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Pensées pour la retraite du Mois : ''Egoïsme et égoïsme'' 5

Pensées pour la retraite du mois òòòòò Egoïsme et égoïsme.
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    Pensées pour la retraite du mois

    òòòòò

    Egoïsme et égoïsme.

    Nous sommes habitués à croire que les vieux prêtres sont toujours touchés de la piété des jeunes, comme s’ils éprouvaient un regret de n’être plus ce qu’ils étaient au début de leur vie sacerdotale. Nous aurions tort, cependant, de généraliser, car voici le témoignage d’un “Vieux” , d’un “rude” missionnaire, plein de foi et de zèle : “Il me semble que la piété calme d’un vieux prêtre sérieux, qui a réfléchi, qui a médité pendant toute sa vie, vaut tout de même mieux que la ferveur des premières années du sacerdoce”.

    Cette réflexion, faite sur un ton qui n’admettait pas de réplique, est l’origine des considérations qui vont suivre. Il répugnerait sans doute de dire que la piété du jeune prêtre est mécanique, mais nous nous permettrons d’avancer qu’il y a du mécanisme dans cette piété. En effet, elle a un peu sa raison d’être dans le long effort de volonté dont l’objet a été l’observation exacte, rigoureuse, quasi militaire de ces mille détails qui constituent la formation nécessaire des années du séminaire. Malgré toute cette activité de la volonté, activité qui a pour but de créer l’habitude, l’aspirant, au séminaire, est surtout passif, c’est-à-dire qu’il reçoit une formation. Cela est si vrai, que la docilité à recevoir la formation qui lui est imposée, est le principal critérium qui permet de juger de la valeur morale d’un séminariste.

    Pendant qu’il est au séminaire, l’aspirant, au point de vue moral “fait provision d’énergie” ; au point de vue intellectuel, “il apprend une méthode de travail”. Mais voici qu’au sortir du séminaire, du jour au lendemain, il doit mettre “en chantier” tout ce qu’il a, tout ce qu’il peut, et, c’est au milieu de la vie la plus active qu’il doit continuer, sous peine de grand danger, à “faire provision d’énergie” par un exercice continuel de la volonté, et à “apprendre tout ce qu’il ne sait pas et qu’il doit savoir”.

    L’expérience de la vie, avec ses déboires et ses désillusions, diminue nécessairement la sentimentalité. De plus en plus convaincu du vide de tout ce qui n’est pas Dieu, le prêtre sérieux passe peu à peu de la piété sentimentale à une piété plus intellectuelle, au grand avantage, ce nous semble, de la foi, qui gagne en force et en lumière. Certains prêtres, plus nombreux peut-être qu’on ne le croit généralement, arrivent à la voie de la pure foi, voie étrangement dure et pénible, mais voie qui est la plus sûre, la plus exempte d’illusions.

    Nous n’oserions pas dire que cette mutation est nécessaire, car il y a de très dignes prêtres qui restent séminaristes toute leur vie. Cela dépend beaucoup des circonstances de la vie apostolique, du milieu dans lequel on exerce son zèle, des charges que l’on occupe. En tout cas, le missionnaire, dans sa piété, doit éviter deux dangers : nous voulons parler de la routine et de l’égoïsme spirituel.

    Laissons de côté, pour cette fois, la routine, vice intime, qui regarde le pénitent et son confesseur ; examinons plutôt l’égoïsme spirituel, qui a des conséquences sociales.

    Cet égoïsme est, à notre avis, le plus incorrigible des égoïsmes. Pourquoi, par exemple, éprouvons-nous une certaine inquiétude à sacrifier, de-ci de-là, un exercice de piété pour consoler ou réjouir un confrère qui passe, qui, parfois, vient de loin et soupire après la société de ses frères dans l’apostolat ?... Le bon St François de Sales n’enseigne-t-il pas formellement, qu’en des cas de ce genre, un acte de délicate charité passe certainement avant la lecture spirituelle ou la visite au Saint Sacrement.

    Il nous est arrivé de méditer parfois avec mélancolie sur une réflexion du P. Faber, l’un des plus grands auteurs spirituels du XIXe siècle ; il constate avec tristesse “que la vertu — il ne dit pas la sainteté — souvent n’est pas aimable, a quelque chose de dur, d’insociable et pourquoi ?” Parce qu’elle est égoïste, sommes-nous tentés de répondre.

    Pourquoi donc l’égoïsme est-il un vice si général, quasi universel et si difficile à vaincre ? Voilà, ce nous semble, une question intéressante.

    Personne n’ignore que, depuis plusieurs années, des théologiens de valeur tentent une réaction contre la “théologie négative” introduite par une casuistique méticuleuse et desséchante. Ouvrez n’importe quel livre de morale édité il y a une quinzaine d’années, ou avant, et cherchez : “Quid sit cooperatio ? — Cooperatio est concursus malus Prœstitus actioni maie”. Mais pourquoi donc, dès l’abord, une telle définition ? Pourquoi ne pas réconforter nos âmes par la théologie “positive” de la coopération, avant de disséquer tous les méfaits de la coopération mauvaise ? La coopération au bien, les associations de prières, les œuvres de zèle basées sur la coopération, seraient-elles donc dépourvues de note théologique morale ?

