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Nagasaki : 50 ans après larrivée du P. Forcade aux Ryu-Kyu

Nagasaki 50 ans après larrivée du P. Forcade aux Ryu-Kyu Maintenant que la nouvelle Mission de Kagoshima est définitivement établie, le personnel des PP. Franciscains du Canada, déjà nombreux, pourra étendre sa salutaire influence sur larchipel des 55 îles du Ryu-Kyu, dont la plus éloignée du Japon est restée célèbre par le séjour et les héroïques tentatives de Mgr Forcade et de nos confrères, les PP. Adnet et Leturdu.
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    Nagasaki
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    50 ans après larrivée du P. Forcade aux Ryu-Kyu


    Maintenant que la nouvelle Mission de Kagoshima est définitivement établie, le personnel des PP. Franciscains du Canada, déjà nombreux, pourra étendre sa salutaire influence sur larchipel des 55 îles du Ryu-Kyu, dont la plus éloignée du Japon est restée célèbre par le séjour et les héroïques tentatives de Mgr Forcade et de nos confrères, les PP. Adnet et Leturdu.

    Jusquen 1873, les habitants de cette région dOkinawa, pour conserver leur semblant dautonomie, reconnaissaient la double suzeraineté de la Chine et du Japon. Ce nest quen 1879 que la grande île du Sud fut adjugée au Japon, à la suite de larbitrage entre les deux empires, fait par lex-Président Grant, lors de son voyage dans lExtrême-Orient.

    On lira donc avec intérêt la relation ci-après dune tournée dexploration quy fit le P. Halbout 50 ans après larrivée des premiers missionnaires du Japon, au XIXe siècle.
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    Me trouvant à 80 lieues dOkinawa, la principale des îles de larchipel des Ryu-Kyu, je désirais faire une petite visite à cette île, pour voir sil y avait encore quelques souvenirs de nos Pères qui y avaient passé plusieurs années.

    Parti de Chinaze, ma résidence, dans la matinée du 27 avril 1895, je ne me pressais pas pour me rendre à lembarcadère, car, en voyant la mer fort agitée, je pensais que le bateau de Kagoshima, qui était attendu à Naze, aurait sans doute du retard, même, peut-être, quil ne viendrait pas. En deux heures jarrivai à Naze. Là aucun bateau nétait dans le port. Le P. Ferrié mannonça que jarrivais en retard ; le vapeur, étant parti plus tôt que de coutume à cause du mauvais temps, espérait arriver à destination sans trop de difficultés. Déçu dans mon espérance, je me préparais à rentrer chez moi lorsque nous entendîmes le sifflet du bateau. Cétait celui sur lequel javais compté ; à peine arrivé au large, il avait trouvé la mer trop grosse et rentrait au port. Le lendemain, la mer sétait apaisée et promettait une bonne traversée. Monté à bord, jy trouvai de très nombreux passagers. Plusieurs gros employés des Ministères des Finances et de linstruction Publique se rendaient à Okinawa. Les premiers y allaient pour organiser le paiement des impôts en argent ; ces impôts étaient alors payés en nature, cest-à-dire en sucre raffiné, qui est le principal produit de lîle. Les autres avaient pour but dobliger les descendants des Chinois, qui habitaient un quartier de Naha, à envoyer leurs enfants aux écoles japonaises et non à la leur ou en Chine. En plus, il y avait à bord toute lécole normale des Ryu-Kyu, maîtres et élèves, qui revenaient de visiter lexposition nationale de Kyoto. En faisant voir à ces étudiants une partie du Japon on avait pour but de leur faire voir le Japon tel quil est, et non comme le prétendaient leurs compatriotes. Par ce temps calme les passagers jouissaient véritablement de la mer ; aussi les conversations étaient-elles fort animées. Le Principal de lécole normale vint causer avec moi et il minvita à visiter son établissement, situé à Shuri, ancienne capitale de lîle.

