Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Réminiscences dun Ancien, En procure de Hongkong (1866-1868) 1

Réminiscences dun Ancien, En procure de Hongkong (1866-1868) Me voici donc arrivé à Hongkong, où je suis destiné à servir les serviteurs de Dieu, comme sen glorifie le Saint-Père lui-même. Pour ne jamais loublier, pour demeurer heureux et fier de servir mea frères de la brousse, je gravai sur mon crucifix de partant les initiales S. M. A. (servus missionariorum apostolicorum).
Add this
    Réminiscences dun Ancien, En procure de Hongkong (1866-1868)


    Me voici donc arrivé à Hongkong, où je suis destiné à servir les serviteurs de Dieu, comme sen glorifie le Saint-Père lui-même. Pour ne jamais loublier, pour demeurer heureux et fier de servir mea frères de la brousse, je gravai sur mon crucifix de partant les initiales S. M. A. (servus missionariorum apostolicorum).

    Mais qui donc mavait envoyé de Paris et attitré à cette charge ? Cétait lancêtre vénéré de la Procure de Hongkong, le fameux Père Napoléon Libois ; le digne vieillard mavait dit, de son ton solennel, mais avec une nuance démotion : Oui, petit : in nostro docto corpore ! Servez bien vos frères ; mais ne les sucrez pas trop, de concert avec la suave douceur du P. Osouf, qui vous attend. A la Procure le P. Libois sur le modèle duquel la Providence nous a donné, de nos jours aussi, un homme de choix, le P. Libois était une autorité à Hongkong ; il faisait partie de ce groupe de pionniers entreprenants, qui dun rocher aride surent faire une île enchanteresse et une florissante colonie. Les mandarins chinois, lors du traité qui suivit la guerre de lopium, avaient entre eux ri tout à leur aise de la clause qui cédait Hongkong aux Anglais : La voilà bien, la sottise de ces Fang-kwai-lo (diables détrangers) ! Quespèrent-ils faire de ces rochers, repaires de pirates ? Ils en ont fait ce que nous admirons aujourdhui. En ces temps de défrichement et de fondation, le P. Libois révéla un vrai génie de prévoyance et dhabileté financière ; il fut linspirateur, le conseiller sûr et judicieux de nombre de ceux qui devinrent les potentats du commerce de la colonie. Combien de fois ne leur ai-je pas entendu répéter : Ah ! si le P. Libois était encore ici !

    Grâce à lui la vieille procure de Staunton Street était comme la pension de famille de tout ce qui passait, arrivant de France, marins ou autres : il y avait alors, en ces temps de déblaiement, si peu de maisons habitables ! Quel est, par exemple, ce jeune aspirant de marine, à laspect souffreteux, à qui le P. Libois tire les oreilles parce quil est rentré un peu tard ? Ah ! çà, je vais vous gronder ; je vous apprendrai à vous soigner, moi : je ne mappelle pas Napoléon pour rien ! Trente ans plus tard, ce jeune aspirant était devenu lAmiral Rigault de Genouilly, Ministre de la Marine de Napoléon III, et il aimait à venir, au Séminaire de la rue du Bac, saluer son bon Père Libois.1

    Le P. Libois avait su former son successeur à Hongkong : il est vrai que, dans cette tâche, il avait été grandement aidé par la nature, et plus encore par la grâce. Ce successeur sappelait Pierre-Marie Osouf. Je me rappellerai toujours cette première accolade reçue de lui il y a 57 ans ! Jen ressens encore la chaleur si profondément sympathique, le fluide de charité et de bonté dont son cur était rempli, et, dès ce premier accueil, on comprenait le surnom à la fois élogieux et touchant que lui avaient décerné les missionnaires : la maman Osouf. Une piété profonde, une modestie toujours souriante, une grande suavité de manières, faisaient du P. Osouf un homme accompli, quite a gentleman, disaient les Anglais en sinclinant dune façon significative. Tel était le procureur de Hongkong, tel fut lArchevêque de Tôkyô, que nous avons connu et vénéré. Combien je remercie le bon Dieu davoir placé de tels hommes sur mon chemin, en ce débarcadère apostolique !

    Le P. Osouf donc me planta au bureau, au telonium de saint Matthieu. Là il fallait enfiler ces horribles sapèques chinoises, triste change des aumônes bénies de la Propagation de la Foi. Et puis, chaque matin : A combien la piastre aujourdhui ? Et le dollar ? Que dit la
    Bourse ? ... Ah ! ils me lavaient bien prédit, les amis de Paris, lorsquils ne chantaient, au départ :
    Un aimable confrère, Vous apprendra, cher Père,
    Bon et parfait Normand, A bien compter largent !


