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Réminiscences dun ancien, aspirant des M.-E en 1863-66 2 (Suite )

Réminiscences dun ancien, aspirant des M.-E en 1863-66
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    Réminiscences dun ancien, aspirant des M.-E en 1863-66

    Mais lémotion que jéprouve au cher souvenir de nos Martyrs de Corée ne doit pas me faire oublier les autres amis de la famille du Séminaire. Et il y en avait un choix délite ; quelques-uns même dune nature tellement exubérante que lun de nos Directeurs le P. Rousseille, je crois, alors encore jeune et quelque peu caustique dans ses réflexions, disait : Oui, il en est parmi vous de catégorie spéciale ; on nen fait plus comme cela aujourdhui ! Peut-être était-ce vrai ; mais, à mon avis, cest là le tissu de la robe polychrome de la sainte Eglise : tant de caractères différents, opposés même, et tous vibrant du même zèle sous linfluence du même courant électrique, le feu sacré de nos Martyrs de la Rue du Bac !

    Voilà des souvenirs quil est bon de remémorer, et cest pour cela que je bénis la création du cher petit Bulletin de la Société, où lon nous réconforte par les exemples de nos aïeux. Noblesse oblige ! Mementote prositorum vestrorum... Il y a là des trésors dédification pour toute la famille. Pour gen citer quun exemple, le bon P. Maire nous charme en nous contant le laborieux défrichement du Yunnan : la belle carrière apostolique du vénérable Mgr Ponsot, les impasses dont sut se tirer Mgr Fenouil, lénergique travail du P. Bourgeois, un qui déjà à Paris ne badinait pas sur ce qui était devoir : il ne disait pas deux fois la chose, et cest ce quil a fait en mission. Enfin mon ami Parguel, ce chevalier sans peur et sans reproche. Mais je vais arriver à lui ; laissez-moi vous présenter dabord les autorités du jour.

    En premier lieu, notre docte Gavantus des rubriques, le cher P. Cambier, il signor di Cambieri, comme on lappelait, tout frais débarqué de Rome pour aider le P. Rousseille à installer au Séminaire le rite romain. Vous en riez maintenant, mais vous ne sauriez croire combien de difficultés, de discussions, de murmures, dépigrammes, de querelles même, a causés en France à cette époque la question des surplis à ailes, des diacres induts, des encensements acrobatiques du rite parisien. Même nos vénérés Directeurs, les PP. Charrier, Voisin, Tesson, tenaient pour les vieux usages et assaillaient le P. Rousseille de leurs plaisantes railleries. La réforme ne sen poursuivait pas moins, et chaque dimanche, au cours de liturgie, don Cambier relevait impitoyablement les manquements aux nouvelles règles : Aujourdhui les trois officiants, à la banquette, ont oublié plusieurs fois de se découvrir. Ah ! ciel ! Et lon sétonnera après cela quau Palais Bourbon nos députés aient des distractions ! Mais aussi, dès 1863, le Séminaire de la rue du Bac était cité comme un modèle dans les Semaines Religieuses de Paris, Versailles, etc., et les maîtres des cérémonies de Saint-Sulpice, du Saint-Esprit, venaient à notre chapelle pour y voir des offices célébrés selon le plus pur rite romain, Et nous en étions fiers ! Pauvre Père Cambier ! Ancien Normalien, ami de cur du futur Cardinal Perraud, lui qui dans ses rêves dapôtre avait espéré la conversion dun monde, il mourait tristement dans sa barque chinoise, après quatre années de mission.

    Après lui, voici un fils de gendarme, ce P. Blanchard, dont la langue pouvait demeurer au repos à la chapelle et sur loreiller, mais ailleurs, jen doute. Il na jamais tenu conversation dont il nait eu la dernière repartie. Après cinquante années de travail et de dévouement au Coïmbatour, il est allé célébrer au ciel ses noces dor, que ses confrères se préparaient à fêter sur la terre.

    Puis un Angevin, calme, pieux, le doux Athanase, ou mieux Pineau Thanase, car ils étaient trois Pineau en même temps au Séminaire et il fallait bien les distinguer. Thanase donc était la piété même, et rien ne troublait sa sérénité. Un jour, en pleine cérémonie pontificale, il répond imperturbablement au prélat officiant : Attendez un peu, Monseigneur, que je me mouche. Parole échappée à sa naïveté et qui lui fut souvent répétée depuis lors. Cinq ans de mission aux Indes eurent raison de sa pauvre santé.

    Enfin le P. Guégo, un Breton celui-là ; tête dure, mais cur vaillant. Il disait ingénument que la facilité dexpression et les gestes gracieux lui étaient comme naturels ; et il en abusait parfois, le brave Père. A la classe de droit canon, en particulier, il lançait des objections fulminantes ; à quoi le digne et imposant P. Voisin, avec sa paternelle bonhomie, se contentait de répondre : Çà ! taisez-vous, Mr Guégo ! Tout simplement, vous nêtes quun original. Continuons. Le qualificatif lui resta. Original, il le fut A. M. D. G., ce héros du Laos, et personne na pu lire sans émotion les détails de sa vie apostolique dans le récit quen a donné Mgr Cuaz. Nous narriverons jamais à la cheville de pareils ouvriers !

