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Réminiscences dun Octogénaire 2 (Suite)

EN MARGE DE LA VIE APOSTOLIQUE Réminiscences dun Octogénaire (Suite) Cest fini : les navires sont partis emportant vers leurs lieux dexil nos 4000 chrétiens ! A Urakami, cest la solitude, la désolation ; à Nagasaki, cest le calme qui suit la tempête. Les samurai à deux sabres qui surveillaient la Mission, cinq à lentrée du jardin, trois à larrière , ont été retirés, et, délivrés de cet espionnage continuel, nous nous sentons plus libres.
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    EN MARGE DE LA VIE APOSTOLIQUE
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    Réminiscences dun Octogénaire
    (Suite)

    Cest fini : les navires sont partis emportant vers leurs lieux dexil nos 4000 chrétiens ! A Urakami, cest la solitude, la désolation ; à Nagasaki, cest le calme qui suit la tempête. Les samurai à deux sabres qui surveillaient la Mission, cinq à lentrée du jardin, trois à larrière , ont été retirés, et, délivrés de cet espionnage continuel, nous nous sentons plus libres.

    Au commencement du mois de mai, alors que notre seule présence ne risque plus dattirer sur nos fidèles un redoublement de sévérité ou de tracasseries, nous nous décidons, le P. Laucaigne et moi, à faire le pèlerinage de la vallée dUrakami. Prenant un chemin détourné, nous gravissons le Tateyama et faisons une station au lieu du supplice des 26 Martyrs de 1597 ; puis, par un sentier, véritable fissure dans la montagne, nous descendrons vers les hameaux déserts. Arrivés au sommet, sur lesplanade dun petit temple, nous nous rappelons que, 5 ans auparavant, après des semaines dhésitation, des baptiseurs, des maîtres de prière, ont donné là rendez-vous au milieu de la nuit aux PP. Petitjean et Laucaigne pour sassurer quils sont bien de vrais Pater Sama, envoyés par le grand Chef de Rome. Quels souvenirs ! Après cette entrevue, tout doute écarté, les chrétiens qui se révèlent de plus en plus nombreux, la vallée ouverte au zèle des missionnaires, les hameaux qui rivalisent de ferveur ; et aujourdhui tout cela est anéanti ! En descendant nous arrivons au village de Yamazaki, où nous longeons lenclos du maire (shoya) : cest là que, deux siècles durant, les habitants ont dû se soumettre au e-fumi (foulement de limage), là que nombre de chrétiens ont été torturés, là que les derniers ont reçu leur sentence de bannissement. En réveillant ces cruels souvenirs, aurions-nous pu supposer que dans 20 ans la liberté religieuse serait proclamée et que, dans moins dun demi-siècle, une grande et belle église sélèverait en ce lieu, lautel dressé à lendroit même où les villageois terrorisés étaient forcés à cette sacrilège formalité ?...

    Continuant notre triste pérégrination, nous trouvons tous ces hameaux, hier si animés, dévastés, ravagés comme en temps de guerre : les habitations sont ouvertes, les nattes arrachées, les colonnes et les portes brisées ; cest la désolation la plus lamentable.

