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Pensées pour la retraite du Mois : ''Vision béatifique et vie apostolique'' 9

Pensées pour la retraite du mois òòòòò Vision béatifique et vie apostolique X... 11 HEURES DU SOIR. Quare tristis es anima mea ? et quare conturbas me ?
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    Pensées pour la retraite du mois

    òòòòò

    Vision béatifique et vie apostolique
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    X... 11 HEURES DU SOIR.
    Quare tristis es anima mea ? et quare conturbas me ?

    Après avoir tracé ces mots, ma plume a erré en zigzag sur le papier, comme le crayon d’ardoise du petit écolier, fatigué de tracer les “barres” toutes droites que réclame le maître. Ma plume a erré ainsi longtemps,… tout le temps que mes yeux ont fixé le “carré” tout noir de ma fenêtre ouverte. Dehors il fait nuit noire, temps lourd, ciel couvert, pas une étoile.

    Le bruit d’un papillon, qui s’épuise à tourbillonner autour de ma lampe électrique, m’a tiré de ma rêverie.

    Quare tristis es ? Mais quoi ? Que se passe-t-il donc en moi ? Serait-ce un accès de découragement ? Non, ce n’est pas une vaine tristesse, ce n’est pas un découragement stérile, c’est une heure de douce solitude, de recueillement salutaire que Dieu m’accorde après une journée fatigante et agitée.

    Seigneur ! c’est votre Providence qui a voulu que, ce soir, ma raison “stationnât” devant ce “carré” tout noir de ma fenêtre ouverte. J’ai passé la moitié de ma journée à lire de la philosophie moderne, et ce carré, que j’ai là devant les yeux, représente assez bien ce qui me reste de cette lecture ; ce que tout à l’heure je prenais pour de la tristesse, c’est ce vide affreux des doctrines pleines de doutes fondamentaux, vieux relents de Diogène, déclamations à la Sénèque, sophismes branlants de vétusté qui, en plein XXème siècle, ont la prétention d’apporter aux hommes de la nouveauté !

    Heureusement la philosophie du sens commun me fait apprécier le don de la foi en m’invitant à vous regarder, ô mon Dieu, dans votre lumière : in lumine tuo videbimus lumen. La foi n’est pas le produit des élucubrations des hommes, c’est un don, une chose donnée, une substance, la substance des choses que nous espérons : fides sperandarum substantia rerum, et ce que mon âme espère, c’est vous, Seigneur, c’est le face à face de la vision béatifique. La vision béatifique !... il me semble qu’elle nous est due à nous, missionnaires, à un titre tout spécial. Petite créature, grain de poussière, oserai-je parler de droit et d’exigence en présence de votre Infinie Majesté ? Oui, j’oserai.... cohéritiers du Christ, ne sommes-nous pas vos héritiers ? Heredes Dei !

    Grand Saint Thomas, vous nous enseignez qu’il y aura dans le ciel pour les élus un bonheur essentiel, consistant dans la possession de Dieu, et un bonheur accidentel, consistant dans la possession des créatures aimées de Lui.

    J’admire ce bel ordre des choses ; mais je m’aperçois que dans notre vie de missionnaires c’est exactement le contraire d’un si bel ordre de choses, car je distingue dans la vie apostolique deux souffrances par lesquelles se définit notre sacrifice.

    La première, souffrance essentielle, qui, tout en étant commune à tous les hommes in statu viatoris, est cependant plus vive pour le missionnaire, c’est la privation de la vue de Dieu ; la seconde, souffrance accidentelle, celle-là, c’est la privation des créatures aimées.

    Tous les chrétiens sentent bien cette privation, cette inquiétude que St Augustin a si bien exprimée : Fecisti nos ad te Domine, et irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te.

    Nous ne vous connaissons, Seigneur, que per speculum, in enigmate, mais pour nous, missionnaires, l’énigme est bien plus angoissante que pour les fidèles des pays chrétiens. Le missionnaire souffre de n’être pas mieux renseigné sur le régime de la grâce, sur les limites de l’âme de l’Eglise, sur votre action divine dans les âmes de bonne volonté, sur le salut des infidèles. De plus, je suis troublé pour ma part de voir dans la masse payenne qui m’entoure tant de choses que je ne m’explique pas. Je connais des âmes qui ne savent pas tout ce que je sais de vous et qui valent mieux que moi, âmes nobles et pures en qui vous habitez sans doute par la grâce, et qui pourtant ne sont pas marquées du signe sensible de la justification.

