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Réminiscences dun Octogénaire 1

EN MARGE DE LA VIE APOSTOLIQUE Réminiscences dun Octogénaire Père Villion, vous devriez écrire vos souvenirs. Mes souvenirs ?... Mais ne les ai-je pas donnés, et prolixement, dans mes Cinquante ans dApostolat au Japon ?
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    EN MARGE DE LA VIE APOSTOLIQUE
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    Réminiscences dun Octogénaire

    Père Villion, vous devriez écrire vos souvenirs.
    Mes souvenirs ?... Mais ne les ai-je pas donnés, et prolixement, dans mes Cinquante ans dApostolat au Japon ?
    Oui, mais ce sont là vos souvenirs dApostolat, des souvenirs de missionnaire. A côté de ceux-là vous en avez dautres, souvenirs de globe-trotter, car vous avez pas mal trotté dans le Japon, souvenirs dEuropéen pénétrant un des premiers dans ce pays si jalousement fermé Vous nêtes plus jeune, Père Villion, mettez-vous à luvre, sans quoi...
    Combien de fois nai-je pas été assailli de demandes de ce genre ? Je cède donc à ces amicales instances et, à lintention du Bulletin, je griffonne un peu au hasard, sans ordre, au risque de me répéter, les réminiscences lointaines dune vie qui fut trop agitée peut-être pour être bien remplie.

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    * *

    Une constatation qui simpose tout dabord, cest quil me semble être né avec au cur lamour du Japon et des Japonais. Tout bambin, quand javais été sage, ma récompense était dêtre conduit à Lyon, à un théâtre de marionnettes où lon représentait des scènes de la Sainte-Enfance, où lon voyait des petits Chinois, des petits Japonais, où jentendais parler de François-Xavier, du Japon, de Yamaguchi. Et ces noms se sont gravés dans ma mémoire denfant, et jamais depuis lors je ne les ai oubliés.

    Et 40 ans plus tard jétais envoyé à ce cher Yamaguchi, et jy retrouvais les traces, les souvenirs de ce François~Xavier dont la vie merveilleuse avait souvent hanté mes rêves... Mes amis les bonzes me diraient sûrement : Cest linnen, laffinité résultant dune existence antérieure. Et pourtant rien ne semblait devoir me conduire au Japon.

    Lorsque, en juin 1866, je membarquais pour lExtrême-Orient, ce nétait pas vers les gracieux rivages de lEmpire du Soleil-Levant que je me dirigeais, cétait vers le telonium, vers le guichet, aussi prosaïque quapostolique, de la Procure des Missions-Étrangères, Staunton Road, à Hongkong. Javais eu lhonneur dêtre choisi par le célèbre et vénéré Père Napoléon Libois, procureur général et représentant très estimé de notre Société. Rappelé à Paris, il me dit un jour : Dignus es intrare in nostro docto corpore. Le brave Père se trompait : il ny avait rien en moi de létoffe dun procureur.

    Je mestimai pourtant très heureux de servir mes confrères. Javais gravé sur mon crucifix de partant les initiales S.M.A., qui signifiaient Servus Missionariorum Apostolicorum.

    Mais, en dépit de ma bonne volonté de me procuratoriser jusquaux moelles, le vent soufflait du Japon. A Hongkong on était encore sous limpression de la récente découverte par le P. Petitjean des descendants des anciens chrétiens à Nagasaki. Merveille unique dans lhistoire de lEglise ; ces milliers de fidèles qui, au milieu des persécutions, sans prêtres, sans sacrements, sans aucun secours religieux se sont transmis de génération en génération le flambeau de la foi et de la charité !

    La traversée avait déjà orienté mes idées vers le Japon. Lun de mes compagnons de voyage était le P. Armbruster, un des pionniers de lapostolat à Hakodaté, puis à Tôkyô, qui mourut Supérieur de notre Séminaire de Paris. Le chef de notre petite bande apostolique était Mgr Theurel, qui, retournant au Tonkin par Hongkong, y apportait les Bulles de lévêque élu du Japon, Mgr Petitjean, lequel, en effet, nous arrivait peu après pour recevoir la consécration épiscopale.