    Raisonnons de même, mutatis mutandis, sur la question qui nous occupe, Pourquoi attribue-t-on toujours un sens mauvais à ce mot “égoïsme” ? Ce mot est toujours interprété comme signifiant le vice qui fait rapporter tout à soi, et, de ce fait, le joli mot “d’égocentrisme” devient à peu près inutile, lui qui désignerait si bien cette déformation morale. L’égoïsme ne peut-il pas signifier cet amour de soi qui est une vertu, ou, si l’on veut, une force nécessaire, absolument indispensable à la vie, soit matérielle, soit spirituelle ?

    L’égoïsme-vice n’est que l’égoïsme-vertu désordonné, exagéré, déséquilibré. Cette distinction nous explique un peu pourquoi ce vice est si général et si difficile à vaincre. Tout être doué de vie et de sensibilité, à commencer par l’animal, doit être égoïste, c’est-à-dire s’aimer lui-même pour subvenir aux besoins de la vie et se mettre à l’abri du danger.

    L’amour de soi est une loi voulue par Dieu, et c’est pourquoi il est une force instinctive, irrésistible que possède tout être vivant. Sans l’égoïsme, la vie en ce monde deviendrait impossible. Voilà pour la vie matérielle. Il en est de même pour la vie spirituelle, elle serait impossible, elle aussi, sans l’égoïsme-vertu. Aussi, cet égoïsme-vertu nous est prêché par Jésus-Christ: “Quid Prodest homini si mundum universum lucretur, animœ vero suœ detrimentum patiatur ? ” N’est-ce pas clair ? Quand il s’agit de mon salut, tout disparaît, le “mundus universus” n’existe plus à mes yeux, il n’y a plus que moi, “ego”. Je dois fouler aux pieds tout ce qui mettrait l’“ego” en péril.

    De même quand il s’agit du péché. Rien ne compte en dehors de Dieu et de moi ; toute créature doit être délaissée, si elle m’est un obstacle dans le service de Dieu.

    Est-il possible de pousser plus loin le radicalisme de l’égoïsme ? (ces deux “ismes” sont un peu drôles, mais laissons-les, ils sont comme un point d’orgue qui invite à la méditation).

    L’homme, par nature, est donc et doit être égoïste, c’est-à-dire s’aimer lui-même en tout ce qui est nécessaire à sa vie matérielle ou à sa vie spirituelle. Mais, d’après le plan de Dieu, l’homme doit vivre dans la société de ses semblables, il doit donc savoir s’oublier pour eux, en certaines circonstances qui ne touchent pas à l’essence de sa vie. Si, dans ces circonstances, il reste égoïste, l’égoïsme-vertu devient antisocial, donc désordonné, faussé ; il devient égoïsme-vice, c’est-à-dire qu’il attire, qu’il rapporte à soi des biens qui ne lui appartiennent pas.

    Cette analyse suffit à indiquer combien doit être difficile le juste discernement en cette matière délicate. Il s’agit, en effet, d’une force intrinsèque, nécessaire à la nature humaine, force qui, facilement glisse au désordre.

    De là sa généralité, et il n’est peut-être pas exagéré de dire qu’à part les Saints, il n’y a pas d’homme qui ne soit quelque peu égoïste dans le mauvais sens ; de là aussi la difficulté terrible que l’on éprouve à discerner ce désordre qui est une vertu naturelle faussée.

    Il y a cependant un moyen de contrôle assez commode et clair. Si l’égoïsme en nous “flirte” avec la jalousie, oh ! méfions-nous ! “Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es”, dit le vieux proverbe. La jalousie est le principal révélateur de l’égoïsme-vice. Et pour se guérir de la jalousie, il faut beaucoup de sincérité ; il faut savoir reconnaître qu’un cœur jaloux est un cœur avili jusqu’à désirer voler le bien ou matériel ou spirituel de son prochain. De plus, la jalousie est comme un reproche blasphématoire contre Dieu, car, par son attitude, le jaloux semble dire que Dieu aurait dû lui octroyer tel bien au lieu de le donner à un autre.

    En repassant ces considérations sur l’égoïsme, revenons à notre point de départ et nous pourrons conclure : Voie de la pure foi ou piété sensible, piété du séminariste ou piété intellectuelle, discipline intérieure ou discipline militaire, tout cela sera bon, si tout cela est pétri dans la charité. Dilatentur spatia caritatis ! Jugeons les choses avec un cœur large et charitable et nous saurons plus facilement concéder aux divers tempéraments les diverses formes de piété possibles, et, s’il est vrai que nous devons sacrifier le “mundum universum” pour le salut de notre âme, ne perdons pas de vue le “detrimentum” actuel de notre âme, c’est-à-dire nos péchés, qui sont le principal obstacle à notre, sanctification. Seule la charité nous délivrera de ce mal. Sachons donc éviter la superstition de l’“ego”, sortir de nous-mêmes, puiser dans la charité envers Dieu et envers le prochain l’indulgence et la rémission de nos péchés.

    Caritas operit multitudinem Peccatorum !

    ITANASIA



    1929/257-261
    257-261
    Anonyme
    France
    1929
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