    Le lendemain, au lever du jour, nous longeâmes les côtes dOkinawa à une distance denviron une lieue. Les bateaux ne peuvent en approcher plus près parce que lîle est entourée dun banc de corail. A 10 heures, nous apercevions de nombreuses constructions toutes blanches, et ceux qui, comme moi, ne connaissaient pas le pays pensaient que cétait la ville de Naha. Mais une heure après, notre bateau, qui allait toujours au sud, tourna à angle droit pour pénétrer dans la rivière. Cest alors que les constructions que nous avions prises pour des habitations nous apparurent pour ce quelles étaient en réalité, des tombeaux recouverts de chaux. Cela me rappela les sépulcres blanchis de la Bible. La ville était de lautre côté de la rivière, à gauche. Grâce à la haute marée, grâce aussi à son faible tonnage notre bateau entra à 200 mètres dans la rivière. Puis nous descendîmes dans un sampan qui nous déposa, non sur un quai, il ny en avait pas en ce temps-là, mais à un escalier. Cétait très probablement au même endroit quavait abordé le Père Forcade. Une fois à terre, ne sachant de quel côté diriger mes pas, javisai un policeman et lui demandai de mindiquer un hôtel. De vrai, il ny en a quun, me dit-il, mais assez peu paisible, car cest là quest lagence des vapeurs. Mais des particuliers bénévoles ont des chambres à la disposition des étrangers, surtout des étrangers qui viennent de la capitale. Cela vous conviendra mieux. Effectivement, dans la maison quil mindiqua il ny avait pas dautre passager, aussi je my trouvai très bien.

    Naha avait à cette époque une population denviron 20.000 habitants, dont plusieurs milliers étaient des marchands venus dOsaka et de Kagoshima. Tout le commerce était entre leurs mains. Leur quartier ressemblait à celui dune ville quelconque du Japon. Mais, dans la partie indigène, chaque propriété était entourée dun mur très haut, et, en face de lentrée de chaque maison, un mur assez élevé cachait lintérieur, de sorte que de la rue on ne pouvait voir ce qui se passait dans la maison. La raison en était que tout le monde voulait ainsi échapper aux regards inquisiteurs de la police. Les rues nétaient pas très propres, et leurs caniveaux, remplis deau stagnante, répandaient de mauvaises odeurs. Au centre de la partie indigène se trouvait le quartier de Kume ; cétait là quhabitaient tous les descendants des Chinois, qui menaient alors une vie tout à fait en-dehors du reste de la population. Un peu plus loin, dans la rue même, était lendroit où se tenait le marché. Tous les matins on voyait arriver, de tous côtés, des femmes portant leurs marchandises sur la tête : légumes, fruits, voire même cochons. Dans le courant de la matinée le marché était fort animé ; à midi tout était terminé, chacun rentrait chez soi. Sur le marché je ne vis pas dhommes travailler. Même, dans le port, les hommes ne soccupaient pas du déchargement des bateaux. Ces gros travaux étaient réservés aux femmes. A elles aussi revenait la corvée daller puiser leau, pour lusage de la maison, dans les collines en dehors de la ville ; à Naha même, leau nétait pas potable.

    Dans la ville il ny a aucun monument remarquable. Sur le plus bel emplacement, endroit le plus élevé et situé juste en face de la mer, est le seul temple shintoïste de la ville.

    Mon maître-dhôtel mindiqua où se trouvait le temple bouddhiste dAmiku (Aminoko en Japonais), et laprès-midi je my rendis. Ce temple est situé sur la même baie que Naha, mais il est difficile dy aborder, même en petite barque, à marée basse surtout. Quand jeus quitté la barque, il me fallut patauger au milieu de la boue et des pierres, puis jatteignis la route. Cette route qui conduit au temple bouddhiste est la route qui va à Shuri ; mais elle se sépare de cette dernière à deux kilomètres de la ville pour mener tout droit au temple. A gauche, avant darriver au temple se trouvait le cimetière réservé aux Etrangers. A lombre des sapins étaient rangées des tombes, parmi lesquelles je distinguai celles du Père Adnet et dun matelot français. La tombe du Père Adnet mesure à peu près un mètre de large sur deux mètres de long, et elle est élevée dun pied de haut. Elle est faite de torchis recouvert de chaux. Sur une plaque en ardoise fixée sur la tombe, au milieu, on lit linscription suivante :

    Ci-gît le corps du Révérend Mathieu Adnet,
    prêtre français,
    missionnaire apostolique du Japon,
    décédé au Ryu-Kyu le 1er juillet 1848.

    Dans la plupart des autres tombes reposaient des Anglais.

