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Pensées pour la retraite du Mois : ''L’ennui'' 3

Pensées pour la retraite du mois òòòòò L’ennui.
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    Pensées pour la retraite du mois

    òòòòò

    L’ennui.

    “Je plains le prêtre qui s’ennuie”, ai-je lu dans un livre spirituel., et aussitôt j’ai pensé : Pourquoi ce ton sévère et absolu chez nombre d’auteurs spirituels ? J’éprouve une répugnance instinctive pour ces déclarations péremptoires : elles semblent ne pas tenir compte de la complexité, des misères du pauvre cœur humain. Par esprit de contradiction, je serais tenté de dire : “Je plains le prêtre qui ne s’ennuie pas”, mais je reconnais que, là aussi, il y aurait exagération. De fait l’ennui a besoin d’être expliqué et la méditation, sans doute, pourra me mettre en possession de la vérité.

    S’il y a un ennui pernicieux et coupable, il doit y avoir, ce me semble, un ennui noble et méritoire. Pour ne jamais ressentir d’ennui, il faudrait être tout à fait content de soi-même. Il n’est pas impossible de trouver dans le monde des gens tout satisfaits d’eux-mêmes, mais cette satisfaction intime de soi n’est pas naturelle. Provient-elle de l’intelligence, elle prouve une certaine légèreté intellectuelle. Provient-elle du cœur, elle est de qualité fort douteuse, souvent elle est illusion. Comment l’homme se repliant sur soi-même, se regardant loyalement, peut-il échapper à un certain dégoût de lui-même ? Et le dégoût engendre nécessairement l’ennui.

    Je me suis demandé souvent s’il est possible de définir l’ennui ; c’est, en effet, un certain malaise moral que l’on éprouve parfois très vivement, sans pouvoir l’exprimer par des paroles. L’ennui, ce peut être le vide du cœur, comme ce peut être aussi une fatigue qui affaiblit le courage ; parfois c’est un manque de goût pour le travail ; tantôt il se traduit par une certaine impatience, souvent aussi par une lâcheté devant l’insupportable monotonie des devoirs d’état, mais le plus souvent c’est tout cela réuni, tout cela, aggravé de la pénible conviction que ce malaise durera toute la vie sans grandes interruptions.

    Comment échapper à l’ennui ? Pourrais-je trouver en moi-même un remède à ce mal ? Mon intelligence bornée ne saurait me guérir ; elle ne pourra jamais me libérer du mystère qui m’entoure, elle ne saurait soulever le voile qui pèse si lourdement sur mon esprit.

    Mon cœur ? Ah ! il est bien incapable de me guérir, car il n’y a en lui que désordre et bataille, et je sais que cet état de guerre durera jusqu’à la mort. Bataille morale contre des passions infâmes, passions dont quelques-unes, telle la jalousie, manifestent une petitesse de caractère à faire rougir de honte l’homme droit et loyal que je croyais être.

    Et que dire de la passion qui a perdu Satan, l’orgueil qui infecte toutes les fibres de mon être ? Que dire de la luxure qui me rappelle si cruellement mes liens de parenté avec la bête ? Il ne convient pas à un fils d’Adam de prendre des allures de “faux mystique”. Fils de prévaricateur, voilà ce que je suis, ce que nous sommes tous, les saints comme les impies. La différence est que dans cette bataille, les saints, quoique nés corrompus comme tous les hommes, sont des victorieux, les impies sont des vaincus.

    A ce tableau véridique et nullement exagéré, qu’éprouve un homme qui sait penser et sentir ? Eprouvera-t-il cette béate satisfaction de lui-même qui écarte l’ennui et le dégoût ? Dans ce cas je répéterais avec conviction : “Je plains l’homme qui ne s’ennuie pas”.

    Bossuet doit avoir raison, quand il déclare qu’il est impossible d’échapper à cet implacable ennui qui fait le fond de la nature humaine.

    Nous ne pouvons cependant pas rester dans cet état sans réagir, car l’ennui est dangereux ; il engendre le découragement et une âme découragée est incapable de tout effort moral.