    A Ippongi, les ruines de la cabane, que nous nommions la maison du jardinier, rappellent au P. Laucaigne un souvenir émouvant quil me conte sur lheure. A son habitude, il avait quitté la Mission, la nuit venue, affublé dun costume de samurai, ses deux sabres au côté, un mouchoir enroulé sur le front, et, montant dans la barque qui lattendait, avait traversé la rade et débarqué à lentrée de la vallée. Après avoir visité trois ou quatre malades, il arriva à minuit passé, à la cabane qui lui servait de refuge et dit au catéchiste : Je me sens fatigué ; je ne célébrerai pas la messe à 3 heures du matin comme dordinaire : avertis ceux qui étaient désignés pour y assister. Et, escomptant quelques heures de repos, il sétendit sur la natte qui lui servait de couche. Il était profondément endormi lorsque vers 3 heures ½ des coups violents et répétés sont frappés à la porte de la maison : Go yô ! Go yô ! 1 Le catéchiste à cette sommation bien connue, celle quil avait entendue lors de larrestation de son père, 20 ans auparavant , se précipite, avant douvrir la porte, vers le réduit du missionnaire : Vite, vite, sautez dehors, sauvez-vous ! Ce qui fut fait prestement, en tenue nécessairement négligée. Les policiers, en pénétrant dans la maison, ne virent quune couverture abandonnée sur le sol. Furieux de leur déconvenue, ils fouillèrent minutieusement tous les coins et recoins, mais ce fut en vain ; ils durent se contenter, comme butin de leur expédition nocturne, dune chasuble et de quelques livres trouvés à létage. De lEuropéen qui leur avait été dénoncé, pas de trace. Pendant ce temps, le P. Laucaigne, caché dans un épais taillis, envoyait un jeune homme à la Mission pour y prendre sa soutane, et, deux heures après, un honnête ecclésiastique passait tranquille devant le poste de Deshima, saluant même courtoisement les policemen stupéfaits. Dans son cur il remerciait Dieu de lavoir sauvé du danger ; car, s il eût célébré la messe à lheure ordinaire, les sbires leussent surpris au milieu de la cérémonie, et quelles terribles conséquences neût pas entraînées cette arrestation sensationnelle La police avait été bien informée ; le dénonciateur nétait autre quun certain Matsuo, qui venait chaque jour à la Mission pour y prendre une leçon de français. En apprenant linsuccès de lexpédition dont il avait été linspirateur, il fut certainement déçu et irrité : il ne se présenta pas moins, le jour même, à lheure fixée, souriant et obséquieux, au professeur quil avait indignement trahi.

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    1. Service du gouvernement. Dans lespèce, correspondait à Ouvrez, au nom de la loi !


    Plus encore quaujourdhui, la mentalité japonaise était alors incompréhensible à des esprits européens. Nous en eûmes, vers cette époque, un exemple vraiment déconcertant.

    Il y avait, à Nagasaki, un Collège municipal, où M. Dury enseignait le français. Le censeur était M. Harada, brave homme en définitive, mais samurai aussi inflexible que la lame de son sabre. Un jour un larcin eut lieu dans létablissement : la montre dun élève avait disparu, et, à cette époque, une montre était chose rare au Japon. Pendant la nuit une perquisition est faite dans les vêtements que les élèves ont quittés et déposés sur leurs nattes : la montre est retrouvée dans la poche dun enfant de 13 ans à peine. A 13 heures on le réveillait ; M. Harada neut pas de peine à lui faire avouer sa faute. Mon ami, tu es fils de samurai ; il ny a pas à hésiter, lhonneur lexige. Tu as une heure pour écrire à ta famille ; à 4 heures tu feras le harakiri 1. A 4 heures, en effet tout le Collège est réveillé par la cloche ; les élèves sont réunis dans leur salle commune, où on leur divulgue la faute commise par leur camarade et le châtiment que lui impose le Code du samurai. Le pauvre enfant est amené ; il saccroupit près dun pupitre sur lequel on a placé deux flambeaux et les bandes de papier sacré du shintoïsme ; sur un plateau est déposé un petit poignard. Après une apologie que le coupable prononce à haute voix, Harada découvre le plateau et remet le poignard à lenfant, qui le reçoit en pleurant ; puis il entrouvre ses vêtements et, à peine sest-il frappé que, debout près de lui, Harada, dun seul coup de sabre, lui tranchait la tête. Une natte fut jetée sur le corps et.... les élèves eurent congé ce jour-là.

    Je retrouvai plus tard à Kyôtô ce même Harada, devenu inspecteur des écoles et, chaque fois que je le rencontrais, je sentais comme un frisson dhorreur me saisir des pieds à la tête au souvenir de ce haut fait, qui certainement ne lui avait laissé aucun remords.

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    1. Litt. souvrir le ventre mode de suicide propre au Japon.


    Cependant nous continuons notre vie solitaire, privés de tous rapports avec lextérieur. Quelquefois, pendant la nuit, avec les précautions les plus rigoureuses, quelques jeunes gens courageux viennent nous apporter des nouvelles des chrétientés que la persécution a épargnées : en dehors de cela, plus aucune relation avec nos chers Japonais.

