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Pensées pour la retraite du Mois : ''Recogitáte........ Dimíttite'' 8

Pensées pour la retraite du mois òòòòò Recogitáte....... Dimíttite. Nondum enim usque ad sánguinem restitístis (Heb. XII, 3-4)
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    Pensées pour la retraite du mois

    òòòòò

    Recogitáte....... Dimíttite.
    Nondum enim usque ad sánguinem restitístis (Heb. XII, 3-4)

    Les auteurs spirituels, comme aussi les psychologues profanes, s’accordent à dire que la vertu d’un homme se mesure “par son ordinaire”. Le mot vertu, en ce cas, doit avoir à peu près le même sens que celui de fidélité, car il me semble que la fidélité est une vertu de longue haleine, vertu qui brille plus dans les petits actes cachés de l’humble vie quotidienne que dans les actions bruyantes faites devant témoins. Et tous les hommes sentent plus ou moins qu’au fond, la vertu la plus admirable, c’est la fidélité, c’est-à-dire la constance dans le dévouement, la dévotion, l’admiration. “La partie la meilleure d’un homme de bien ce sont ces petits actes sans noise, oubliés, de bonté et de tendresse”, a dit un philosophe.

    Tout cela est très vrai, mais à la base de toute cette série d’actes fidèles, il doit y avoir, et une psychologie élémentaire nous en donnerait des preuves péremptoires), il doit y avoir, dis-je, un acte de dévouement ou de donation plus ou moins explicite, plus ou moins solennel, mais un acte formel, qui est la raison d’être de toute la série qui suit.

    Il me souvient — j’étais encore jeune — j’allais à Paris pour entrer au Séminaire des Missions-Étrangères, et dans le train, je rencontrai un religieux vénérable, à la figure pâle et austère. Il me parla en termes graves de la valeur et de l’importance du sacrifice initial. Cependant, il avait un air mystique un peu troublant, car un grain de scepticisme semblait avoir irrévocablement figé, sur ses lèvres fines, ce sourire douloureux que les romanciers slaves appellent le “signe de la désillusion”.

    Je ne sus pas interpréter tout cela, mais j’eus cependant l’impression très nette que ce religieux parlait pour lui-même, comme s’il eût voulu se convaincre des choses qu’il me disait. Il y a de cela bien longtemps, et je crois comprendre maintenant les paroles, les attitudes et.... le sourire de cet homme vénérable. J’éprouve moi-même le besoin d’analyser et de prouver une chose que je sens pourtant être vraie : c’est que l’acte initial a une valeur immense, parce qu’il donne à notre vie sa couleur générale, parce qu’il est sinon la base, du moins l’un des supports principaux de notre édifice spirituel.

    La vertu d’un homme se mesure “par son ordinaire”, soit, je le veux bien, mais “notre ordinaire” à nous, missionnaires, ne peut se définir qu’en fonction de cet acte initial, acte que nous avons posé au milieu de circonstances inoubliables ; et c’est pourquoi il est difficile de trouver un missionnaire incapable de zèle ou de dévouement. Le zèle, le dévouement étant à la base même de sa vie apostolique comme éléments informateurs de son sacrifice initial, il est assez naturel qu’on les retrouve dans la multiple série des actes qui remplissent sa vie en mission.

    Un homme ordinaire, qui mène une vie ordinaire, croit naturellement que le milieu dans lequel il vit est nécessairement ce qu’il est, et c’est pourquoi on remarque chez cet homme une grande facilité d’adaptation. Il comprend qu’en somme, “le bonheur ne dépend ni des hommes ni des choses, mais de la façon dont on s’accommode aux gens et aux choses”. Mais le missionnaire est un homme extraordinaire, un homme qui, une fois, dans sa jeunesse, a été capable d’une action tout particulièrement héroïque. Sans doute l’acte de l’homme étant un acte fini est nécessairement imparfait, incomplet, et une saine philosophie peut toujours y découvrir le côté faible, les inconvénients, ou, pour tout dire en un mot, “le revers de la médaille”. Cela ne veut pas dire que le missionnaire soit épuisé par le premier effort héroïque, au point que, dans le reste de sa vie, il ne puisse maintenir la conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires, mais il est certain que l’acte extraordinaire de sa donation initiale pose en lui, en même temps que le germe d’une vertu supérieure, des difficultés et des inconvénients d’un ordre tout spécial.

