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Notes sur mon voyage aérien de Marseille à Saigon, 12.000 kil. en avion

Notes sur mon voyage aérien de Marseille à Saigon, 12.000 kil. en avion.
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    Notes sur mon voyage aérien de Marseille à Saigon, 12.000 kil. en avion.

    Lorsque je partis en mission, en 1905, sur le Polynésien, des Messageries Maritimes, le voyage Marseille-Haiphong dura 30 jours ; en 1932, à mon premier retour en France, il fallut 36 jours de traversée de Haiphong à Marseille sur le Cap Varella, des Chargeurs Réunis. Incommodé par le mal de mer et le régime du bateau, je rêvais de repartir de France au Tonkin en avion, mais cétait hors de prix et je considérais que seuls les hauts fonctionnaires et les gros capitalistes pouvaient se payer ce luxe. Volontiers jaurais répété : Ces raisins sont trop verts et bons pour... Et pourtant, grâce à un heureux concours de circonstances providentielles et à laimable entremise de Mgr de Guébriant, jai pu réaliser mon rêve sans presque dépasser le prix du bateau. Quand jannonçai à ma vieille mère que jallais prendre la voie des airs, elle leva les bras au ciel en soupirant : Comment ! tu vas encore me tenir dans langoisse !... Je répondis : Soyez tranquille, il y a moins de danger que sur les bateaux qui brûlent et les autos qui se choquent ; et puis, supposé quil marrive malheur, nous nous retrouverons plus vite au ciel. Malgré tout, comme le voyage nétait pas sans aléas, je me recommandai à Dieu et à tous ses bons saints, In manus tuas...


    4 h. ¾ , jeudi matin, 12 janvier. Un autocar de la Cie Air Orient me prend à la procure de Marseille 28 à 30 kilomètres jusquà Marignane, aéroport sur le grand étang de Berre qui est un vrai lac de 95 kil. de tour. Les formalités de douane remplies nous assistons à la descente à leau, par grue, de lhydravion bi-plan, bi-moteur Hispano dune puissance de 1.200 chevaux, capable denlever une charge totale de plus de 7.200 kilgs à 3.700 mètres daltitude, à une vitesse moyenne de 150 kil, à lheure. Il a belle apparence avec ses 22 mètres denvergure et sa peinture rouge écarlate, portant le nom dune des provinces de France, Savoie, comme tous les avions et hydravions de la Cie Air-Orient.

    On minvite à descendre dans lhydravion où les trois hommes déquipage : pilote, mécanicien et télégraphiste, ont déjà pris place. Nous sommes deux passagers (un Anglais très aimable et parlant très bien le français). Lhydravion est moins confortable que lavion, bien que beaucoup plus lourd ; la coque est plus épaisse, arrondie et compartimentée de nature à résister au choc de la houle au moment du décollage et de lamérissage. Nous prenons place sur des chaises-fauteuils solidement fixées de chaque côté dun étroit couloir, en face de hublots à hauteur de tête. Il nest guère facile de se déplacer et de circuler à lintérieur, nous devrons tester presque toujours assis.

    Nous décollons au point du jour, sans secousse, à une vitesse de 90 kil.. Après avoir décrit une série de courbes sur létang, à une allure de plus en plus vive, nous nous élevons progressivement, survolons, à quelques centaines de mètres, Marseille encore endormie dont nous apercevons les clochers de la cathédrale et Notre-Dame de la Garde à qui je me recommande, puis nous piquons droit vers la haute mer, direction de la Corse où nous ferons une courte escale pour renouveler notre provision dessence. Nous glissons dabord insensiblement sur des couches dair calme et je prends plaisir à considérer le magnifique panorama qui se déroule lentement sous nos pieds. Le ciel, dune pureté parfaite, permet dapercevoir nettement les détails du paysage, mais bientôt un vent violent, soufflant du nord-est, vient retarder la marche de lappareil en lui imprimant dassez fortes et désagréables secousses. Lhydravion tangue et roule à la façon dun navire sur une mer agitée ; je dois payer tribut au mal de mer ainsi du reste que mon compagnon de voyage, nous sommes renversés sur nos chaises-fauteuils, une couverture sur les genoux, les pieds dans une chancelière (sac à pieds fourré) car il fait froid (le thermomètre extérieur marque 3º ) ; nous fermons les yeux, non sans céder fréquemment à la tentation de jeter un coup dil à travers le hublot quand nous survolons les monts rocheux de Corse dont tous les détails se détachent.