    1. Napoléon-François Libois, né en 1805 au diocèse de Séez, partit en 1837 pour Macao, où il fut sous-procureur, puis procureur en 1842. En 1847, il transporta la procure à Hongkong, fonda les procures de Singapore (1857) et de Shanghai (1864). Il fut rappelé en Europe en 1866 et nommé procureur de la Société à Rome : cest là quil mourut le 6 Avril 1872. On a dit de lui : Il na fait de bruit nulle part et a fait du bien partout.


    Mais laissons le tintement du guichet ; quittons la boutique, comme disait le P. Osouf avec son gentil sourire ; allons plutôt jouir de sa cordiale hospitalité et saluer les hôtes quil accueille avec une imperturbable amabilité. Quels hommes jai vus passer là ! Des hommes de Dieu, des apôtres de fer et de feu, en face desquels, pauvre pygmée, je me sentais comme écrasé !

    Saluons dabord celui qui nous avait amenés de France, le glorieux chef de notre petite bande apostolique, qui, tout le long de la route, nous avait traités, le P. Armbruster et moi, en enfants gâtés : cétait Mgr Theurel, Coadjuteur du Tonkin Occidental, que nous nous permettions parfois dappeler le petit Theurel et voici pourquoi. Un jour quil avait obtenu une audience, le saint Pape Pie IX, le voyant entrer sécria : Oh ! mi piquignino Theurel ! Les Cardinaux présents ne laissèrent pas tomber le mot à terre ; il fut rapporté jusquen Chine. Mgr Theurel avait été nommé évêque à 28 ans : Vinti octo ! sétait exclamé Pie IX en signant le placet de la Propagande. Cest une histoire touchante, que le bon évêque aimait à nous conter pendant le voyage. Cétait au temps des persécutions au Tonkin ; successivement les PP. Schffler, Bonnard, Néron, Vénard, nos Bienheureux daujourdhui, bientôt, espérons-le, les Saints de notre Société, avaient cueilli la palme du martyre ; il ne restait, en comptant le vaillant évêque, Mgr Jeantet, que quatre missionnaires, qui, pour échapper aux recherches, vivaient cachés sous terre ; oui, sous terre, car, comme nous lexpliquait le petit Seigneur, les doubles murs ne suffisaient plus comme cachette ; en quelque village chrétien éloigné, à lécart, un trou carré de six pieds de profondeur, recouvert de planches, de terre et de verdure : cétait là le refuge, dont on ne pouvait sortir que deux ou trois heures, durant la nuit. Un jour, au commencement de mars 1859, le P. Theurel reçoit un mot de son évêque : Au reçu de ce billet, je vous ordonne de venir me trouver immédiatement. Monseigneur ny pense pas, sécrie le pauvre reclus ; à tenter une sortie dune ou deux lieues, on court grand risque dêtre arrêté ; comment espérer que je franchirai indemne les 25 lieues qui me séparent de lui ? Mais après tout, cest son affaire ; pour ce qui me regarde, je ne demanderais pas mieux... Sur ce, trois ou quatre nuits de voyage entouré de précautions, un chrétien sûr allant en avant pour surveiller tous les sentiers. Enfin un soir, vers 9 heures, il arrivait auprès de son évêque et, tout en sinclinant sous sa bénédiction, ne pu se retenir de lui dire, dun ton de reproche : Mais, Monseigneur, comment avez-vous pu me faire venir ainsi ? Mon cher Père, parlez à voix basse : nous sommes entourés despions. Je vous ai appelé parce que vous êtes nommé évêque et vous devenez mon Coadjuteur. Impossible. Monseigneur, je nai pas lâge canonique Je le sais, mais jai demandé et obtenu dispense de Route. Monseigneur, non, non ; je ne... Taisez-vous, malheureux ! Si on vous entendait !... Voyez, il est 10 heures. Vous avez une heure pour vous préparer, vous confesser, si vous le voulez. Nous commencerons la cérémonie à 11 heures ; il faut que tout soit fini à 1 heure, afin que vers 2 heures vous puissiez partir pour une autre cachette. Ainsi, si lun de nous était pris, il en resterait au moins un pour pourvoir aux besoins de notre pauvre Mission. Je vous lordonne donc au nom du Saint-Père, préparez-vous ! Et, tout abasourdi, le missionnaire sexécuta. On ne déploya pas grand luxe dans la cérémonie. Deux prêtres annamites, à défaut de confrères européens, dont aucun navait pu sortir de sa cachette, remplirent les fonctions dévêques assistants. Pour crosse, un bambou habillé de papier doré et surmonté dune corde de paille repliée sur elle-même ; ni bas, ni gants. Mais aucune des prières liturgiques ne fut omise ; elles furent, au contraire, récitées avec lardeur de foi quinspiraient les circonstances. Même dans les Catacombes de Rome, au IIe siècle, les cérémonies étaient plus solennelles que ce sacre épiscopal en plein XIXe siècle. A 2 heures du matin, tout était fini et le nouvel évêque cherchait refuge dans un sous-terre des environs.