    Sa seule vue nous impressionna vivement. Epuisé par un laborieux ministère exercé surtout pendant la nuit, le visage pâle, émacié, il semblait à bout de forces et excitait à la fois pitié et admiration. Il fut sacré à Hongkong le dimanche 21 octobre 1866 par Mgr Guillemin, Préfet Apostolique de Canton, assisté du P. Ambrosi, Supérieur de la Mission de Hongkong, et du P. Osouf, Procureur général des Missions-Étrangères et futur Archevêque de Tôkyô. Comment se fit-il que ce fut moi qui fus chargé de donner lecture, au commencement de la cérémonie, des Bulles de nomination du nouvel Evêque !... Encore le kharma, linnen, probablement.

    Vers le même temps arrivait à Hongkong une ambassade japonaise qui se rendait en Europe. Elle fut reçue avec grand apparat, salves dartillerie., déploiement de troupes de terre et de mer. Elle avait à sa tête le jeune frère du shôgun Tokugawa Keiki. Cétait le premier pas fait vers lEurope par le Japon officiel : il avait été décidé sur les instances de M. Roches, alors Ministre de France à Yedo. Celui-ci, insuffisamment informé de la situation troublée du Japon, navait connaissance que du Shôgunat et semblait ignorer lexistence dun empereur à Kyôto. Il détermina donc le Taikun 1 à envoyer son frère, accompagné dune nombreuse suite, à Paris pour y visiter la grande Exposition de 1867. Lambassade obtint un succès de curiosité. Ce cortège de samurai aux costumes de soie pailletée dor, avec leurs deux grands sabres à la poignée brillante dincrustations en or, était bien de nature à attirer les regards. Le jeune prince surtout était admiré : 14 ans à peine, figure juvénile, la tête rasée au sommet, le petit toupet artistement noué en arrière, son riche costume hakama, (sorte de large pantalon) en satin rose, haori (manteau à larges manches) orné dans le dos et sur les manches du blason (mon) des Tokugawa, 3 feuilles dasarum dans un cercle (mitsu-ani) : tout contribuait à lui assurer un accueil sympathique. A Paris il fut reçu avec tous les honneurs réservés aux souverains. Aux Tuileries il devint le compagnon, presque lami du Prince Impérial, à peine plus jeune que lui. Il assista même, à la chapelle du palais, à la cérémonie de la Première-Communion du Prince : on raconta même que, enthousiasmé par la solennité de loffice, il se disposait à accompagner son impérial camarade à la Sainte-Table, mais quil fut arrêté par ses sévères mentors au moment où il allait quitter son siège.

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    1. Le Shôgun, dans ses relations avec les étrangers, avait pris le titre de Taikun (caractères chinois) (grand seigneur, grand maître), qui laissait supposer quaucune autorité nétait supérieure à la sienne.


    Tout allait donc au mieux lorsque tout à coup le télégraphe apporta la nouvelle de la chute des Tokugawa et de la Restauration impériale. Le clan de Satsuma, qui entretenait des émissaires à Paris avec le concours dun certain comte de Montblanc, les chargea davertir le Quai dOrsay que le jeune Prince, entraîné dans la disgrâce de son frère, nétait plus quun simple particulier et ne pouvait continuer à recevoir des honneurs et à être lhôte des Tuileries. Entré en France comme prince, leur fut-il répondu, il y sera traité en prince jusquà son départ. Ce qui eut lieu. Embarqué peu après sur un paquebot français pour rentrer au Japon, le jeune prince y eut pour compagnon de voyage depuis Singapore le P. Cousin, qui revenait de Pinang. Le prince est un charmant jeune homme, disait ensuite le Père ; nous avons souvent conversé ensemble à bord. Il aime beaucoup la France et garde un souvenir ineffaçable de son délicieux séjour à Paris. Jy retournerai, répétait-il volontiers. Quest-il devenu depuis lors ?... Emporté par la tempête qui arracha à sa famille le pouvoir souverain, il disparut dans la foule des daimyô dépossédés et lon nentendit plus parler de lui.