    Le temple bouddhiste na aucun cachet et ressemble à une construction ordinaire. Sous le même toit il y a dabord un appartement de 16 m2, avec une véranda à lavant, puis celui où est lautel bouddhiste de même grandeur à peu près. De lautre côté est lhabitation du bonze. Une autre construction, jointe à cette dernière, sert pour les dépendances. La construction est ancienne. Cest celle quhabitèrent les Pères. Du coin de la véranda qui avoisine le mur de clôture ils voyaient la partie de la mer, où abordaient les bateaux qui ne pouvaient pénétrer dans la rivière ; mais il fallait sortir de la maison pour voir toute la haute mer. Tout en examinant cette construction, je mapprochai de la partie habitée ; à ce moment-là une porte souvrit et un vieux bonze parut. Je le saluai ; il minvita à masseoir. Nous entrâmes en conversation. Je lui demandai si cétait bien ici quavaient habité les maîtres européens. Parfaitement, me dit-il ; à ce moment-là, jétais déjà ici mais comme élève bonze. Je les ai vus, ils étaient dans la chambre près de lentrée. Cétait tout ce quil en savait, du moins tout ce quil voulut me dire. Il me servit le thé et me fit visiter chaque appartement. Certes, les Pères nétaient pas au large ; ils devaient vivre comme des ermites dans cet endroit où personne ne passe, à part ceux qui viennent faire leurs dévotions, et où les employés chargés de leur surveillance leur évitaient toute visite. Pour en garder le souvenir, je fis, avec lautorisation du bonze, prendre la photographie de la partie quavaient habitée les Pères. Cette photographie, ainsi que la tombe du Père Adnet, est reproduite dans louvrage de Mgr Marnas sur le Japon.

    Rentré chez moi, jeus le plaisir de recevoir la visite dun chrétien, originaire de Kagoshima, baptisé quelques années auparavant par le Père Ferrié. Amputé dune jambe, il exerçait le métier de tailleur. Ce brave homme me pria de baptiser le petit enfant quil avait eu récemment. Puis, renseigné par lui, je me rendis dans le courant de laprès-midi au champ dexpérience des produits de lîle ; cétait la seule curiosité de lendroit. Le Directeur de lagriculture de la Préfecture me reçut et me fit voir tous les produits quil désirait introduire : bananiers, caféiers, ananas, papayas. Il men donna même quelques pieds. Ce furent les premiers importés à Oshima. Les bananiers sy multiplièrent vite, mais les caféiers périrent tous, ayant été, un jour de typhon, baignés par leau de mer.

    Le lendemain, ce fut vers Shuri que je dirigeai mon excursion. Shuri est lancienne capitale. Elle est environ à deux lieues de Naha, sur un endroit élevé dominant tous les environs. Après avoir passé le chemin qui conduit au temple dAmiku, il y a une longue montée. Sur un côté de la route je vis de nombreuses distilleries deau-de-vie de riz. Ce produit est estimé dans tout le Japon et est, après le sucre, le principal article dexportation de ce pays.

    Au bout de la route (cétait la seule qui existât alors dans toute lîle), japerçus un vaste terrain entouré de murs très élevés et auquel donnait accès un portail en fer. Cétait là quhabitait autrefois le roi des Ryu-Kyu. Le portail étant ouvert, je pénétrai dans lenclos et je cherchai où je pourrais trouver quelquun pour demander sil était possible de visiter le château. A ce temps-là lancien seigneur ny habitait plus ; la propriété était occupée par une petite garnison de soldats japonais, qui était chargée de maintenir lordre dans lîle. Lhabitation de lex-seigneur était située à lextérieur des murs et ressemblait à une maison ordinaire. Un soldat se présenta et, en voyant ma soutane, il manifesta sa joie. Cétait un chrétien, originaire dAmakusa et ordonnance du capitaine ; il me conduisit devant cet officier. La guerre sino-japonaise venait de se terminer. Le capitaine me raconta que les gens de lîle étaient restés longtemps sans ajouter foi aux victoires japonaises. La Chine ne peut pas être battue, disaient-ils ; tout ce que raconte la presse japonaise est mensonge. Dans le nord de lîle des troubles avaient aussi été sur le point de naître, et on avait demandé du secours au capitaine ; mais celui-ci navait pas cru possible de sy rendre, jugeant sa présence nécessaire dans cet endroit-ci. Heureusement la paix ne fut pas troublée, mais la confiance nexistait pas. Le télégraphe, installé depuis très peu de temps, paraissait aux habitants de lîle une chose diabolique, et, sans lintervention de la police, ils auraient démoli les poteaux et coupé les fils. Lors de ma visite il ne restait dans cet enclos quune seule construction ancienne, servant de dépôt ; les autres, trop vieilles pour servir et incommodes, avaient été démolies et remplacées par une nouvelle qui servait de caserne. Du point le plus élevé de cet endroit on a une vue magnifique sur Naha et sur tous les environs.

    Après avoir remercié le capitaine de sa bienveillante réception, je le quittai pour me rendre à lécole normale. En chemin, passant devant la police, jy entrai pour prendre des renseignements sur la ville et demander où je pourrais bien me reposer un instant et prendre mon repas de midi. On me répondit que dans toute la ville de Shuri (20.000 habitants environ), il ny avait ni hôtels ni boutiques, absolument rien pour les voyageurs. Tous les habitants étaient des descendants des serviteurs de lex-roi.