    A 10 h. ½ , lhydravion se pose sur létang de Bigoulias, à 20 kil, au sud de Bastia, pour faire le plein dessence, et à 11 h. 20 nous repartons pour Naples. Bientôt nous longeons, puis survolons par endroits, les côtes dItalie presque au ras du sol. Malgré le malaise provenant des secousses imprimées par un fort vent contraire je ne résiste pas au plaisir de contempler le magnifique panorama de villes maritimes, coquets villages et campagnes qui défilent tour à tour sous mes yeux jusquà la splendide vision de Naples dont les palais et les maisons sétagent en demi-cercle autour de la baie que domine le Vésuve empanaché de fumée et couvert dun tapis de neige récemment tombée....

    A 3 heures nous sortons presque transis de lhydravion venu se poser dans le port ; visa des passeports, discussion de lagent de la Compagnie avec lofficier italien du service de santé sopposant à notre débarquement sous prétexte que Marseille est contaminé par de récents cas de peste. Lagent de la Compagnie tranche la discussion en disant que nous venons de Marignane et non de Marseille. Une voiture de la Compagnie nous conduit à lhôtel Excelsior où nous passerons la nuit. Je suis un peu confus du luxe et du confort auxquels je ne suis pas habitué : je récite mon bréviaire que je nai pas eu le courage de réciter en hydravion. Le matin, je regrette de ne point pouvoir célébrer le saint sacrifice, et jen serai privé durant tout le voyage, car le départ a lieu de grand matin en auto pour rejoindre le grand oiseau (toujours posé en dehors des villes, parfois à une vingtaine de kilomètres) et souvent il ny a pas déglise catholique aux lieux descale.

    Vendredi 13. Nous devrions aller coucher à Athènes (environ 1.100 kil, de Naples à Athènes) et la nuit suivante à Damas, la durée normale de la traversée de la Méditerranée (de Marseille à Beyrouth) étant de 3 jours. En réalité, par suite du mauvais temps, nous devrons séjourner un jour et demi à Corfou, soit 4 jours et demi de Marseille à Beyrouth. Nous naurons pas été seuls à pâtir du mauvais temps, nous apprenons plus tard que lavion hollandais parti dAmsterdam pour Athènes a dû virer de bord et atterrir à Rome, que lavion anglais assurant le service de Londres à Karachi (Indes) a eu 5 jours de retard et nous retrouverons dans la crique de Castelrosso un autre avion anglais nayant pu poursuivre sa route dAlexandrie à Athènes.

    Départ de lavion fixé à 6 h. ½ , mais il a plu la nuit, le temps est brumeux, un fort vent souffle de lest-nord-est et, en raison du manque de visibilité, il sera 8 h. quand notre nouvel hydravion, Picardie, décollera. Nous avons pris à bord un troisième passager, un journaliste italien se rendant en Chine pour étudier le conflit sino-japonais, aussi sympathique que le passager anglais, sauf quand il discute la question brûlante de la plus grande Italie.

    Lappareil prend rapidement de la hauteur jusquà 2.000 m., pourtant il ne fait pas froid comme la veille, nous côtoyons, puis survolons la chaîne de montagnes neigeuses de Sorrente voilées de brume, le ciel se dégage par instants, laissant apercevoir la surface de la mer à peine ridée comme les eaux dun lac par la brise légère et qui pourtant moutonne. Le vent et les brouillards nous forcent à un long détour pour franchir le pied de la botte italienne. Sur lautre versant de la botte, le soleil resplendissant fait miroiter les rizières remplies deau qui me rappellent le delta tonkinois. Nous survolons de nouveau la mer, puis le talon de la botte où se pressent de grosses agglomérations de maisons blanches brillant au soleil ; bientôt nous longeons, à une altitude de 2.000 m., la longue ligne des monts dAlbanie aux cimes couvertes de neige. A 2 h. nous amérissons dans la baie de Corfou ; au lieu de 3 h. ½ à 4 h. par temps calme, nous avons mis 6 h. pour couvrir les 600 kil. qui nous séparent de Naples. Le pilote était inquiet, nous navions plus que pour 10 minutes dessence. Vite le plein dessence, il faut se hâter si nous voulons arriver avant la nuit à Athènes (300 à 400 kil, de Corfou).

    Un Mr grec, à destination dAthènes, prend place avec nous dans lhydravion ; régulièrement il ne faut que 2 h. ½ à 3 h. de vol, mais un vent violent souffle en rafales et lhydravion fait seulement du 70 à 80 à lheure. La nuit savance, les nuages barrent la chaîne de montagnes et dîlots que nous devons traverser, les nouvelles reçues dAthènes par T. S. F. signalent une brume intense sur toute la Grèce, lamérissage en pleine nuit serait trop dangereux, la prudence commande de revenir avant la nuit à notre point de départ.

