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Petits confesseurs de la foien Corée

Petits confesseurs de la foi en Corée
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    Petits confesseurs de la foi
    en Corée
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    Depuis quelques années la fièvre de l’instruction s’est emparée des Coréens. Faute d’argent, je n’avais dans mon village de Napaoui qu’un embryon d’école de garçons. Bien à contre-cœur, je dus permettre à plusieurs enfants, garçons et filles, d’aller à l’école païenne de Kokei. Il y a, juste au dessus de l’école des filles un jinja (temple shintoïste) composé de deux corps de bâtiments : le premier est celui où se font les cérémonies religieuses, le second est un édicule qui renferme le miroir sacré, fac-similé de celui qui se trouve à Ise et qu’on dit être celui-là même qu’Amaterasu donna à son petit-fils Ninigi en l’envoyant prendre possession du “pays des 8 grandes îles” (le Japon). 1

    ___________________________________________________________________________
    1.— Les jinja (caractères chinois) sont les temples shintoïstes affectés au culte que les Japonais rendent à certains ancêtres de la dynastie impériale, à certains héros bienfaiteurs de l’Empire et aux soldats tombés sur les champs de bataille.
    Le gouvernement japonais déclare que ce culte n’est pas religieux, mais civil et surtout patriotique. Lorsque les titulaires de jinja sont des ancêtres impériaux, tels que Amaterasu ô mi-kami, créatrice de l’archipel japonais, Jimmu-Tennô. Meiji-Tennô, c’est la perpétuité même de la dynastie impériale qui est honorée en leur personne. Si les titulaires sont de simples héros que leurs vertus ont rendus célèbres, par un ingénieux retour la majesté impériale absorbe les honneurs qui leur sont dus, car c’est un dogme national que les vertus des héros ne sont, à tout bien considérer, que l’épanouissement opportun chez les sujets japonais des suprêmes vertus impériales.
    Le culte des jinja se célèbre exactement d’après l’antique rituel du shintoïsme strict. Dans ces cérémonies il y a invariablement des exorcismes, des évocations d’esprits, des offrandes religieuses et des prières aux divinités (kami caractères chinois).


    Marthe Tjeng et Anne Tjei, élèves de quatrième et cinquième années dans cette école, n’ignoraient rien de la légende japonaise. Par elles je savais que, quatre ou cinq fois l’an, les élèves étaient conduites en rangs devant ce temple, pour y assister à une cérémonie religieuse, d’ailleurs très simple, au dire de leurs camarades. Un kannushi (prêtre shintoïste vient au devant des élèves. Il tient à la main un bambou auquel est attachée une houppe flottante de papier soyeux. Il agite de gauche à droite et de droite à gauche ce bambou, répand du sel à terre et récite des prières que personne ne comprend. Puis, suivant les saisons, il offre des fruits, des gâteaux, du gibier à quelqu’un d’invisible. Il se retire dans le temple, et les maîtres commandent alors de saluer ce que l’on voit, c’est-à-dire une chose voilée, dressée sur une table, autour de laquelle sont assis des kannushi. Rien de plus. Les chants, les acclamations en l’honneur de l’Empereur, le salut au rescrit sur l’éducation, se font à l’école ; les enfants catholiques y participent comme tout le monde.

    Chaque fois que leurs compagnes montaient au temple, Marthe et Anne se dérobaient avec le seul courage de la fuite. Le lendemain, le compte qu’on leur demandait de leur abstention n’était pas facile à régler. L’institutrice japonaise faisait les gros yeux et quelquefois des menaces. Mais comment punir deux élèves exemplaires pour tout le reste, les premières de leur cours ?

    A la rentrée de 1923 je permis à quelques autres garçons et fillettes d’aller à cette école. Cela porta à 25 le nombre des élèves catholiques.

    Un jour d’automne, les jeunes gens de la ville de Kokei ayant organisé une fête sportive, M. Miyamouré, directeur de l’école primaire, y fit participer ses écoliers. Il les fit d’abord conduire au temple d’Amaterasu pour mettre les jeux sous la protection de la déesse-soleil. Les garçons catholiques ne firent pas leur devoir. Les fillettes, au contraire, guidées par Marthe et Anne, se dérobèrent toutes sans ostentation. Tous mes enfants avaient la consigne de confesser leur foi uniquement par leur abstention, mais sans la moindre attitude provocante. Toutes les écolières protestantes montèrent au temple et assistèrent à la cérémonie. Six d’entre elles refusèrent de faire le salut qui la clôt. Le pasteur leur avait ainsi appris leur devoir.

    Les enfants qui avaient obéi à leur conscience furent traités d’indisciplinés. Pendant une quinzaine on ne leur épargna aucune allusion blessante.

    Au mois de mars suivant, Marthe, la plus expérimentée de mes écolières, sur laquelle le bon Dieu a peut-être des vues, partit comme un oiseau joyeux pour une école secondaire libre à Séoul. Sa mère, femme d’un grand esprit de foi, a compris mes préoccupations les plus intimes. Elle n’a pas hésité devant des sacrifices d’argent, et, de concert, nous préparons en Marthe, presque à son insu, une institutrice dûment brevetée pour mon école. Avant de partir, elle confia à son amie Anne la direction du groupe écolier qu’elle avait organisé avec une patience doublée de fierté, et l’adjura de le conduire à la victoire. Ce transfert du commandement fut touchant dans sa simplicité.
    — Anne, je t’en laisse douze ; il ne faut en perdre aucune.
    — Sœur aînée, est-ce que ça dépend de moi ?
    — Oui, elles feront ce que tu feras.

    Vous verrez si Marthe avait bien jugé. La cause catholique ne tombait pas en quenouille.

    Au printemps 1924, un avion arriva dans la petite ville de Kokei par chemin de fer. Ce fut un événement local, comme on pense. M. Miyamouré mena tous ses élèves au jinja pour rendre grâces à Amaterasu. Les élèves catholiques, pour s’être tous dérobés en route, furent grondés de plus belle et faillirent être privés du plaisir de voir l’avion. De ce jour-là on les eut réellement en défiance et on leur dit que, la prochaine fois, ça ne se passerait pas ainsi.