    Heureusement jai toujours mon service régulier des marines étrangères, dont le rendez-vous est encore Nagasaki. Lescadre américaine surtout, dont les équipages comptent un tiers de catholiques irlandais, est fidèle à loffice du dimanche, officiellement annoncé, et jai parfois jusquà 500 hommes à la messe. Je garde bon souvenir de ces navires, quil me semble voir encore ancrés dans la rade : le Hartford, lAshelot, lOneida ; pauvre Oneida ! Vers la fête de Noël 1872, à la sortie du port de Yokohama, il fut coupé en deux par la malle anglaise et sombra en quelques instants : tout léquipage périt.

    Un jour du mois de septembre 1870, je décidai de faire une longue promenade, au delà même des limites assignées par les traités : 3 lieues autour de la ville. Parti de grand matin, je traverse la vallée dUrakami et arrive à Tokitsu. Cest là que, le 4 février 1597, après avoir été embarqués à Sonogi et avoir traversé en bateau la mer dOmura, débarquèrent les 26 confesseur de la foi catholique, qui devaient être suppliciés le lendemain à Nagasaki. Longeant la rive méridionale de la mer dOmura, je franchis plusieurs chaînes de collines, pour déboucher dans une plaine assez étendue, dépendant autrefois du petit fief dIsahaya, et arrosée du sang de nombreux Martyrs au XVIIème siècle. Je marchais assez vite au milieu dune suite de rizières, lorsque je vis se dessiner au loin une ligne de silhouettes, que ma myopie mempêchait de distinguer nettement et qui semblait se rapprocher peu à peu. Cest lorsque je nen fus plus quà quelques pas que, à mon grand émoi, je reconnus une troupe de samurai faisant escorte à un grand personnage. La rencontre était plutôt dangereuse, car on savait par expérience avec quelle facilité les Rônin 1 dégainaient leur grand sabre pour pourfendre lEuropéen assez audacieux pour se trouver sur le passage du cortège dun daimyô. Aussi les ministres et consuls recommandaient-ils de les éviter avec le plus grand soin. Je cherchai des yeux tout autour de moi sil ny aura pas quelque sentier pour fuir, quelque coin où me cacher : rien. Impossible déviter la rencontre. Fort heureusement, pour marcher plus à laise, javais relevé notablement ma soutane, de sorte que je pouvais être pris pour un maigre civil, et non pas reconnu comme un de ces Kirishitan Pateren abhorrés. Je me rangeai donc modestement sur le bord de la route et, chapeau bas, humblement incliné, je regardai passer le défilé : en tête, un rang de hallebardiers, puis une escouade de samurai revêtus de larmure antique ; après eux, trois palanquins richement vernis, dont les porteurs étaient habillés dun uniforme armorié ; de chaque côté des palanquins, des officiers en grande tenue. Dans le premier palanquin sont les présents que chaque seigneur doit offrir annuellement à Yedo ; le second porte le daimyô lui-même, seigneur dIsahaya. Je minclinai encore plus profondément lorsquil passa devant moi et jentendis alors ces mots dune conversation rapide : denshin-bashira (poteaux de télégraphe). Je compris que javais été pris pour un employé de la Compagnie, qui installait alors le télégraphe entre Nagasaki et la grande île Nippon. Jétais sauvé ! Je vis encore défiler une autre escouade de samurai qui fermait le cortège ; alors, seulement, je respirai librement et, le cur considérablement allégé, je pris sans plus tarder le chemin du retour. Je me gardai bien de raconter à la Mission la rencontre que javais faite, car je naurais pas manqué de recevoir une semonce, bien méritée, du reste.

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    1. Samurai en rupture de ban, prêts à toutes les besognes.


