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Réminiscences dun Octogénaire 3 (Suite)

EN MARGE DE LA VIE APOSTOLIQUE Réminiscences dun Octogénaire (Suite)
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    EN MARGE DE LA VIE APOSTOLIQUE
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    Réminiscences dun Octogénaire
    (Suite)

    Un jour, cétait le 18 mars 1872, je me rendais à Osaka, chez le P. Cousin, pour y célébrer avec lui la fête de Saint Joseph. Cette fois, au lieu de suivre la route de terre, javais pris passage à bord dun petit steamer, qui de temps en temps faisait le service de Kôbé à Osaka et déposait les voyageurs à lembouchure de la rivière Ajigawa. Nous entrions dans la barre de la rivière, mais cétait à marée basse et le bateau alla séchouer sur un banc de sable. Avec forces excuses le capitaine invita les passagers à monter sur la digue et à la suivre jusquà lentrée de la ville, distante de deux à trois cents mètres. A peine avais-je fait quelques pas, quarriva-t-il ? je ne sais, mais je me trouvais par terre, étendu de tout mon long. Je me relève vivement ; impossible de marcher et même de me tenir debout. Je saisis le bras dune pauvre femme qui titubait à ma droite, un ouvrier mappréhende à gauche, et le trio, roulant, tanguant, se livre à des efforts invraisemblables de gymnastique pour garder à peu près la verticale tout en avançant lentement vers la ville. Pendant ce temps le fleuve balaie la digue de vagues échevelées ; deux grosses jonques sont mises à sec, puis renflouées avec un terrible fracas. La mer gronde avec fureur ; devant nous deux pins séculaires sagitent démesurément et menacent de sécrouler. Le spectacle était vraiment terrifiant. Courbant le dos, je recommandais mon âme à Dieu, lorsque tout à coup le calme se fait. Une exclamation jaillit : A ! osoroshii ! (cest effrayant !), et ma voisine, dune voix perçante, sécrie : Koshi ga nuketa ! (jai les reins brisés !). Et, en effet, la pauvre femme se traîne si lamentablement que, malgré la pitié quelle nous inspirait, nous ne pûmes comprimer un éclat de rire prolongé : réaction de la nature après la contrainte du danger.

    Je venais dapprendre ce que cest quun tremblement de terre, un vrai, car au Japon il y en a presque tous les jours ; mais, heureusement, ceux de cette amplitude sont rares. Celui-là est resté célèbre sous le nom de tremblement de terre de Hamada, parce que cest dans cette ville de la province dIwami quil causa le plus de désastres. Ce jour-là, une grande cérémonie danniversaire avait lieu dans un temple bouddhique ; les assistants étaient au nombre de 800. Au milieu de loffice, le cataclysme se produit, la terre se fend de larges et profondes crevasses : le temple est englouti avec toute lassistance. Dans la province on compta 2.000 victimes et les dégâts furent incalculables.

    A Kôbé les oscillations continuèrent une semaine durant, moins, violentes, mais à intervalles réguliers. Il me souvient den avoir ressenti, assis à mon bureau, des effets analogues à ceux du mal de mer. Le gouverneur Kanda fit alors publier par toute la ville que, si une salve de coups de canon se faisait entendre, chacun eût à quitter sa maison au plus vite et à se réfugier sur les collines. On sattendait, en effet, à la suite du tremblement de terre, à un raz de marée, comme il sen était produit maintes fois en pareille circonstance. Heureusement il nen fut rien.

    En cette même année 1872, la ligne de chemin de fer de Tôkyô à Yokohama avait été inaugurée avec grande solennité : lEmpereur lui-même avait présidé la cérémonie et, abrogeant lantique protocole, avait daigné se montrer à son peuple.