    Elèves et parents me priaient d’intervenir. Je connaissais M. Miyamouré. Il retarde sur ses collègues à une distance invraisemblable. Il a une mentalité mythologique et regarde la religion chrétienne comme une écharde insupportable fichée dans l’âme japonaise. S’il me voyait entrer chez lui, il penserait : Que vient faire chez moi cet étranger, ce barbare ? — Personne, du reste, n’aime que les étrangers s’occupent de ses affaires : je crus mieux faire en ménageant son amour-propre national.

    Les parents lui envoyèrent un messager intelligent, parlant bien le japonais. Il devait sonder les dispositions du directeur, tout en égrenant le chapelet de politesses, et prendre la chose de bon biais. Pour ce genre de commission, les Coréens sont passés maîtres. Jean, notre messager, en vint à exprimer l’idée que les parents des élèves catholiques auraient un désir à exposer au directeur.

    — Quel désir ? demanda-t-il.
    — Je crois que c’est à propos de la visite au jinja.
    — Je vous arrête, dit-il en fronçant les sourcils. Tous les écoliers doivent la faire. Faudra-t-il aussi que je dispense les élèves catholiques de l’enseignement que je fais donner là-dessus?

    Jean n’eut garde de jeter de l’huile sur le feu. Nous attendîmes “la prochaine fois.” Le 11 octobre fut encore jour de pèlerinage au jinja. Cette fois le directeur joignit à la fermeté la ruse. La veille il fit dire aux élèves de porter le lendemain livres et cahiers, comme à l’ordinaire. Anne Tjei ne fut pas dupe. Elle prévint son petit monde qu’il fallait se méfier, car on irait sûrement au temple. Cela ne manqua pas. Aucun enfant ne faillit à son devoir. Les mêmes six écolières protestantes refusèrent la révérence finale.

    Le feu sembla mis aux poudres : quelque chose allait sauter. Dès le lendemain les salles de classe se changèrent en autant de bureaux d’enquête. Il fallait savoir quel complot se cachait là-dessous et si les ennuyeuses manifestations scolaires de 1919 n’allaient pas se renouveler. Deux élèves protestantes eurent l’honneur des premières injures.

    — Puisque vous avez assisté à la cérémonie, leur dit leur institutrice, pourquoi n’avez-vous pas salué Amaterasu ô mi-kami ?
    — Parce que notre conscience nous le défend (textuel).
    — Vous êtes des imbéciles. Le salut et la cérémonie sont une même chose. Je crois à Jésus comme vous. Ma conscience ne me reproche pourtant pas de saluer la divine mère de notre empereur, créatrice de l’archipel japonais (textuel).
    — Vous ne croyez pas à Jésus comme nous.
    — Vous voulez me faire la leçon ? Vous êtes de mauvaises élèves.

    On le voit, la conscience morale de ces écolières était plus profonde que leur instruction religieuse. Elles croyaient pouvoir assister au sacrifice offert à Amaterasu et ne voyaient de mal que dans le salut.

    Lorsque vint pour Anne le tour de subir les reproches, la même institutrice soi-disant protestante voulut d’abord la perdre dans l’esprit de ses compagnes en y remuant le ferment de jalousie qui dort chez les enfants.
    — Ce n’est pas tout, lui dit-elle publiquement, d’avoir de bonnes notes, de bonnes places. Il faudrait être bonne élève. Je t’avais promis de te préparer pour l’école normale. D’autres en profiteront. Viens dans mon bureau.

    Ce fut une belle passe d’armes.
    — Pourquoi t’obstines-tu à ne pas monter au jinja ?
    — Toujours pour la même raison. Le caprice n’y est pour rien. Je voudrais bien ne pas blesser votre cœur. Mais mon Evêque, mon père spirituel, mes parents m’ont défendu cela ; dussé-je mourir, je ne le ferai pas (textuel).
    — Tu es une désobéissante.
    — C’est pour obéir à Dieu (textuel).
    — Je réglerai cela avec tes parents.
    — Pas plus qu’avec moi. Ne sont-ils pas catholiques comme moi et plus que moi? (textuel).

    Les autres enfants, garçons et fillettes, eurent des réponses moins belles, parce qu’ils n’avaient pas, comme Anne, le don de la réplique respectueuse et crâne, mais tout aussi justes. Une toute petite de première année, appelée Cécile Song, à qui son institutrice coréenne, encore une protestante, demandait sur un ton de bonté :
    — Dis-moi, pourquoi ne vas-tu pas au jinja ?
    — C’est parce qu’il y a le diable (textuel).
    Tout le monde de rire et la petite Cécile de pleurer.
    — Ne pleure pas, lui dit la bonne institutrice : je pense comme toi. Moi je crois à Jésus, je ne te punirai pas.

    Quand il eut pris la mesure du courage des enfants, M. Miyamouré convoqua les parents. Il leur fit un long sermon sur le culte des kami et voulut que chacun donnât son avis. Tous les catholiques, sauf deux, dirent :
    — Nos enfants ne peuvent pas aller au jinja : notre religion le défend.
    — Réfléchissez; vos paroles peuvent avoir de graves conséquences.
    — C’est tout réfléchi.
    — Et Vous? demanda-t-il à ceux qui s’étaient tus.
    — Nos enfants vous obéiront.

    C’était la première défection chez les parents. Hélas ! il devait y en avoir quelques autres. Rien d’étonnant. L’histoire de l’Eglise est faite partout d’héroïsmes et de défections. Sur les lâchetés la bravoure a plus de relief. Un païen, le frère aîné de Marthe Tjeng, dit en propres termes :
    — Je suis bouddhiste, ma fille est catholique. Je la laisserai libre d’agir suivant sa religion, en lui conseillant de vous obéir.

    Tout le monde sourit, y compris le directeur. On trouva qu’il avait parlé comme un sage. L’opportuniste est le sage du moment.

