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Pensées pour la retraite du Mois : ''De l’usage des passions'' 6

Pensées pour la retraite du mois òòòòò De l’usage des passions. Dans une méditation précédente, j’ai eu l’occasion de dire des passions qu’elles participent au développement de notre vie. Je voudrais aujourd’hui considérer les passions au point de vue pratique, dire l’usage que nous devons en faire.
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    Pensées pour la retraite du mois

    òòòòò

    De l’usage des passions.

    Dans une méditation précédente, j’ai eu l’occasion de dire des passions qu’elles participent au développement de notre vie. Je voudrais aujourd’hui considérer les passions au point de vue pratique, dire l’usage que nous devons en faire.

    Il nous arrive souvent de critiquer, et cela avec raison, des hommes et des systèmes à cause des utopies et des incohérences qu’ils engendrent. Nous les critiquons avec raison, dis-je, et nous leur reprochons de postuler une nature plus idéale que réelle. Je crois cependant qu’il ne serait pas impossible de trouver, dans certaines de nos attitudes ou dans certains de nos jugements, le même vice fondamental que nous reprochons aux utopistes du siècle.

    Nous oublions trop facilement que les passions sont des parties intégrantes de notre être ; qu’elles sont, ainsi que l’égoïsme, dont j’ai parlé naguère, basées sur des nécessités vitales de notre être.

    J’ai lu, il y a quelques jours, le sermon d’un prédicateur qui, devant un auditoire de jeunes gens, a parlé de la lutte contre les passions. Ce prédicateur serait sans doute fort surpris d’apprendre l’effet que produisit sur moi la lecture de son sermon. En lisant cet exposé de morale à la “jusqu’au bout”, où les mots “lutter, réduire, déraciner, attaquer, contre-attaquer, écraser”, s’incrustent à tort et à travers, dans une phraséologie à redondances “d’avant-guerre”, un souvenir accompagné d’une image s’est présenté soudain à mon esprit... Une seule fois dans ma vie, j’ai assisté, au cours d’un voyage, à une distribution de coups de rotin. Je vois encore le pauvre malheureux pleurnichant, pantelant et sans force, après les 30 coups réglementaires qui lui avaient meurtri les assises.

    Eh bien ! ce souvenir m’est revenu à la mémoire, en lisant le sermon dont je viens de parler. Curieuse association d’images, dira-t-on, comme s’il pouvait y avoir quelque similitude entre le malheureux fustigé, dont le souvenir me revenait, et le jeune homme victorieux de ses passions, dont parlait notre prédicateur !

    Cependant, je crois à la “loi des associations d’images”, aussi ai-je cherché, par la suite, à faire l’analyse du phénomène psychique dont mon âme a été le théâtre. Qu’on veuille bien me permettre de donner ici le résultat de mes réflexions.

    Au séminaire, on nous a dit et répété souvent que la philosophie est la servante de la théologie. En ce temps-là, nous avions de la peine à nous laisser persuader ; mais plus tard, au contact des difficultés de la vie, nous avons appris à estimer les services de cette vieille et fidèle servante, à tel point que maintenant, nous ne pourrions plus nous passer d’elle.

    Il y a encore des moralistes qui ont une tendance à nous présenter un code de perfection, idéal peut-être, mais rigide et anguleux,… maîtres superbes, qui fouillent tous les domaines de leur lunette dogmatique et ne daignent même pas jeter un simple regard sur cette bonne et vieille servante qu’est la philosophie.

    La philosophie nous apprend que les passions en soi sont des mouvements naturels, nécessaires de l’être sensible. L’homme n’est pas qu’intelligence et liberté, il est une créature raisonnable, mais douée d’imagination, d’instincts et de passions. “Unde, dit Mgr Farges, passiones, si quando a moralistis, non a philosophis inclinationes pervesœ dicendœ sunt”.

    Les passions sont des forces qu’il faut discipliner, orienter, éclairer. Quand on parle de la domination sur les passions, presque toujours on est dupe d’une métaphore, car, dans la réalité des choses, c’est souvent une passion éclairée par la raison qui domine une passion aveugle.

    Il ne s’agit pas de démolir, de briser, de tout casser. Si l’on essayait de ces moyens violents, on ne réussirait qu’à créer un état d’exaspération dangereux. On a vu des cas où la passion s’est vengée, en se révélant comme une force capable de pousser à un état d’aveuglement qui confine à la folie. Notre liberté ne consiste pas à nous affranchir de toutes les passions, mais à régler la force de chacune d’elles, d’après la claire vision du but poursuivi et la connaissance exacte des conditions dans lesquelles s’exerce notre action. Ce serait donc un enfantillage impardonnable de penser ou de dire que la vie surnaturelle supprime ces principes naturels, qui régissent notre activité psychique.