    Cependant la nouvelle de la découverte des chrétiens en 1865 avait transpiré en Europe ; les feuilles catholiques avaient commencé à la répandre. Le gouvernement shôgunal en fut bientôt informé et remit en vigueur les anciens édits de proscription. Des chrétiens dUrakami sont arrêtés, emprisonnés, torturés. Mgr Petitjean demande lintervention du Ministre de France, M. Léon Roches, auprès des autorités de Yedo. Celui-ci accuse le zèle imprudent des missionnaires et menace, sils ne se montrent plus modérés, dexiger leur renvoi du Japon. Lévêque décide alors de se rendre en Europe pour intéresser à la cause de ses chrétiens et le Souverain Pontife et lEmpereur des Français. Nous le vîmes passer à Hongkong en novembre 1867 et il nous impressionna vivement par le récit des souffrances et du courage des persécutés.

    Pendant son absence de graves événements allaient se passer au Japon. Dabord la chute du pouvoir shôgunal et la Restauration impériale (janvier 1868). Le nouveau gouvernement ne se montra ni plus libéral pour les chrétiens, ni plus sympathique envers les étrangers. Bien que lEmpereur, rétabli dans son autorité souveraine, eût ratifié les traités conclus dix ans auparavant par le Shôgunat avec les puissances, il encourageait plutôt la xénophobie des vieux samurai dont le cri de ralliement était jô-i. expulsion des barbares, et cette politique devait porter ses fruits.

    Le 8 mars 1868, la corvette française le Dupleix était en rade de Sakai et le Commandant Dupetit-Thouars était descendu à terre pour se rendre à Osaka auprès du Ministre de France, M. Roches. A lheure de son retour, une chaloupe à vapeur vint au-devant de lui jusquau quai, et, tandis que les matelots étaient là attendant, une troupe de samurai du clan de Tosa vint à passer, rentrant dans ses casernements : se trouvant inopinément en face de ces étrangers dont lexpulsion était leur mot dordre, ils virent rouge, tirèrent, et, en un instant, onze de mos marins inoffensifs étaient frappés à mort.

    Quelque temps après, le Dupleix était à Hongkong et le Commandant Dupetit-Thouars, encore sous le coup de lémotion causée par lattentat, nous en donnait les détails : Le 8 mars, il y avait une réunion à Osaka pour conclure le traité douverture de Kôbe-Hyôgo. Je my rendis et ma chaloupe, pour le retour, avait été commandée pour 4 heures. En mattendant, les matelots sétaient assis sur le sable de la grève, deux seulement étant restés dans la chaloupe. A ce moment passe sur la jetée une compagnie de samurai du clan de Tosa, revenant de faire des exercices de tir. Encore tout enorgueillis de leur victoire de Fushimi (7 janvier) sur les troupes shôgunales, ils virent là dautres ennemis dont ils auraient facilement raison. Lun deux lance un juron, suivi dun commandement et, presque à bout portant, ils tirent sur ces hommes nonchalamment étendus sur le sable. Deux blessés, dont lofficier, ont la force de sauter dans lembarcation; les autres, au nombre de onze, restaient sur le sol, stupidement massacrés.

    Pendant ce temps, je retournais à Sakai, mais voici que je suis arrêté à mi.chemin par les autorités : Impossible de passer, nous sommes responsables de votre vie. Je proteste et me vois escorté jusquà la corvette, où lon maccueille par ces mots : Commandant, on bombarde la ville ce soir même : vous ne pouvez nous refuser cela. Du calme, mes amis ; vos camarades seront vengés, je vous le promets. A bord, une agitation extraordinaire. Déjà toutes les pièces étaient prêtes, les charges alignées, les artilleurs à leur poste. Pour prévenir les pires extrémités, je me mis à circuler dans ma chaloupe, allant et venant du navire au rivage et du rivage au navire, affirmant à mes hommes que je prenais les mesures pour bien diriger le feu avant le jour. je voulais gagner du temps, car je pensais bien que, durant ces heures, notre agent diplomatique à Osaka ne restait pas inactif. Et, en effet, vers 2 heures du matin, un mouvement se manifeste sur le quai, de nombreuses lanternes apparaissent, puis des barques bien éclairées se détachent du rivage, se dirigeant vers le Dupleix. Quelques instants plus tard, un envoyé de lEmpereur noble (kuge) du 1er rang, montait à bord et, avec force excuses, regrets et condoléances, promettait de souscrire à toute réparation exigée. Séance tenante la question fut réglée : 2 têtes pour une, exécution de 22 des coupables pour les 11 victimes du lâche attentat.

