-corps, lanciers, tous en costume de lancien temps, escortant le char impérial traîné par deux bufs blancs. Attiré par la curiosité, je my rendis avec quelques-uns de mes élèves, et, comme le vent était assez frais, javais revêtu sur ma redingote un long pardessus. Le lendemain, à mon grand étonnement, je vois arriver de Kôbé mon homme daffaires Nomura, qui, à brûle-pourpoint, me dit : Père, quavez-vous fait ? Vous êtes sorti en vêtements de prêtre catholique, habit long descendant jusquaux talons ; tout le monde vous a vu et jai reçu du Gouverneur une menace de résiliation de votre permis de résidence. Comment ? mécriai-je ; attends un peu ! Et, allant aussitôt revêtir le pardessus incriminé, je fis constater à Nomura que cétait le même que portaient les policemen, que la douillette des ecclésiastiques nest pas ainsi fendue par derrière et que M. Makimura, tout gouverneur quil est, ny entend rien. Fort de ces renseignements, mon homme se rendit à la Préfecture, donna ces éclaircissements et pria respectueusement M. le Préfet de ne le faire venir de Kôbé que sil avait à se plaindre dun délit certain et non pas dune niaiserie aussi fausse que ridicule. Le Gouverneur se le tint pour dit.

    Lheureuse précaution que javais prise de fendre mon pardessus par derrière pour me permettre de masseoir plus facilement à la manière japonaise sur les nattes mavait sauvé du danger ; mais lincident donne lidée des ennuis, des tracasseries sans nombre dont je fus lobjet dans les débuts de mon séjour à Kyôto. Jen pris mon parti et mappliquai à les ignorer ; je réussis ainsi à me faire tolérer.

    On ne cessa pas pour autant de me surveiller. Dans la nuit de Noël, à 11 heures du soir, mon domestique est réveillé en sursaut par des coups redoublés frappés à la porte extérieure de la maison. Il se hâte daller ouvrir et se trouve en présence de deux policemen. Où est M. le Professeur ? Nous avons une question à lui poser. Il est absent. Hier il a averti la Préfecture quil se rendait à Kôbé pour y célébrer le Christmas. Les deux envoyés voulurent sassurer de la vérité de la réponse ; ils savancèrent jusquau fond du corridor pour voir sil ny avait pas de lumière à létage : Il ny a personne en haut ?... Personne nest venu ce soir ? Personne. Et les deux enquêteurs de se retirer penauds. Ils avaient, sans doute, espéré me prendre en flagrant délit de célébration de la messe de minuit, et cette fois mon pardessus fendu naurait pu me servir de justification. Mais mon serviteur avait dit vrai : pasteur sans troupeau, jétais allé passer la fête à Kôbé, au milieu des chers chrétiens que javais quittés.

    Je demeurais strictement fidèle à mes quatre heures de classe journalière. Linspecteur des écoles venait, du reste, chaque mois régulièrement vérifier mes registres de présence, sassurer du nombre des élèves, de leur exactitude, de leurs progrès, etc.. Mais il me restait du temps libre : je lemployais à continuer un travail commencé à Kôbé et qui me tenait fort à cur, létude du bouddhisme. Javais constaté, dès mes premières années de ministère, combien il était utile, sinon nécessaire, de connaître au moins le fond, la base de cette mentalité que lenseignement de Shaka, avant même celui de Confucius, infuse dans les âmes de ses croyants.

    Un ancien élève des écoles du Hiei-zan, converti à Tôkyô et rentré à Kôbé, mavait donné les premières notions sur les différentes sectes bouddhistes ; mais ici, à Kyôto, jétais au centre de la place, entouré de leurs grands temples, à même, par conséquent, de les étudier de près, de suivre leur liturgie en assistant à leurs cérémonies : cest ce que je fis.

    Je commençai naturellement mes visites par les deux grands temples de Hongwan-ji, loriental et loccidental, ce dernier érigé en 1224 par le fameux bonze Shinran, fondateur de la secte appelée Jôdo-shinshû ou Monto-shû ou Ikkô-shû. Je savais que les cérémonies y étaient très solennelles, surtout lorsque le grand bonze, chef de la secte, y officiait lui-même, au jour des grandes fêtes, avec un nombreux cortège de bonzes de haut rang. Je my rendais volontiers et ne pouvais mempêcher dadmirer la pompe de ces brillants offices.