    Bossuet affirme que l’amour est la racine commune de toutes les passions. Il dit, en effet, dans le “Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même” : “Otez l’amour, il n’y a plus de passions, posez l’amour, vous les faites naître toutes”. Evidemment, il s’agit ici de l’amour sensible. En d’autres termes, chaque homme a une prédisposition naturelle à aimer quelque chose ou quelqu’un, et la question la plus importante est d’analyser, de déterminer, de connaître cette prédisposition que nous appelons d’ordinaire caractère ou tempérament.

    Or, dans le plan de l’esprit aussi, il y a place pour une vie appétitive, (la vieille servante n’appelle-t-elle pas la volonté appétit rationnel ? ). Il faut donc, par l’exercice de la volonté, insuffler comme une âme raisonnable à l’appétit sensible, et cela, en déterminant un but supérieur qui oriente et dirige les tendances inférieures. Alors, mais alors seulement, toute l’activité passionnelle éclairée, ennoblie par la raison et par la volonté, deviendra le cadre de ce que l’on appelle “la personnalité”.

    Tous ces apôtres, qui ont mérité d’être appelés l’un le Père des orphelins, l’autre le Père des lépreux, celui-ci l’Ami des pauvres, celui-là le Consolateur des malades, sont tous, sans nul doute, de grandes âmes ; mais ils sont aussi de grands passionnés qui ont su orienter les mouvements naturels de leur cœur dans le sens des passions nobles, utiles à la société ; et c’est pour cela que le bon sens populaire les appelle “des grands cœurs”.

    Par contre, la plupart des gens qui présentent un caractère “incolore, inodore et sans saveur”, sont des gens qui méprisent l’expérience de “la vieille servante”.

    Pour ne pas nous étendre d’une façon démesurée sur ce sujet, sujet dont nous aurons du reste l’occasion de reparler, disons brièvement les conclusions pratiques qui découlent des considérations que nous venons d’exposer.

    Chaque homme a le devoir de connaître ses tendances, de préciser ses goûts, et, pour le faire, il lui sera toujours utile d’entendre l’avis de ses amis ou de ses supérieurs. Il pourra ainsi définir l’objet à la conquête duquel il consacrera son activité intellectuelle et sa force passionnelle. Si la prudence et le sérieux de la vie exigent de l’inférieur qu’il écoute avec confiance les avis et directions de son supérieur, il est aussi nécessaire que le supérieur use d’un grand discernement, de beaucoup de tact, pour orienter et diriger la vie de ses subordonnés dans le sens de leurs aptitudes.

    D’aucuns ont pu s’étonner des quelques réflexions que je me suis permises sur St François Xavier, dans une méditation précédente. Que ceux-là veuillent bien relire les analyses profondes de M. Bellessort sur le grand Apôtre. J’aime particulièrement les pages dans lesquelles cet auteur relate les premières entrevues de St Ignace et de St François. Nous connaissons tous le dialogue célèbre dont la conclusion fut tirée par St Ignace avec cette parole de l’Evangile : “Que sert à l’homme de gagner l’univers” ?... “Oui, que sert à l’homme, s’écrie M. Bellessort, mais ce n’est pas tout que de nous convaincre de la vanité des joies et des honneurs ; on n’a pas déraciné l’ambition d’un cœur pour en avoir déprécié son objet ; il faut le remplacer par un autre”.

    St Ignace de Loyola fut, à la vérité, un grand psychologue et un excellent supérieur : “Maître François, vous n’êtes pas assez ambitieux, vous n’aimez pas assez la gloire, la seule, celle qui nous vient du sentiment de nos misères”,... et ainsi Ignace “substitua à toutes les dignités mondaines, dont le cœur de François était assoiffé, la gloire de Dieu, la haine magnifique des richesses, les chemins et les rues où l’on va à la quête des âmes, sans bonnet de docteur, la croix à la main”.

    En l’homme, l’intelligence doit gouverner, c’est pour cela qu’elle peut et doit s’appliquer à diriger ou à dériver les passions.

    “Museler, détruire, briser”, n’a jamais été une formule de gouvernement,... Et je pense avec tristesse que des hommes ont brisé leurs ailes, parce qu’ils n’ont pas songé à se gouverner,., ou encore parce qu’ils n’ont pas été bien gouvernés.

    “L’esprit est souvent la dupe du cœur”.

    ITANASIA




    1929/321-325
    321-325
    Anonyme
    France
    1929
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