    Le bon Pape Pie IX connut les détails de la consécration de lévêque à qui il avait accordé une dispense dâge ; il ne les oublia pas ; aussi rien détonnant à ce que, 7 ans plus tard, il laccueillît par ces mots de paternelle tendresse : Oh ! mi piquignino Theurel ! Cinq ans, en effet, après ce sacre émouvant, lévêque dAcanthe, atteint dune dysenterie rebelle, était à bout de forces et dut venir demander sa guérison à lair natal. Il était alors dans un tel état que le commandant du bateau sur lequel il sembarqua ne consentit à le prendre à son bord quà condition quaucune objection ne serait faite à ce quil fût immergé, sil venait à mourir pendant le voyage, ce qui semblait à peu près certain. Mais Dieu en avait disposé autrement et le réservait à de nouveaux combats.

    Guéri au moins temporairement, il repartit pour sa Mission au mois de juin 1866, et cest ainsi que nous eûmes lhonneur et la joie de lavoir pour chef de notre petit groupe apostolique. Il avait alors si bien retrouvé ses forces que, quelques jours après notre arrivée à Hongkong, il nous défia tous, sept jeunes missionnaires que nous étions, descalader en droite ligne, depuis la Procure, le pic Victoria : nous relevâmes le défi, mais ce fut lui qui arriva le premier.

    A Hongkong il apprit la mort de son évêque Mgr Jeantet 1 : il devenait dès lors Vicaire Apostolique du Tonkin Occidental. Il se hâta de regagner sa chère Mission ; mais deux ans après, repris de la même maladie qui lavait conduit en France, il mourait dépuisement à Keso, âgé seulement de 39 ans. 2 Il avait eu le temps cependant de se choisir un coadjuteur, qui devait lui succéder et laisser, lui aussi, de profonds souvenirs, Mgr Puginier. 3

    Je me suis attardé longtemps à cette attachante figure de Mgr Theurel ; mais elle nest pas la seule qui demeure dans mes chers souvenirs de Hongkong. Peu après notre arrivée, en effet, la Providence mous amena celui à qui avait été réservé linsigne bonheur de découvrir au Japon les chrétiens descendants des héros et des martyrs du XVIIe siècle, comme, après la captivité de Babylone, Néhémie avait retrouvé le feu sacré. Le P. Petitjean, élu évêque de Myriophite et vicaire apostolique du Japon, nous arriva, venant à la recherche dun consécrateur. Grand et bel homme, dun port majestueux, et pourtant dune modestie charmante, il était alors en un piteux état de santé. Depuis un an, à Nagasaki, il passait les nuits à recevoir en cachette les chrétiens, les confesser, puis, dès le matin debout, il sortait ostensiblement pour tromper la vigilance des espions à deux sabres et allait donner des leçons de français aux fonctionnaires du gouvernement. A peine prenait-il deux ou trois heures de repos dans laprès-midi. Aussi était-il épuisé ; mais à lui encore Dieu, dans sa miséricorde, devait donner une nouvelle vie pour lentière résurrection de lEglise du Japon.


    1. Charles-Hubert JEANTET, né en 1792 à St-Claude (Jura) ; missionnaire du Tonkin Occidental en 1819, coadjuteur (de Mgr Retord) en 1847 ; vicaire apostolique en 1858 ; mort le 24 juillet 1866.
    2, Joseph-Simon THEUREL, né en 1829 dans le diocèse de Besançon ; missionnaire au Tonkin Occidental en 1852 ; coadjuteur en 1859 ; vicaire apostolique en 1866 ; mort le 2 novembre 1868.
    3. Paul-François PUGINIER, né en 1835 au diocèse dAlbi ; missionnaire en 1858 ; coadjuteur en 1867 ; vicaire apostolique en 1868 ; mort le 25 avril 1892.