    Nous virons donc de bord après un parcours de 140 à 150 kil. et rentrons à Corfou poussés par le vent à la vitesse de 240 kil, à lheure. Nous en profiterons pour visiter rapidement Corfou, perle des Iles Ioniennes, toute plantée doliviers sombres et darbres fruitiers.

    Il y a 9 kil, de laéroport à la ville de Corfou où nous passerons la nuit. Lauto suit la route en corniche semi-circulaire en bordure de la mer et nous conduit à un hôtel plus modeste que celui de Naples. Mes compagnons se plaignent de linconfortable (pas de baignoires, ni deau chaude, éclairage défectueux, chambres froides), mais je le trouve fort convenable nayant pas au Tonkin lhabitude dêtre si bien logé.

    Samedi 14. Lever à 4 h. ½ . Le pilote veut essayer de rattraper le temps perdu et gagner Beyrouth dans la journée, mais avec vent debout, pluie et brume épaisse, nous devons attendre jusquau jour. Le passager grec de la veille na pas jugé bon de se rembarquer. Nous décollons à 7 h. ½ ; à nouveau faux départ, même trajet que la veille jusquà la ligne des montagnes de Grèce, remous violents, montagnes enveloppées dépais nuages ; nous virons de nouveau de bord et regagnons en vitesse la base de Corfou, non sans de brusques secousses et dimpressionnants plongeons provoqués par les rafales dun vent de tempête. Je songe à St Paul chassé par la tempête... et me trouve bien heureux en comparaison.

    Nous rentrons à lhôtel pendant que la Compagnie continue à demander par T. S. F. les conditions atmosphériques dans la région dAthènes. On nous fera prévenir si le départ est possible dans laprès-midi. Jen profite pour rédiger quelques notes sur la première partie de notre voyage, mais les trépidations du moteur ont dû impressionner mon système nerveux, car ma main tremble et narrive quà tracer des caractères informes. Malgré la fatigue et le bourdonnement doreilles, jaccomplis de mon mieux mes exercices de piété, mais je dois remplacer le bréviaire par la récitation du Rosaire : je relis les chapitres XVII et XVIII des Actes des Apôtres (tempête et naufrage de St Paul), qui prennent alors un relief tout particulier.

    Départ renvoyé au lendemain. Je profite de la soirée pour visiter la ville de Corfou (40.000 âmes) agrémentée dune vaste place et de magnifiques parterres, contrastant avec létroitesse de certaines rues. Je visite une église orthodoxe où le St Sacrement est conservé, mais jignorais que Corfou fût le siège dun archevêché catholique. Jai lagréable surprise, à la nuit, de recevoir à lhôtel la visite de Mgr Léonardo Brindisi (accompagné de son Vicaire Général), archevêque de Corfou, Zante et Céphalonie (Iles Ioniennes). Conversation charmante. Issu de souche italienne, Mgr parle très bien le français et mapprend que sa juridiction sétend sur 5 à 6.000 catholiques, quil y a deux paroisses et quatre églises ou chapelles catholiques dans la ville de Corfou, il me conduit visiter le couvent des Surs françaises de la Compassion (elles ont des élèves à qui elles enseignent le français), il minvite à célébrer la messe du dimanche à la cathédrale et à déjeuner à larchevêché, invitation que je décline à regret, car nous devons partir le lendemain de très bonne heure.

    Dimanche 15. Pendant la nuit le vent a faibli, le ciel sest dégagé, il fait un beau clair de lune et nous décollons à 6 h. ½ . Nous survolons, à 2.000 m., les monts de Livadie, puis à une altitude moindre, toute la longueur du golfe de Corinthe qui nous sépare de la presquîle de Marée ; japerçois à droite Lépante qui me rappelle la glorieuse victoire de la flotte catholique.

    Nous luttons toujours contre le vent qui ballotte lhydravion avec dassez forts remous ; nous traversons listhme de Corinthe au-dessus du canal reliant le golfe de Corinthe à celui dAthènes et nous nous posons dans une anse à quelque 40 kil.. Je naurai pas le plaisir de voir lAcropole où prêcha St Paul... juste le temps de déposer le courrier, de faire le plein dessence, de prendre une tasse de café turc et nous repartons à 10 h. ½ pour Castelrosso distant denviron 600 kil.. Encore quelques remous au-dessus des îles du golfe dAthènes, puis temps magnifique, vent arrière, stabilité parfaite, plus que les trépidations des moteurs qui ronflent éperdument.

    Nous volons à 2.000 m., sous un clair soleil, au-dessus dune mer éblouissante de nuages, je fais honneur au repas froid servi dans lhydravion. Nous traversons les Cyclades et les Sporades de la Mer Egée (je pense au malheureux Icare, précurseur de laviation), nous rasons la belle ville de Rhodes qui sétale à la pointe nord-est de lîle du même nom.

