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Noces dArgent : Impressions et souvenirs

Noces dArgent Impressions et souvenirs.
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    Noces dArgent
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    Impressions et souvenirs.
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    Reconnaissance et confusion : tels sont bien les sentiments qui sélèvent dans lâme du prêtre après vingt-cinq années de sacerdoce. Comment mesurer labondance de grâces dont il a été comblé ? Nest-il pas le privilégié, lami de Dieu : Non dicam vos servos vos autem dixi amicos? Les saints Pères qui ont parlé du prêtre avouent navoir su trouver des termes assez expressifs pour décrire sa sublime dignité. Le saint Curé dArs disait que le prêtre ne se comprendrait bien quau ciel et que, si on le comprenait sur la terre, on mourrait, non de frayeur, mais damour.

    Le prêtre répond-il toujours comme il le devrait à tant de faveurs de la part de son Dieu ?... Hélas ! quel est celui qui, en examinant sa vie sacerdotale, ny découvre des fautes, néprouve des sentiments de regret et de repentir, et ne sente lintime besoin de faire appel à la miséricorde divine ?.

    *
    * *

    Un quart de siècle en Chine ! Est-ce possible ? Il me semble que cest hier que jarrivais à Tchongking. Cest bien le cas de dire avec les Chinois : Le temps passe avec la rapidité de la flèche ; les jours et les mois courent comme la navette du tisserand. Quai-je fait pendant ce laps de temps ? Un peu de bien ? Je lespère, sans trop oser laffirmer.

    Mais remontons à des souvenirs plus lointains.

    A 19 ans je terminais ma rhétorique. Oh ! Pas très brillamment. Par commisération, sans doute, mon professeur madjugea pourtant deux prix : discours latin et vers latins. Evidemment il ny eut pas pas pour moi dapplaudissements dans la grande salle plein de parents et damis. Deux pauvres prix, en effet, quest-ce que cela à côté de Mr X*** 12 fois nommé, de Mr Y*** 15 fois nommé ?

    Je passai naturellement mes dernières vacances dans mon village natal, qui sappelle Coupiac. Drôle de nom, direz-vous. Peut-être, mais quel beau pays ! Montagnes et collines, plaines et vallées, gentille rivière où jai fait jadis tant de fructueuses pêches, grandroute autrement large que celle que jai ici devant ma porte, où le postillon lançait bruyamment ses fiers chevaux ; antique château féodal élevant majestueusement vers le ciel ses quatre tours, dont lune envoie à tout le village les notes de son carillon argentin. Mais le plus cher trésor du pays, cest le fragment du voile de la Sainte-Vierge que possède léglise de la paroisse. Tous les ans, spécialement le 15 août, de nombreux pèlerins viennent le vénérer. Pendant la grande Révolution, pour le soustraire à la profanation, mon arrière-grand-père le cacha dans le soufflet de sa forge. Parmi les miracles que lon attribue à cette précieuse relique, il en est un qui nous intéresse tout particulièrement. Le P. Delmas, ancien Supérieur du Séminaire de Paris, fut, dans son enfance, atteint dune grave maladie des yeux et menacé de cécité complète : il vint en pèlerinage à Coupiac et fut guéri par limposition du saint Voile. Plusieurs autres guérisons merveilleuses, surtout de maladies dyeux, ont été opérées et sont consignées dans les archives de la paroisse.

    Les habitants du village ont conservé fidèlement la foi de leurs ancêtres, robuste et solide comme le granit du Rouergue. Le dimanche, léglise est toujours remplie ; les chants de la messe et des vêpres sont vigoureusement enlevés par des voix mâles et énergiques. Heureux curé ! Sur une population dun millier dâmes, il récoltait chaque année des vocations religieuses. Il nétait certes pas embarrassé pour trouver des chantres et des enfants de chur. Il nétait pas condamné, comme moi, à se contenter dune messe basse du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, et cela depuis 25 ans !

    Je devais donc quitter ce pays enchanteur pour me rendre à la capitale. Ce nétait pas pour moi une petite affaire. Il fallait évidemment avoir recours au chemin de fer, dont javais souvent entendu parler, mais que je navais jamais vu, et je me demandais, non sans quelque inquiétude, ce que pouvait bien être un chemin quon dit être en fer.

    La Providence me vint en aide. Dans une paroisse voisine de la mienne il se trouva précisément quun jeune homme venait dêtre admis au Séminaire de la rue du Bac et se disposait à sy rendre. Je ne le connaissais pas, mais, pensant quil serait le mentor capable de suppléer à mon inexpérience, jentrai en relation avec lui. Il se nommait Marius Guiraud et devait tomber glorieusement au champ dhonneur pendant la Grande Guerre, Je naurais pu souhaiter un meilleur guide. il y avait de létoffe en lui, puisque, après dix années de mission dans les Indes, il fut rappelé comme directeur au Séminaire de Paris ; or là on ne reçoit pas un minus habens, mais la fine fleur, car il sagit de bien former les jeunes conscrits de lapostolat. Avec un tel guide je pouvais sans crainte affronter le terrible chemin de fer.