    A la même époque arrivait à Nagasaki un cortège autrement imposant que celui du petit châtelain dIsahaya : cétait celui du daimyô de Kumamoto, le plus puissant et le plus riche de tout le Kyushu, après celui de Satsuma. Dautres seigneurs de moindre envergure se sont donné rendez-vous dans la ville. Tous se rendent à Yedo et, pour la première fois, ils vont emprunter à ces étrangers jusquici hormis de plus rapides moyens de transport : au lieu du palanquin qui, à petites journées, leur fera suivre les longues routes du Sanyô dô et du Tôkai-dô, ils prendront passage à bord dun des grands steamers de la Cnie Pacifie-Mail, qui vient dinaugurer un service régulier entre San Francisco et Shanghai, et en quelques jours ils seront arrivés à la nouvelle capitale. La plupart sy rendent pourtant sans enthousiasme, car le but de leur voyage nest pas sans leur causer de linquiétude. Sous linspiration des grands promoteurs de la Restauration, lEmpereur les a convoqués à une assemblée générale, où doivent être discutées de graves questions, et le bruit circule que tous les daimyô seront invités à remettre entre les mains du souverain restauré et leurs domaines et lautorité quils y exerçaient. Cest ce qui eut lieu, en effet, et, en la 4e année de lère de Meiji (1871), le Japon eut aussi sa nuit du 4 août. La féodalité était abolie et lEmpereur recouvrait effectivement le pouvoir suprême, dont lusurpation des Shôgun lavait dépossédé depuis près de sept siècles. Une nouvelle noblesse fut constituée, composée des anciens nobles de la Cour et des daimyô destitués. Quelques années plus tard (1884) on créa cinq titres de noblesse correspondant à ceux de duc, marquis, comte, vicomte et baron, lesquels furent attribués aux kuge selon leur rang à la Cour, aux daimyô selon le revenu dont ils jouissaient sous le shôgunat. Une réforme de cette importance ne se fit pas sans quelques dommages. Les châteaux, abandonnés par les seigneurs, furent démantelés ou détruits ; il nen reste que fort peu qui aient gardé leur caractère de forteresse féodale. Les samurai, privés désormais de la pension quils recevaient de leur suzerain, durent se pourvoir dun gagne-riz, et, comme la plupart ne connaissaient et nestimaient que le métier des armes, les uns se virent condamnés à une indigence voisine de la misère, les autres se rallièrent aux daimyô mécontents et prirent part aux insurrections successives de Saga (1874), de Kumamoto, de Hagi (1876), de Satsuma (1877), qui marquèrent les premières années du nouveau régime ; dautres enfin senrôlèrent dans larmée impériale et formèrent les cadres des jeunes recrues fournies par la conscription récemment décrétée.

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    Le 16 octobre 1871, le P. Mounicou mourait à Kôbé. Cétait le doyen des missionnaires dalors et pourtant il nétait âgé que de 46 ans. Il avait vécu durant 4 ans la vie de solitude et dattente des îles Ryûkyû ; puis, le Japon ouvert, il avait résidé successivement à Yokohama, à Nagasaki, à Hakodaté : enfin, depuis 3 ans, il était chargé du poste de Kôbé, et il y avait bâti une église qui, pendant 50 ans, devait être un centre actif de vie chrétienne. Cette mort fut une pénible épreuve pour la Mission naissante ; elle en fut une pour moi surtout, car, dès quil en eut reçu la nouvelle, Mgr Petitjean mordonna de me rendre au plus tôt à Kôbé pour y prendre la place et y continuer luvre du regretté défunt.

    Cétait alors toute une affaire quun voyage de Nagasaki à Kôbé, les bateaux japonais faisaient escale à tous les ports de la mer Intérieure et nacceptaient pas facilement des Européens à leur bord. Jeus la chance de pouvoir profiter dune bonne occasion : un steamer du daimyô de Kumamoto, dont léquipage se montra plutôt curieux de voir de près un étranger, le questionner et le faire parler, ce à quoi je me prêtai bien volontiers. Monté à bord je jetai un dernier regard, jadressai un dernier salut à la montagne des Martyrs : je dis adieu à ces îles, à ces rivages du Sotome, abris secrets de ferventes chrétientés, où, vingt ans plus tard, sélèveront de belles églises. Nous arrivons dans le détroit de Hirado, qui me rappelle les premiers arrivants au Japon, et Saint François-Xavier, et tant de martyre qui ont foulé ces rives ; Portugais, Anglais, Hollandais y trafiquèrent successivement, jusquau jour où, ces derniers confinés à Deshima, Chinois et Coréens demeurèrent seuls autorisés à y échanger les produits de leur pays contre ceux du Japon.

    Le bateau séloigne de la côte puis sen rapproche et nous entrons dans la passe de Shimonoseki. Lendroit nest pas de toute sûreté pour un Européen ; le bombardement de 1864 par les flottes alliées a laissé dans le pays un surcroît de haine contre létranger ; aussi je fus invité à ne pas quitter ma cabine durant le passage du détroit, ce à quoi je dus me résigner.