    Nous pensions pousser jusquà Beyrouth, à 630 kil. à lest de Castelrosso, mais lhydravion qui nous croise, venant de Beyrouth, signale pluie et grains, nous coucherons donc à Castelrosso, petite île près des côtes de Turquie. Nous descendons dans une crique superbe en forme de long fer à cheval, bien protégée par la ligne des hautes crêtes, sur le flanc desquelles sétage la gracieuse bourgade de Castel, occupée durant la dernière guerre par les Français qui fortifièrent les crêtes de lîle contre la Turquie et y établirent une base dhydravions. Actuellement lîle est sous mandat italien ; la population, grecque orthodoxe, de 15.000 âmes est descendue à 3.000, par suite du violent tremblement le terre de 1926 et de la prohibition faite par la Turquie de commercer avec elle. Nous passons la nuit dans une petite maison louée par la Cie Air-Orient, nous sommes très à létroit, mais on me réserve aimablement une petite chambre seul, alors que mes deux compagnons de voyage sont doublés.

    Lundi 16. 5 h. ½ , départ par temps clair et brise légère, nous filons droit à lest sur Beyrouth, altitude de 800 à 1.200 m., nous frôlons la côte sud-ouest de Chypre, tantôt abrupte, tantôt sallongeant en plaines parsemées de bourgades. Nous amérissons à 10 h. ½ dans le port de Beyrouth, belle ville de 180.000 âmes, étalée sur un large promontoire ; population cosmopolite, mosaïque de religions et cultes divers. On y parle assez communément le français, cest la capitale de la République Libanaise, sous mandat français.

    Nous faisons viser nos passeports en vitesse et montons en auto pour aller prendre lavion à Damas distant de 110 kil., à travers les pentes abruptes du Liban et de lAnti-Liban. En quittant Beyrouth nous traversons des champs doliviers, des vergers plantés darbres fruitiers et de bananiers, des vignes sur les pentes du Liban et de nombreuses villas sur le bord de la route escarpée, puis, à travers les cimes neigeuses, nous suivons une route asphaltée, mouillée de neige fondant sous le soleil ; il y a de nombreux virages sur des pentes impressionnantes et je ne suis pas sans éprouver quelques moments démotion par crainte de dérapage, nous rencontrons de nombreuses autos. Je cherche en vain les fameux cèdres du Liban, mais il ny a plus rien, tout a été déboisé ; nous rencontrons quelques dromadaires, des ânes minuscules, des petits chevaux chargés de bâts ; nous traversons une petite vallée, franchissons la chaîne de lAnti-Liban, entrons dans le territoire syrien et débouchons dans la plaine de Damas. Damas est une ville de 200.000 habitants, au milieu dune oasis de verdure de 12 à 15 kil, de long sur 6 à 7 de large. Je nai pas le temps de visiter la ville car nous allons directement au terrain daviation situé à 9 kil, de là. Nous déjeunons rapidement sur le terrain de laérodrome (appartenant à lautorité militaire et à la Cie Air-Orient) et à 1 h. nous prenons place sur un avion Farman, monoplan trimoteur de 700 chevaux, faisant en moyenne 180 kil. à lheure. Poussés par un vent favorable nous allons à 210 à lheure. Nous survolons à 200 m. daltitude le désert de Syrie et dIrak, aux teintes variant du jaunâtre au marron foncé, tantôt plat et tantôt avec de légères ondulations et rides de sable ; nous voyons le lit dune rivière desséchée, une pluie récente a laissé de loin en loin quelques flaques deau, mais pas un brin dherbe, nous survolons longtemps la piste dautocars faisant le service de Damas à Bagdad, nous voyons deux ou trois autos embourbées et un autocamion qui semble marcher à une allure de tortue.

    A 4 h. nous atterrissons en plein désert, près du fort de Routba, à 380 kil. de Damas et à 420 de Bagdad ; ce fort, construit par les Anglais au temps de leur mandat sur lIrak, est gardé par des soldats irakiens ; cest un vaste quadrilatère de 80 m. de côté ; au centre, garage dautos ; sur le pourtour intérieur, chambres des soldats et des voyageurs ; un côté est réservé à lhôtel muni de chambres très convenables avec électricité et ventilateurs, le courant est fourni par le poste de T. S. F.. Il fait plutôt froid, aussi les poêles sont allumés dans les chambres et la salle à manger : un puits intérieur fournit leau potable ; autour du fort il y a quelques tentes arabes en peaux de chèvres, on voit aussi les vestiges danciens puits creusés, dit-on, par les Romains et dans lesquels les Arabes peuvent encore puiser de leau.