    Ce premier pas fait, on décida de relier également par une voie ferrée le port de Kôbé au grand centre commercial dOsaka. Après bien des tergiversations les travaux furent entrepris sous la direction dingénieurs anglais et rapidement exécutés. La cérémonie dinauguration fut des plus solennelles et honorée aussi de la présence de lEmpereur : Les spectateurs étaient venus par milliers, même des provinces les plus reculées. Avis avait été donné de ne plus observer les anciens usages : prosternation, frottement des mains en signe de vénération, etc.; on devait se contenter dun profond salut dans le silence le plus complet. Mais, lorsque le cortège impérial apparut, la foule, obéissant comme dinstinct aux rites séculaires, se jeta à genoux instantanément, la tête inclinée, les mains jointes, et des milliers de lèvres murmurèrent les paroles de vénération et de reconnaissance au Fils du Ciel.

    Le soir, la ville japonaise parut comme embrasée par une illumination magnifique. Les résidents étrangers ne voulurent pas rester en arrière et la concession européenne présenta, elle aussi, un spectacle éblouissant. Du balcon de la résidence qui lui avait été aménagée, lEmpereur fut charmé de ces brillantes manifestations et, pour en témoigner sa satisfaction, il fit annoncer par un chambellan que, le lendemain, son cortège traverserait la concession. Aussitôt on se mit à luvre pour recevoir dignement Sa Majesté : toutes les maisons furent décorées de tapisseries, de drapeaux, de fleurs, et, au moment du défilé, les résidents, debout sur le seuil de leurs habitations, purent voir un léger sourire de contentement sesquisser sur les lèvres impériales : ce fut leur récompense.

    Ce jour-là, javais eu un voyageur à embarquer au quai de louest. Comme je venais de laccompagner et rentrais chez moi par les terrains vagues qui entouraient alors la gare de Kôbé, je vis un certain nombre dEuropéens y pénétrer, tandis que la foule japonaise était maintenue au dehors. Informations prises, cétait toute léquipe des ingénieurs et ouvriers qui avaient travaillé à la nouvelle voie ferrée. Sans plus de façons je les suivis et entrai avec eux. Le train impérial était précisément en gare et sur le point de partir ; de sorte que, durant cinq minutes, debout à quelques mètres seulement des wagons de la Cour, je pus contempler les traits du jeune Empereur il avait 20 ans , qui, sous le nom posthume de Meiji-Tennô, devait sélever si haut dans les fastes de lhistoire japonaise. A sa gauche se trouvait le fameux Kido Kôin, le grand promoteur de la Restauration. Au moment où le train allait sébranler, un des ingénieurs vint demander pour son équipe lautorisation dacclamer lEmpereur par les trois vivats du salut britannique. Transmise par Kido, la requête fut favorablement accueillie et aussitôt éclatèrent trois formidables Hip ! Hip ! Hourra ! au grand scandale de la foule japonaise, recueillie dans un silence de profonde vénération.

    Ce voyage de lEmpereur à Kôbé et Osaka eut un grand retentissement dans tout le pays. Après de longs siècles dune claustration quasi religieuse dans son lointain palais de Kyôto, voici que le souverain était sorti de sa réclusion, se montrant à son peuple, se laissant approcher par les plus humbles de ses sujets : létonnement touchait à la stupéfaction, lémotion remuait tous les curs et des larmes de joie séchappaient des yeux des braves campagnards, venus de bien loin pour se prosterner à distance au passage de leur Empereur et à qui il avait été donné de le voir de près, de le contempler à loisir : souvenir profondément gravé dans leur cur, jour le plus beau de leur vie !

    Il en fut de même à Osaka : le jeune souverain voulut visiter le château, les édifices publics, les écoles même, auxquelles il sintéressa vivement et où laccueillit une jeunesse vibrante de reconnaissance enthousiaste.

    A cette époque, le P. Cousin le futur évêque de Nagasaki était engagé comme professeur de français dans une école, qui fut plus tard transférée à Tôkyô et devint lEcole des Cadets. Il reçut un avis officiel de la visite de Sa Majesté et fut invité à se présenter ce jour-là dans sa classe revêtu de son costume de cérémonie ; le traducteur novice avait même écrit : prenant votre aube des cérémonies. Il eut donc lhonneur insigne dapprocher lEmpereur, qui lui posa des questions et lui adressa des félicitations.

