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Pensées pour la retraite du Mois : “Avoir l’œil” 2

Pensées pour la retraite du mois “Avoir l’œil” (Méditation sur le zèle) C’est ainsi que nous traduisons en langage ultra-moderne le conseil de St Chrysostôme, dans son hom. 3 in Act. Apost. : Sacerdos innumeris undique opus habet oculis.
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    Pensées pour la retraite du mois


    “Avoir l’œil”
    (Méditation sur le zèle)

    C’est ainsi que nous traduisons en langage ultra-moderne le conseil de St Chrysostôme, dans son hom. 3 in Act. Apost. : Sacerdos innumeris undique opus habet oculis.

    Sans doute tout prêtre est pasteur, mais le missionnaire est un pasteur d’un genre tout spécial ; les limites de sa bergerie sont mouvantes, il campe dans le désordre et l’agitation de la montagne du paganisme. Là, au milieu de multiples dangers, les brebis fidèles, plus ou moins dispersées, cherchent à serrer leurs rangs pour prendre conscience de leurs forces. Il ne s’agit pas, comme dans les pays chrétiens, d’une bergerie tranquille et entourée de clôtures, qu’il faut préserver des attaques du loup, ici, les loups sont en plus grand nombre que les brebis, et, si celles-ci peuvent vivre malgré tout, c’est parce que les loups sont déjà repus, rassasiés de tous les plaisirs et de toutes les voluptés de ce monde. Il ne faudrait pas cependant nier le danger de ces pauvres brebis, qui tout le long du jour voient le vice respecté, la force admirée. Et nous, nous avons pour idéal d’amadouer, de domestiquer cette multitude de loups, de les rendre doux comme des agneaux, de les convertir. Voyez donc la tâche du missionnaire ; au milieu de cette foule bruyante, il doit garder ses ouailles, il doit, sans les perdre de vue, chercher à les grouper toujours davantage, à augmenter leur force, il doit sans cesse leur montrer les sommets et les exciter à entraîner avec elles la foule indifférente.

    Au milieu de cette agitation, le missionnaire doit se garder lui-même, et garder les âmes qui lui ont été confiées. Avoir l’œil sur soi-même, avoir l’œil sur les fidèles et sur tous les ennemis du nom chrétien, tels sont les devoirs essentiels du missionnaire. Tel est, en somme, le sens de ce mot apostolique qui doit faire vibrer toute âme missionnaire : le zèle.

    Le zèle est une vertu absolument nécessaire à la vie apostolique, à ce point qu’il est permis de dire, nous semble-t-il, qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir au monde un missionnaire qui n’ait pas un certain zèle. Tous nous sommes capables d’apprécier ce mot de St Denys : Omnium divinorum divinissimum est cooperari Deo in salutem animarum. Il y a cependant des degrés de perfection dans le zèle, et il n’est pas inutile de nous examiner souvent pour contrôler si nous avons en nous ce genuinus ac bene ordinatus zelus, dont parle St Bernard dans le de Consid., liv. IV, c. 6.

    L’habitude, le contact du paganisme n’ont-ils pas diminué en nous la flamme apostolique ? Le naturalisme n’a-t-il pas pénétré dans nos cœurs ? Savons-nous toujours estimer le prix des âmes solo Christi sanguine ? La timidité ou la doctrine de l’“il n’y a rien à faire”, n’ont-elles pas paralysé notre zèle et anesthésié dans nos cœurs la “tristesse apostolique” ? Tristesse apostolique, avons-nous dit, oh ! nous ne parlons pas de cette tristesse sensible et déprimante qui est le signe du découragement et de la faiblesse. Il y a une tristesse apostolique, principe de force, qui doit se trouver à la base de notre zèle, cette tristesse dont parle St Paul, tristitia mihi magna est et continuus dolor cordi meo (Rom. IX, 2. et 3), cette tristesse qui faisait “bondir” le doux St Bernard : Mira res ! Cadit asina, et est qui sublevet ; perit anima, et nemo est qui reputet ; cette tristesse, enfin, qui a fait jaillir sous la plume de St Augustin ces mots tout pleins d’emphase surhumaine : Majus opus est ex impio facere justum, quam creare cœlum et terram! (St Aug., tract. 52 in Joan.).

    Connaître le prix des âmes ne suffit pas pour engendrer le zèle vrai. Le zèle genuinus ac bene ordinatus doit être avant tout pur de tout mélange. Louis de Grenade recommandait souvent aux prédicateurs de l’Evangile de demander toujours à Dieu avec insistance et persévérance la pureté d’intention, tanquam rarum atque eximiun divinœ bonitatis donum. Il est, en effet, bien difficile de ne se rechercher en rien dans le zèle que l’on exerce auprès des âmes. Le poison subtil de la vaine gloire ou de l’individualisme peut facilement s’infiltrer dans nos intentions. Que de fois le zèle du missionnaire n’est-il pas diminué par l’absence de “sens catholique” ! Tout missionnaire devrait méditer souvent ces paroles de St Paul : Si quis autem spiritum Christi non habet, hic non est ejus (Rom. VIII, 9).