    Notre pilote profitant des dernières heures du jour sest éloigné à quelque distance du fort et sest assis sur une tombe : il entend du bruit derrière lui, se retourne et aperçoit une hyène montrant les dents ; peu rassuré, il se hâte de réintégrer le fort. Bien que le désert soit aride, il sy trouve cependant quelques gazelles, des hyènes et des chacals ; il y a aussi des Bédouins nomades élevant quelques maigres troupeaux de chèvres et de moutons, ravitaillés par le service de camions Damas-Bagdad, qui viennent acheter ici leau qui leur fait défaut dans lé désert.

    Mardi 17. Départ à laube, par ciel clair, pour Bagdad et Bouchir ; nous essayerons de rattraper le temps perdu en Méditerranée en doublant certaines étapes. Nous volons avec vent arrière à 200 kil. à lheure et couvrons en 2h05 les 420 kil. qui nous séparent de Bagdad, nous passons lEuphrate à Ramadi, 100 kil. avant Bagdad, nous voyons un peu de verdure, quelques arbres qui reposent la vue sur les bords de lEuphrate, fleuve aux eaux claires qui coule paresseusement au milieu du désert en décrivant une infinité de méandres. La plaine de lEuphrate ressemble à un immense damier rayé de canalicules et rigoles presque tous à sec, le niveau de lEuphrate comme celui du Tigre que nous traverserons bientôt ayant, au cours des siècles, baissé de 5 à 6 m., peut-être par suite du déboisement des montagnes où ces deux fleuves prennent leur source. Le delta du Tigre et surtout celui de IEuphrate, autrefois si fertiles, sont actuellement presque entièrement changés en désert aride.

    A 9 heures nous atterrissons à Bagdad, étalé sur les deux rives du Tigre quun récent orage a rendu limoneux. Cest une grande ville daspect riant avec ses maisons à terrasses en terre battue, entourées de palmeraies et de jardins. Les formalités de passeports et de douane nous font perdre un temps précieux, le pilote simpatiente et lance le moteur, un violent déplacement dair fait senvoler loin du terrain datterrissage passeports et papiers que rapporte en hâte lagent préposé ad hoc : impossible de retrouver le billet du journaliste italien, lagent de la Cie devra lui en établir un autre.

    Nous repartons enfin à 10 h. 20, direction est-sud-est, sur Bouchir distant de 800 kil. que nous franchirons en 3 h. 45, à la vitesse de 220 à lheure. Peu après Bagdad nous pénétrons en territoire persan et coupons à plusieurs reprises les innombrables méandres du Tigre comparable à un immense serpent déroulant ses anneaux à perte de vue. Le fleuve étincelle sous le soleil comme un large ruban dargent, il en est de même de lEuphrate dont les lointains lacets tantôt se rapprochent et tantôt séloignent du Tigre. Toujours limmense damier, ponctué de flocons nuageux, que nous survolons à faible altitude, quelques villages de loin en loin, des troupeaux de chèvres et de moutons qui tondent un maigre gazon, quelques chaloupes sur le fleuve ou se sont formés de nombreux îlots de sable. Nous passons au-dessus de la petite ville dAmara, puis la plaine sapprofondit, se couvre de nombreuses nappes deau et disparaît sous dimmenses marécages quaffectionnent des bandes de flamants roses. Une nappe de nuages nous fait monter à 1.500 m., puis nous franchissons à une plus faible hauteur, sur une longueur de 130 à 140 kil., la pointe nord-est du golfe Persique aux eaux bleuâtres, bordé dimmenses plages incultes et marécageuses.

    Nous arrivons à 2 h. à Bouchir, petite ville persane daspect assez coquet, avec ses maisons en terre battue, construites en briques sèches recouvertes dune couche dargile blanchie à la chaux, au milieu dune cour spacieuse et de palmeraies quentourent de hautes murailles. Chaque maison possède en sous-sol une grande citerne destinée à tenir en réserve les eaux de pluie excessivement rare en cette région. Nous avions lintention de pousser jusquà Djask, mais les formalités de douane et de passeports, plus méticuleuses et tracassières en Perse quen aucun autre pays, nous prennent tant de temps quil nous faut coucher à Bouchir.


    Mercredi 18. Départ à 6 h. 45, près de 1900 kil. jusquà Karachi, où nous devons passer la nuit suivante, avec une courte escale à Djask, à mi-route de Bouchir à Karachi. Nous survolons des massifs rocheux friables, étrangement striés et ravinés par les rares pluies dorage, sans lombre dune végétation quelconque, coupés de rares vallées sablonneuses presque inhabitées, sétalant vers la mer toute proche, pays vraiment désolé, dune monotonie fatigante, puis, durant près de deux heures, nous traversons le détroit dOrmuz qui fait communiquer le Golfe Persique avec celui dOman ; cest un détroit en forme de fer à cheval dans le fond duquel savance la pointe de lîle rocheuse dOman. Durant la traversée du détroit, je lis en souriant, dans la traduction annamite du Trung-Hoa, le spirituel portrait physique et moral de notre Vénérable Vicaire Apostolique de Hanoi, Mgr Gendreau, tracé de main de maître dans lObservatore Romano, par labbé Considine, directeur de lAgentia Fides, qui vient de visiter les missions dExtrême-Orient. Nous atterrissons à Djask à 10 h. 55 pour renouveler notre provision dessence et à 11 h. ¾ nous repartons pour Karachi.

