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Réminiscences dun Ancien, En procure de Hongkong (1866-1868) 2 (Suite)

Réminiscences dun Ancien, En procure de Hongkong (1866-1868) Quelle belle phalange de missionnaires ne voyait-on pas passer à la Procure ! Cétait le magnifique Père Jacquemin 1, ex-convict des prisons de Canton, dont il avait gardé triste souvenir et dont il réussit heureusement à séchapper. Un peu obèse, on lappelait le Père Malakoff: nom de circonstance après la guerre de Crimée.
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    Réminiscences dun Ancien,
    En procure de Hongkong (1866-1868)


    Quelle belle phalange de missionnaires ne voyait-on pas passer à la Procure !

    Cétait le magnifique Père Jacquemin 1, ex-convict des prisons de Canton, dont il avait gardé triste souvenir et dont il réussit heureusement à séchapper. Un peu obèse, on lappelait le Père Malakoff: nom de circonstance après la guerre de Crimée.

    Le capitaine Bernon, 2 un rude défricheur de la brousse, celui-là, mais que lon redoutait comme hôte de passage, à cause de ses... distractions. Equipé à la diable, comme il létait dans son district de misère, il lui arrivait parfois, en quittant la procure ou le poste qui lavait hospitalisé, de glisser par mégarde dans ses bagages une couverture, ou une robe chinoise, ou quelque autre objet de vestiaire ; distraction ou souvenir des temps apostoliques : inter fratres omnia communia.

    Voici le Père Chouzy 3, le Dominicain, comme on lappelait, à cause de sa longue robe blanche chinoise, toujours immaculée. Il fit un long stage à la Procure pour y reposer ses nerfs fatigués. Cétait un gai compagnon, pétillant desprit, parfois légèrement caustique. Pendant les repas surtout il était intarissable. De grâce, Messieurs, intervenait doucement le P. Osouf, accordez-nous au moins les dix premières minutes pour manger tranquillement ! Mais en vain, le fou rire gagnait toute la tablée et le bon Procureur lui-même. Dans ses fréquents voyages de nuit sur les jonques cantonaises, le P. Chouzy charmait de même les passagers par ses récits, ses plaisanteries, ses lazzis ; et, le lendemain, au jour, on entendait dire de tous côtés : Comme ! cétait un Fan-kwai (diable détranger) qui parlait hier soir ! Jai cru que cétait un homme du Nord, avec son accent mandarinal.


    1. Missionnaire au Kouangtong en 1851 ; mort en 1895.
    2. Missionnaire au Kouangtong en 1849 ; mort en 1895.
    3. Missionnaire au Kouangtong en 1860 ; vicaire apostolique du Kouangsi en 1891 ; mort en 1899.

    Au Japon, je nai connu quun missionnaire qui pût, à sa prononciation, se faire prendre pour un homme du pays : cétait le P. Langlais, depuis longtemps rentré malade en France et qui vient de séteindre à Montbeton.

    Laissez-moi vous présenter maintenant un autre hôte de la Procure, le bon Père Guerrin. Appelé comme Directeur au Séminaire de Paris, il se préparait à sembarquer pour la France. Missionnaire du Kouangtong, il quittait à regret un magnifique district, une chrétienté florissante, fervente et très attachée à son Père. Il senfuit secrètement pour éviter le déchirement des adieux et arriva à Hongkong. Mais le départ du bateau ayant été retardé, il fut obligé de séjourner cinq ou six jours à la Procure. Pendant ce temps, sa fuite avait été constatée, et voilà sa chrétienté en grand émoi : aussitôt une nombreuse députation, faisant en hâte un voyage de 85 lieues, accourt à Hongkong, et, pleurant, gémissant, supplie le Père de ne pas abandonner ses enfants : Père, revenez, revenez-nous ; nous serons bien sages ; il ny aura plus parmi nous de désobéissants; revenez, revenez !