    Au mois davril 1880 jassistai, au temple de Chion-in, à la grande fête du gyôki, anniversaire du célèbre bonze Genkû, fondateur de la secte Jôdo-shû. 150 bonzes défilent lentement, en grand costume, précédant le grand chef de la secte entouré de ses pages en uniformes du temps des Tokugawa. Arrivés dans le temple, ils se rangent des deux côtés devant des pupitres bien alignés ; le grand bonze sinstalle sur une estrade élevée de deux pieds et surmontée dun baldaquin doré, ses deux assistants à ses côtés et ses pages autour de lui. Cest dabord la psalmodie à deux churs des versets des trois sûtras de lAmida-kyô, après chacun desquels le président frappe quelques coups sur un gong placé près de lui, puis il récite la longue invocation du vu dAmida : on aurait presque pu se croire dans une cathédrale catholique à loffice de Matines avec ses trois Nocturnes. La cérémonie dure environ une heure et demie. A la fin une voix forte annonce : Nembutsu (invocation au Bouddha) ; alors le grand bonze, debout, prononce fortement la formule rituelle : Famu Amida Butsu, que par trois fois lassistance répète après lui dun ton de ferveur vraiment imposant.

    Le troisième jour de la fête, après la cérémonie du matin, eurent lieu des danses religieuses. Tous les bonzes du cortège saccroupirent sur les degrés du vaste escalier qui donne accès dans le temple ; sur la véranda prirent place quelques princes et princesses de la famille royale, tous en costumes des temps anciens, puis les bonzes chefs des huit branches de la secte Jôdo. Au milieu de lesplanade qui précède le temple, une estrade avait été dressée, sur laquelle des artistes renommées exécutèrent les danses rituelles, scènes mimées représentant des légendes de la mythologie japonaise, avec génies, fées, dragons, etc., et accompagnement de fifres et de tambours. La perfection chorégraphique et la richesse des costumes sont vraiment remarquables ; aussi y a-t-il affluence à ce spectacle aussi rare que raffiné.

    La fête se termina pour moi par un incident tragi-comique. Le Père Aurientis, mon compagnon, était tout yeux tout oreilles à quelques pas devant moi, lorsque je vis un individu se rapprocher de lui et même le presser dune manière qui me parut insolite. Je le rejoignis et, le poussant du coude : Quavez-vous donc à gêner ainsi mon ami ? lui dis-je un peu rudement ; linterpellé fit un geste de surprise qui laissa échapper de sa main la chaîne de montre du Père. Mon bonhomme était un pickpocket, qui fut promptement appréhendé par la police. Mais lincident avait éveillé lattention et bientôt retentirent les exclamations de nombreuses personnes, des femmes surtout, qui constataient la disparition dépingles à cheveux, de chaînes, de fichus, etc.: toute une bande de filous avaient opéré pendant la représentation. Nous redescendions des danses aériennes à la peu poétique réalité de ce monde.

    Je brûlais du désir de visiter le Hiei-zan, la fameuse montagne qui, au moyen-âge, compta jusquà 3.000 temples et des écoles florissantes où se formèrent toutes les illustrations du bouddhisme japonais. Les bonzes en vinrent à entretenir des troupes de mercenaires qui répandaient la terreur dans Kyôto, jusquau jour où Nobunaga, en 1571, incendia tous les temples et passa tous les bonzes au fil de lépée. Sous les Tokugawa quelques temples furent rebâtis, mais ne rappelant que de fort loin les splendeurs passées. Une occasion se présenta pour moi de faire lascension de la célèbre montagne. Le P. Vigroux, de la Mission de Tôkyô, faisant une tournée apostolique jusquà Nagoya, eut. la bonne idée de pousser une pointe jusquà Kyôto, où il fut reçu à bras ouverts. Il fut décidé que nous ferions ensemble le pèlerinage du Hiei-zan. Cétait au mois de mars ; la neige recouvrait encore le sommet de la montagne, ce qui nous assurait une journée tranquille, sans aucune rencontre de dévots pèlerins.