    Puisque M. Miyamouré daignait prendre l’avis des parents (il n’en a tenu aucun compte, du reste), je me permis de lui envoyer le mien dans une lettre aussi polie que possible. —“ C’est, disais-je, uniquement comme ministre de la religion catholique, reconnue par la Constitution japonaise, que j’interviens, non pas dans les règlements de votre école, mais auprès de vous. Votre sagesse trouvera la moyen, j’espère, comme l’ont trouvé tous les directeurs d’école que je connais, de ne pas exiger des élèves catholiques, des actes qui sont formellement contraires à leur conscience religieuse....”

    La réponse ne venant pas, j’allai, par déférence et en esprit de conciliation, faire visite à M. Miyamouré.

    Après d’interminables inutilités, il me dit : Votre lettre invoque la liberté religieuse inscrite dans la Constitution japonaise. Ce n’est pas cette loi qui nous mettra d’accord. Au Japon, les mêmes difficultés se sont produites. Des élèves catholiques ont été chassés des écoles pour avoir refusé d’aller au jinja. A mon avis tous les responsables s’y sont mal pris. Nous deux, faisons mieux. Entendons-nous (ce disant, il apparaît les deux index,) pour que ni l’école, ni votre religion n’aient à souffrir l’une de l’autre.
    — C’est mon unique désir.
    — Par tout pays on distingue les affaires publiques des affaires particulières, l’homme public de l’homme privé Acceptons cette distinction et la solution de notre difficulté sera aisée. L’écolier, de toute évidence, est l’homme public ; le catholique est l’homme privé. Dans sa famille, dans votre église, dans tous ses rapports avec vous, votre fils spirituel pratique sa religion comme vous le lui enseignez ; à l’école, il pratique le culte des kami comme je le lui enseigne. Les études finies, l’écolier ne me regarde plus. Il reste pour toujours votre fils spirituel. C’est si simple ! Me comprenez vous?
    — Oui, mais cette distinction, je ne puis l’accepter. Notre religion gouverne toutes nos actions privées et publiques ; elle gouverne chacune de nos pensées. Celui qui ne comprend pas ainsi la religion catholique ne la comprend pas du tout. Moi-même je ne serais pas un ministre de cette religion si j’enseignais que, suivant les situations et les circonstances, on peut faire ou ne pas faire figure de catholique.
    — Pourtant deux chefs de famille catholiques m’ont promis que leurs enfants iront au jinja. Ont-ils cessé d’être catholiques ?
    — Pas encore. Ils ont fait une grande faute. S’ils la regrettent, elle leur sera pardonnée. S’ils persistent à désobéir publiquement aux Evêques, qui ont le contrôle extérieur de la conscience de leurs fils spirituels, ils renoncent par le fait même à Jésus, et ils ne me regardent plus.
    — Notre entente est donc impossible.
    — Je vous en prie avec les parents que je représente, daignez accorder à ces enfants la permission de ne pas aller au jinja. Nous regarderons cela comme une insigne faveur.
    — Les règlements sur l’éducation s’y opposent.
    — Ils doivent s’harmoniser avec la loi sur la liberté religieuse.
    — Ils s’harmonisent si vous acceptez ma distinction.
    — L’homme privé bénéficie-t-il donc seul de cette loi ?
    — Tout ce que je puis dire, c’est qu’elle ne concerne pas les écoles.
    — Est-ce bien sûr ? J’ai des fils spirituels dans cinq écoles primaires. Les directeurs sont tous Japonais. Dans l’école de Kokei seulement on violente la conscience des élèves chrétiens. Dans les autres on la respecte. Pour la dernière fois nous vous supplions de nous accorder cette faveur.

    M. Miyamouré, qui n’est pourtant pas jeune, vit dans mon insistance respectueuse, non pas la prière d’un père pour ses enfants, mais une faiblesse de volonté. Il vit là une bonne occasion d’humilier un étranger. Il se raidit soudain :
    — Je suis maître chez moi et responsable de mon école.
    — C’est pour cela que je m’adresse à vous.
    — Je ne puis pas vous accorder cela.
    — Si les enfants refusent d’aller au jinja, les renverrez-vous de l’école ?
    — Si ce refus était un cas de renvoi, je les aurais renvoyés sans en conférer avec leurs parents ; mais il y a d’autres sanctions. Ils seront punis en vertu des articles 78 et 8o des règlements scolaires.
    — Ces deux articles visent-ils le refus d’aller au jinja ?
    — Non, mais ils me donnent le droit de prendre les sanctions adéquates aux fautes des écoliers et les mesures exigées par les circonstances.
    — Je n’ai plus rien à attendre de votre bonté. J’espère de votre conscience que, si leur punition devient publique, vous leur en donnerez le motif écrit.
    — Pourquoi ?
    — Pour qu’ils ne soient pas déshonorés. Les catholiques tiennent à leur réputation comme tous les Japonais.
    — Ceci, c’est mon affaire ; nous n’en sommes pas là.

    Je me levai, et, devant tous les instituteurs coréens, qui, la classe finie, étaient venus suivre la discussion, je dis :
    — Vous savez tous pour quel motif je suis ici. C’est moi qui ai donné à ces enfants l’ordre de ne pas aller au jinja, parce que je l’ai reçu moi-même de mes supérieurs, qui sont les Evêques catholiques de Corée. De leur part et de la mienne il n’y a aucun entêtement. Mes fils spirituels ne sont pas de mauvais sujets japonais. Ils honorent l’Empereur tout comme leurs camarades et prient pour lui tous les jours le Dieu qui a fait le monde. Le directeur vient de me dire qu’ils seront punis. Il appelle indiscipline l’obéissance aux parents et à Dieu. Bien que punis, ces enfants ne feront pas figgue de parias (Je dus expliquer le mot.) Je m’adresserai au Gouverneur Général, qui est notre suprême autorité.

    C’est ce que je fis, en l’absence de mon Evêque Mgr Demange, par une lettre absolument confidentielle. Je signalais les faits, demandais une enquête et exprimais le vœu que cette situation anormale cessât bientôt.