    Nous quittons la Perse pour entrer dans lInde ; nous survolons la côte, toujours même paysage monotone et désolé de massifs rocheux alternant avec des plages sablonneuses, vents et altitudes variables, nous volons dabord bas dans une atmosphère chaude, puis les nuages et un vent contraire nous forcent à monter à 1.500 m., lappareil danse quelque peu. Nous croisons un avion qui va de Saigon à Marseille. Sur la côte on voit quelques villages de pêcheurs, puis nous traversons un bras de mer en ligne droite jusquà Karachi où nous arrivons à 4 h. ¾ , ayant couvert dans la journée près de 1.900 kil., à une vitesse moyenne de 200 à lheure.

    Je pense avec émotion à nos premiers évêques (Lambert de Lamothe et Pallu) et missionnaires de la Société des M. E. qui mirent, au XVIIème siècle, plus dun an par voie de terre pour faire le voyage dEurope en Indochine, laissant plusieurs de leurs compagnons morts de fatigue ou de fièvre en cours de route. Quelle différence ! Benedicite volucres cli Domino, murmurai-je en regardant notre avion. Le voyage en avion ne se fait pourtant pas sans fatigue, même par temps splendide comme celui que nous avons eu de Damas à Saigon, car il faut compter avec le bruit assourdissant des moteurs, surtout quand un défaut de synchronisme provoque par intervalles de sourds battements et des vibrations stridentes dans la coque dacier de lappareil ; mais que sont ces inconvénients comparés aux fatigues de nos premiers missionnaires ?

    Il fait presque nuit lorsque lauto de la Cie nous dépose à 16 kil. du champ datterrissage, à lentrée du plus confortable hôtel de Karachi, où une bonne nuit fera oublier la fatigue de la journée. En cours de route nous dépassons de longues files de dromadaires chargés du ravitaillement des 30.000 habitants de Karachi.

    Jeudi 19. 6 h. ¼ , départ pour Jodpur (600 kil.) et Allahabad (1.650 kil.). Nous quittons le Farman pour monter dans un Foker, également monoplan trimoteur de 700 chevaux, plus stable et plus spacieux que le Farman, mais plus lourd et moins rapide. Il nous conduira jusquà Saigon à la vitesse moyenne de 150 à 180 kil. à lheure.

    Nous traversons limmense plaine de lIndus, dabord stérile, puis peuplée et fertile, grâce au barrage du fleuve par les Anglais et aux multiples canaux dirrigation.. Cest le temps de la moisson, nous voyons des champs de blés jaunissants, en partie moissonnés, des gerbes de paille entassées dans les cours de ferme, mais à 1.000 m. daltitude nous narrivons pas à distinguer les personnes. Nous survolons la ville dHyderabad, puis de nouveau le bled asséché, avec des collines et des dunes de sable sur une longueur de 500 kil.. La plaine redevient assez peuplée et cultivée aux approches de Jodpur, ville de 50 à 60.000 âmes, près de laquelle nous atterrissons à 10 h. 45, sur le magnifique terrain daviation préparé par le maradjah de lendroit. Aucune formalité de douane, non plus quà Allahabad. Pendant que lon fait le plein dessence, nous déjeunons copieusement au superbe bungalow construit par le maradjah, à lextrémité du champ daviation. Le maître dhôtel est un catholique qui me salue respectueusement du nom de Padre en me baisant la main.

    Nous repartons à 11 h. 20 et survolons des espaces tantôt verdoyants et parsemés de nombreux villages, tantôt sablonneux et désertiques ; nous montons à 2.000 m. pour trouver un vent favorable, mais le ciel dune pureté parfaite permet de distinguer nettement la configuration du terrain, les routes, canaux, voies ferrées et autos qui paraissent aller très lentement : nous entrons dans le bassin du Gange et de ses affluents, vaste plaine de plusieurs centaines de kil., excessivement peuplée et fertile.