    Le lendemain, continue le Commandant, je dus assister, comme représentant officiel de la France, à une scène qui ne seffacera jamais de ma mémoire. Les condamnés, tous samurai, avaient comme tels le privilège de ne pas subir la mort de la main du bourreau, mais de se la donner eux-mêmes par le traditionnel harakiri. Dans un temple, 22 jeunes gens, à la mine éveillée, sont accroupis sur deux rangs, les vêtements rabattus jusquà la ceinture, le torse nu ; devant chacun deux, un plateau de laque sur lequel repose un petit poignard. A un signal donné, les 11 du premier rang saisissent larme dun mouvement lent, sinclinent devant moi, et, en un clin dil, jai sous les yeux onze ventres ouverts doù séchappent des entrailles sanglantes, que lun deux a même le courage de saisir en ses mains et de tendre vers moi, comme pour me prendre à témoin de lexpiation accomplie. Saisi dhorreur, je crie vivement ; Au nom de S. M. lEmpereur des Français, la justice est satisfaite : les 11 autres condamnés sont graciés ! Cette parole, qui partout ailleurs eût été accueillie avec joie et gratitude, ne provoqua quun sourire presque narquois sur les lèvres de ceux à qui je croyais accorder une faveur. Pour eux, accepter cette grâce humiliante, ceût été forfaire à lhonneur. A peine avais-je tourné les talons que les onze victimes volontaires sécroulaient, le ventre ouvert, comme leurs camarades. Comprenne qui le peut cette singulière mentalité !

    Tel fut en substance le récit du Commandant Dupetit-Thouars.
    54 ans après ces événements, jassistais à la fête célébrée pour le 25e anniversaire de la fondation de la Trappe de Notre-Dame du Phare. Jeus comme voisin de table le Gouverneur de Hakodaté, originaire de la province de Tosa (Shikoku). Comme les temps sont changés ! me dit-il. Quand je pense que, il y a 50 ans, cétaient de mes camarades de Tosa qui massacraient vos marins à Sakai, tandis quaujourdhui... Et nous choquâmes nos verres en criant ensemble : Vive le Japon ! Vive la France !

    Il était dit que le Japon me poursuivrait toujours au milieu de mes obscurs labeurs de la Procure.

    Un jour, vers le milieu de cette année 1868, une carte du Consulat vient informer le P. Osouf que M. Léon Roches, naguère Ministre de France à Yedo, est de passage à Hongkong. Nous lui rendons visite à lhôtel où il est descendu et nous trouvons un homme triste, abattu. Oui, nous dit-il, vous me voyez en fuite, heureux encore davoir échappé aux dangers que jai courus. Le parti des daimyô du Sud, les Satchôto (Satsuma-Chôshù-Tosa), comme on les appelle, sont victorieux, Je me suis trompé. Je croyais que les Togugawa, maîtres du Japon depuis deux siècles et demi, en étaient les seuls et légitimes souverains : ils nétaient que les premiers daimyô de lEmpire, les lieutenants-généraux de lempereur. Les Anglais lont compris et se sont rangés du côté de Kyôto, et moi, qui ai soutenu le Taikun, jai dû menfuir en toute hâte.