    Mon confrère de la Mission de Séoul, le P. J. Gombert, intéressé exactement comme niai dans cette affaire, puisque Kokei se trouve à l’extrémité de son district et que plusieurs de ses enfants fréquentent cette école, raconta tout à ses Evêques. Quelques jours après, NN. SS. Mutel et Devred avaient une entrevue avec M. Nagano, directeur du Bureau de l’Enseignement. Ce haut fonctionnaire insista pour que les chefs de la religion catholique fissent des concessions au sujet de la visite aux jinja. Comme ils ne purent le faire, la conférence, qui fut très longue, n’eut aucune conclusion pratique sur l’heure ni plus tard, sauf qu’une ordonnance du Gouvernement Général datée du 10 janvier 1925 a transféré au Bureau des Affaires Intérieures la juridiction des jinja, qui jusqu’alors était rattachée au Bureau de l’Education. Le but de ce transfert est de montrer au public que le culte des jinja n’est pas religieux. .

    Au cas où cette preuve toute fraîche manquerait d’efficacité pour les chrétiens de Corée, il n’est pas impossible que la bonne volonté officielle aille un peu plus loin, par exemple, jusqu’à rattacher la juridiction des jinja au Ministère de la Guerre. Qui oserait nier après cela que ce culte n’est pas uniquement patriotique ?... Peut être ai-je tort de plaisanter. Que nous serions heureux, nous, chrétiens de Corée, si vraiment c’était là un premier pas dans la voie de la vraie liberté religieuse !

    Le directeur de l’école ne perdit pas de temps. Soutenu par ses supérieurs, il signifia son congé à l’unique maîtresse coréenne qui n’avait aucune dévotion au jinja. Elle osait dire aux enfants : “La religion est une chose absolument personnelle, qu’aucune autorité, sauf la sienne propre, ne peut gouverner. Au sujet du jinja, faites comme vous disent vos parents, ou le pasteur, ou le missionnaire.” Elle avait des discussions avec les institutrices japonaises : “C’est une honte de violenter ainsi des enfants sans défense. Que ne diriez-vous pas si, hors du Japon, on traitait ainsi des enfants japonais ?” Tout fut rapporté au directeur, qui la morigéna sans succès.

    Un jour elle parut en classe les yeux rouges. Les enfants, qui l’adoraient, se précipitent vers elle, la saisissent par la robe :
    — Maîtresse, pourquoi pleurez-vous ? Vous avons-nous blessé le cœur ?
    — Le directeur veut me chasser parce que je vous aime trop.

    Tout ce petit monde de fondre en larmes :
    — Nous allons demander au directeur de vous garder. Ne pleurez pas, maîtresse.
    — Pauvres innocentes, si vous saviez ! Puissé-je être la seule punie !

    Trois grandes élèves protestantes, vexées depuis longtemps dans leurs sentiments religieux, chagrines de voir leur maîtresse bien aimée chassée de l’école, ne prirent conseil que de leur bon cœur inexpérimenté et organisèrent une grève contre le directeur qui brimait leur conscience. En un clin d’œil elles rédigent leurs motifs et recueillent 45 signatures. Anne ne fut pas consultée ; non pas qu’on se défiât d’elle ou de son courage, mais on la savait si respectueuse de ses maîtres ! On lui demanda pourtant de signer. Elle le fit et, le soir, radieuse, me raconta tout. Je la blâmai, cela va sans dire. Comme elle s’attendait à autre chose, elle pleura, puis discuta. Je n’eus raison de ses raisonnements, qu’en lui disant tout, comme à une grande personne.
    — Anne, la grève n’est pas une arme pour des écolières, même si la cause en est juste. Elle ne réussira pas. Vous ne ferez que nuire à votre maîtresse bien aimée. Il y aura des lâches. Le directeur chassera de l’école ou y gardera qui il voudra. A cause de toi, notre cause purement religieuse dévie. Nos Evêques ne pourront pas la soutenir. Tu seras regardée comme une vulgaire meneuse de grève.
    — Je ne suis pas une meneuse, j’ai seulement signé de bon cœur.
    — On te calomniera.
    — Je me défendrai. Ma maîtresse sait que je ne mens pas.
    — Anne, je te déclare, comme père spirituel, non pas que tu as péché, mais que tu t’es trompée. Il est temps de réparer. En auras-tu le courage ?
    — Une petite chose comme moi n’est pas courageuse, mais je serai obéissante (textuel) : que faut-il faire ?

    Je lui traçai son devoir et je conclu :
    — Je crois que Jésus, qui t’aime et que tu aimes, veut cela de toi.

    Le surlendemain, Anne arriva la tête basse :
    — Père, hier dimanche, le directeur a tout appris. Ce matin il nous a grondées et interrogées. Moi j’ai dit que j’avais signé volontiers, que je vous l’avais dit, que vous m’aviez blâmée et obligée de lui demander pardon.
    — Qu’a dit le directeur ?
    — Que je mentais.
    — Et toi ?
    — Que si je mentais en disant cela, ce n’est pas de moi-même que je lui demanderais pardon (textuel). Il m’a regardée longuement et en a interrogé une autre.

    Le directeur, qui dans la suite se montra sans pitié, céda ce jour-là à un sentiment d’admiration. Il n’avait pas encore trouvé une élève de cette trempe. Il pardonna à Anne son péché de grève, mais chassa de l’école l’institutrice coréenne et les trois élèves protestantes.

    L’une d’elles a bien voulu me communiquer son motif écrit de renvoi, car je tiens à être bien renseigné, pour ne pas calomnier, même par erreur, mes adversaires. C’est, non pas pour avoir refusé de saluer Amaterasu, mais pour avoir fomenté la grève scolaire, que ces trois enfants furent chassés. Honneur à elles ! Comme je n’ai à leur endroit aucune responsabilité en tant que missionnaire, je suis, en un sens, d’autant plus libre pour dire que jamais, à ma connaissance, grève scolaire n’eut une cause plus juste. C’est bien pour ne pas avoir trahi leur foi qu’elles ont été renvoyées de l’école de Kokei.

    L’institutrice d’Anne essaya d’une ruse grossière.
    — Puisque le directeur t’a pardonné, il faut lui en être reconnaissante.
    — Oui.
    — Eh bien ! va lui promettre que tu iras au jinja.

