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Réminiscences dun ancien, aspirant des M.-E en 1863-66 1

Réminiscences dun ancien, aspirant des M.-E en 1863-66
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    Réminiscences dun ancien, aspirant des M.-E en 1863-66

    Jen suis encore à me demander comment jai pu devenir missionnaire !... Ce nest pas au lycée, certes, que jai trouvé ma vocation. Jeune potache alors, objet des soins maternels de lUniversité, jentendis un jour notre professeur de chimie répondre à une réflexion dun camarade : Dieu ? Dieu ?... trouvez-moi cela au fond dune cornue ! Et pourtant, sous lEmpire, lAlma Mater était encore chrétienne. Jy voisinais avec des condisciples qui devaient faire parler deux plus-tard : Andrieux, lexécuteur des décrets de 1880 ; Dubost, fruit sec de notre classe sept années durant et qui pourtant parvint à se hisser jusquau fauteuil présidentiel du Sénat ; Vermorel, triste fils dune pieuse mère, collé au mur de la Roquette en 1871 avec ses amis de la Commune Comment donc la miséricorde de Dieu sest-elle étendue sur moi, de stercore erigens pauperem ?

    Je suis originaire de Lyon, ce prima sedes Galliarum ; de Lyon, où la cohorte des Pothin, des Blandine, des Ponticus et de tant dautres répandait son sang pour la foi au IIe siècle. Une épître célèbre portait jusquen Asie Mineure le récit de leur martyre et allait enflammer le zèle de ces églises lointaines. Le même fluide de foi généreuse anime encore la piété de la grande ville, Dieu merci ! Jai donc respiré dès ma naissance latmosphère des Martyrs.

    Dans mes jeunes années, vers 1860, sexhalaient de partout des aspirations de générosité, de sacrifice. La France venait de ramener Pie IX à Rome ; en Crimée, on arrachait la Turquie aux serres de laigle russe ; on mettait fin au long martyrologe des chrétiens du Levant. Et voici quarrivent des nouvelles de Chine : les PP. Chapdelaine, Néel, mis à mort pour la foi ; et coup sur coup on apprend les terribles hécatombes du Tonkin, le martyre des PP Néron, Vénard. On en parle à Lyon ; les journaux donnent démouvants détails ; les admirables lettres de Mgr Retord un Lyonnais, font vibrer le cur de tous ceux qui les lisent, et ils sont nombreux.

    Cest alors que jobtins de mon père dêtre mis au Petit-Séminaire un an ou deux au moment de ma Première-Communion. Là je vois arriver un jour un martyr manqué, Mgr Bataillon, échappé à la dent de ses anthropophages canaques. Quel frisson me saisissait quand je frôlais les vêtements de cet apôtre ! Tout malgré moi bouillait dans le for de ma misérable éducation du lycée.

    Bref, une fois pourvu de ma peau dâne, au lieu de gagner le quartier latin, en débarquant à Paris jentrai subrepticement dans ce vestibule du paradis quon appelle le Séminaire dIssy. Qui donc mavait fait connaître ce lieu de délices ? Ironie du sort : cétait un juif, ou plutôt un ex-juif, de la tribu dIssachar ou de Zabulon, je ne sais trop, un ancien camarade de lycée, que jy avais tant de fois houspillé avec les autres en lui criant : Sale Juif ! Porciné ! Il était alors devenu le digne abbé Lémann ; honni des siens, déshérité dune belle fortune, ainsi que son frère jumeau Octave, prêtre comme lui, tous deux vaillants apôtres du salut de leurs frères. Dites à mon ami Villion, avait-il dit, que, sil veut réfléchir dans le calme, il aille à Issy. Et jy étais ! Et cest là que je connus les Missions-Étrangères. Un beau jour un grand diable daspirant (pardonnez-moi lexpression !) se présente à Issy et demande : Nauriez vous pas ici un Lyonnais du nom de Villion ? Comme les choses sébruitent malgré tout ! Lui sappelait Just de Bretenières, et, par linfinie bonté de Dieu, il fut mon ange gardien, comme on appelait alors laspirant venu dIssy lannée précédente et qui allait y chercher celui du cours suivant. Brave et saint ami, vénéré Just, notre gardien céleste aujourdhui ! Lors donc que, en route pour Meudon, il entrait à Issy, cétait pour me glisser un mot ou deux au sujet de la rue du Bac : Dites donc, petit, encore un Martyr !... Au Tonkin, à Hué !... Gare à Vous ! Et cette parole me poursuivait pendant deux ou trois jours, à la méditation, aux exercices.