    Et puis... n’est-ce pas la privatio tui qui est cause de l’instabilité de mon vouloir ? Cette plainte n’est pas blasphématoire, Seigneur, puisque vous avez toléré, inspiré les gémissements et les lamentations si poignantes des Prophètes, du Psalmiste et de votre Apôtre Paul.

    Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te Deus.
    Anima mea sicut terra sine aqua tibi.
    Heu mihi quia incolatus meus prolongatus est.

    L’homme est la sentinelle qui attend la relève : A custodia matutina usque ad noctem speret Israel in Domino.
    Exspectans exspectavi…... Sitivit anima mea…... Fuerunt mihi lacyrimœ meœ panes die ac nocte, dum dicitur mihi quotidie : ubi est Deus tuus ?

    Je n’ai pas à vous dire, Seigneur, toute la série de mes infidélités, vous savez le fond de mon cœur, les plus intimes faiblesses, les inconstances de ma volonté, les subtiles défaillances de mes meilleurs désirs.

    Pourquoi nous, missionnaires, qui faisons l’œuvre des Apôtres n’avons-nous pas les charismes et les visions des Apôtres ? Mais que dis-je... ? Je vois St Paul qui a parcouru deux fois le monde connu, des rives de l’Asie Mineure aux colonnes d’Hercule. Il rentre dans sa cellule pour le repos d’un jour… et quelle frayeur s’empare de lui ! Eh quoi ! grand voyageur de Dieu, grand soldat de Jésus-Christ, n’avez-vous point mérité la sérénité d’une heure de paix ? Que craignez-vous maintenant, vous qui n’avez tremblé ni devant la colère des Juifs, ni devant l’orgueil de l’Aréopage, ni devant la toute-puissance des Césars ? Et St Paul me répond : Malheureux homme que je suis, je puis vouloir, mais je ne puis accomplir. Non enim quod volo bonum facio, sed quod nolo malum hoc ago.

    J’aime la loi de mon Dieu, condelector enim legi Dei, sed video aliam legem in membris meis. Infelix ego homo !

    Mais alors, si notre vie de missionnaires consiste à combattre toujours les mêmes erreurs, à réfuter toujours les mêmes doctrines et de plus à lutter sans cesse pour vous rester unis, Seigneur, n’avons-nous pas, plus que toute autre créature, droit à vous posséder dans la vision béatifique, puisque plus que tous les autres, nous sommes ici-bas privés du repos et de la lumière des bienheureux ?

    Notre seconde souffrance est la privation des créatures aimées. Vous nous avez donné, Seigneur, un père, une mère, des frères, des sœurs, des amis que nous avons le droit et le devoir d’aimer. Pour vous nous avons tout quitté.

    Pour être prêtre et missionnaire on n’en est pas moins homme, et ces affections nous manquent. Qu’on dise ce que l’on voudra. La vie humaine est faite de séparations.... c’est vrai. Il faut se raisonner... je veux bien. Le temps adoucit ces souffrances... c’est possible. J’admets tout cela. Mais ce que je retiens et ce que je ne veux pas oublier, c’est que l’instant du départ est une douleur poignante, mors viventium, disait St Augustin. Cette douleur nous vous l’avons offerte, Seigneur.

    Et si j’ajoute à cela la douleur des séparations qui divisent ceux qui devraient s’aimer, les oublis, les ingratitudes. les rivalités, les soupçons, les jalousies, je ne puis m’empêcher de conclure en Votre présence :

    Seigneur, je crois de toute mon âme que vous nous réservez dans la vision béatifique une réparation solennelle. Je crois de toute mon âme que nous, missionnaires, avons un titre tout spécial à la possession de votre Lumière Infinie et à la “re-possession” de tous ceux que nous aimons.
    …………………………………………………………………………………………………...

    Il est 2 heures du matin ; dans le carré tout noir de ma fenêtre une étoile brille d’un éclat ravissant.
    Stella matutina, spes nostra, salve !

    ITANASIA


    1929/513-517
    513-517
    Anonyme
    France
    1929
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