    Du côté de Kyôto la montagne ne présente quune immense nappe dherbe à peine parsemée de quelques buissons nains. La forêt ne commence quau sommet, garnissant le flanc Est dune riche végétation qui ne sarrête quà la rive du beau lac Biwa. A la première pagode nous sommes accueillis par un bon vieux, qui nous invite à nous approcher du brasero pour nous réchauffer, ce qui nous fit grand plaisir; puis il nous offre du thé et des gâteaux de riz. Nous étions au temple Jôdo-in, qui abrite le tombeau de Saichô (Dengyo-daishi), lintroducteur au Japon de la secte Tendai, importée de Chine au VIIIe siècle. Que de réflexions nous suggère la tombe de cet homme, qui a tant contribué à étendre sur son pays lépais nuage des doctrines bouddhistes, empêchant la vraie lumière den-haut darriver jusquà lui !

    Après deux heures nous prenons congé de notre hôte si bienveillant et nous commençons la descente de la montagne. Il serait trop long de décrire les grandes et belles pagodes échelonnées tout le long du chemin. Elles sont, du reste, dans létat de délabrement où les a jetées la Restauration impériale, qui désaffecta le bouddhisme pour revenir au vieux shintoïsme des temps anciens. Cependant, en 1902, la munificence du Prince Kuni-no-Miya fit restaurer quelques-uns de ces temples, et les vestiges que lon rencontre à chaque pas donnent une idée de ce quétait la sainte montagne aux jours de sa prospérité.

    Cette visite au Hiei-zan redouble mon désir détudier le bouddisme. Je madressai dabord au temple de Hongwan-ji. Là un érudit en la matière, M. Akamatsu Kenjo, retour dun long voyage en Europe, consentit à minitier aux arcanes de la doctrine de Shaha. Il occupait, dans la hiérarchie de la secte, un haut rang, quil avait lui-même comparé un jour à celui des cardinaux dans lEglise Catholique : doù vint quon lappela plaisamment le Cardinal Akamatsu. Il essaya parfois damorcer des discussions que, par principe, je refusais. Jai trouvé la France, me dit-il un jour, prête à se dégager des obscurités du dogme pour sélever aux notions de raison pure. Cest un acheminement vers le bouddhisme. Après quelques entretiens il me confia que ses collègues voyaient de mauvais il ses relations avec un prêtre catholique et sexcusa de ne pouvoir les continuer.

    Jallai frapper alors à la porte du temple Chion-in, dont jai parlé déjà. Jobtins une audience du grand bonze Ukai Tetsujô, vieillard de 80 ans, qui, se disant heureux de faciliter létude du bouddhisme à un Européen, me remit aux mains du supérieur de son séminaire, Kishigami, lequel sappliqua à me faire bien saisir le sens des Sutras. Il madmit dans sa classe, qui comptait 80 élèves, presque tous jeunes, et jy fus toujours traité avec sympathie. Javais, dailleurs, payé les droits dentrée sous forme dune grande corbeille de gâteaux qui circula dans la salle lors de ma première leçon. Javais posé le principe que je venais minstruire des doctrines de la secte, mais sans provoquer ni accepter aucune discussion, et la condition fut observée de part et dautre.

    Un jour pourtant je moubliai. Le professeur expliquait les vux que contracte le postulant-bonze : Ces vux, disait-il, nobligent que selon les heures, les saisons, etc.. Ainsi un pêcheur ne doit pas, durant le jour, tuer ce qui a vie, mais il peut exercer son métier pendant la nuit ; au contraire, une courtisane devra se séquestrer pendant le jour, mais pourra, la nuit, se livrer à son commerce. En entendant ces étranges principes de morale, je ne pus retenir un haussement dépaules, qui néchappa point au maître. Piqué, il me dit : Mais, vous aussi, navez-vous pas, dans vos Livres Saints, des choses inadmissibles ? Comment, par exemple, pouvez-vous croire que votre Dieu ait des défauts ? Et cependant vous lappelez un Dieu jaloux. Nest-ce pas aussi choquant ? Ayant affaire à un homme intelligent, je neus pas de peine à lui faire comprendre que Dieu est jaloux de sa gloire dans le même sens que lui était jaloux de son honneur, de sa réputation. Ce fut la seule altercation qui nous échappa durant les trois années de mes classes de bouddhisme au Chion-in.