    Et pourtant jétais en bonne et belle société à Issy : les Thénon, les Belmont, les Jourdan de la Passardière, les de Bonfils, les dHulst, les Schæpfer... Quelle triste figure ne faisais-je pas en ce cercle dhommes de valeur, pauvre chien maigre que jétais ! Aussi aspirais-je à une autre atmosphère.

    Un jour enfin mon ange béni, Just de Bretenières, me dit : Allons, petit, cette fois je vous emmène. Dignus es intrare in nostro corpore ! Et il me conduit au vénéré Père Albrand, alors Supérieur du Séminaire de la rue du Bac. Cétait le 30 septembre 1863 : anniversaire religieusement observé depuis lors, pour moi fête de première classe, que je vais célébrer pour la 59e fois cette année.

    Le Père Albrand ! A écrire ce nom ma plume tremble et mon cur est plein dun souvenir de profonde reconnaissance. Cest lui, ce bon vieillard dune si grande simplicité, qui a triomphé du refus obstiné quopposait mon père à toutes mes supplications. A loccasion de mon ordination au sous-diaconat, mon père avait enfin consenti à venir me voir à Paris ; il tint à présenter ses respects à notre Supérieur. Je le conduisis dans la chambre du P. Albrand, à qui javais confié ma peine. Lentrevue dura une demi-heure, et, quand elle eut pris fin, mon père, dune voix émue que jentends encore, me dit : Mon fils, ton Supérieur ma terrassé ! Voir un homme dune pareille valeur et dune telle modestie ! Va, tu peux faire ce que tu veux. Dire ma joie serait impossible ; aussi, après avoir reconduit mon père, je ne fis quun bond jusque dans la chambre du P. Albrand, je me jetai à ses pieds et, sous le coup de lémotion, je crois que je lui mordis la main plutôt que je ne la baisai. Ce que peut la vertu, grand Dieu ! Ce souvenir mest resté profondément gravé dans le cur.

    Le P. Albrand nétait pas, du reste, le seul homme de mérite au Séminaire : il avait autour de lui une couronne de directeurs vraiment remarquables, choisis par le ciel et du milieu desquels se dégageait comme un parfum de martyre. Jugez-en plutôt.

    Cétait dabord le terrible P. Charrier, un demi-martyr, toujours fièrement assis sur le côté droit, et pour cause : il lui manquait le coussin de gauche, volé en éclats sous les coups de rotin de Hué. Je crois bien, nous contait-il lorsque rarement il soubliait à parler de lui-même, je crois bien, il y avait ce diable de Tu Duc, alors jeune prince, qui venait me piquer avec un bambou, dans ma cage, pour me faire chanter en français, disait-il.

    Puis les PP. Mathevon et Charbonnier, confesseurs de la foi, tous deux fort mécontents de saint Jean-Baptiste. Avoir eu la chance dêtre arrêtés et mis en cage le jour de sa Décollation (29 août), et dire quil a laissé approcher de Cochinchine cette sotte frégate française qui est venue nous faire élargir ! On consola le P. Charbonnier en le consacrant évêque et le renvoyant en Annam.

    Le P. Voisin, ce vieillard de si belle apparence, si doux, si pieux, lhomme de confiance des Dames de Saint-Maur, à qui il obtint, sans doute, la grâce de devenir missionnaires, elles aussi.

    Le P. Tesson, le grand amateur de plain-chant grégorien ; puis les jeunes, tous hommes davenir, les PP. Delpech, Rousseille, Pernot.

    Quelle pléiade de saints protecteurs nous avons là-haut maintenant !

    Or donc jy étais dans cette chère rue du Bac et lon peut croire que lélectricité du martyrologe se condensait à la pile du Séminaire. On avait appris les détails du martyre de Théophane Vénard, sa dernière lettre : Un léger coup de sabre séparera ma tête comme une fleur printanière Il faut avoir été en ces jours-là pour comprendre leffet que produisit en France cette publication dans les revues, les Semaines religieuses, les journaux, parmi lesquels le Figaro lui-même.

    Le 30 septembre 1863 jétais donc entré au Séminaire, moi, le 35e aspirant. Et voici quen octobre nous arrivent trois, cinq, onze Angevins de Combrée, tous de la même classe : quatre dentre eux sétaient révélé leur intention, les autres se rencontrèrent inopinément à Paris. Puis les recrues continuèrent à affluer les mois suivants, tant et si bien quun beau jour de mars 1864 le nombre des aspirants se trouva avoir atteint le chiffre fatidique de 100 : cétait la première fois depuis la fondation du Séminaire, cest-à-dire depuis 200 ans. Du coup les plus osés sen prirent à léconome, et, mis au pied du mur par lintrépide jaseur quétait lami Blanchard, le bon P. Pernot dut sexécuter : il paya à toute la communauté un festin tel que oncques ne fut pareil ; jamais la rue du Bac ne vit tant de petits plats dans les grands.