    Que faire ? Il semble inutile de nous appuyer sur nous-mêmes, puisque c’est notre nature humaine qui est cause de l’ennui. Si Bossuet a raison, en disant que c’est le fond de la nature humaine, cette question “que faire?” semble devoir demeurer sans réponse, car nous ne pouvons pas changer notre nature.

    Il y a cependant une solution, car nous pouvons, avec la grâce de Dieu, gouverner, diriger notre nature. Pour éclaircir cette question, il faut avant tout faire une distinction essentielle que j’ai indiquée au début de cette méditation. Il y a deux sortes d’ennui : un ennui coupable causé par le désœuvrement, par la paresse, et, d’autre part, un ennui noble et pieux, causé par l’exil, par l’amour et le désir de la patrie céleste.

    Le travail est le principal remède à l’ennui coupable.... mais le travail adapté aux devoirs d’état, devoirs qui diffèrent selon la position sociale de chacun.

    Or le prêtre, comme homme public, a deux devoirs d’état : l’un direct, le salut des âmes par le ministère, l’autre indirect, l’étude comme moyen, comme arme indispensable de ce ministère. Le côté qu’on peut appeler matériel du ministère, c’est-à-dire l’administration des sacrements, la visite des chrétiens, etc... exigent peu de conditions : une bonne santé, un caractère actif et un zèle qui ne craint pas sa peine. Le côté spirituel est plus complexe ; on peut cependant le définir d’un mot : l’éducation spirituelle des âmes. Dieu nous envoie des payens que, par le baptême, nous lançons dans le monde surnaturel. Nous sommes chargés d’en faire des hommes tout nouveaux, complètement différents de ce qu’ils étaient jusque-là, différents par la mentalité, les pensées, les désirs, les actions. Nous devons éduquer leur intelligence et leur cœur, en un mot nous devons en faire des êtres surnaturels. C’est vraiment un travail formidable, un travail qui se fait surtout par la parole : catéchismes, sermons, conseils ou réprimandes au Saint Tribunal.

    Ce n’est pas tout de faire passer un homme du monde naturel au monde surnaturel, il faut encore lui donner l’esprit de ce nouvel état ; sinon, par manque d’éducation spirituelle, le salut de cet homme devient aléatoire. Or cet esprit, il faut l’avoir pour le donner et, pour l’avoir, il faut en plus de la prière l’étude qui donne la lumière et tonifie le jugement. Quel jugement sûr, éclairé ne faut-il pas pour gouverner les autres ? Il est déjà si difficile de se gouverner soi-même. On aura beau ergoter, pour être éducateur d’âmes, directeur de consciences, il faut avoir la science de l’âme, sinon Cœcus autem si cœco ducatum prœstet, atnbo in foveam cadunt (MATTH, XV, 14). Il faut être savant d’une science pratique, expérimentée, car nous avons affaire à une grande variété d’âmes ; toutes ne se ressemblent pas ; chacune a sa physionomie, son caractère bien spécifié. On ne parle pas à un enfant comme on parle à un paysan ou à un ouvrier. De là une conséquence un peu effarante : c’est que notre intelligence de prêtres ne sera jamais trop cultivée.

    L’étude donc, arme indispensable d’un fructueux et saint ministère, en même temps que remède infaillible à l’ennui coupable.

    Quant à l’autre ennui, certes il n’est pas à combattre, au contraire, il faut le cultiver, car il ennoblit l’âme. C’est par cette aspiration douloureuse que l’homme grandit dans l’humilité, s’élève au-dessus de la matière et domine tout l’univers.

    Le désir du ciel, la soif de se plonger dans l’abîme insondable de la sainteté, de la Beauté Infinie, font la vraie noblesse de l’homme, et l’ennui, ce tourment spirituel dont l’acuité s’accroît en raison directe de la connaissance que l’on a de ses propres misères, devient un honneur, car il prouve que l’homme a été créé par la Beauté, pour la Beauté.

    ITANASIA



    1929/129-132
    129-132
    Anonyme
    France
    1929
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