    Peu après, le Consul de France, de passage à son tour à Hongkong, nous donnait, sur cette fuite plutôt piteuse des détails intéressants que lex-Ministre avait passés sous silence. Nous étions, nous dit-il, depuis trois jours à Osaka, où nous avait conduits la corvette Dupleix. Nous occupions les appartements princiers du Monzeki, le grand pontife du Hongwa-ji. Larmée shôgunale venait de quitter le château de la ville, se dirigeant vers Kyôto, tombé aux mains des Satchôto. Au milieu de la nuit du 8 au 9 janvier, nous sommes réveillés soudainement par un vacarme épouvantable : les portes sont enfoncées et des samurai en armes pénètrent dans nos chambres : Vite, vite, sauvez-vous ! Ils sont à nos trousses et veulent tuer le Ministre français, qui a osé soutenir le Shôgun contre lEmpereur. Le Taikun vous confie ses trésors : quatre caisses que les serviteurs porteront à bord de votre vaisseau ; le prince vous fera savoir plus tard où vous pourrez les lui livrer. Fuyez vite ! On ne se fit pas répéter lavertissement. Escortés par quelques marins du Dupleix, nous descendons en hâte le long de la rivière jusquà son embouchure. Il nétait que temps. Déjà le bruit de la défaite des troupes shôgunales se répandait dans la ville ; des gens, voyant passer les lourdes caisses au blason des Tokugawa, commençaient à nous injurier en nous jetant des pierres. Heureusement, arrivés à la plage, nous pûmes nous mettre à labri de la jetée. Mais le vent du sud soufflait violent : impossible dentrer en communication avec le bâtiment, ancré à 500 mètres au large. Nous dûmes passer la journée presque entière à attendre là accroupis et remarquez-le bien encore à jeun. Nos marins allèrent fouiller dans une maison évacuée ; ils trouvèrent du riz, mais pas de bois pour le cuire, et, pour tout repas, nous grignotâmes des grains de riz ; cétait plutôt maigre ! Enfin vers 4 heures du soir, des embarcations, bravant le gros temps, quittèrent le Dupleix et vinrent nous prendre : nous arrivâmes à bord mouillés, trempés jusquaux os. Si les gens du Sud avaient eu vent de notre embarras durant la journée, il leur eût été facile de nous assaillir et de nous mettre en pièces. Nous apprîmes, dailleurs, quune heure à peine après notre fuite précipitée du Hongwan-ji, une bande de soldats de Chôshù pénétrait dans la maison et, furieux de nous voir échappés, les braves samurai déchargèrent leur colère en hachant à coups de sabre la literie, les paravents et tout ce qui leur tomba sous la main

    Ainsi finit en déroute la mission de M. Roches au Japon. Compromis par ses accointances avec le Shôgun déchu, il était rappelé et fut mis en disponibilité jusquà la fin de ses jours. Si le bon Mgr Petitjean neût été aussi charitable, il aurait pu se considérer comme bien vengé : celui qui avait menacé dexpulser les missionnaires était lui-même expulsé et de la façon la plus humiliante !

    Le 7 juin 1868, Mgr Petitjean, retour dEurope, débarquait à Hongkong, impatient darriver à Nagasaki, où la situation saggravait de jour en jour. Perquisitions, interrogatoires, arrestations, emprisonnement se succédaient dans les villages chrétiens : cétait la persécution ouverte. Le P. Laucaigne lui-même avait failli être capturé durant une de ses expéditions nocturnes dans la vallée dUrakami. Il y avait alors, à la Mission, une dizaine de latinistes, formant un embryon de séminaire : cétait lespoir de lavenir, les premiers éléments dun futur clergé indigène. Il fallait à tout prix les soustraire au danger. On décida de les envoyer au Collège de Pinang, et voilà comment la petite bande, sous la conduite du P. Cousin, le futur évêque de Nagasaki, débarquait à la Procure de Hongkong à la fin de juillet. Dire avec quelle tendre bienveillance ils furent accueillis par celui quon appelait familièrement la maman Osouf serait aussi difficile que dexprimer la joie que jéprouvais moi-même à choyer ces chers enfants, parmi lesquels il en était plusieurs que, vingt ans plus tard, je devais retrouver prêtres et confrères dans lapostolat.

    Cétait encore le Japon qui venait, pour ainsi dire, au-devant de moi.
    Cependant ma santé ne se trouvait pas bien du climat de Hongkong et de la vie sédentaire de la Procure. Par deux fois le bon P. Osouf menvoya en changement dair à Shanghai. Là, jeus la grande consolation de rencontrer les rares survivants des massacres de Corée en 1866, les PP. Féron et Ridel, et par eux jeus les émouvants détails du martyre de mes anciens condisciples de Paris, les PP. de Bretenières, Dorie, etc..

    Rentré à Hongkong, je reprenais avec résignation ma besogne quotidienne, lorsque soudain une lettre du Séminaire de Paris mapporte une nouvelle bien inattendue : jétais relevé de mes fonctions à la Procure et nommé missionnaire du Japon. Comment cela se pouvait-il ? Le bon P. Osouf sétait convaincu quune vie active conviendrait mieux à mon tempérament, probablement aussi que je ne possédais pas les aptitudes requises chez un bon procureur ; toujours est-il quil avait écrit à Paris et cest la réponse à sa lettre qui mapportait ma nouvelle destination. Ma joie fut grande. Je dus cependant rester à Hongkong jusquà la fin de lannée ; je fus remplacé par le P. Coste.