    LHôtel de la Monnaie reçut aussi la visite du souverain. Le Japon venait alors dadopter la monnaie dor et dargent, semblable à celle de lEurope ; on retirait de la circulation les pièces carrées et les autres alors en usage. LHôtel des Monnaies avait comme directeur financier un samurai, originaire du Kyushu et nommé Okuma : vingt ans plus tard cétait le comte Okuma, le Sage de Waseda. Nous lavions connu à Nagasaki, où le P. Petitjean avait eu des relations avec lui à son école de Deshima. Il nous demanda alors de lui procurer un secrétaire européen pour la correspondance internationale, et nous lui indiquâmes un de nos meilleurs catholiques, M. Braga, portugais dorigine, qui lui rendit de grands services. Nos rapports quotidiens avec M. Braga, dont le bureau était contigu à celui de son chef, nous mirent naturellement en relations avec celui-ci. Elève distingué de M. Verbeck, professeur américain de lEcole des Langues Etrangères à Nagasaki, Okuma était au courant de la question religieuse ; témoin de la persécution dUrakami, il avait pris part aux discussions à ce sujet chez le gouverneur Nomura. Il reconnaissait hautement la supériorité du christianisme comme une école du respect, de lautorité et de la soumission au gouvernement. Il fut toujours animé des idées les plus généreuses : le jour même où, une bombe ayant été lancée sous sa voiture, il dut subir une douloureuse amputation, il disait : Même au prix de ma jambe coupée, je suis heureux quil y ait dans le pays de si chauvins patriotes !

    Mais laissons-le à ses glorieuses destinées et revenons aux miennes, infiniment plus modestes. La récolte de 1874 avait été mauvaise. Le prix du riz avait presque doublé et atteint le chiffre de 14 sen le sho (1 litre 80), formidable pour lépoque et qui serait dérisoire aujourdhui. Les gens pauvres étaient aux abois. A Nagasaki il y avait des troubles : les magasins de riz avaient été envahis et pillés par une foule ameutée. A Kôbé, dans la concession européenne les miséreux pullulaient ; de pauvres femmes, portant des enfants étiolés, pleuraient de faim à toutes les portes. Lune delles marrive, un jour, avec un bébé presque expirant : je me hâte de le baptiser, sous prétexte de calmer sa fièvre, et je donne un secours à la pauvre mère. La chose sébruite et, les jours suivants, un, deux enfants me sont apportés. Peu après je trouve sur ma véranda un bébé abandonné là, pleurant, gémissant ; jeus grande difficulté à lui trouver une nourrice. Et le cas menaçait de se reproduire. Jétais donc fort embarrassé, lorsque lidée me vint de madresser aux Dames de Saint-Maur, qui, établies à Yokohama depuis deux ans, avaient encore quelque peine à y faire accepter leurs services désintéressés. Je madressais à la Révérende Mère Sainte-Mathilde ; cette femme au grand cur me répondit immédiatement : Envoyez-nous tous ces pauvres enfants. Ainsi, dix-huit mois durant jexpédiai, sous légide dune nourrice, de petits groupes de deux, trois enfants, jusquà une quarantaine au total. Pendant ce temps je suppliais avec instances Mgr Petitjean dobtenir de France des Religieuses pour Kôbé. Enfin, le 6 juillet 1877, quatre Surs du Saint-Enfant-Jésus de Chauffailles débarquaient avec notre évêque retour dEurope ; elles se mirent aussitôt à leur uvre de charité. Les enfants ramenés de Yokohama leur furent confiés : ce fut le début dun établissement, qui depuis lors na cessé de prospérer et de faire bénéficier toute la région de linlassable dévouement des bonnes Religieuses.