    Et le pauvre missionnaire, refoulant ses larmes, sarrache à leurs supplications... Quel sublime tableau ! Et combien est touchant cet attachement des âmes ! Cest là la récompense promise dès ici-bas : Omnis qui reliquerit domum,... aut patrem, aut matrem... propter nomen meum, centuplum accipiet... Il mest arrivé de mentendre dire par daimables globe-trotters, yankees ou autres : Oh ! ces gens-là, Chinois, Japonais, ils nont pas de cur ! Les chrétiens du P. Guerrin ont donné la réponse à ce jugement sommaire. Cependant lheure de lembarquement approche : il faut quitter le costume chinois pour prendre la soutane ; le changement se fait sans trop de difficulté. Mais il reste encore un détail de toilette pour que la transformation soit complète : la longue tresse chinoise doit être sacrifiée. Allons, Père Guerrin, dun seul coup de ciseaux je vais vous rendre ce service. Oh ! non, attendez encore. Mais on nous appelle de la chaloupe. Et sans tenir compte de ses atermoiements, brusquement je tranchai... le dernier lien qui attachait encore à la terre de Chine le malheureux partant. Oh ! ce coup de ciseaux, je crois quil lui coupa une artère toute proche du cur ! Donnez-la-moi, me dit-il vivement, les yeux en pleurs : cest mon dernier souvenir de Chine ! Et il lemporta précieusement.

    Quatre ans plus tard, lancien missionnaire, qui avait échappé aux geôles chinoises, était enfermé à la Roquette, prisonnier de la Commune. Un de ses compagnons de captivité était M. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves. Pendant la nuit qui suivit lassassinat de lArchevêque de Paris, M. Guerrin appela M. Chevriaux, avec lequel il pouvait causer, grâce à la disposition des fenêtres ; il lui dit alors : Ici nul ne nous connaît ; comme vous je suis vêtu en laïque : on ne vérifiera pas lidentité ; lorsquon vous appellera, laissez-moi répondre à votre place ; ma vie est vouée au martyre et ma mort sera utile si elle sauve un père de famille. M. Chevriaux refusa ; M. Guerrin, avec une insistance héroïque, supplia son compagnon de lui permettre daccomplir ce sacrifice, quil trouvait tout simple. M. Chevriaux fut inflexible et M. Guerrin le blâma doucement de ce quil appelait son obstination. Chacun deux, sans doute, lorsqueut lieu lappel de ceux qui allaient mourir rue Haxo, écouta avec angoisse sil nentendrait pas le nom de son voisin de captivité. Ni lun ni lautre ne fut désigné. Leur dévouement resta inutile, mais il nen est pas moins admirable.1

    Pendant sa détention le P. Guerrin avait fait un vu pour la préservation du cher Séminaire de la rue du Bac ; ce nest quen 1880 quil put laccomplir et depuis plus de 40 ans lancien missionnaire de Canton, le Directeur du Séminaire, le prisonnier de la Commune, est devenu Chartreux, et depuis plus de 40 ans il prie et se mortifie pour la Société, pour les Missions, pour ses chrétiens cantonais, et aussi, sans aucun doute, pour ceux qui lont emprisonné jadis et pour ceux qui, plus récemment, lont chassé de son monastère et contraint à prendre la route de lexil.

    Et je me demande parfois si, malgré le vu de pauvreté et de renoncement complet, le vénérable religieux na pas conservé, dans un coin de sa cellule, comme un précieux souvenir, la longue tresse chinoise jeunesse apostolique.