    Et mon ami Parguel !... Je dis mon ami, car, voisin de chambre, il maccorda bientôt toute sa confiance. Plus que cela, après un ou deux éclats de sa nature exubérante, le digne P. Delpech me désigna pour être son moniteur. Lautre jour, en lisant laimable récit du P. Maire, je riais vraiment de bon cur ; mais, si javais été auprès de lui, jaurais pu lui vider une pleine escarcelle des facéties de notre chevalier apostolique. Quelle nature de feu ! Mais quelle promptitude aussi à se soumettre aux impulsions de la grâce ! Il médifiait au milieu même de ses imaginations les plus abracadabrantes. Neut-il pas un jour lidée dadresser au Maréchal Vaillant, alors Ministre de la Guerre, une lettre enthousiaste en faveur du Pape Pie IX : Tonnerre ! Maréchal, y disait-il, ne sommes-nous plus les fils des Croisés ?... Dieu protège la France ! En avant pour le salut du Saint-Père ! Hélas ! la lettre fut retournée au Séminaire par lentremise de la Chancellerie de lArchevêché ; laffaire passa naturellement au Conseil des Directeurs et la sentence fut sévère : seule lintervention miséricordieuse du P. Delpech le sauva dune expulsion humiliante. Mon homme en fut atterré et, après des torrents de larmes, devint plus doux quun petit enfant. Et comme je le tançais vertement pour mavoir caché ce méfait, il me remercia avec effusion. La leçon ne fut pas perdue, et il mit dès lors toute son énergie à combattre les exubérances de sa rude nature. Aussi avec quel zèle il se dévoua à ses chers chrétiens chinois ! Et au moment même de sa mort si cruelle, dans les crises effrayantes de la rage, il priait et clamait de sublimes invocations malgré les douleurs qui lui tordaient les membres ! Nest-ce pas là un courage surhumain et encore comme un filon de martyre ?

    Pour entretenir, du reste, au sein de la multicolore tribu des aspirants à lapostolat les courants du fluide surnaturel, la bonne Providence nous ménagea une douce et salutaire surprise. Un jour, ou plutôt une nuit, à lautomne de 1865, voici quà deux heures du matin la cloche des exercices se met à exécuter une sonnerie à nulle autre pareille. Réveillé en sursaut, je frappe la cloison et demande à mon voisin : Dites donc, lancien, serait-ce le feu ? Non, me répond-il ; une voix de Directeur a crié dans le corridor : Tous en bas, à la cour dentrée, une cérémonie !... On shabille en hâte, on se bouscule à la sortie, on se précipite vers la grille. Là, dans le plus grand silence, des cierges sont distribués à tous. De quoi sagit-il donc ? Mystère. Et voici quune voiture franchit le porche et sarrête devant la barrière ; le P. Pernot, en tenue de voyage, en descend ; puis, avec dinfinies précautions, on en tire un énorme colis, que lon débarrasse soigneusement des nattes et toiles demballage qui le protègent. Alors, à la lueur des cierges, apparaît une magnifique cassette en laque rouge. Cétait les reliques insignes, les ossements de Théophane Vénard. On entendit alors comme un bruissement dexclamations comprimées ; plusieurs sen approchèrent pour y appliquer leurs lèvres avec respect ; puis quatre Directeurs la portant sur un petit brancard, on la monta à la Salle des Martyrs en chantant : Subvenite, Sancti Dei, occurrite, Angeli Domini !... Je ne saurais dire limpression que nous fit, au milieu de la nuit, la réception de ce trésor.

    La nouvelle, bientôt ébruitée dans Paris, causa une vive émotion et attira nombre de visiteurs jallais dire de pèlerins, au Séminaire. Les reliques de cet enfant gâté du martyre étaient une si précieuse sauvegarde pour toute la famille des Missions-Étrangères ! Il semblait que le doux Théophane lui-même fût revenu pour faire palpiter tous nos curs, et cétait bien évidemment une attention délicate du divin Maître pour condenser de plus en plus le fluide sacré dans les âmes privilégiées que je viens de remémorer avec émotion.

    Lheure vint bientôt pour moi de quitter ces confrères aimés et de macheminer vers le poste qui métait échu en partage. Quel était-il donc ? Ah ! ce nétait pas un poste de martyre : je ne suis pas du bois dont sont faits ces heureux ravisseurs du Paradis. Jétais envoyé à la Procure de Hongkong. Là jaurais à servir mes frères, ce dont je bénissais Dieu.

    Jai dit déjà comment jappris, en débarquant à Singapore, le martyre de nos chers Coréens. En arrivant à Hongkong, je trouve encore des échappés du martyre : toute une bande de séminaristes japonais que lEvêque de Nagasaki, Mgr Petitjean, envoyait au Collège de Pinang pour les soustraire à la persécution que lon redoutait et qui devait éclater bientôt.

    Voilà le trait dunion pour moi entre Hongkong et le Japon ; car, après deux années de stage à la Procure, je recevais une nouvelle destination, définitive celle-là, et je voguais, le cur joyeux, vers les îles enchanteresses du Soleil-Levant. Là je devais constater de plus près encore et toucher du doigt, pour ainsi dire, la bienfaisante et inépuisable intercession des Martyrs.

    AIMÉ VILLION,
    Missionnaire dOsaka.


    1922/612-616
    612-616
    Villion
    Japon
    1922
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