    Je ne marrêterai pas ici sur certains événements, comme la mort de mon jeune socius le P. Noël, la division du Japon en Vicariat Méridional, auquel resta attaché Mgr Petitjean, et en Vicariat Septentrional, qui fut confié au bon Mgr Osouf, mon ancien chef à la Procure de Hongkong. Ce sont là des faits importants, certes, mais qui relèvent de lhistoire religieuse et dont jai parlé en détail dans mes Cinquante ans dapostolat. Je men tiens aux à-côtés de la vie apostolique.

    Vers le mois de juin 1878 je reçus une invitation bien inattendue. Un jeune employé de la Préfecture de Kôbé, Jean Nasu Jun-ichi, avait été nommé récemment à Toyooka, ville de la province de Tajima, jusquen 1871 fief dune famille de Daimyô, les Kyogoku, dont les ancêtres avaient été chrétiens au commencement du XVIIe siècle. Jun-ichi, chrétien sincère et parleur habile, avait souvent discuté des choses de la religion avec les samurai restés dans la ville de leur ancien seigneur. Sa parole navait pas été sans produire deffet, et ses auditeurs désiraient vivement voir et entendre un missionnaire de la religion dont il vantait la supériorité. De là linvitation qui métait adressée de faire le voyage de Toyooka. Or, il nétait pas facile, à cette époque, de saventurer en dehors du cercle de trois lieues de rayon accordé aux étrangers autour des concessions. Il fallait dinterminables formalités pour obtenir un passeport qui nétait octroyé que pour des raisons graves, parmi lesquelles ne figurait certes pas celle daller porter lEvangile aux braves samurai de Tajima. Mais il est des accommodements avec le ciel, et mon employé de préfecture trouva un prétexte : ma santé exigeait, paraît-il, une saison aux eaux thermales de Kinosaki, voisines de Toyooka ; le passeport fut accordé. Il sagissait dun voyage denviron 120 kilomètres, pour lequel le seul mode de locomotion était le petit véhicule fort improprement appelé pousse-pousse en Europe, le jinriksha (dont les Anglais ont fait rikshaw). Il était alors dans sa plus primitive simplicité, car linvention ne datait que de deux ans et demandait à être perfectionnée ; les étapes du pauvre coureur étaient à peine de sept lieues par jour. Le mien fut à la fois étonné et flatté davoir à conduire un étranger si loin de la concession ; aussi mit-il tout son zèle à bien sacquitter de sa rude tâche, tout en mentourant dattentions et de prévenances. Le soir du premier jour de voyage nous arrivions à Himeji, capitale de la province de Harima, que domine lancien château de Hideyoshi, une des rares forteresses féodales qui naient pas été détruites à la Restauration impériale. Je devais, pour la première fois de ma vie, loger dans un hôtel japonais, et je me demandais, non sans inquiétude, quelle réception my serait réservée. Heureusement il se trouvait que, dans la montagne dIkuno, sur les frontières des provinces de Harima et de Tajima, lexploitation dune mine dargent était confiée à une Société française dont le Directeur était un Lyonnais, M. Coignet. Les ingénieurs de la Compagnie, passant à Himeji, sarrêtaient fréquemment dans un hôtel qui avait reçu des ordres pour les traiter avec tous les égards possibles. Or, ce fut à cet hôtel que me conduisit mon coureur et jy fus accueilli avec une bienveillance extérieure non dépourvue dappréhension. Je minstallai tranquillement, sans paraître remarquer la gêne que jinspirais, et entamai la conversation avec le maître de la maison. Jamais, à Himeji, on navait entendu un Européen parler le japonais : la glace fut rompue instantanément, toute crainte disparut et je fus traité avec les mille prévenances délicates dont les Japonais ont le secret.

    Javais apporté une chapelle portative et, vers deux heures du matin, dans la solitude et le silence, je célébrai le saint sacrifice, heureux de penser que cétait la première messe offerte en cette ville depuis trois siècles, peut-être depuis toujours. Javais pris toutes les précautions, cachant même la lumière des cierges, pour nêtre pas surpris au cours de la cérémonie, ce qui neût pas manqué de faire du bruit et de renouveler les vieilles calomnies de magie, de sorcellerie, imputées au christianisme par la haine jalouse des bonzes et répandues dans le peuple. Tout se passa sans incident et, au moment du départ, jétais dans les meilleurs termes avec lhôtelier et sa famille.

