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Petites Causes, grands Effets

Petites Causes, grands Effets Il pleut ! Il pleut comme il sait pleuvoir au Setchoan, tout spécialement à Tchentou ! Il pleut le jour, il pleut la nuit, et lharmonie de la nature est tout entière dans ce murmure ininterrompu qui parcourt toute la gamme des chutes deau, depuis le bruissement des averses
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    Petites Causes, grands Effets

    Il pleut ! Il pleut comme il sait pleuvoir au Setchoan, tout spécialement à Tchentou ! Il pleut le jour, il pleut la nuit, et lharmonie de la nature est tout entière dans ce murmure ininterrompu qui parcourt toute la gamme des chutes deau, depuis le bruissement des averses
    discrètes jusquau bruit torrentiel des cascades. Depuis huit jours, il pleut, et cest à peine un commencement ! Juillet, Août, Septembre, mois des grandes eaux, atmosphère humide et chaude, ondées diluviennes, jets de soleil impromptus. Il pleut ! et cest la grande joie publique de voir tomber cette pluie bienfaisante, attendue, désirée, implorée combien !

    Le Setchoan est une riche province, la plus fortunée peut-être du vieil empire céleste, et dautant plus fortunée quelle garde pour elle en grande partie ses trésors, dans la pénurie où elle se trouve des voies de communication et des moyens de transport. Aussi, pourrait-on faire à son sujet la remarque qui vient naturellement à lesprit quand on aborde la grande ville de Tchentou après les dix longues étapes qui la séparent de Tchongkin ; le plus surprenant, après ces dix journées de chaise à porteur sur un étroit sentier, cest de découvrir soudain une capitale. De même, après un long et périlleux voyage sur le Fleuve Bleu, à travers le défilé de montagnes ou de collines rocheuses sans culture, au sortir des gorges imposantes et sauvages du Foupé, quel nest pas létonnement de voir sépanouir subitement une terre nouvelle, des cieux nouveaux, terre et cieux fortunés du Setchoan. Cest limpression dominante de tout voyageur, impression qui se confirme de plus en plus à mesure que lon prend contact ou que lon devient lhôte définitif de ce pays charmant dont la richesse du sol, les beautés de la nature, la douceur du climat sont autant dattraits qui en font peut-être une des plus belles régions dExtrême-Orient.

    Aussi, semble-t-il que lon soit malvenu à parler de famine au Setchoan, et cependant, cest cette année par dizaines de mille que lon put compter ici les victimes de la faim. En temps ordinaire, avec son interne surpopulation, cette province a besoin de toute lactivité de ses travailleurs, de toutes les ressources de son sol et de toutes les aménités du Ciel pour mener à bien la croissance et la récolte du maïs et du riz, denrées alimentaires essentielles et indispensables pour soixante-dix millions de bouches, et qui mangent ! Que les eaux manquent dans la plaine, cest la sécheresse des rizières ; que la pluie abonde au contraire, cest la ruine des montagnes où le maïs meurt en herbe sans atteindre sa maturité.

    Or les pluies torrentielles et exceptionnelles de lannée dernière anéantirent ainsi la récolte en maint endroit ; de belles chrétientés eurent beaucoup à souffrir, et le fait se présente assez fréquent, de stations ruinées complètement, dont quantité de chrétiens souffrent et meurent de misère, tandis quun certain nombre, plus entreprenants ou moins résignés, émigrent vers dautres régions ou dautres provinces quils croient plus hospitalières.

    Cette année, par un retour de fortune, les habitants des montagnes purent se louer de la clémence du Ciel ; mais par contre, la plaine desséchée criait famine et en peu de temps, le prix du riz et de toutes les denrées atteignait dinquiétantes proportions.

    Mais elle est venue, cette pluie vivement attendue et non moins vivement implorée et aucun des moyens usuels dintercession na fait défaut. Doit-on sétonner, ou faut-il admirer cette conscience païenne qui, en temps de calamité, met une confiance assurée dans les moyens usuels de prière et de pénitence capables de toucher la divinité ? Que les pluies viennent à manquer ou soient par trop abondantes, et lon a recours aux prières publiques, on organise de grandes processions ; les foules se portent aux pieds des idoles, les mandarins eux-mêmes sont tenus aux dévotions publiques, les bonzes sont menacés, frappés même à loccasion sils ne savent fléchir le courroux du ciel ; labstinence est de rigueur pour tout le peuple, et pendant des semaines, jusquà cessation du fléau, tout commerce de viandes et de boucherie est complètement suspendu. Sans doute, avec une telle insistance et ces moyens puissants, les esprits supérieurs se laisseront toucher. Mais pour savoir compter sur la Providence et y recourir à loccasion, combien par ailleurs cette mentalité païenne est étroite par certains côtés, combien parfois même ridicule ! Il est une expression populaire bien commune qui surprend quelque peu, et ne manque pas de rester intelligible la première fois où lon entend dire : Siao keou iao lo iu, rire du chien amène la pluie! Mais elle ne tarde pas à devenir familière, cette réflexion proverbiale à ce point rentrée dans la mentalité chinoise quil suffit souvent de taquiner un représentant quelconque de lespèce canine pour entendre aussitôt formuler : ne riez pas des chiens, vous feriez pleuvoir.

    Serait-ce le fait dune philosophie profonde et subtile davoir observé que rire de cette pauvre créature, quen dautres pays lon nomme à bob droit lami de lhomme, est ici le comble dune ironique méchanceté capable démouvoir les. Eléments ? On ne rit point en effet de la misère et, à ce titre, les malheureux mâtins chinois devraient être lobjet de bien des égards, car, malgré les services quils rendent, combien peu ils sont payés de retour ! Services domestiques usuels, services publics de voirie, services non moins précieux quinvraisemblables dhygiène et de salut public. Il faut en passer, et des meilleurs ! Quiconque a vécu en Chine connaît tout cela. Qui dira le nombre des pauvres hères faméliques dont le cadavre, jeté hors lenceinte des villes, roulé dans une natte en loques ou cloué entre quatre planches vermoulues, na eu que lestomac des chiens pour sépulture ?

    Aussi, eussent ils la philosophie de Riquet, ils ne penseraient point autrement, tous ces mâtins chinois : On ne sait jamais si lon a bien agi envers les hommes. Il ne faut pas chercher à les comprendre ; leur sagesse est mystérieuse. Purent-ils y comprendre quelque chose ceux qui furent ainsi, par une belle journée de soleil, affublés dun costume de circonstance et promenés en palanquin à travers la ville de Tchetou ? Avaient-ils mérité ou cet excès dhonneur ou cette indignité ? Mais le résultat ne se fit point attendre et fut des plus concluants. Elle vint aussitôt, cette pluie bienfaisante, attendue et implorée combien, après six mois de sécheresse ! Et depuis des semaines elle tombe, tombe, tombe, pour le salut de la plaine et le désespoir de la montagne. Quel rire puissant, tout de même, que celui capable de déchaîner les éléments !

    Le Chinois cependant nest pas rieur. Il faut des raisons, pour rire, et toute raison lui fait bien défaut ! Lexistence du peuple des Cent Familles a-t-elle quelque chose de souriant ? Beatus populus qui scit jubilationem ! Le païen nest point joyeux, et pourrait-il lêtre, sil est vrai que la joie et le bon rire sont des fleurs du christianisme, privilège des enfants de Dieu !

    ANICIENSIS.

    1923/243-247
    243-247
    Anonyme
    Chine
    1923
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