    Nous arrivons dans la mer Intérieure : quelle merveille ! labyrinthe pittoresque à travers des îles innombrables, paysage unique au monde qui sera bientôt dépeint et vanté dans toutes les langues de lunivers.

    Au matin du 3e jour, le 24 novembre, nous entrons dans la grande baie dOsaka. Notre bateau se rend directement dans cette ville, et moi, je tiens essentiellement à débarquer à Kôbé, quon aperçoit de loin. Le capitaine héla une des nombreuses jonques de pêcheurs qui sillonnaient la baie, et lon my descendit avec mes bagages, parmi lesquels il en était un surtout dont je prenais le plus grand soin : cétait ne souriez pas, une cage, palais dun gentil et mélodieux petit canari, aimable compagnon de mes jours de tristesse. A Nagasaki, lorsque, nos chrétiens bannis, nous fûmes réduits à une désolante solitude, à un silence de mort, je fis lacquisition de ce gracieux oisillon, afin que son gazouillis nous apporte un peu de distraction, sinon de gaieté. Je lavais soigné, apprivoisé, éduqué, exercé à mille tours, et le pauvre volatile avait été lanimation de notre demeure endeuillée. Aussi navais-je pas voulu men séparer et lemportais-je en souvenir de Nagasaki.

    Après deux heures de lente navigation en jonque, je touchai enfin le rivage, non loin de lembouchure de la rivière Minato. Je suivis la côte, me dirigeant du côté de Kôbé, qui nétait alors quune plage de sable denviron un mille de longueur, sans trace dhabitation ou même de végétation quelconque, là où sétale aujourdhui, et jusque sur les collines voisines, une des plus grandes et des plus belles villes du Japon. Il y avait cependant dix ans déjà que le port de Hyôgo avait été ouvert au commerce international et les étrangers y avaient obtenu une concession, sur laquelle sélevaient alors une dizaine de maisons européennes bâties sur le quai et 7 ou 8 autres parsemées dans limmense quadrilatère de sable. Je cherchai le numéro 37, la Mission Catholique, et je distinguai bientôt léglise de Notre-Dame des Sept-Douleurs, dont la construction avait certainement abrégé la vie du cher P. Mounicou.

    La concession était alors tranquille, la sécurité à peu près assurée. Une alerte, cependant, avait été causée peu auparavant par limprudente bravade dun champion obstiné de lesprit davant-restauration. Principal officier de lescorte du daimyô dOkayama, il navait pas pu, en longeant la concession, résister à la tentation de tirer quelques coups de fusil sur les maisons des barbares européens. Lalarme donnée aussitôt, un détachement de marins se lance à la poursuite du cortège, le met en fuite près de la cascade de Nunobiki, sempare de lofficier bravache et le livre au gouverneur pour jugement. Il fut condamné au harakiri, ce quil fit dans le grand temple de Minato-gawa, avec un courage stoïque, remerciant de lhonneur de leur présence quelques sots résidents, qui avaient eu lidée saugrenue dassister à ce triste spectacle.

    Quelques mois auparavant, Kôbé avait vu arriver non sans étonnement ni inquiétude, avec le titre de préfet ou gouverneur (gonrei), un jeune homme de 30 ans, à figure détudiant, samurai du clan de Chôshù si hostile aux Européens. Comment gouvernerait-il ? Et quelle protection accorderait-il aux résidents étrangers ? Il ne tarda pas à donner sa mesure. Il commença par abolir lantique usage suivant lequel tout individu, nayant pas rang de samurai, devait se prosterner au passage dun noble ou dun fonctionnaire. Répudiant pour lui-même ces honneurs des temps arriérés, il se mit à parcourir les rues de Hyôgô à pied, sans escorte, recommandant aux uns lurbanité envers les étrangers devenus les hôtes du Japon, rassurant les autres sur la sécurité de lhospitalité que leur offrait le Soleil-Levant. Ce gouverneur avait nom Itô Shunsuke. Lannée suivante il était vice-ministre et faisait partie de lambassade Iwakura en Europe ; après lassassinat dOkubô (1878), il devint lhomme politique le plus en vue du Japon : il signa le traité de Tientsin avec la Chine (1885), rédigea la Constitution promulguée en 1889, fut plusieurs fois Président du Conseil, négocia le traité de Shimonoseki, devint Président du Conseil Privé et Résident Général en Corée : cest là quil mourut, assassiné par un fanatique Coréen. Le nom du Prince Itô demeurera le plus grand, après celui de lEmpereur Meiji, de lhistoire contemporaine du Japon.