    Létape du deuxième jour nous conduisit jusquau village de Yabu-ichiba, où je passai une nuit des plus reposantes. Jentendis bien par instants de petites quintes de toux partant dune chambre voisine et ne songeai pas à men étonner ; mais, le lendemain, jappris, à mon réveil, que la vieille maîtresse de lauberge avait cru de son devoir de passer toute la nuit sans sommeil pour être toujours prête à servir lEuropéen et à satisfaire aux exigences de ses habitudes exotiques inconnues. Je remerciai de cet excès de serviabilité, mexcusant den avoir été la cause bien involontaire, et, de grand matin, nous étions en route pour Toyooka, but du voyage, où nous arrivâmes sains et saufs dans laprès-midi de ce troisième jour.

    Là, je trouvai asile non plus dans un hôtel, mais dans la maison de lancien intendant (karô) du seigneur de lendroit, nommé Kobayashi. Cest mon brave Jun-ichi qui me présenta et mintroduisit dans ce milieu, où je fus frappé de lexquise politesse et de la simplicité de manières qui caractérisaient la traditionnelle urbanité des samurai. Jappris sans tarder que, plus que de la religion, cest de lEurope et particulièrement de la France que lon désirait mentendre disserter, et voici pourquoi. Le fils de Kobayashi et celui de Kinoshita, un de ses collègues, avaient terminé leurs études au Japon et étaient désignés pour entrer à lEcole de Saint-Cyr : ils faisaient partie du premier groupe détudiants que la Mission militaire française de Tôkyô dirigeait sur la France. Les deux familles, les mamans surtout, seffrayaient de ce lointain voyage et plus encore du séjour prolongé en pays inconnu. Aussi les questions, saugrenues parfois, pleuvaient dru : lhabitation, lameublement, la nourriture, tout fut passé au crible de la critique japonaise. Inutile de dire que je mappliquai à rassurer toutes les inquiétudes, ce qui ne contribua pas peu à me gagner les sympathies de tous. Ce séjour à Toyooka servit beaucoup à mon expérience personnelle. Jappris là mille détails intéressants sur la vie japonaise, les us et coutumes des samurai, les relations dans la famille, etc.. Une seule chose me choquait, cétait, lorsque je sortais en ville avec Kobayashi, de voir les passants, à la vue des deux sabres de lancien karô, se hâter de quitter leur chaussure (geta) et de se prosterner le. front dans la poussière sur son passage : cétait un reste attardé des usages de la féodalité ; il devait disparaître bientôt.

    Cependant la question religieuse, vraie cause de mon voyage, nétait pas oubliée. Après le repas du soir un groupe dhommes sérieux se réunissait, maccablant de questions et opposant à mes réponses des textes de Confucius, dont je mefforçais de leur démontrer linanité. Après plusieurs entretiens de ce genre, une séance publique fut décidée, à laquelle fut invitée toute la gent samurai du clan. A lheure fixée la salle était comble. Dans un coin un peu obscur sétait groupée une jeunesse bruyante, du milieu de laquelle émergeaient quelques têtes rasées de bonzes. Kobayashi sen aperçut aussitôt et je le voyais tourner le regard de ce côté dun air ennuyé et quelque peu irrité. Bientôt léclat se produisit : des lazzis sont lancés, lauditoire commence à sagiter. Puis une voix forte et moqueuse laisse tomber ces mots : A quand donc le sermon du Yaso ? (1) Un éclat de rire jaillit de tous les coins de la salle, interrompu soudain par une voix plus forte et plus autoritaire : Quy a-t-il ? Que signifie cela ? Et ce disant, Kobayashi se dressait devant lassistance, la main crispée sur son éventail. Puisquil en est ainsi, que tout le monde se retire ! Il ny aura pas de conférence ce soir. Ce fut un vrai coup de théâtre ; le tumulte cessa instantanément. Les auditeurs ils étaient au moins 200, courbèrent la tête, les deux mains appliquées sur la natte, puis, se relevant, se retirèrent en silence. Le prestige du samurai était encore puissant à cette époque. Mais cette conclusion, piteuse pour les invités, létait aussi pour moi. Les bonzes, qui, vexés de voir un missionnaire pénétrer dans lintérieur du pays, avaient soudoyé quelques malotrus pour empêcher la prédication, avaient atteint leur but. Et non seulement la conférence neut pas lieu ce soir-là, mais dès le lendemain la police de lendroit, redoutant de nouveaux troubles, priait Kobayashi de minviter à regagner Kôbé sans plus tarder, et je dus me résigner à partir. Le diable triomphait, mais sa victoire nétait pas définitive. Quelques semaines après, un jeune samurai de Toyooka, nommé Nanjo, venait demander au P. Luneau des leçons de français et, lannée suivante, il recevait le baptême avec toute sa famille : ce furent les prémisses de la petite chrétienté de Tajima.