    1. Maxime Ducamp, les Convulsions de Paris, I, 414.

    Mais quels sont ces voyageurs qui nous arrivent ? Ce sont des échappés des griffes du diable. Le gredin a senti la moutarde lui monter au nez quand, après deux siècles et demi de règne tranquille, il a vu débarquer à Nagasaki un ennemi, un évêque, le doux Mgr Petitjean. Il a aussitôt donné le mot dordre à ses satellites : mettre à exécution le plan dextermination des chrétiens récemment découverts. Le feu couvait sous la cendre depuis des mois ; il fallait lattiser. Et voici que la persécution éclate soudain ; 80 pères de famille sont arrêtés dans la vallée dUrakami, près de Nagasaki ; lenclos de la Mission est entouré despions ; les domestiques, les enfants surtout sont questionnés, surveillés. Jours dangoisses pour le pauvre Monseigneur, homme dénergie certes, mais de cur trop sensible, plus tendre pour ses enfants que la meilleure des mères. Cependant il faut prendre un parti. Grâce au dévouement de résidents amis, les élèves sont embarqués pendant la nuit ; bientôt ils voguent vers Shanghai. Et voilà comment, cinq jours plus tard, le joyeux P. Cousin 1 débarquait triomphant à Hongkong, si fier de sa bande de chérubins. Oui, des chérubins, je ne retire pas le mot : cétait limpression de tous ceux qui les voyaient. Les chers enfants, ils nous gazouillaient les mots légués secrètement pendant deux siècles de persécution : Pateru Sama, Birujinu Maria Sama, sakuramento, Yukarisutia, et lon écoutait avec une émotion profonde le témoignage de cette foi ainsi perpétuée sous le glaive du bourreau : Hc est victoria qu vincit mundum, fides nostra !... Et Dieu me réservait de voir un jour, 25 ans plus tard, ces mêmes enfants devenus prêtres et nos collaborateurs dans luvre ardue de lévangélisation de leurs compatriotes... Comme ils furent choyés pendant leur halte de quelques jours à Hongkong ! La maman Osouf les combla dattentions et de gâteries : Ces chers, chers enfants ! répétait-il. Aussi, en les embarquant pour le Collège de Penang, quel soin ne prit-il pas de leurs bagages et surtout de leurs provisions !


    1. Du diocèse de Luçon ; missionnaire au Japon en 1866 ; vicaire apostolique du Japon Méridional en 1885, évêque de Nagasaki en 1891 ; mort en 1911.

    Tel aussi, et plus foncièrement encore, le bon P. Osouf se montra attentionné à mon égard. Ma pauvre tête jai honte de le dire, était reprise de névralgies, souvenir rapporté de Paris, restes dune sorte dépidémie qui avait éprouvé la rue du Bac en 1865. Appelant à Hongkong le P. Lemonnier, qui débutait alors à Shanghai, il menvoya le remplacer et garder la maison du San-te-tang (les trois vertus). Quelle rencontre my était réservée ! Je trouvai à la Procure toute la Mission de Corée, ou plutôt les débris qui en restaient : les PP. Féron, Ridel, toujours à la recherche de moyens pour rentrer dans leur chère Mission et supportant difficilement lépreuve de lattente dune occasion favorable. Avec eux je retrouvais là des condisciples du Séminaire, lami Blanc, futur évêque, le solennel Martineau, lespiègle Richard, tous au ciel à cette heure ! Ils viendront au-devant de moi, je lespère, quand mon tour sera venu !... Mais quels palpitants récits je recueillais de leur bouche ! Le grave P. Féron me narrait ses transes au moment, encore tout récent, du martyre des deux évêques 1 et des sept missionnaires, 2 ses confrères. Je lécoutais, frémissant démotion, suivant tous les détails du drame sanglant quil ne pouvait rappeler quen pleurant. Que de fois ces souvenirs me sont revenus à la pensée et mont réconforté aux heures difficiles !

    Il y avait aussi le paisible P. Ridel, qui devait rentrer un jour, crosse en main, évêque de ses bien-aimés Coréens. Il ne fera queffleurer le martyre, huit ans plus tard, et ce sont nos Japonais, habiles diplomates, qui larracheront aux prisons de Seoul. Jaurai alors le bonheur de le recevoir à Kôbe, où il bénira notre chrétienté naissante, pénétrée dadmiration à la vue de ce confesseur de la foi. Cest alors quil me contait les détails émouvants de sa nouvelle hégire, Vous vous rappelez, Père Villion, ces braves amis, nos cinq Coréens à Shanghai, ces vaillants courageux, comme les appelait un amiral français ; car, disait il, ils ont osé faire, sur leur misérable barque coréenne, la traversée de Corée à Tchefou pour sauver les deux Pères échappés au massacre : quel est le marin dEurope qui, à moins dêtre fou, eût tenté un pareil coup daudace ? Le jour de mon arrestation, mon domestique, le vieux Tchoi, vint mavertir en pleurant que les satellites approchaient. Eh bien ! lui dis-je, tu peux te sauver, toi, te cacher, tu es du pays. Oh ! me répondit-il, ce nest pas pour moi que je pleure ; jai 70 ans, peu mimporte de mourir ; mais notre évêque qui ne fait que darriver, mais les chrétiens qui nont pas encore reçu sacrements ! quel coup ! cest la fin de la religion en Corée ! Javoue quà ces mots je sentis se mouiller mes paupières et malgré moi, contre tous les usages du pays, je le saisis dans mes bras et le serrai contre ma poitrine.