    La ville de Kôbé, cétait donc alors la concession européenne, en dehors de laquelle il ny avait guère quune cinquantaine de maisons alignées le long de la rue Motomachi. La Mission occupait le lot de terrain Nº 37, et derrière léglise les rizières sétendaient jusquau pied des collines, sans une seule maison.

    Au flanc de la montagne, à Kitano, trois cabanes de cultivateurs dominaient le magnifique horizon de la baie. Des sentiers sinueux et abrupts conduisaient sur les hauteurs. Il faut dire que lon nétait pas encore assuré davoir un port à Kôbé. On parlait beaucoup, à ce moment, du port dOsaka, centre du commerce ! Une commission dingénieurs était venue de Hollande ; ils avaient fait des études topographiques, dressé des plans et commencé des préparatifs, qui ne devaient pas aboutir, mais qui suffirent à jeter la crainte dans les esprits. Beaucoup dEuropéens abandonnèrent Kôbé ; nombre de lots de terrain furent même rendus au gouvernement. Ce nest quen 1875 que lavenir de Kôbé se dessina de manière définitive ; jusque-là on hésitait. Les Japonais, du reste, encore imbus des préjugés séculaires contre les étrangers, ne nous approchaient quavec défiance et précaution ; la vue des chrétiens emprisonnés dans les environs faisait revivre les anciennes calomnies contre la religion et ses maléfices. Cest ainsi que les gens, qui passaient dans notre rue, se gardaient bien de prendre le côté de léglise, mais, du côté opposé, se hâtaient de franchir les quelques mètres de notre enclos et ne se jugeaient hors de danger que lorsquils se retrouvaient sains et saufs hors de la zone suspecte.

    Dans ces conditions la vie du missionnaire était une vie dattente, lattente de jours meilleurs. Les consolations y étaient rares, mais je mencourageais à la pensée des années de solitude navrante quavaient supportées nos anciens dans les îles Ryûkyû, et, comparé au leur, mon sort me paraissait grandement préférable. Mes matinées étaient consacrées à létude de la langue, étude que le manque de livres rendait plus ardue. Laprès-midi, prenant un des sentiers au milieu des rizières, je gravissais la colline et cherchais à lier conversation avec quelque promeneur japonais. Je fis la découverte dun site admirable, le petit temple shintoïste de Tenjin, juché au haut dune montée abrupte et entouré de gigantesques pins séculaires. Lédicule avait pour gardien un vieux samurai, du clan de Himeji et nommé Kako. Déjà avancé en âge et dune humeur naturellement morose, les événements de la Restauration, le jetant hors de sa voie, avaient fait de lui un misanthrope farouche. Mes premières avances, en dépit de leur amabilité, se heurtèrent à un mutisme obstiné. Je ne me décourageai pas et, quelques petits cadeaux aidant, la glace finit par se rompre. Un jour, me voyant en mains un livre japonais, il le prit et, flatté autant quétonné de voir un Européen étudier sa langue, se mit à me donner les explications que je naurais osé lui demander. Il devint ainsi mon professeur, et, chaque jour, assis tous deux sur la véranda de son modeste chalet, en face du magnifique panorama qui se déroulait sous nos yeux, nous devisions de longues heures durant, lui minterrogeant sur les choses dEurope, moi cherchant à pénétrer lâme japonaise, ce fameux yamata damashii, où les plus heureuses qualités natives ont été à demi étouffées par lorgueilleuse et froide empreinte du confucianisme. Peu à peu, prudemment, jamenai la conversation sur la question religieuse, puis jy revins fréquemment et exposai à mon interlocuteur les beautés du dogme et de la morale catholiques : le vieux samurai mécoutait avec attention et de temps en temps inclinait la tête en signe dassentiment ; il comprenait, il admirait. Plein despoir, je me risquai enfin à .lui poser la question qui me brûlait les lèvres : Eh bien ! quen pensez-nous ? Après un moment de réflexion : Oui, me répondit-il, votre religion est belle ; mais... cest la religion des étrangers. Tout était dit. Pour un samurai, une doctrine étrangère ne pouvait être embrassée par un Japonais : ceût été un crime de lèse-patrie.