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    (1) Yaso, Jésus. Employé, comme terme de mépris, pour la religion de Jésus (Yaso-kyo).


    Sur ces entrefaites une terrible épidémie de choléra éclatait à Kôbé. Voici en quelles circonstances. Un bateau japonais avait été jeté par la tempête sur la côte Est de Formose et tous les naufragés, équipage et passagers, avaient été massacrés par les indigènes encore sauvages de cette région. Deux navires de guerre furent envoyés pour tirer vengeance de cet outrage ; mais les insulaires opposèrent une résistance qui coûta la vie à un certain nombre de soldats. On décida de rapporter au Japon les restes des morts ; les cadavres furent transportés dans des caisses remplies dun mélange de saumure et de vinaigre. Ces précautions furent insuffisantes et, sous les rayons du soleil de juillet, la putréfaction fit son uvre. Dès le lendemain du jour où le bateau abordait à Kôbé le fléau éclatait, et par toute la ville se propageait la terrible nouvelle : Le choléra ! la peste !

    Un de nos chrétiens, Paul Minosuke, fut une des premières victimes et, comme il avait passé à la Mission avant dêtre transporté à lhôpital, notre maison fut mise en quarantaine et le personnel, moi y compris, avec défense formelle de sortir, dut subir force fumigations, désinfections, etc.. Quelques jours après on vient mannoncer : Père, Yamamoto est pris. Ce Yamamoto, Pierre de son nom de baptême, appartenait à la nombreuse corporation des masseurs ; à demi aveugle, il soutenait sa vieille mère avec les maigres profits de son humble métier. Cétait un chrétien exemplaire, connaissant bien sa religion et la pratiquant avec ferveur. Aussitôt informé de sa maladie, je me rendis auprès de lui, et, le voyant en grand danger, je lui administrai les derniers sacrements. Maintenant, Père, me dit-il, je mourrais heureux, nétait le regret de laisser ma mère seule, sans soutien. Rassure-toi, lui dis-je, si le bon Dieu tappelle à lui, nous confierons ta mère aux Surs, qui lentoureront de soins . Oh ! merci, Père ; sil en est ainsi, je puis mourir ! Et, en effet, la maladie suivait son cours ; on le voyait saffaiblir de plus en plus et, en le quittant le soir, je mattendais à apprendre sa mort pendant la nuit. Le lendemain je me rendis auprès de lui à la première heure et à mon grand étonnement je le trouvai encore vivant et hors de danger. Quelques semaines plus tard, un dimanche, je me préparais à célébrer la messe de paroisse lorsquun enfant se précipite dans ma chambre en criant : Père, venez vite : voici Yamamoto quon amène en pousse-pousse. Je sors sur la véranda et me trouve en face du ressuscité, lequel avait si bien retrouvé ses forces que, au mépris de tous les usages japonais, il me saisit, menlève à bras le corps et me fait faire ainsi tout le tour de la cour, au grand ébahissement des chrétiens, émus pourtant de cette expansive reconnaissance.