    La réponse fut cinglante :
    — J’ai dû demander pardon une fois parce que j’ai mal fait. Pourquoi voulez-vous que je fasse mal de nouveau ? Je vous a dit plusieurs fois que ma religion n’est pas un habit de semaine ou de dimanche, qu’on quitte et reprend suivant les jours. Elle est chevillée au plus profond de mon âme (textuel).

    La maîtresse revint encore une fois à la charge. Elle avait juré qu’elle viendrait à bout de cette petite enfant et, par elle, de tout le groupe catholique. Elle la prit de nouveau dans son cabinet particulier et avec une habileté professionnelle, j’allais dire d’actrice, lui dit :
    — Tu es plus coupable seule que toutes les autres. C’est toi qui soutiens dans leur désobéissance. Si tu allais au jinja, toutes y monteraient. Moi qui t’aimais tant ! Yengtja une fois partie à Séoul (Yengtja est le nom païen de Marthe), c’est sur toi que je comptais pour donner le bon exemple à ton cours. Je voulais te préparer pour l’école normale. Que deviendras-tu, pauvre petite ? Ton père spirituel de Napaoui te fera-t-il vivre ? Tu n’en as que pour un an et demi. Va au jinja et finis tes études.
    — Je vous remercie beaucoup, maîtresse, de m’aimer ainsi. Mais mon âme m’est plus précieuse que tout. Comment une petite chose comme moi pourrait-elle donner le bon exemple dans cette école ? Yengtja n’est jamais allée au jinja et vous avez dit après son départ qu’elle avait été un modèle. Moi non plus je n’irai pas au jinja. Pardonnez-moi si je vous blesse le cœur.

    La maîtresse comprit enfin la supériorité de cette enfant et se vengea en ne faisant plus attention à elle.

    Le directeur vit aussi qu’il perdait son temps avec les élèves catholiques. Il tenta un dernier effort auprès des parents. Il leur fit remettre deux feuilles polycopiées. L’une est l’explication du culte des kami. Sur l’autre il y a deux formules : “Je commanderai à mon enfant d’aller au jinja.” “Je défends à mon enfant d’aller au jinja.”“ Il fallait mettre son sceau au bas d’une de ces formules et renvoyer la feuille à l’école. Trois chefs de famille signèrent la première formule. Les autres, agacés de cette insistance tracassière, dirent à leurs enfants : “C’est une affaire qui ne regarde que la conscience ; portez ce papier au missionnaire et qu’il en fasse ce qu’il voudra.” Je recueillis ces feuilles comme des documents précieux. Grande fut la colère des maîtres.
    — Vous n’obéissez qu’au missionnaire ! Vos maîtres ne comptent pas ! Il faut nous rapporter les feuilles.

    Elles restèrent chez moi, à toutes fins utiles. Pendant une huitaine de jours ce ne furent dans les classes que des algarades et des injures contre ces pauvres enfants. On voulait leur rendre la vie scolaire insupportable dans l’espoir qu’ils s’en iraient d’eux-mêmes. Vains calculs ! Maintenant mes enfants étaient disciplinés : ils avaient compris la grandeur de cette lutte et auraient passé par le feu.

    Un jour, maîtres et maîtresses dirent dans leurs classes : “Les élèves catholiques qui ne veulent pas aller au jinja sont de vrais rebelles. Dès demain qu’ils ne viennent plus à l’école!” (textuel).

    Ils y retournèrent par mon ordre. Le directeur m’ayant dit devant plusieurs témoins que le refus d’aller au jinja n’était pas un cas d’exclusion, je voulais savoir qui il trompait, les enfants ou moi. A peine arrivés, ils furent apostrophés ainsi : “Les enfants catholiques sont-ils sourds ou idiots ? On leur a dit de ne plus revenir, et les voilà ! C’est ainsi que vous comprenez votre langue ? ( “votre langue” signifie le japonais.) Partez. Vous ne rentrerez ici que décidés à aller au jinja.”

    De toute évidence les maîtres obéissaient à une consigne.
    — Donnez-nous par écrit le motif de notre renvoi, disent les enfants, obéissant eux aussi à une consigne.
    — Demandez de vous-mêmes à quitter l’école, répliquent les maîtres, et nous vous signerons votre demande.
    — Nous n’avons aucune envie de quitter l’école et n’avons rien fait de mal pour qu’on nous chasse.

    L’un d’eux, demanda d’un ton ingénu : “Comment faut-il rédiger cette demande ?” L’instituteur, qui ne vit pas le piège, prit une feuille de papier aux initiales de l’école et la remplit des formules voulues.
    —Tiens, tu n’as qu’à recopier cela de ta main et à me le remettre.

    Ce n’était pas pour cela que l’enfant l’avait demandé. Je puis produire ce modèle. Il est assez curieux comme mensonge et prouve bien qu’on voulait forcer les enfants à s’en aller d’eux-mêmes. Plus tard, lors d’une enquête, le directeur aurait pu dire : “Les enfants catholiques ont demandé à quitter l’école, parce que leurs parents se trouvaient dans une situation pénible. Voyez leurs signatures.” Mais à bon chat bon rat.

    Un instituteur coréen dit à Agathe Pak, la fille de mon catéchiste : “Des fanatiques tels que toi méritent d’être frappés par la foudre.” En Extrême-Orient cette injure ne peut être dépassée.

    Le lendemain, les parents, devant l’affront qui leur était fait, eurent un sursaut d’énergie. Ils prirent leurs enfants et les menèrent droit au directeur.
    — Est-il vrai que nos enfants sont renvoyés de l’école ? Nous vous prions de nous donner le motif écrit de leur renvoi, afin qu’on ne les prenne pas pour des voleurs.
    — Je ne sais pas, dit le directeur d’un ton pharisaïque. Les enfants ont sans doute mal compris. Ce n’est pas moi qui les ai renvoyés. Allez trouver leurs professeurs et entendez-vous avec eux.“

    Ils allèrent trouver les professeurs qui dirent unanimement :
    — Nous ne renvoyons pas les enfants. Ils ont mal compris. Nous refusons simplement de les instruire, parce qu’ils s’obstinent dans l’indiscipline. Leur renvoi ou leur maintien à l’école dépend uniquement du directeur. Allez vous entendre avec lui.

