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Notes d’histoire : Le cannibalisme chez les Dioys d’après leurs traditions

Notes d’histoire : Le cannibalisme chez les Dioys d’après leurs traditions.
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    Notes d’histoire : Le cannibalisme chez les Dioys d’après leurs traditions.
    I. — Les Dioys et leurs traditions. — Les Dioys appartiennent à la grande famille des Thays dont ils forment une tribu. Ils font donc partie de ces races aborigènes que les Chinois trouvèrent dans le pays auquel ils ont donné leur nom, après qu’ils en eurent fait la conquête pied à pied sur les populations primitives. Les Thays, divisés en plusieurs tribus, formaient encore, en plein Moyen Age. une puissante monarchie militaire : le royaume de Nan-Tchao. Ce royaume occupait alors la majeure partie de la province actuelle du Yunnan. Les Dioys, subdivision de ces Thays, se trouvent de nos jours, dans notre Mission de Lanlong, sur différentes parties du territoire.

    Mon but n’est pas ici de retracer leur histoire, mais de glaner, dans cette histoire, certaines légendes, certaines traditions qui sembleraient prouver que le cannibalisme existait jadis chez leurs ancêtres.

    Les Dioys, en effet, dans leurs longs poèmes, aiment à chanter leur histoire, à redire leurs origines. Au cours de ces récitatifs, ils se plaisent à retracer sous des formes multiples ce qu’étaient dans le vieux temps et leurs coutumes et leurs mœurs . Le plus souvent, ces poèmes sont l’apanage des troubadours, des sorciers, des orateurs, tous personnages importants, qui président à la célébration des principaux événements de la vie du Dioy : naissance, mariage, maladie, mort, réjouissances périodiques.

    L’un de ces poèmes est récité durant les “fêtes” de l’enterrement, au moment précis de la mise en bière. Il nous raconte comment les populations dioys apprirent de leurs voisins les Ieou Song, les Ieou Kang et les Ieou Cham, l’art de battre le fer et celui de pêcher au filet. Ce même récitatif nous apprend ensuite qu’ils empruntèrent aux Chinois des villes la coutume de mettre les morts dans un cercueil. Auparavant ils plaçaient leurs morts dans des paniers et les y laissaient s’en aller en décomposition. Voici un passage de ce poème :

    “La mère de Veng tomba malade et s’évanouit.
    La mère de Veng mourut.
    Veng alors la ramasse en boule, la ligote à la façon de l’enfant dans le sein de sa mère.

    Repliée comme le fœtus qui attend le jour, Veng plaça sa mère dans un grand panier en bambou.
    Les mouches viendront pour la manger,
    Les insectes “mong” pulluleront qui la dévoreront....”

    Cette coutume d’employer le panier n’était pas très antique chez eux. De qui l’avaient-ils reçue ? Ils n’en savent rien. Toutefois, aux époques reculées de leur histoire ils ne s’en servaient pas : leurs légendes vont nous dire pourquoi.

    II. — Ce que disent les légendes chez les Dioys.

    1. — Préfectures de Gan-Chouen et de Tchen-Lin. — Les Dioys, dans les récits où ils racontent les exploits des temps passés, disent assez facilement : “Autrefois nous mangions nos vieillards”. Et dans ces récits on rencontre en si grand nombre des cas d’anthropophagie, qu’il serait difficile, sinon impossible, d’exonérer de ces actes de barbarie et de sauvagerie leurs aïeux les Diang-Dioys ou Diang na rays, Diang ka rays. Le journal d’Alphonse Schotter porte ce qui suit : “Selon ce que dit avoir entendu le P. Roux de la bouche de ses catéchistes, anciennement les indigènes Dioys dévoraient leurs morts”. Un orphelin ne put se résigner à voir manger sa mère et l’enterra secrètement. On la lui réclama avec menaces de le manger lui-même, s’il refusait de la livrer.

    “Elle est enterrée depuis longtemps, dit-il, elle sent mauvais. Voici ce que je vous propose : j’ai un buffle, immolez-le, ses yeux remplaceront au festin les yeux de ma mère ; ses oreilles, celles de ma mère ; sa tête, celle de ma mère” etc.... On accepta l’échange et peu à peu on en fit une coutume qui est devenue celle du Kao Niéou, coutume qui est toujours très vivace chez nos Dioys. Notons la réminiscence de cette anthropophagie dans l’expression : “Il faudra mettre cette fille au pot et la manger”.