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    * *

    Cependant mon séjour à Kôbé touchait à sa fin. Mgr Petitjean me demandait de tenter la fondation dun poste à Kyôto, la ville sainte, citadelle du bouddhisme japonais. Il ny avait alors quun moyen dy pénétrer : cétait douvrir, au nom dun notable de la cité, une école privée pour lenseignement dune langue étrangère. Cétait un véritable engouement pour létude du français, de langlais, etc., et le Ministère de lInstruction Publique favorisait ces sortes détablissements. Depuis deux ans les Protestants américains avaient fondé leur fameux Dôshisha, qui devait prospérer rapidement et plus tard être érigé en Université.

    Le gouverneur de Kyôto était alors M. Makimura, homme de lancien régime, chauvin nationaliste et ennemi farouche du christianisme, religion étrangère indigne du pays des Kami. Ma demande de résidence devant nécessairement passer par lui, javais tout lieu de craindre quil ne fît tout le possible pour lempêcher daboutir. Je ne me trompais pas. Heureusement jeus recours à un négociateur habile, M. Nomura Hidehiko, ancien employé de la Préfecture, lequel, ayant eu maille à partir avec le terrible gouverneur et ayant été destitué par lui, désirait prendre sa revanche et trouvait là une occasion favorable. Une pétition est donc rédigée dans la forme voulue et mon Nomura la remet lui-même entre les mains du gouverneur, en insistant pour sa prompte transmission à Tôkyô. On lassure que réponse sera donnée ultérieurement après enquête. Deux mois se passent : rien. Mon homme se rend à la préfecture et sinforme. Cette fois on laccable de questions sur ma personne, sur mes intentions, car on craint que cette école de langues ne soit une école de religion. Nomura insiste pour que sa demande soit au plus tôt transmise à Tôkyô, sans quoi, ajoute-t-il, je madresserai moi-même au Ministère de lInstruction Publique. Soit, lui répond-on, on vous obtiendra ce que vous désirez, mais il faut auparavant que lEuropéen sengage : 1º à ne donner aucun enseignement religieux, 2º à ne pas porter de costume ecclésiastique, 3º à ne mettre aucun livre religieux entre les mains des élèves. Mon homme revient; tout interdit, minformer des conditions exigées. Quà cela ne tienne, lui répondis-je ! Je promettrai tout ce que lon voudra. Une fois installé à Kyôto, je saurai bien me libérer de ces entraves en dehors du temps des classes. Après une assez longue attente, aucune réponse ne venait de la Préfecture. Informations prises auprès des amis quil avait conservés dans les bureaux, Nomura comprit que le gouverneur se jouait de nous : il avait jeté notre pétition dans un tiroir. Cest encore une tentative du Yaso, disait-il, mais je ne me laisserai pas tromper cette fois comme je lai été par les Américains. Une fois assuré de ces dispositions, mon répondant demande une audience au gouverneur : Jai appris, lui dit-il, par des amis de Tôkyô, que ma pétition na pas encore été envoyée au Ministère ; veuillez me la rendre. Je pars demain pour la capitale et adresserai directement ma demande au Ministre. Le gouverneur comprit quil avait trouvé son maître, et, redoutant un blâme tombé de haut, il sexcusa et promit une prompte réponse.

    Quelques jours plus tard, en effet, je recevais de Nomura un télégramme : Autorisation accordée. Il ny avait pas à reculer. Mon chagrin fut profond de marracher à cette chrétienté de Kôbé que jévangélisais depuis huit ans ; mais la perspective douvrir une brèche dans lantique forteresse du bouddhisme souriait à mon enthousiasme encore quelque peu juvénile. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1879 jarrivais en catimini à Kyôto. Une ère nouvelle allait commencer pour moi.

    (A suivre)

    A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka.

    1928/645-656
    645-656
    Villion
    Japon
    1928
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