    Devant cette comédie, les parents jouèrent la partie jusqu’au bout. Ils rapportèrent au directeur les paroles des maîtres et le supplièrent une dernière fois de garder leurs enfants à l’école, au moins jusqu’à la fin de l’année.
    — Je ne puis pas, dit le directeur, forcer un maître ou une maîtresse à enseigner un élève qui se montre rebelle à son enseignement.

    Cette fois, tous les écoliers et écolières catholiques, qui avaient obéi jusqu’au bout à leurs Evêques et à leurs missionnaires, durent quitter l’école communale de Kokei. Les uns pleuraient à chaudes larmes, prenant à témoin leurs camarades qu’on brimait leur conscience et qu’ils souffraient pour leur religion. Parmi la gent écolière païenne il y avait un secret grincement de dents. Ils regardaient à la dérobée les victimes de la tyrannie étrangère. De toutes petites mains se tendaient, de petits poings se fermaient ; mai il n’y eut aucune manifestation, et ce fut heureux, car on en aurait abusé pour noircir les bannis.

    Les garçons m’arrivèrent les premiers. Dans leurs paroles, dans leur rire nerveux, il y avait de la colère, de la belle fierté aussi.

    Les fillettes, plus nombreuses, ne tardèrent pas à venir, la figure rose d’émotion. Elles étaient plus simples et plus crânes à la fois. Elles n’avaient jamais failli. Anne leur avait communiqué quelque chose de sa douceur tenace. Comme aux garçons, je leur parlai du ciel et de l’enfer. — “Aujourd’hui vous avez gagné un gros morceau de paradis. Notre Seigneur ne rougira pas de vous, qui n’avez pas rougi de lui devant les hommes”... Tout à coup l’une d’elles se jette contre moi, s’enveloppe la tête de ma soutane et me dit dans un sanglot :
    — Père, gardez-moi, mon papa veut me battre.
    — Mais non, mais non, il te battra pas. Est-ce que votre papa vous battra ? dis-je aux autres pour les appeler à mon secours, car mes yeux se troublaient.
    — Non, Père, il ne nous battra pas.
    — Parce qu’il est chrétien, dit la petite Madeleine, âgée de 11 ans, toujours enveloppée dans ma soutane ; le mien est païen.

    En effet, son père est païen. C’est lui qui avait passé pour un sage, quand il fit au directeur la réponse opportuniste que j’ai rapportée. Un jour, quand il comprit que le directeur, las d’avoir le dessous dans sa lutte contre des enfants, allait se fâcher avec fracas, il s’assit dans sa chambre, mit devant lui des sucreries dont Madeleine est friande, et appela l’enfant.
    — Namsouna ! (c’est le nom païen de Madeleine).
    — Yei (Me voici).
    — Viens ici. Prends ces gâteaux et écoute-moi.

    Rien qu’à voir la longue pipe que le papa avait saisie, Madeleine n’avait aucune pensée de gourmandise. Mais le moyen de s’esquiver ? Elle vint donc et s’assit défiante.
    — Tu aimes bien ta grand’mère de Napaoui ? commença le papa.
    — Oui.
    — Tu aimes bien ta tante Yengtja, qui étudie à Séoul dans une grande école ? Veux-tu aller avec elle un jour ?
    — Oui.
    — Tu aimes bien le missionnaire de Napaoui ?
    — Oui.
    — Tâche de comprendre, hein ! Est-ce ta grand’mère, ta tante ou le missionnaire de Napaoui qui t’envoient à l’école ?
    — Non.
    — Est-ce moi, ton père ?
    — Oui.
    — Il faut donc m’obéir pour les choses de l’école. N’est-ce pas vrai ?

    La pipe remuait dans la main du papa. Madeleine suivait ses mouvements et ne répondait rien.
    — Namsouna, es-tu sourde ?
    — Non.
    — M’obéiras-tu ? Iras-tu au jinja ?

    Madeleine ne peut répondre ni non ni oui. Elle fond en larmes. Mais moment où le père fait mine de lever la pipe, une menotte de petite fille la lui saisit et une voix plus petite encore, qui voudrait être courroucée, gazouille :
    — Eh ! papa, pourquoi faites-vous pleurer mon aînée ?

    C’est Barbe, âgée de cinq ans, qui vient au secours de Madeleine, laquelle profite de la diversion pour s’enfuir. Le papa fait les gros yeux. Barbe met à crier éperdument, comme si on la tuait. La maman accourt, fait une scène au mari, avec, de prime abord, des mots acérés :
    — Si c’était une fille de l’autre, tu ne ferais pas ainsi.

    “L’autre”, c’est la jeune concubine installée au foyer, dorlotée, mais qui n’a pas d’enfant.

    Le mari hausse les épaules et s’en va en grommelant : “Si j’avais su, je n’aurais pas laissé baptiser mes filles. Parce que çà a reçu le baptême, çà a de la volonté comme les grandes personnes. C’est trop fort ! Je ne serai pas donc maître chez moi ?

    On lui fit voir encore plus fort. Une heure après, quand il voulut rentrer dans sa chambre, Barbe, mal remise de sa colère, lui ferma la porte au nez. Ce gros chef de famille, bon homme s’il en fut, pour avoir la paix, alla passer la soirée chez un ami qui peut-être était logé à la même enseigne que lui.

    Si nous, missionnaires, savions écrire comme les romanciers, de combien de jolis mélodrames n’intéresserions-nous pas nos lecteurs, rien qu’à illustrer d’exemples familiers cette parole de Notre Seigneur : “Je suis venu apporter non pas la paix, mais la guerre !” Quand la foi a pénétré réellement dans une famille païenne, le combat entre Dieu et le démon, sous le même toit, du simple point de vue psychologique, est d’un intérêt passionnant, surtout lorsque Dieu, pour humilier son orgueilleux ennemi, se fait un jeu de confier sa propre cause aux plus petits soldats, dont la faiblesse, semble-t-il, ne résistera pas à une chiquenaude du diable. On dirait que Dieu aime à compléter les joies de sa sérénité éternelle par les frissons de nos cœurs, par les larmes de ses menues créatures.