    Mon compagnon de voyage était de la paroisse de Plaisance, joli pays qui mérite bien son nom. Plus beau que mon Coupiac ? Je nose me prononcer pour nêtre pas accusé de partialité, mais le P. Louis Esquirol, pro-préfet de Lanlong, qui connaît bien ce gentil patelin, pourrait apporter en la question une opinion autorisée.

    Ayant eu tout le loisir de faire connaissance avec le chemin de fer, jarrivai donc à la capitale en compagnie de M. Guiraud. Ah ! Ce nest plus le calme paisible de Coupiac. Quel brouhaha ! Quelle animation ! Jétais étonné, assourdi, ahuri.

    Je ne dirai rien du Séminaire de la rue du Bac, cest chose trop connue ; transportons-nous immédiatement en Chine.

    Au commencement de septembre 1901, jarrivais à Shanghai. Là je suis chinoisé de la tête aux pieds : crâne rasé, fausse tresse fixée à la calotte, bottes, jambières, robe et ceinture : rien ny manque. Quelle tournure a prise le naturel de Coupiac ! Dans cet accoutrement dix-huit jeunes missionnaires sembarquent pour Itchang. Parmi eux quatre ont Tchongking pour dernier objectif ; les autres soupireront encore longtemps vers la Terre promise. Adieu le chemin de fer et les bateaux à vapeur ! A Itchang deux grandes jonques sont louées pour nous transporter : nous baptisons lune le Dufresse, du nom du Bx Evêque Martyr du Setchoan ; à lautre nous donnons le nom de Præclara Custos, pour obtenir la protection de la Sainte-Vierge durant le voyage. Elles seront notre habitacle pendant 50 jours jusquà Tchongking.

    Je passe sous silence les multiples incidents de la navigation sur le Fleuve Bleu : torrents mugissants, cordes de halage cassées, chocs contre les rochers, brèches dans les flancs des jonques ; ce sont les pericula fluminum que saint Paul a affrontés bien avant nous. Cependant il faut nous prémunir contre le froid qui commence à se faire sentir en ces derniers jours de novembre. Si, pendant la nuit, nos couvertures venaient à disparaître, nous ne serions pas fiers du tout au réveil. Et ce nest pas une crainte chimérique, car dadroits filous, profitant de lobscurité, se glissent parfois dans la grande cabine des jonques et raflent tout ce que leurs mains ont palpé. Pour parer à ce danger, lun de nous a eu une idée lumineuse : Attachons fortement toutes nos couvertures les unes aux autres : elles formeront comme une seule pièce quil ne sera pas facile denlever. Si elle est tiraillée pendant la nuit, lun ou lautre dentre nous sen apercevra bien et donnera lalarme. Ainsi fut fait, et heureusement, car dès la nuit suivante nous fûmes réveillés en sursaut : quelquun avait tiré fortement sur la couverture commune : cétait non pas les voleur, mais un loustic, heureux de jouer un tour à ses confrères.

    Cependant nous arrivons à la première ville du Setchoan Oriental. Là se trouve un prêtre chinois, qui, averti de notre passage, vient nous saluer sur la jonque. Le chef de notre bande apostolique laccueille aimablement : Quomodo vadis, Pater ? Et le prêtre chinois, réprimant un sourire, de lui répondre aussitôt : Bene valeo, Pater. Notre chef eut alors conscience de son lapsus, mais trop tard pour le retenir.

    Enfin un jour, à lhorizon noyé dans le brouillard, apparut vaguement une immense agglomération de maisons : Tchonking, nous dit-on. Et le soir du 22 novembre 1901, en la fête de sainte Cécile, patronne des musiciens, coïncidence de bon augure, nous débarquions dans la ville terminus de notre long voyage.

    Il sagit maintenant de se mettre à même dexercer le ministère apostolique. Le passe-partout nécessaire, indispensable, cest la langue. En forgeant on devient forgeron : oui, et il faudra le forger longtemps, pendant des années, cet instrument obligatoire, pour quil ouvre à la fois et notre propre cur, pour communiquer ses sentiments, ses pensées, et celui des Chinois, pour quils accueillent la vérité que nous leur apportons. Après six mois détude sérieuse dans une famille chrétienne, mon curé, le P. Perrier, un saint missionnaire, menvoya en tournée apostolique. Vous croirez aisément que, après une instruction aussi sommaire, jai dû, pendant les 50 jours que dura cette visite, écorcher, torturer, massacrer la belle langue chinoise. Mais aussi quel travail et quelle difficulté pour saisir la nuance des cinq tons différents que comporte chaque mot, du moins au Setchoan ! Si vous vous trompez de ton, vous dénaturez complètement le sens du mot et vous exposez à de formidables gaffes.