    Le 12 janvier 1869 jarrivais à Nagasaki. Quelle émotion lorsque, du pont du bateau, aux premières clartés de laurore, japerçus, au fond de la baie, la montagne des Martyrs, ce fameux Tateyama, dont le sol a été arrosé du sang de tant de confesseurs de la foi !... Une heure après jétais dans les bras du saint et vénéré Mgr Petitjean, qui voulut me conduire lui-même dans léglise des 26 SS. Martyrs et sagenouiller avec moi aux pieds de la statue bénie, là où il avait entendu, 4 ans auparavant, la parole révélatrice : Nous avons le même cur que vous, qui lui apprenait la merveilleuse survivance du christianisme après deux siècles et demi de persécutions

    Il y avait alors dans léglise quelques chrétiens en prière. Soudain un coup est frappé à la porte : tous se relèvent vivement, et ceux qui entrent ne voient que des visiteurs, qui, comme eux, sont venus admirer ce spécimen unique darchitecture religieuse européenne, ce temple du Yaso toujours proscrit. Cétait, en effet, la consigne. Chaque jour, un petit nombre de chrétiens étaient admis, de grand matin, à lassistance à la messe et à la réception des sacrements ; ils continuaient ensuite leurs dévotions. Mais, pendant ce temps, un catéchiste se tenait à lentrée de léglise et, lorsque des visiteurs se présentaient, avant de les laisser entrer, il frappait la porte dune manière particulière convenue davance, et aussitôt toute prière, tout signe de piété cessait dans lintérieur ; il ny avait plus que des curieux exprimant leurs sentiments sur cet édifice exotique et ces statues des kami européens.

    A cette époque, le christianisme étant encore la religion perverse interdite au Japon, le ministère ne pouvait être exercé quavec une extrême prudence.

    Le héros de ces temps, aujourdhui légendaires, qui rappellent lère des catacombes, était le P. Laucaigne, que, en raison de sa taille, nous appelions familièrement le Petit. Il passait la journée à instruire des fidèles, baptiser, confesser. La nuit venue, il revêtait un costume de samurai à deux sabres et partait intrépide dans la vallée dUrakami pour visiter les malades et administrer les sacrements. Nous le retrouverons.

    Quelques jours après mon arrivée, Mgr Petitjean, me jugeant suffisamment reposé, minvita aimablement à commencer létude de la langue japonaise. Bien volontiers, certes, mais à laide de quels livres, grammaire, dictionnaire, etc ? Des livres, il ny en a pas. On vous dictera des fables, le Cours danglais traduit en japonais. Nous avons bien aussi le Dictionnaire de Pagès, cest-à-dire la traduction faite par M. Pagès du Dictionnaire japonais-portugais édité en 1608 à Amakusa par les PP. jésuites, mais il nest encore imprimé que jusquà la lettre L. Il fallut bien se contenter de cela. Mais je ne sais comment ni pourquoi les mots dont nous avions besoin à un moment donné commençaient toujours par les dernières lettres de lalphabet, entre M et Z. Au reste, notre moyen le plus pratique daugmenter notre vocabulaire était la méthode mimique ; on montrait du doigt un objet à un Japonais pour lui signifier : Comment cela sappelle-t-il en japonais ? et lon inscrivait la réponse en lépelant minutieusement. Le procédé est un peu long, mais il est presque sûr, et je le recommande à nos jeunes missionnaires. Cest ainsi, du moins, que je me familiarisai peu à peu avec le beau mais difficile langage du pays.

    Jeus bientôt, du reste, une autre occupation. La petite connaissance de langlais, que javais acquise à Hongkong, me fit nommer aumônier de la marine étrangère. Nagasaki était alors le port de rendez-vous des flottes européennes et surtout anglaises et américaines. Je rencontrai de bien braves gens dans les équipages du Hartford, de lOneida. La foi des Irlandais, des Canadiens, maccueillant avec fierté, au milieu déquipages aux deux tiers protestants, au cri de : Chaplain on board ; mon canot aussitôt paré et les matelots me prenant dans leurs bras, au bas de léchelle, pour masseoir au timon ; les marins catholiques conduits officiellement à la messe du dimanche, au nombre de 200, 300 parfois ; le Quarter Master déposant sur lautel la pile de dollars, produit de la quête de la semaine, etc.. Ces belles et franches natures me donnèrent bien des consolations.