    1. Mgr Berneux et Mgr Daveluy.
    2. Les PP. de Bretenières, Beaulieu, Dorie, Pourthié, Petitnicolas, Aumaître et Huin.

    Avec quelle émotion jécoutais ces touchants récits ! Oui, ce séjour à Shanghai, que javais considéré un peu comme un pensum à mon insuffisance, était un encouragement que mavait ménagé la miséricorde divine. Jenviais ces beaux caractères dapôtres.

    Il y en avait dautres, du reste, et sur place. Tout près de notre procure était celle des PP. Lazaristes, avec, à sa tête, un autre P. Libois, le vénérable P. Aymeri, lhomme universel à Shanghai lors de louverture des concessions ; le P. Aymeri, à son bureau dès laube du jour, sa plume doie à la main, toujours au service de ses confrères et émaillant toutes ses phrases de son expression favorite : Certibus, Messieurs ! Et chez lui je rencontrais des vétérans, comme les PP. Delaplace, 1 Tagliabue, 2 futurs évêques, influents même au Palis de Pékin : de quelle fraternelle amabilité ne mhumiliaient-ils pas, les dignes Pères !

    Et, comme clergé de la province, ce beau régiment de la Compagnie de Jésus, les vrais fondateurs de cette Mission du Kiang-nan, modèle des missions de Chine. Shanghai retentissait encore du nom du P. Desjacques, qui avait sauvé la ville assiégée en franchissant les rangs des Taiping pour demander le secours de la flotte des alliés : comment put-il réaliser cette audacieuse tentative ? de laveu de tous, cétait un miracle !.. Je trouvais là aussi le doux P. Bassuiau, dont jétais, dailleurs, le collaborateur assidu depuis un an, tous les envois pour la fondation de leur procure narrivant quà Hongkong, doù je les faisais suivre... Et tous ces religieux, de vrais saints, des modèles pour un pauvre pioupiou comme moi : Mgr Languillat,3 dune sagacité à confondre les mandarins ; Mgr Bulté, 4 le Curé dArs de sa Mission, etc., sans oublier le bon Frère Joseph, dont personne na jamais pu lasser la patience.


    1. Vicaire Apostolique du Tchely-Nord (Pékin) de 1870 à 1884.
    2. Vicaire Apostolique du Tchely-Nord de 1884 à 1890.
    3. Vicaire Apostolique du Kiang-nan de 1864 à 1878.
    4. Vicaire Apostolique du Tchely Sud-Est de 1880 à 1900.

    Cependant le temps de mon intérim sachevait ; il fallait rentrer dans ses quartiers et réintégrer la sainte boutique, comme disait plaisamment le P. Osouf. Mais du nouveau my attendait. Pendant mon séjour à Shanghai, Mgr Petitjean avait subitement fait son apparition à Hongkong, se rendant en Europe pour renseigner le Vatican sur linquiétante situation religieuse au Japon, pour y intéresser les Tuileries. Ne me voyant pas à mon bureau, Mgr avait demandé la raison de mon absence ; des explications avaient été données, à la suite desquelles un échange de lettres avait eu lieu entre la Procure et la rue de Bac. Etant donné que tout cerveau nest pas apte à sassimiler les questions de finance, il fut reconnu que le choix fait par le P. Libois de ma chétive personne était un choix malheureux. Mon pauvre P. Villion, me dit affectueusement le P. Osouf, adieu ! Mgr Petitjean vous appelle au Japon. Dire mon émotion à cette nouvelle serait difficile. Qui aurait pu quitter sans regret le bon et bien aimé P. Osouf ?... Cependant, pour être sincère, je dois dire que mes préparatifs de départ furent promptement achevés et que, en franchissant pour la dernière fois le portail de Staunton Street, je ne regardai pas en arrière : cest, dailleurs, le précepte de lEvangile. Je ne voyais plus que le Soleil Levant, le cher Japon !

    A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka


    1923/269-275
    269-275
    Villion
    Chine
    1923
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