    Un missionnaire qui devait, le lendemain, bénir un mariage, recommande à la fiancée : Noublie pas, demain, dapporter le kòútsè. Le kòútsè ? Mais oui ; les rubriques du Rituel lexigent. Bien que paraissant interloquée, la jeune fille nosa pas demander dautres explications et sen tint à ce quelle avait entendu. Le lendemain les jeunes époux se présentent à la table de communion pour la cérémonie du mariage et, à peine agenouillée, la fiancée, dun air embarrassé, tire lentement de la manche de sa robe de mariée et tend au curé un... petit pantalon confectionné la veille en toute hâte. Le prêtre, dun geste rapide comme léclair et sans mot dire, saisit brusquement lobjet et le fait disparaître aussitôt : il avait instantanément compris que, au lieu de dire au premier ton kòútsè, qui signifie anneau, bague, il avait prononcé kòútsè au quatrième ton et demandé, par conséquent, linsolite objet que la naïve fiancée venait de lui présenter. On chercha au plus vite un anneau nuptial et la cérémonie sacheva sans autre incident.

    Conclusion : veillez, en Chine, à ne vous écarter jamais du bon ton.

    Après avoir été vicaire pendant un an, je fus soudainement nommé quasi parochus. Les prêtres qui, en certains diocèses de France, trouvent le temps de vicariat trop long nont quà venir ici ; ils graviront plus rapidement les échelons de la hiérarchie. Le nouveau poste dans lequel jallais pendre la crémaillère faisait presque concurrence, pour le pittoresque, à mon village natal. Ce qui le dépréciait pourtant, cest que de tous côtés, devant, derrière, à gauche, à droite, partout je ne voyais que de leau. Il est vrai que les rizières sont la richesse du pays.

    Cinq ans après je transportais mes pénates en un autre endroit où je demeurai dix années.

    Linamovibilité nexiste guère en pays de mission et il faut cultiver toutes sortes de terrains : ici des terrés fertiles qui donnent une abondante moisson ; là un sol aride, rocailleux, qui ne produit que quelques maigres épis ; ailleurs une brousse encore vierge que la charrue ni la pioche nont jamais attaquée. La parole adressée au prophète sapplique bien au missionnaire : Constitui te... ut evellas, et destruas,... et difices, et plantes ; ce qui ne va pas sans bien des sacrifices et bien des souffrances, partage inévitable et inestimable des ouvriers apostoliques !

    Et maintenant, en route pour 1951 ! Y arriverai-je ? Deus scit ; moi, je lignore ; mais je dois continuer de travailler comme si javais lassurance dy parvenir.

    Monsieur le curé, disait un jour un pèlerin au saint Curé dArs, si le bon Dieu vous proposait ou de monter au ciel à linstant même, ou de rester sur la terre pour travailler à la conversion des pécheurs, que choisiriez-vous ?
    Je crois que je resterais ici-bas.
    Est-ce possible ? Les saints sont si heureux dans le ciel ! Plus de tentations, plus de misères.
    Cest vrai ; mais les saints sont des rentiers et ne peuvent plus, comme nous, glorifier Dieu par le travail, les souffrances et les sacrifices pour le salut des âmes.
    Mais consentiriez-vous à rester sur la terre jusquà la fin du monde ?
    Tout de même...
    Dans ce cas, vous auriez bien du temps devant vous. Continueriez-vous à vous lever de si grand matin ?
    Oh ! oui, à minuit. Je ne crains pas la peine. Je serais le plus heureux des hommes, nétait cette pensée quil faut paraître au tribunal de Dieu avec ma pauvre vie de curé ! ...

    Pour moi, jusquà la fin du monde, non, je nen aurais pas le courage ; mais aussi longtemps quil plaira au Maître des Apôtres

    *
    * *

    Chers confrères de lordination de 1901, nombreux encore grâce à Dieu, isolés, perdus dans votre coin de brousse, ensemble unissons nos souvenirs et méditons la parole, à la fois glorieuse et terrible, qui fut gravée à tout jamais dans nos âmes en ce matin du 23 juin 1901 : Tu es sacerdos in ternum! Parole de prédilection, qui, nous associant au sacerdoce de Jésus-Christ, constitue notre beau titre de noblesse. Le monde païen qui nous entoure nen voit pas, et nous-mêmes nen saisissons quimparfaitement la grandeur, la sublimité ; mais, au jour des grandes assises de lhumanité, elle nous assurera, par la miséricorde de Dieu, notre part de la gloire et du bonheur de Jésus, Prêtre éternel.

    A. TOURNIER,
    Miss. de Tchongking.

    1926/433-439
    433-439
    Tournier
    Chine
    1926
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