    A 4 h. arrivée à Allahabad, ville de 400.000 âmes, partie Hindous et partie musulmans, centre démeutes et de propagande révolutionnaire, au confluent de la Jumma et du Gange, le fleuve sacré des Hindous, où chaque année plus de 150.000 pèlerins baigneurs viennent chercher la purification dé leurs souillures ! tous les dix ans, il y aurait de 4 à 5.000.000 de pèlerins. Je fais visite à Mgr Pali, Capucin italien, évêque dAllahabad, dont la mission fondée depuis 60 ans compte 15.000 catholiques sur 25.000.000 dhabitants, dont 4.000.000 sont musulmans et 21.000.000 Hindous. La mission est immense, et même après deux divisions, il faut encore 24 h. dexpress pour la traverser dun bout à lautre. La mission possède un bel évêché et une belle cathédrale ; cest lheure de ladoration commune et je suis heureux de pouvoir my associer quelques instants.

    Mgr Pali ignorant le français et moi litalien, je me hasarde à parler latin. Cela ne coule pas de source, mais je constate avec plaisir quil en est de même pour mon auguste interlocuteur.

    Vendredi 20. Nous devons aller coucher à Rangoon en passant par Calcutta, 2.000 kil., la plus longue étape du voyage, nous aurons ainsi rattrapé un jour. Lever à 2 h., 10 kil. en auto pour rejoindre laérodrome, en chemin nous croisons des attelages de 2, 3 et 4 petits bufs ; à 3 h. 40 envol pour Calcutta (750 kil.) ; pendant la nuit nous survolons Bénarès (130 kil. dAllahabad), ville sainte des Hindous, qui se glorifie de ses sages et de ses fakirs. Nous passons, à 3.000 m., entre deux violents orages, au-dessus de nuages chargés délectricité ; au lever du soleil, nous redescendons à 1.500, puis à 700 m., nous traversons la région minière de lInde, puis de nouveau la plaine du Gange qui se divise en une multitude de branches, à 8 h. nous atterrissons près de limmense ville de Calcutta (plus de 2.000.000 dhabitants), sur un bras du Gange. Après avoir fait le plein dessence nous repartons à 8 h. 35 pour Rangoon, à 1250 kil. : nous survolons limmense delta du Gange et du Brahmapoutre qui se déversent dans le golfe du Bengale par dinnombrables artères semblables aux tentacules dune pieuvre gigantesque enserrant de nombreux villages aux maisons en paillotes ; des pirogues allongées circulent sur le fleuve, nous sentons une buée chaude monter, nous coupons la pointe nord du golfe en direction de lest-sud-est. Nous longeons longtemps la côte, puis survolons le gracieux port dAkiab où sont ancrés des voiliers et des vapeurs et pénétrons en Birmanie. Nous survolons la chaîne de montagnes boisées qui sépare le golfe du Bengale du bassin de lIrrawady, puis le delta de lIrrawady ; nous apercevons des champs de riz moissonnés alternant avec de nouveaux semis, de hautes digues et des berges aux nombreux villages noyés dans la verdure des arbres.

    A 3 h. nous atterrissons à 18 kil, de Rangoon ; les Pères de la mission venus mattendre memmènent en auto particulière sur une large avenue asphaltée, bordée de villas superbes encadrées par les eaux dun beau lac. Nous entrons dans Rangoon, grande et belle ville de 400.000 habitants, à 50 kil. de la mer, au nord-ouest du golfe de Martaban, ville cosmopolite où se coudoient toutes sortes de races, surtout Birmans, Indiens et Eurasiens. Nous faisons un tour de ville et jadmire de superbes édifices, de larges boulevards, le port où les plus grands navires peuvent remonter par la large rivière de Rangoon, de splendides pagodes aux majestueux dômes dorés, magnifiquement illuminés chaque nuit.

    Il y a, en ville, 20.000 catholiques, Indiens et Eurasiens en nombre égal, plus quelques centaines de Chinois. Les uvres catholiques sont florissantes et généreusement subventionnées par le Gouvernement anglais, les Frères des Ecoles Chrétiennes ont un superbe établissement avec 1.500 élèves ; les Surs du Bon Pasteur, les Petites Surs des Pauvres, les Franciscaines Missionnaires de Marie dirigent écoles, orphelinats, hôpital, léproserie... Nous dînons en famille à la mission, je regrette labsence de Mgr Provost parti en tournée de confirmation. Il est tard quand je gagne lhôtel où lauto de la Cie viendra me prendre le lendemain de très bonne heure.