    La petite fleur printanière tombée à Hanoi avait propagé au loin sa semence : Sanguis martyrum, semen... apostolorum.

    Et pendant ce temps, dans ce même Séminaire des Martyrs, une élite se préparait au même triomphe ; cétait les quatre Coréens, comme on les appela : Just de Bretenières, surnommé le grand Mouton à cause de sa douceur inaltérable ; le Vendéen Henri Dorie, espiègle sil en fut ; Louis Beaulieu, Gascon jusquaux moelles, et le grave Luc Huin, de ses deux noms toujours accouplés, Luquin. Quel beau groupe, couronné comme dune auréole ! Et cela était si frappant que, le samedi qui suivit leur départ de Paris en juillet 1864, le P. Albrand, faisant la lecture spirituelle, en vint à parler deux et nous dit : Vous les avez eus en exemple, vous les avez vus se sanctifier de jour en jour ; oui, cétait des saints ! ne les oubliez pas ! A ces paroles il y eut un frémissement dans tous les rangs, et, aujourdhui encore, après bientôt 60 ans, je ne puis me les rappeler sans émotion.

    Cest que, en effet, on sentait, à lapprocher, quil vivait en une atmosphère supérieure, notre bon Just ; quand il venait de communier, sa figure était de cire et, plongé dans son action de grâces, il demeurait une heure durant absolument immobile. Par contre, il fallait voir les enfantillages jallais dire les sottises, que son humilité savait inventer pour donner le change et se faire passer pour tout autre quil nétait. A la récréation du soir, il conduisait tout autour du jardin une procession dont le cérémonial consistait en innombrables génuflexions ou en sauts quelque peu burlesques. Et le mercredi donc ! Dans les bois de Meudon, juchés çà et là sur les plus hautes branches des arbres, autour de Notre-Dame des Aspirants, on chantait les vêpres dune voix retentissante. Il arriva même plus dune fois quune branche cassa sous le poids de lintrépide choriste, mais cela ne diminuait en rien lallégresse de la joyeuse bande, qui sappliquait à mettre en pratique le hilarem datorem diligit Deus.

    M. dHulst, lami intime de Just de Bretenières, venait le visiter et discuter avec lui. Naurez-vous pas des regrets là-bas ? lui demandait-il, et Just alors sanimant et plaisantant son solennel ami : Nenni, nenni, répondait-il ; soyez tranquille. Pour vous, vous serez docteur ou prélat, vous occuperez une stalle de chanoine ou une chaire professorale : je vous en féliciterai, mais sans envie, croyez-le bien, et le débat finissait toujours en un jovial accord. Et pourtant on sentait que labbé dHulst était comme jaloux de son ami, de son calme, de sa sérénité.

    Henri Dorie était un vrai boute-en-train : né quelque cinquante ans plus tôt il eût fait un franc tirailleur au fond du Marais vendéen. Il fut espiègle jusquau dernier jour. Il partait le 15 juillet, le jour même de sa fête ; on la lui souhaita la veille, et ce fut un autre Vendéen, aussi gai compagnon que lui, labbé Cousin, le futur évêque de Nagasaki, qui le chansonna très spirituellement ; après quoi, moyennant la permission du bon P. Delpech, alors Directeur des Aspirants, un petit verre de chartreuse vint ajouter à la joie de la réunion, que le Gascon Beaulieu couronna par quelques-unes de ses inénarrables boutades, capables et ce nest pas peu dire, débranler limperturbable sérieux et la dignité majestueuse du vénérable Luc Huin !...

    Ils partirent le lendemain, tous les quatre à destination de la Corée, et, avec eux, le P. Guerrin, le futur Chartreux, le P. Lesserteur, etc. Pendant quelque temps on reçut de leurs chères nouvelles, puis plus rien. Et deux ans après, le 22 Juillet 1866, comme nous débarquions quatre jeunes missionnaires, sur le quai de Singapore, le bon P. Patriat nous accueillait par ce cri de triomphe : Mes amis, gloire à Dieu ! Neuf martyrs en Corée : deux évêques et sept missionnaires ! Parmi ces sept étaient nos quatre Coréens prédestinés.

    Ainsi donc cétait encore lécho du martyre qui mattendait là pour mencourager à mon arrivée en mission.

    (A suivre) A. VILLION,
    Miss. dOsaka.



    1922/543-548
    543-548
    Villion
    Japon
    1922
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