    Par contre, nombreuses furent les échanges de bons procédés, les occasions de distractions partagées. Je leur procurai, entre autres, une grande satisfaction en leur faisant admirer la lune considérablement rapprochée de leurs yeux. Javais appris que le P. Aurientis avait reçu une lunette télescopique venant de lObservatoire de Paris. Je la lui empruntai et, un soir de pleine lune, je me rendis au temple et invitai les bonzes et les bonzillons mes condisciples à venir à tour de rôle appliquer lil à loculaire de linstrument et contempler lastre des nuits dans toute sa splendeur. Leurs exclamations variées mamusèrent grandement. Mais, disait lun, je ne vois pas le lapin qui demeure dans la lune. Cest effrayant, disait un autre ; cela fait peur à voir ! Et, en effet, plusieurs, des vieux surtout, se retiraient, redoutant quelque maléfice. Mais pour le plus grand nombre ce fut une soirée de liesse dont ils me remercièrent à qui mieux mieux, et volontiers ils mauraient décerné le titre de docteur ès sciences astronomiques.

    Bien que nayant plus de relations avec les bonzes du Hongwan-ji, jaimais à assister à leurs cérémonies, vraiment solennelles. Un jour, arriva en même temps que moi une belle calèche européenne, chose rare alors, et jen vis descendre le grand bonze Otani Koson, vêtu dune longue toge violette, venant présider loffice. Jentrai à sa suite et, tout en suivant les détails de la cérémonie, jessayais de scruter la face de ces bonzes à la pose hiératique, me demandant le secret de cette ferveur indéniable. Les petits pages qui entouraient lofficiant étaient moins recueillis et échangeaient parfois un geste discret ou un léger sourire. Ils mintéressaient dautant plus que, surpris de voir un Européen parmi leurs fidèles, ils épiaient mes moindres mouvements pour en rire entre eux. Parmi eux jen remarquai surtout un qui tranchait sur les autres par la blancheur de son teint et la distinction de ses manières ; je me demandai même si ce nétait pas une petite fille. Je posai la question à mon voisin. Oh ! me répondit-il, effaré, scandalisé, mais cest le jeune Otani Kôzui, le fils, lhéritier du grand-prêtre ! Lenfant avait vu que je le désignais, et depuis lors il fut toujours le premier à me montrer du doigt quand jentrais, la cérémonie commencée. Deux ans plus tard je ne le voyais plus dans le gracieux groupe des pages. Je minformai. Kôzui ? me dit-on ; son père la envoyé en Angleterre, faire ses études à Oxford. Il veut lui procurer une instruction à la hauteur de son ministère futur. Cette réponse me stupéfia. Un futur chef de secte bouddhiste à Oxford ! Je ne me le représente pas rentrant au Japon pour saffubler dune robe de bonze, même violette, et présider des offices quil ne comprendra plus. Attendons lavenir.... Vingt-cinq ans plus tard, cétait la débâcle honteuse, les procès scandaleux à la suite des millions gaspillés : Kôzui perdait son titre de Monzeki, était rayé des rangs de la noblesse et, quittant, déshonoré, le Japon, allait se livrer à létranger à des opérations financières et commerciales que navait pas prévues le rituel de la secte dont il devait être la gloire.

    Dans mes promenades japprenais à connaître à fond la ville de Kyôto : la vieille capitale de lempereur Kwammu, Heian-kyo, bâtie sur le modèle de la capitale chinoise avec ses rues se coupant à angle droit, ses palais, ses temples, et la cité moderne, supplantée par Tôkyô, voyant avec étonnement pénétrer dans sa vénérable enceinte toutes les entreprises de la civilisation européenne : chemins de fer, télégraphes, automobiles, etc.. Cette connaissance des lieux me permit de rendre service à nombre de voyageurs : ministres, officiers de marine, touristes, curieux de visiter en détails lantique capitale si longtemps interdite aux barbares étrangers. Pendant plusieurs années je fus le cicerone attitré de tous nos compatriotes de passage à Kyôto, et ce métait un plaisir de leur en montrer la mélancolique beauté.

    (A suivre)

    A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka.

    1928/709-718
    709-718
    Villion
    Japon
    1928
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