    Quant aux Japonais, mes relations avec eux étaient à peu près nulles, dabord à cause de mon ignorance de la langue, et aussi parce que nous ne recevions que fort peu de visites : quelques chrétiens se dissimulant dans les corridors et se rendant auprès du P. Laucaigne pour recevoir les sacrements ou pour parfaire leur instruction religieuse. Quelques enfants cependant, à la fois serviteurs et latinistes, me distrayaient par leur jovialité.

    Nous étions entourés dun véritable réseau de surveillance et despionnage, car le nouveau gouvernement navait pas abrogé les lois anti-chrétiennes ; il les renforçait plutôt. La Restauration impériale ne sopérait pas sans difficulté ; la seule bataille de Fushimi navait pas suffi à triompher du parti shôgunal. Des combats se livraient à Yedo, à Wakamatsu ; lamiral Enomoto se rendait maître du Yezo, dont il voulait faire un fief indépendant pour les Tokugawa, et des officiers français laidaient dans son entreprise.

    La situation était donc encore confuse, et grande lanxiété. A Nagasaki les nouvelles ne nous arrivaient quaprès des semaines de retard, et souvent dénaturées. Enfin on apprend que les Impériaux sont vainqueurs partout, que la guerre civile va se terminer et que lEmpereur est bien désormais le seul maître souverain. Il a ratifié les traités conclus avec les puissances étrangères, il va ouvrir de nouveaux ports au commerce ; cen est fini de la politique dexclusion. On peut espérer que la religion va profiter des bonnes dispositions du nouveau gouvernement. Hélas ! il nen est rien. Les arrestations de chrétiens se multiplient. En vain les Ministres et Consuls européens et américains ont recours aux représentations et aux protestations, la persécution continue et devient de jour en jour plus rigoureuse.

    Il y avait, à cette époque, au Japon, un homme un étranger pourtant, qui jouissait dune influence considérable : cétait Sir Harry Parkes, Ministre dAngleterre. Plus perspicace que son collègue de France M. Roches, il avait compris que le Shôgunat touchait à sa fin et que lEmpereur allait reprendre le pouvoir usurpé par les Tokugawa. Aussi sétait-il rangé décidément du côté de la Cour de Kyôto. Il avait été le conseiller, le guide des daimyô du Sud coalisés contre le Shôgun, et, leur cause ayant triomphé, il était demeuré persona grata et très écouté dans les sphères gouvernementales. Pendant les vacances de Noël 1869, Sir Harry Parkes fit un voyage dans le midi pour visiter des mines de charbon dans les îles dAmakusa. Il passa par Nagasaki et quel ne fut pas notre étonnement de le voir un jour entrer à la Mission, accompagné du Consul dAngleterre. Il nous posa des questions minutieuses sur les arrestations et les emprisonnements des chrétiens, protestant contre de telles mesures, et il termina lentretien par ces mots fortement accentués : Dût la force être nécessaire, nous empêcherons la persécution. Il fit, en effet, dénergiques représentations à Tôkyô : elles furent inutiles. Au commencement de janvier 1870, tous les chrétiens dUrakami étaient embarqués de force et exilés loin de leur pays : la vallée devenait un désert.

    Dans mes 50 ans dApostolat jai raconté ce lamentable exode, je ny reviendrai pas ici. M. Laucaigne, redoutant la persécution pour ses élèves de latin, se décida à partir avec eux, au nombre de 13, pour Shanghai, puis trois mois après pour Hongkong : ils devaient y rester trois ans. Et nous, missionnaires, nous demeurions seuls, pasteurs sans troupeau, attendant avec confiance quil plaise à la Providence de mettre fin à cette douloureuse épreuve.

    (A suivre) A. VILLION.
    Missionnaire dOsaka.

    1928/517-529
    517-529
    Villion
    Japon
    1928
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