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Pensées pour la retraite du Mois : ''L’illusion'' 4

Pensées pour la retraite du mois òòòòò L’illusion.
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    Pensées pour la retraite du mois

    òòòòò

    L’illusion.

    L’illusion est un aveuglement, aveuglement presque toujours inconscient, parfois vaguement soupçonné. Il provient du cœur plutôt que de l’intelligence, c’est-à-dire qu’il est plus facile de s’illusionner sur le sentiment que sur l’idée. La raison en est peut-être que nous pensons beaucoup avec les idées des autres, avec des idées qui, n’ayant pas été triturées, assimilées par le travail personnel, demeurent toutes superficielles et, par là, manquent d’exercer sur nous l’influence qu’elles pourraient avoir si, par la réflexion, elles étaient devenues tout à fait nôtres.

    Les impressions sensibles sont, au contraire, plus uniformément intimes, personnelles, actives ; c’est pourquoi un philosophe a pu dire : “Les impressions sont des réalités qui tuent ou qui vivifient”.

    L’appel divin qui est à la base de notre vocation apostolique, et l’idéal que nous nous sommes forgé par la méditation n’empêchent ni les impressions, ni les tendances naturelles de jouer leur rôle dans le développement de notre vie. Je dirai même qu’il n’est pas impossible de trouver, dans le processus de notre vocation, cette détermination subite et spontanée que les romanciers, en leur matière, appellent “le coup de foudre”, puis une lente métamorphose et un enrichissement progressif que Stendhal appellerait “cristallisation”. C’est en somme le jeu des passions, mouvements d’attraction ou de répulsion qui nécessairement participent à notre vie. Pour être prêtre et missionnaire on n’en est pas moins homme. Ces mouvements sont inférieurs aux mouvements de l’esprit et, partant, plus ordinaires ; c’est pour cela sans doute qu’on les retrouve plus souvent dans l’illusion.

    En outre, il est plus facile de s’illusionner sur soi-même que sur les autres. Je me demande si j’ai jamais rencontré un homme ayant de lui-même la même opinion que les autres avaient de lui. C’est presque effrayant !

    Et cependant la science de soi-même est une grande science, une science indispensable. Le “Connais-toi toi-même” des Anciens est une des formules les plus sérieuses qu’ils nous ont léguées. Elle résume en effet les principales connaissances qui nous sont nécessaires pour nous conduire en ce monde.

    Il me semble que nous éprouverons tous une certaine stupéfaction à notre mort, quand nous nous connaîtrons tels que nous sommes, sans illusion aucune. Vraiment ! voilà ce que j’étais pendant ma vie sur la terre ! Je me croyais aimé, et, en général, on me trouvait fatigant, parfois même agaçant. Je croyais n’être que juste ; j’étais raide, cassant, autoritaire, sans mansuétude ni douceur. Je me croyais doux, aimable envers le prochain ; j’étais faible de caractère, je manquais à mes devoirs d’état en ne corrigeant pas mes inférieurs. Je croyais ne travailler que dans un but purement surnaturel, pour la gloire de Dieu ; voici que la lumière qui sonde les reins et les cœurs me montre ce beau zèle non pas gâté, ce serait trop dire, mais souillé par une vanité si raffinée que je ne la soupçonnais même pas. “Lumbi mei impleti sunt illusionibus” (Ps. 37).

    Et sur le péché ? Que l’illusion est facile ! Non pas tant sur les péchés du prochain, car sur eux nous ne manquons pas ordinairement de justice ; on ne pourra jamais nous reprocher trop de douceur ou trop de bonté envers le prochain, mais quand il s’agit de nos propres péchés, en quels avocats aimables et complaisants ne nous trouvons-nous pas transformés subitement ! Notre bon cœur sait trouver la délicate satisfaction d’un code consolant qui, facile à appliquer, adoucit le remords. Assurément on ne s’illusionne pas facilement sur les péchés nettement mortels mais les péchés véniels ! Par exemple : les jugements peu aimables que nous nous permettons sur nos supérieurs, les médisances “fraternelles” qui nous procurent le délicat plaisir “d’éplucher” nos chers confrères ; sur tout cela les excuses ne manquent jamais, on en trouve toujours.