    Il y avait alors, dans la jeunesse, un véritable engouement pour létude de langlais ; tous semblaient persuadés que pas danglais, pas davenir. Maintes fois javais été lobjet de demander à ce sujet, je les avais toujours écartées. Un jeune médecin de Nisninomiya, nommé Matsumoto, revint si souvent à la charge, malgré mes refus, que je finis par consentir à linitier aux beautés de la langue de Shakespeare et de Milton, dans la mesure, au moins, où je les appréciais moi-même. Ardent à létude, il vint dès lors chaque matin prendre sa leçon. Malheureusement les livres détude, les dictionnaires surtout, étaient rares. Un brave Yankee, Hepburn, avait cependant eu la lumineuse idée de traduire en anglais le dictionnaire portugais imprimé à Amakusa, en 1622, par les Pères Jésuites. Ce fut un trésor pour les premiers arrivants : à peine était-il sorti des presses de Shanghai, en 1868, que lédition fut enlevée en peu de temps. Une seconde édition venait de paraître, que je métais procurée aussitôt. Mais javais conservé la première, et je me rendis compte bientôt que mon élève brûlait du désir den hériter. Je voulus la lui faire gagner, et voici comment. Des ordres étaient venus récemment de Tôkyô, enjoignant de faire disparaître les placards qui prohibaient la perverse religion (jakyô) de Jésus. On enlevait donc peu à peu les planches apposées aux carrefours et jusque dans la campagne. Ce métait certes une joie de ne plus rencontrer à chaque pas ces écriteaux sacrilèges, contre lesquels javais souvent, à Nagasaki, le soir, lancé des pierres ; mais une envie irrépressible me vint den posséder un. En cheminant de Kôbé à Osaka, jen avais précisément remarqué un, à Nishinomiya, la ville de mon élève. Je lui mis marché en main : quil mapporte cette planche et mon dictionnaire sera à lui. Ma première invite fut accueillie par de véhémentes protestations : Porter la main sur un édit officiel, mais ce serait la mort assurée, la peine capitale. Javais beau lui objecter que, lEtat faisant enlever lui-même les planches du décret de proscription, cétait lui rendre service que de venir en aide à ceux qui étaient chargés de la besogne, je narrivais pas à le convaincre. Cependant je le voyais jeter des regards sur de convoitise sur mon dictionnaire. Enfin, après trois semaines dargumentation, nous arrivâmes à un compromis. Lui se chargerait seulement de décrocher de son poteau le fameux placard, et moi, le recevant de sa main sur place, je lemporterais à mes risques et périls. Ainsi fut fait. Par une nuit noire, à 10 heures du soir, jétais au pied du poteau. Il arriva peu après, sassura que les environs étaient déserts, puis, escaladant dun effort énergique la base du poteau, il décrocha dune main fébrile le placard, me le tendit et, dégringolant en hâte senfuit et disparut bientôt dans lobscurité, me laissant en mains le cadre, que, malgré son poids, jemportai triomphant jusque chez moi. Le lendemain mon complice était en possession du dictionnaire si ardemment désiré. Quant à la fameuse planche, jattendis une occasion pour lexpédier en Europe. Elle se présenta lorsque jeus à accompagner au bateau Mgr Colombert, qui, après un court séjour au Japon, se rembarquait pour Saigon. Malheureusement un employé de la douane, me voyant chargé dun volumineux paquet, sapprocha et me demanda : Que portez-vous là ? Oh ! rien, lui dis-je de mon air le plus innocent, et, découvrant un coin du dos du cadre enveloppé dun journal : Cest un simple tracé de plan, et il me laissa passer. Trois mois après japprenais que le cadre était suspendu dans une salle de notre Procure de Rome, entouré dune bordure dorée, avec la traduction des caractères japonais gravée au bas.

    (A suivre)

    A. VILLION
    Missionnaire dOsaka

    1928/581-592
    581-592
    Villion
    Japon
    1928
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