    2. — Région de Tchen-Fong, district de Che-Ten et environs.

    a) Dans les villages de Sa kin, Chi Tou, etc., les Dioys disent : “Autrefois nous mangions nos morts”. Ils n’ajoutent pas qu’ils tuaient les vieillards pour abréger leurs misères ou pour tout autre motif intéressé.

    b) Chez les Miaos des treize villages hong et houa miao, je me suis fait répéter la même chose dans plusieurs villages. Mais il me fut impossible de savoir si cette coutume était d’origine miao ou d’origine dioy. D’aucuns auxquels je posais la question me répondaient :
    “On ne faisait déjà plus cela quand nous sommes arrivés. Ceux-là le faisaient qui étaient les Anciens, nos prédécesseurs ! Nous, nous venons des pays aux sources de sel”. (Ils désignaient ainsi le Sutchuen et le Yunnan).

    c) Dans le Ouang Mou, au nord et au sud, où les populations sont un mélange très varié de toutes sortes d’éléments thays, on ne mettait pas les morts dans un cercueil, on les plaçait dans des paniers. On laissait alors le cadavre se décomposer, soit en dehors, soit à l’intérieur de la maison. Au village de Ta kouan, on a retrouvé des cadavres dont les uns avaient été enterrés accroupis, les autres couchés sur le ventre.

    d) Préfecture de ,Tse Hen. En certains villages, les morts étaient passés à la broche. A Ta Yen et à Yang Pa, voici ce que dit la légende : “Quand nous sommes venus prendre possession du pays, nous avons rencontré des Diang na rays qui parlaient notre langage, mais dont les mœurs étaient celles de véritables sauvages. Ces gens avaient-ils un festin à préparer, voulaient-ils offrir une pièce de choix, ils avisaient parmi les vieillards de la famille celui qui paraissait le plus à point, on l’avertissait alors de l’honneur qui lui était réservé.

    — Mais j’ai le temps, répondait-il parfois, je ne désire pas encore aller chez le Sien.
    — Mais tu es vieux, tu ne rapportes plus rien, puis à quoi bon causer ? j’ai des hôtes qu’il me faut traiter avec honneur, et c’est ton tour de garnir les plats.
    — Ah ! laissez-moi vivre encore deux années.

    Quelquefois le vieillard gagnait sa cause et parvenait à “passer son tour à un autre”. Aussitôt, la victime était égorgée et découpée avec soin. Certains morceaux de choix étaient réservés. Pour le sang, on le laissait simplement s’infiltrer dans la terre”.

    Ces mêmes choses, je les ai entendues à différentes reprises, dans les limites des trois préfectures de Tchen Fong, de Lo Fou et de Koui Houa.

    III. — Conclusion. — De Gan Chouen jusqu’au Kouang-Si, on retrouve donc les mêmes récits, récits tellement détaillés, donnant d’une façon si précise l’origine de telle ou telle coutume, que l’on peut regarder comme très probable, pour ne pas dire comme absolument certaine, l’existence d’habitudes d’anthropophagie chez les Diang Na Rays. Peut-être se trouvaient-ils déjà mélangés aux Ou-Mans, ces Miaos, métissés de négritos et de Malais, ainsi que j’ai essayé de le démontrer ailleurs.

    Un long récit dioy montre l’origine de l’emploi du cercueil. Cette coutume est venue des Chinois ; elle fut importée dans le pays par leurs armées. Les descendants des familles Houang et Ouang, venus faire la conquête du pays pour le compte des Song (960-1127), disent en effet que leurs ancêtres ont rencontré ici des naturels du pays qui mangeaient leurs morts au lieu de les enterrer.

    A cette époque, le pays se trouvait être sous la domination du roi de Lo Tien, lui-même un descendant des Ou Mans dont les coutumes sont assez connues, et qui se sont toujours défendus vigoureusement d’avoir pratiqué l’anthropophagie. Ainsi cette habitude ne pouvait appartenir qu’aux seuls Diangs qui vivaient au milieu des Ou Mans. Ces Diangs étaient parfois désignés sous le nom de Li ou sous celui de Lay dans le langage des Chinois venus du nord, Ils étaient de race thay déjà métissée d’éléments aborigènes préexistants ; ils appartiendraient ainsi à la vieille race des Thays, qui se trouvait sur les côtes du littoral de la province de Canton. Dans leur pays d’origine, ils pratiquaient le tatouage, d’où les noms qu’ils portèrent.

    Diang na ray signifie diang dont le visage est tatoué ; Diang ka ray, diang aux jambes fleuries de tatouages.

    La coutume de manger les morts venait donc probablement de cette vieille race des Diangs et des races qui avaient précédé celle-ci. Lesquelles ? Négritos ? Indonésiens ?... Mystère encore !

    D. D. DOUTRELIGNE,
    Miss. Apost. de Lanlong.


    1929/603-607
    603-607
    Doutreligne
    Chine
    1929
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