    Quand Madeleine voulut bien lâcher ma soutane et que nous eûmes fini d’échanger nos confidences un peu fiévreuses, il n’y avait plus devant moi qu’un groupe de fillettes coréennes, chassées de l’école, pleurant sur leur serviette de toile garnie de livres et de cahiers.
    — Où étudierons-nous demain, après-demain ? Que ferez-vous pour nous, Père ?
    — Je vais travailler à vous faire réadmettre à l’école, d’où je ne puis croire que vous soyez définitivement chassées, tant qu’on ne vous donne pas le motif écrit de votre renvoi. Si on vous le donne, je l’enverrai au directeur d’un journal qui est lu dans le monde entier, même au Japon et en Amérique. Pourvu que vous restiez fermes jusqu’au bout, car nous n’y sommes pas encore, vous aurez la sympathie de vos frères et de vos sœurs du monde entier. La famille catholique est petite ici, mais ailleurs elle est très grande. Ne pleurez pas comme si tout était perdu. Je vous ferai une école où viendront vous rejoindre plusieurs de vos camarades païennes qu vont au jinja par force, vous le savez.
    — Tu entends, dit Anne à Madeleine, il faut dire à ton papa que bientôt il y aura à Napaoui une école de filles, et il sera content.

    Je sais que je me suis bien avancé. S’il le faut, je reculerai, si pénible que ce soit pour un missionnaire. Ce sera, en réalité, comme Dieu voudra. Mais qu’auriez-vous dit à ma place ? Tant que le combat durait, ces petits soldats se sont montrés héroïques. Maintenant leurs nerfs détendus ne pouvaient arrêter les larmes, et j’étais aussi ému qu’elles.

    Pour recueillir mes enfants et quelques-uns du P. Gombert, j’envoyai les garçons à mon école. Quant aux fillettes, que faire ?... Pas de maîtresse, pas de salle de classe. Oh ! les tristes jours que je passai ! C’est encore Anne qui me tira de peine. Je lui donnai un réduit chauffé dans ma maison, et elle s’improvisa maîtresse d’école pendant une semaine. Quel babil ! Que d’allées et venues ! Impossible pour moi de faire un travail sérieux. Mais j’étais trop heureux de voir que les yeux redevenaient rieurs et que peu à peu les enfants oubliaient la grande école. Pendant ce temps on arrangea tant bien que mal une salle dans le bâtiment des garçons, et, dès les premiers jours de janvier, j’y envoyai les fillettes. Pauvres petites ! Sans tables ni bancs, assises à même le plancher mal joint qui laisse passer un froid de 11 ou 12 degrés, elles écrivent sur leurs genoux, autour d’un grand vase rempli de charbon de bois, qui donne mal à la tête. Toutes les demi-heures elles frappent à ma porte.
    — Père, nous sommes gelées. Laissez-nous entrer, nous serons bien sages.

    Comment refuser ? Elles approchent du poêle jusqu’à se brûler pendant quelques minutes, puis, au son de la cloche, s’en retournent vaillantes. C’est toujours Anne qui se dévoue pour les instruire et surtout pour soutenir leur moral. Elles ont pris la résolution héroïque de faire croire à leurs parents qu’elles sont bien plus contentes à l’école de Napaoui qu’à celle de Kokei. Les parents, même le père païen de Madeleine, feignent au moins de le croire et Notre-Seigneur sera indulgent pour cette ruse.

    Un jour les gendarmes vinrent faire une enquête.
    — Que sont devenues les cinq écolières dont voici les noms ?
    — Elles sont là, à l’école des garçons.
    — Qui les empêche d’aller à l’école de Kokei ?
    — C’est le directeur de l’école qui les a renvoyées, vous le savez bien.
    — Elles ne sont pas renvoyées.
    — Elles sont renvoyées depuis le 16 décembre, ainsi que plusieurs garçons. Nous avons demandé au directeur de reprendre ces enfants : il a refusé. Voyez la lettre que nous lui écrivons aujourd’hui.

    Un gendarme prit entièrement copie de la lettre et dit, en appuyant sur mots : “Les enfants ne sont pas renvoyés. Ils ont été.... comment dire cela ?… envoyés chez eux pour y réfléchir. On vous le dit de bonne amitié”.
    — Réfléchir à quoi ? dit le catéchiste. Jamais nos enfants n’iront au jinja. Vous savez vous-même que notre religion nous le défend.
    — Où est écrite cette défense ?
    — A l’article 22 du Directoire de la Mission de Séoul, notamment.
    — Nous sommes venus par ordre, dit le gendarme. L’affaire n’est peut-être pas finie.
    — Nous l’espérons bien.

    La lettre dont les gendarmes prirent copie disait au directeur de l’école de Kokei, que dans dix jours les parents reconduiraient leurs enfants l’école, soit pour les y laisser, soit pour rapporter le motif écrit de leur renvoi, selon le bon plaisir du directeur. Le neuvième jour les gendarmes furent prévenus que le lendemain on ferait la démarche, que nous ne cherchions aucun incident, mais qu’aucun mauvais vouloir ne découragerait notre bonne volonté.

    La vue de ses petites victimes n’éveilla aucun sentiment paternel chez directeur. Aussi limité d’esprit que de cœur, il essaya même de discrédit Mgr Devred auprès de ses ouailles en leur disant :
    — Mon inspecteur a affirmé à votre Evêque You que le culte des jinja n’est pas religieux. Est-ce qu’il ne comprend pas ? Que voulez-vous plus ?
    — Nous voulons le motif écrit du renvoi de nos enfants. Ne compreniez-vous pas ?
    — Je ne veux pas vous donner cela.
    C’était fini auprès du directeur.