    Samedi 21. Envol à 5 h. ¾ . Le passager anglais nous a quittés, deux hauts dignitaires bonzes sétaient annoncés pour Bangkok, mais ont remis leur voyage à huitaine, je reste seul passager avec le journaliste italien. Nous filons sur Bangkok, à 600 kil. à lest, coupons la pointe nord du golfe de Martaban, passons près de Moulmein, ville importante à lembouchure de la Salouen, obliquons au sud-est et franchissons à 1.100 m. la frontière siamoise, au-dessus du col des trois pagodes, puis nous descendons la vallée du Meinam (celui de louest, car Meinam signifie fleuve et sapplique à plusieurs fleuves qui se déversent dans le golfe de Siam ; Bangkok se trouve à lembouchure de lun deux, à la pointe nord-ouest du golfe). La vallée, dabord resserrée, sélargit peu à peu et débouche dans la vaste et riche plaine de Bangkok. A lorée de la forêt, à 140 kil. de Bangkok, nous survolons à moins de 100 m. un terrain datterrissage, des troupeaux de bufs apeurés senfuient, puis la plaine, à 400 m. de hauteur : ce sont dabord de nombreux taillis coupés de clairières cultivées en rizières, puis des rizières magnifiques qui sétendent à perte de vue ; la rizière, tachetée de maisons isolées par familles, au milieu de jardins entourés de haies de bambous, offre un curieux aspect. La différence de densité des couches atmosphériques fait vaciller lavion, doù plongeons, roulis et tangage. Nous atterrissons à 10 h. en dehors de Bangkok pour prendre de lessence et déposer le courrier. Le journaliste italien sarrête quelques jours à Bangkok et je reste le seul passager. Je déjeune au bungalow où se trouve un officier siamois parlant couramment le français, il me parle de Mgr Perros et me demande ladresse de la librairie de la Bonne Presse pour acheter lalmanach du Pèlerin. Je regrette de ne pouvoir aller saluer Mgr Perros.

    10 h. ¾ , nous partons pour Saigon, 750 kil.. Nous survolons le delta du Meinam, la chaleur me fait ouvrir la fenêtre de lavion malgré le bruit assourdissant du moteur, puis limmense forêt vierge remplace peu à peu la rizière ; le terrain est plat, à part quelques collines par endroits. Nous passons sans transition apparente sur le territoire du Cambodge, la forêt, peu à peu, fait place à la rizière parsemée de touffes de bambous aux approches de Battambang. Nous passons au sud de Battambang et longeons le sud du lac Tong-Le (en partie desséché à cette époque) sur quelque 200 kil., laissant Pursat assez loin à notre droite, puis nous traversons la route automobile Battambang-Pursat-Phnompenh.

    Après avoir dépassé Battambang cest de nouveau la forêt de taillis avec brousse plus ou moins épaisse, alternant avec clairières de rizières. Après avoir coupé la pointe extrême sud-est du lac Tong-Le, nous franchissons le Mékong à 40 kil. au nord de Phnompenh, nous devinons cette ville à la division du Mékong en deux branches qui formeront delta. A mesure que nous approchons de la Cochinchine, la brousse fait place aux rizières moissonnées, avec plaques vertes des semis et des terrains repiqués pour la récolte prochaine (5ème mois). Nous entrons en Cochinchine par la province de Tay-Ninh et survolons les riches provinces de Thu-Dau-Mot et de Gia-Dinh semées dinnombrables villages où de coquettes maisons aux toits rouges tranchent ici et là sur la couleur sombre des paillotes. Arrivés à Saigon. à 3 h. ½ , nous survolons la ville à 3 ou 400 m.. Je remarque léglise de Tan-Dinh, dont le curé, Mgr Tong, vient dêtre nommé évêque et coadjuteur de Phatdiem, je métonne de trouver la cathédrale et la place si petites.

    Latterrissage est à 6 kil. de Saigon. Mgr Dumortier, les PP. Louison, Chabalier, supérieur du grand séminaire de Phnompenh, et Lacroix, missionnaire en Mandchourie, my attendaient. Les PP. Chabalier et Louison pris au dépourvu me photographient près de lavion déjà posé.

    Déception ! Pas davion pour Hanoi. Ce serait un voyage de 7 à 8 h. pour 1.200 kil. par la vallée du Mékong et le Laos, au lieu de 60 h. en chemin de fer et auto pour 1700 kil. le long de la côte. Mais je fais contre mauvaise fortune bon cur et remercie Dieu de nous avoir préservés de tout accident. Deux jours à la procure en attendant le direct du lundi soir. Mes oreilles auront le temps de se reposer. Je refais connaissance avec les moustiques.

    Je tiens, en terminant, à rendre hommage aux agents et équipages de la Cie Air-Orient, qui ont été charmants de prévenances et de tact. Et je souhaite que les prix, devenus plus abordables, permettent à beaucoup deffectuer le même voyage, dont la rapidité et le charme compensent largement la fatigue.

    F. CHAIZE,
    Evêque, Coadjuteur de Hanoi.


    1933/325-340
    325-340
    Chaize
    Vietnam
    1933
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