    Ce fut un beau jour le 21 octobre 1866, que celui où Mgr Guillemin, Vicaire Apostolique de Canton, consacra le nouvel évêque. Mgr Theurel, compatriote et ami du consécrateur, avait été retenu comme prélat assistant ; mais, trouvant une occasion de rentrer plus tôt dans sa Mission, il nhésita pas à partir la veille même de la cérémonie. Ce fut le bon P. Osouf, le futur Archevêque de Tôkyô, qui le remplaça : coïncidence voulue par la Providence, comme aussi celle qui fit que ce fut moi qui fus chargé de lire les Bulles de préconisation. Il y avait là une sorte daffinité spirituelle, qui devait un jour mattirer et me ranger sous la houlette du nouveau Pasteur : un bouddhiste naurait pas manqué dy reconnaître laffinité du décret fataliste, lingwa-innen caractères chinois de la Loi. Pour moi ce devait être le fil conducteur du courant qui me souderait à notre bien-aimé Japon.

    Quel bel anneau dans la chaîne des grâces reliait en ce jour lEglise ressuscitée du Japon au Siège immuable de Rome ! Mgr Petitjean 1 sacré par Mgr Guillemin 2, qui lavait été par le Pape Pie IX lui-même !

    Inclinons-nous devant le grand Evêque de Canton, the true man of the day, avait dit de lui le général anglais au moment de la prise de Canton (1858). Oui, vraiment lhomme du jour ; âme énergique que la foi et la confiance en Dieu trempaient plus solide encore. Je nai été témoin que de quelques-unes des difficultés, alors secondaires, avec lesquelles il se trouva aux prises ; mais quand je regardais ce visage sec, amaigri, ces yeux animés, malgré moi je sentais une sorte de frisson me parcourir les membres, et le bon P. Osouf, frappé lui-même me disait : Regardez-le donc. Quelle force de caractère ! Et certes il lui en fallait au milieu de limbroglio du moment. Pour assurer sa situation, il vole en France, plaide sa cause avec feu, obtient de Napoléon III la promesse dun établissement (ce fut le palais même du malheureux Vice-roi Yê) et un don vraiment royal pour sa future cathédrale. On ne peut rien refuser à ce pauvre évêque de Canton, disait en souriant le souverain. Cétait assurément un succès ; mais, au retour, le pauvre évêque va retrouver dautres difficultés. Pour cette cathédrale, qui devait être luvre principale de sa vie, il avait obtenu de Pékin la concession dune carrière de granit ; mais le mauvais vouloir des autorités locales, les hésitations du Baron Gros, représentant de la France, empêchaient quil en pût tirer parti. La Providence vint alors à son aide dune manière inattendue. Parmi les premiers élèves-interprètes, il sen trouva un qui fut admis aux séances où se discutait le traité. Or ce jeune homme, originaire des environs de Besançon, lévêque, vingt ans auparavant, lavait tenu sur ses genoux : cétait le ingénieur créateur du port de Foutcheou, le Baron de Méritens, indispensable secrétaire du plénipotentiaire. Les discussions, objections, retraits, refus même, avaient duré jusquà la veille du jour où le Baron Gros devait sembarquer, et rien navait été conclu, lorsque, la nuit tombée, le jeune ami de lévêque vient le trouver en catimini et lui glisse à loreille : Le traité est signé. La clause de la carrière y est Chut ! Il paraît bien que le Baron Gros fut quelque peu interloqué en lisant, au moment de signer, cette clause insérée à son insu, et peut-être contre ses intentions ; mais il était trop tard : il nosa ni protester, ni se fâcher, et bien lui en prit, car, à son retour en France, il sentendait dire par lEmpereur : Je suis satisfait de ce que vous avez obtenu à ce pauvre évêque de Canton ; il le mérite. Le Baron sinclina, se félicitant intérieurement de son silence prudent.

    A. VILLION,
    (A suivre) Missionnaire dOsaka,


    1. Né en 1829 dans le diocèse dAutun ; missionnaire au Japon en 1860 ; vicaire apostolique en 1866 ; mort à Nagasaki en 1884.
    2. Né dans le diocèse de Besançon en 1814 ; missionnaire au Kouangtong en 1848 ; préfet apostolique en 1853 ; nommé évêque de Cybistra et sacré à Rome par le Pape Pie IX le 25 janvier 1857 ; mort-à Besançon en 1886.


    1923/205-211
    205-211
    Villion
    Chine
    1923
    Aucune image