    Conclusion. — M. Miyamouré, directeur de l’école communale de Kokei en Corée, ne veut pas donner le motif écrit du renvoi des élèves catholiques qui ont refusé d’aller au jinja d’Amaterasu. Suivant le proverbe japonais il croit qu’on parlera de cette affaire 75 jours, mais pas davantage, tandis qu’un écrit se conserverait plus longtemps. Il pourrait se tromper dans son calcul. Il manque de courage. C’est l’infirmité fréquente de ceux qui se sentent assez forts matériellement. Il a peur que, dans quelques mois, on sache dans le monde entier que des enfants coréens sont persécutés depuis bientôt deux ans, dans leur propre pays, pour leurs convictions religieuses, par un directeur d’école japonais, qui, n’ayant pu venir à bout de leur conscience, s’est vengé en les chassant d’une école bâtie et entretenue avec l’argent de ses victimes. Qu’il le donne ou ne le donne pas, ce motif écrit, cela reviendra au même. Je raconterai ce fait partout où je pourrai, avec impartialité, sans généraliser. J’ai dit plus haut que M. Miyamouré retarde sur ses collègues à une distance invraisemblable ; je suis heureux de le répéter, pas à son honneur, je le regrette.

    Comme personne ici-bas ne tient à passer pour ce qu’il n’est pas, sauf les hypocrites, je rappelle que j’ ai apporté bien des ménagements pour faire exécuter la consigne reçue de mon Evêque. Dès le début je défendis aux enfants la moindre attitude provocante. Pendant de longs mois, je leur ai laissé porter seuls le fardeau de la persécution, parce qu’il est utile de souffrir dans son enfance pour les convictions qui font plus tard la valeur morale d’un homme. Lorsque je vis qu’à porter plus longtemps ce fardeau, leur conscience, au lieu de s’ennoblir, risquait de se fausser, parce que peu à peu ils en venaient à détester les maîtres qui les brimaient, j’allai à leur secours, tout en ménageant l’amour-propre national du directeur. Un messager alla de la part des parents lui demander de dispenser de lui-même les enfants catholiques de la visite religieuse au jinja. Quelques mois après, les parents firent la même demande, inutilement. Je crus que mon devoir commençait là où finissait celui des chrétiens. J’intervins par une lettre, qui a été plus tard sous les yeux de Son Excellence le Gouverneur Général de Corée. Ce fut en vain. Je fis visite au directeur. Cela n’avança pas les choses. En l’absence de mon Evêque, j’écrivis une lettre absolument confidentielle au Gouverneur Général lui-même.

    Je n’aurais pas, pour m’adresser à Amaterasu ô mi-kami elle-même, gravi patiemment plus de degrés respectueux.

    Qu’on ne dise pas : “C’est parce que vous êtes un simple missionnaire, un inconnu, que vous n’avez abouti à rien”. Nos Evêques eux-mêmes n’ont pu obtenir davantage.

    En tout cas, quelle que soit l’issue, prochaine ou lointaine, de cette lutte qui m’a été imposée, je ne regretterai pas l’allure un peu lente que j’ai prise pour la soutenir. L’autorité japonaise ne niera pas que je retirai des mains de mes enfants l’arme empoisonnée de la grève, dont souffrent fréquemment les directeurs d’école en Corée. Je défendis à mes catholiques d’envoyer le moindre mot aux journaux. Les récits de la presse ne sont pas venus de chez nous. Il se publie à Séoul, en anglais, un journal appelé Seoul Press, qui ne regarde pas toujours les fonctionnaires japonais à travers le monocle doré de l’adulation. J’ai résisté à la tentation de lui raconter ces faits.

    Il m’est resté, de l’observance des règlements militaires, comme officier pendant cinq ans de guerre, l’horreur de m’adresser, lorsque je crois avoir à me plaindre des autorités, à des personnes étrangères. C’est à l’autorité elle-même que j’en réfère, parce que j’ai confiance en elle et que c’est son devoir de m’écouter. Cette fois, elle semble faire la sourde oreille. Voilà pourquoi je m’adresse à l’opinion, qui, dans certaines questions, notamment quand il s’agit de la liberté religieuse, peut inspirer utilement l’autorité elle-même.

    Epilogue. — Je ne pouvais garder la petite Anne, qui n’a pas fini ses études. C’eût été d’un égoïsme coupable et inintelligent. Elle est à Taikou, à l’école des filles de la Mission. La Supérieure, Sœur Marie-Donatienne, a vite vu de quelle étoffe elle est faite et a adopté l’enfant, ainsi pleinement heureuse et rassurée sur son avenir. Le bon Dieu lui devait bien cela. Elle a tant souffert pour Lui ! Elle a soutenu toutes ses compagnes, dont plus d’une serait tombée.

    J’aurais voulu engager une institutrice diplômée : je ne l’ai pu, faute d’argent. J’ai visé moins haut et j’ai trouvé une chrétienne de 18 ans, qui n’a qu’une instruction élémentaire. Grâce à Dieu, elle n’est pas venue ici pour de l’argent, bien qu’il lui en faille. J’en suis très content. Elle n’est là que depuis le 1er avril. Elle trouva 14 élèves ; elle en a maintenant plus de 30.

    Je relève comme je puis le lâche défi des maîtres païens de Kokei, disaient aux fillettes catholiques : “Allez trouver votre père spirituel Napaoui, et qu’il vous fasse une école !”

    Si je puis mener à bout l’instruction de Marthe Tjeng, dans quelques années elle reviendra de Séoul avec l’auréole de la science ; mes fillettes catholiques, même comme instruction, n’auront rien à envier à leurs camarades païennes et ne seront pas exposées à perdre la foi. Car, en dehors de la question des jinja, il y aurait beaucoup à dire sur les écoles païennes en général. Je n’ai aucun parti-pris contre elles. Je sais bien qu’on ne peut y enseigner ni le dogme ni la morale catholiques, et il faut bien s’en accommoder, quand on ne peut pas faire autrement. Mais j’ai résolu, moi, d’essayer de faire autrement.

    En attendant, comme tous les missionnaires du monde, je ferai contre mauvaise fortune bon cœur.

    J. CADARS,
    Miss. de Taikou.

    1925/521-539
    521-539
    Cadars
    Corée du Sud
    1925
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