    Par rapport à la catholicité, l’esprit du Christ s’appelle le sens catholique. Tout le monde doit savoir que le sens catholique implique une disposition de l’âme qui nous fait rechercher de toutes nos forces, par nos actes et par nos désirs, le bien de l’Eglise universelle et celui de ses membres, sans lui préférer notre intérêt ou celui des autres. Il serait à souhaiter que chaque missionnaire méditât un document plein de vérité, qui a paru sur cette question dans le Nº de janvier 1928 des Communicanda a Concilio Centrali Superiori Operis Pontificii a S. Petro pro Clero indigeno. Une lecture attentive de ce document nous porte à dire que, pour ce qui est du zèle, “absence de pureté d’intention” est à peu près synonyme de “absence de sens catholique”, et les principaux ennemis du sens catholique sont, outre le nationalisme, que Benoît XV appelle le “fléau le plus sombre” de l’apostolat, le chauvinisme paroissial, le chauvinisme de congrégation et l’individualisme tout court. Tant que nous n’aurons pas arraché de notre cœur ces ennemis du sens catholique, il nous sera absolument impossible d’acquérir la pureté d’intention nécessaire au zèle bien ordonné.

    Un archevêque des Etats-Unis disait récemment d’une certaine région d’Amérique : “.... une activité paroissiale prodigieuse et la plus grande indifférence pour les besoins généraux de l’Eglise !!”

    N’est-ce pas là aussi le mal des Missions ? Chacun veut attirer à lui, faire de son œuvre un centre, sans tenir compte du travail d’autrui. Un saint, dont le nom nous échappe, avait l’habitude d’interroger souvent ses disciples par ces mots : Lœtarisne de aliorum successu in procuranda animarum salute, licet et tu minons fias ?” Voilà un critère infaillible qui nous fera peut-être sentir vivement le reproche de St Paul : Omnes quœ sua sunt quœrunt, non quœ sunt Jesu Christi (Philip. II, 21). Ce chauvinisme paroissial est la cause de la plupart des difficultés, qui empêchent l’action coordonnée dans les Missions catholiques. Quant au chauvinisme de congrégation, c’est un mal réel, actuel, qu’il n’est pas bon de dissimuler ou d’excuser. Sa Sainteté Pie XI l’a condamné hautement. Ecoutons les accents pleins d’émotion de notre Père Commun qui insiste, persuade, ordonne pour qu’enfin disparaisse du champ apostolique ce chauvinisme de congrégation : “Voici donc, Vénérables Frères, fils bien-aimés, une recommandation finale : elle est des plus graves. Etant donné le zèle bien connu dont vous brûlez pour la religion et le salut des âmes, recevez-la avec piété et avec l’intention de vous y soumettre sans retard,…. ” (Encycl. Rerum Ecclesiœ).

    Enfin la lutte contre l’individualisme rendra notre zèle doux et prudent. Nous sommes missionnaires en pays païen, il ne faut donc pas vouloir, envers et contre tous, imposer aux œuvres et à l’apostolat les cadres rigides que nous avons vus et admirés dans notre jeunesse, dans des pays qui sont chrétiens depuis des siècles. Il faut avoir le souci de gagner le cœur des chrétiens et imiter la Divine Providence, quœ attingit quidem fortiter, sed disponit omnia suaviter (Sap. VIII, 1). La douceur engendre la prudence et assure la continuité des œuvres apostoliques.

    Le missionnaire succède à son confrère, ne devrait-il pas a priori continuer, améliorer, perfectionner les œuvres de ses prédécesseurs, au lieu de commencer par suspendre, supprimer (inconsulto Deo), pour reprendre au bout de quelques années quelque chose de similaire ? Comme s’il était essentiel, avant tout, de mettre son cachet personnel à l’œuvre de l’apostolat !

    En terminant, qu’il nous soit permis de citer un conseil précieux de St Augustin, conseil susceptible d’éclairer notre zèle et de le purifier des scories de l’individualisme : In his quœ varie per diversa loca observantur, saluberrima regula retinenda est, ut ea quœ non sunt contra fidem et bonos mores, et habent aliquid ad exhontationem vitœ melioris, ubicumque institui videmus, vel instituta cognoscimus, non solum non improbemus, sed etiam laudando et imitando sectemur, si aliquorum infirmitas non ita impedit, ut amplius detnimentum sit... Quod neque contra fidem neque contra bonos mores esse convincitur, indifferenter est habendum et propter eorum inter quos vivitur societatem servandum (Ep. 54).

    Sursum corda !
    ITANASIA



    1929/65-69
    65-69
    Anonyme
    France
    1929
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