    Qu’en pensent nos bons Anges Gardiens ? Exempts de toute illusion, ils nous jugent à notre aune. Ne plaisantons pas sur cette question ; elle est grave ; elle mérite de très sérieuses réflexions.
    Pour mon expérience personnelle, je suis tenté de me poser une question qui peut-être vous paraîtra hardie : Les Saints ?….. Les saints canonisés ont-ils été eux aussi parfois victimes de l’illusion ? L’histoire en main je réponds : “il n’y a pas de doute, oui, ils l’ont été, et quelques-uns l’ont été à un degré si accentué, qu’on a le droit de s’en étonner”.

    Prenons Saint François Xavier, par exemple. Pourquoi est-il saint ? Parce que tout dans sa vie, tout, y compris son illusion, fut jeté dans le brasier de l’amour le plus pur, amour de Dieu et des âmes. Mais comment ne pas voir en lui l’inquiétude atavique de l’Euskarien à la recherche de ses ancêtres ? Avec l’illusion de convertir le monde, il a couru de côté et d’autre, ne se fixant jamais, semant partout où il passait, mais ne cultivant nulle part. Ah ! s’il s’était fixé au Japon où il avait eu en si peu de temps des succès considérables, que serait devenu ce pays ? Non, la divine Providence n’a pas changé le caractère du Saint ; Elle l’a utilisé pour ses fins adorables. St François Xavier a été le semeur, il a répandu le feu de l’amour dans les chrétientés et dans les cœurs des missionnaires. Par là, sa vie, toute animée du zèle le plus pur, a atteint à une hauteur de sainteté qui lui vaut d’être le Patron des missionnaires. Il n’est cependant pas imitable en tout, et on n’ignore pas que son Supérieur, Ignace, un saint aussi, en était fatigué et qu’il était résolu à le rappeler en Europe, lorsqu’il apprit la mort de l’Apôtre à Sancian.

    Nous lisons dans la vie de St François Xavier, qu’au Japon, les PP. Jésuites, ses compagnons, remarquant le mauvais effet produit sur les payens par la pauvreté de ses habits, obtinrent, mais non sans peine, qu’il prît des vêtements plus convenables. Vraiment s’imaginer qu’une âme payenne, enfoncée par atavisme dans la matière, n’aspirant qu’à la richesse et au plaisir, pourra comprendre et sentir au point de se convertir la beauté surnaturelle du “débraillé” de la pauvreté évangélique extrême, n’est-ce pas une illusion ?

    Grand Saint Xavier ! vous savez que j’ai bien des raisons spéciales de vous aimer beaucoup. C’est tout en vous priant de m’obtenir votre zèle et votre amour des âmes, que je me permets sur vous ces petites médisances et je pense qu en ce faisant je suis sans péché, même véniel. Si je suis dans l’illusion, à vous de m’éclairer, vous êtes en cause.

    Ne méprisons pas l’histoire. Elle est une source de lumière, elle est elle-même une grande lumière. Elle nous montre partout, chez les Saints comme chez nous tous, que l’homme est par nature sujet à l’aveuglement, aux illusions inhérentes à la condition humaine. C’est par là que l’histoire devient une grande et précieuse éducatrice.

    Autre exemple : lisez la correspondance entre St Jérôme et St Augustin, vous serez édifiés sur la douceur et l’aménité de ces deux caractères, quand il s’agissait de questions controversées, questions de théologie ou d’exégèse.

    N’est-ce pas une illusion étrange chez des intellectuels de croire que la raideur ou l’âcreté peuvent être utiles pour prouver une thèse non admise de tous.

    Pourquoi toutes ces réflexions ?
    Pour nous enseigner le “Connais-toi toi-même”. Pour nous apprendre à nous méfier de nous-mêmes. Pour nous forcer à nous plonger dans l’abîme de l’humilité, en implorant la lumière du Saint Esprit. Seule, cette lumière pourra dissiper l’aveuglement que nous avons sur nous-mêmes, seule elle nous préservera de l’illusion.
    Lumbi mei impleti sunt illusionibus.
    ITANASIA




    1929/193-197
    193-197
    Anonyme
    France
    1929
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