    Le missionnaire, par l’usage extraordinaire qu’il a fait de sa volonté lorsqu’il s’est donné à l’apostolat, s’est pour ainsi dire isolé du commun des mortels, il a acquis par son sacrifice initial une valeur personnelle qui ne se rencontre pas dans toutes les vies, et c’est là, dans cette valeur personnelle, qu’il faut chercher la raison d’une tendance très nette à l’action personnelle, au zèle personnel, à la méthode personnelle. Pour maintenir cette tendance dans les limites raisonnables, le missionnaire doit penser, et penser souvent qu’il y a beaucoup d’êtres comme lui, qui ont le même idéal que lui, qui ont suivi les mêmes étapes que lui, qui, en un mot, lui sont spécialement unis par les liens d’une vocation identique.

    D’aucuns trouveront peut-être que ces réflexions sont d’une psychologie bien complexe et que la vertu tout court dispenserait de toutes ces distinctions et analyses. J’ai toujours eu l’admiration la plus profonde pour ces âmes pures qui semblent vivre et évoluer presque sans effort “dans le surnaturel”. Hélas ! je ne suis pas de ces âmes privilégiées. Il m’est absolument impossible d’entrer dans la méditation proprement dite, sans faire auparavant de nombreux préludes discursifs. Ainsi, aujourd’hui j’ai l’impression qu’après avoir analysé les raisons de l’individualisme missionnaire, il me sera plus facile de méditer, à la lumière de la grâce qui nous a faits apôtres, sur la charité fraternelle et sur l’exemple du Christ que tous, sincèrement, nous voulons reproduire dans notre vie.

    Nous avons tous le même modèle : Recogitáte enim. nous dit St Paul, eum qui talem sustínuit a peccatóribus advérsum semetípsum contradictiónem, ut ne fatigémini, ánimis vestris deficiéntes, nondum enim usque ad sánguinem restitístis (Hébr. XII 3-4).

    Oui, il faut de la prudence jusque dans le zèle. Ne fatigémini : le missionnaire ne mesure pas son zèle, mais souvent la fatigue imprudente et inconsidérée obnubile sa charité et diminue sa patience. En un mot, il faut réserver une partie de sa force de résistance pour soutenir la “contradiction”, pour s’adapter au milieu, s’accommoder “aux gens et aux choses”, pour supporter nos frères et tout ce qu’il y a de fatigant dans leurs défauts, dans leurs imperfections réelles ou apparentes.

    Chacun de nous a besoin de l’indulgence du prochain. Réservons donc un peu de patience pour le support mutuel. Usque ad sánguinem resistere ne signifie pas s’épuiser soi-même dans l’action jusqu’à la dernière goutte de sang. Ce serait un suicide. Dans le martyre, les coups sont portés par autrui, et nous ne sommes pas les auteurs des plaies dont jaillit notre sang. Et alors ? Que faisons-nous de l’exemple du Christ ? Avons-nous souffert la contradiction usque ad sánguinem? Certes non ! Et les coups qui nous sont portés ou que nous croyons nous être destinés sont si peu de chose ! Un rien, une plaisanterie, une parole en l’air, un geste, un sourire ! Qu’est-ce que tout cela devant la réalité toujours vivante de notre sacrifice initial ?

    Réfléchissons à la valeur immense de cet acte initial, et l’amour, qui a fécondé notre vie, nous dictera notre manière d’agir. Charitas patiens est….. omnia suffert. (I Cor., XIII, 4-7). — Cum patientia supportántes invicem in charitáte (Eph. IV, 2). Alter alteríus ónera portáte et sic adimplébitis legem Christi (Gal. VI, 2).

    Nous avons tellement besoin de pardon, qu’il nous faut pardonner toujours avec un cœur large : Dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus twstris (Pater).

    Pardonner avec promptitude : Sol non óccidat super iracúndiam vestram (Eph. IV, 26). Esto conséntiens adversário tuo cito dum es in via cum eo (Mat. V. 25).

    Pardonner avec spontanéité : Si ergo offers munus tuum ante altáre... et vade prius reconciliári fratri tuo (Mat. V, 23-24).

    Pardonner toujours : Non dico tibi usque septies : sed usque septuágies sépties (Mat XVIII, 22).

    Pardonner du fond du cœur, non pas seulement extérieurement : Sed de córdibus, a dit notre Maître (Mat. XVIII, 35).

    Pardonner en Dieu et pour Dieu : Indúite vos ergo sicut elécti Dei, sancti et dilécti, víscera misericordiœ, benignitátem, humilitátem, modéstiam, patiéntiam : supportántes ínvicem, et donantes vobismetípsis si quis advérsus áliquem habet querélam : sicut et Dóminus donávit vobis, ita et vos. Super ómnia autem hœc, charitátem habéte, quod est vínculum Perfectiónis. (Colos. III, 12-14).

    ITANASIA


    1929/449-453
    449-453
    Anonyme
    France
    1929
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