    Près de la police se trouvait lécole normale. Jy pénétrai. Tout le personnel, maîtres et élèves, était dans la cour principale, prêt à poser devant un appareil photographique. Après avoir parlé un instant avec le Principal, je me disposais à rentrer à Naha, lorsque le chef de lécole supérieure me pria de visiter son école. Les enfants étaient très nombreux, presque tous des garçons. Au Japon, il ny avait encore à cette époque que lécole primaire ordinaire qui fût obligatoire. Elle comprenait quatre années de classes. Lécole primaire supérieure venait ensuite, mais nétait pas obligatoire ; ses cours duraient aussi quatre années. Aujourdhui, en 1927, lécole primaire ordinaire comprend six années détudes, et lécole supérieure deux années. Il est même question de supprimer cette dernière en la réunissant à la première. En passant dans les classes avec le Principal, je remarquai que beaucoup denfants avaient encore la chevelure longue, enroulée et retenue par une épingle en bois, usage de ce pays-là. Employés et maîtres décole voulaient absolument la faire disparaître, mais ils y réussissaient peu, tellement les habitants de Shuri et de la campagne tenaient à leur chevelure, comme à toutes les traditions du pays. Etait-il bien nécessaire de persécuter enfants et grandes personnes pour une épingle qui retenait leur longue chevelure et leur dire que sils ne prenaient pas la mode japonaise, ils resteraient toujours plus ou moins sauvages ? Employés, marchands et tous autres individus venus du Japon, qui trouvent la population de ces îles fort arriérée, feraient mieux de réformer eux-mêmes leurs murs et de ne pas donner le mauvais exemple par leur conduite. Naha avait une mauvaise réputation et jai des raisons de croire que les vrais coupables nétaient pas les indigènes. Pour satisfaire les passions et lamour des danses de ces employés et marchands on ne trouve pas dans le pays le personnel suffisant ; il faut aller au Japon pour faire le recrutement spécial des maisons de plaisir. Dans lîle dOshima, la même chose se produisit. A cause de la vie scandaleuse de ces gens venus dailleurs, les maisons mal famées se multiplièrent. Ceux-ci en jetèrent la faute sur le manque de religion des indigènes. Aussi, lorsquils virent que ces indigènes témoignaient beaucoup de sympathie à nos Pères et se convertissaient en grand nombre, les employés du Gouvernement non seulement souhaitèrent bon succès à nos Confrères, ils les aidèrent même dans leurs difficultés, mais eux-mêmes ne se décidèrent pas à réformer leur conduite et à donner le bon exemple ; ils trouvaient que quelques pratiques religieuses, bouddhiques ou shintoïstes, devaient suffire amplement pour assagir les habitants dOshima.

    Je rentrai à mon hôtel de Naha avant midi ; je reçus dans la soirée la visite de quelques protestants de lendroit. Depuis quelques années, un pasteur protestant étranger venait à Naha de temps à autre, nayant pas encore de résidence. Il avait recruté des adeptes seulement parmi la gent étudiante. Dautres jeunes gens, qui étaient allés à Kagoshima ou à Tokio pour leurs études, avaient aussi donné leurs noms à dautres sectes ; de sorte que, en 1895, on comptait à Naha 20 à 30 protestants, appartenant à trois ou quatre confessions différentes. Mais tous se réunissaient néanmoins lors de la visite du pasteur, et, si je lavais voulu, ils en auraient fait autant chez moi. Ces jeunes gens étaient très peu instruits et leur influence était nulle. Depuis cette époque, leur nombre a un peu augmenté, grâce à la résidence continuelle dun pasteur américain.

    Malgré leur grand désir, nos confrères nont encore pu commencer aucun travail dans ce pays. Mgr Cousin en avait chargé le Père Ferrié, mais celui-ci, vu son état de santé, ne put y faire quune courte visite. Il faudrait sinstaller à la campagne et, après avoir acquis la sympathie de la population, il y aurait sans doute des chances de faire des conversions. Comme à Oshima, cette population des Ryu-Kyu na pas de religion proprement dite ; elle nobserve que quelques pratiques à légard des ancêtres.

    Ayant vu tout ce que je désirais, le 2 mai je montais à bord du Kyuyo Maru, petit vapeur de 600 tonnes. Ce vapeur fut donné par le Gouvernement Japonais au seigneur de lîle pour le consoler de sa mise à la retraite. Celui-ci le donna à ses principaux serviteurs, qui formèrent une association pour lemployer au service de lîle. Ce vapeur fit pendant longtemps la traversée entre Osaka et Okinawa. Tout le personnel, depuis le commandant jusquau dernier boy, était du pays et très serviable à légard des passagers. Si ce bateau avait eu la rapidité et sil avait roulé un peu moins, il aurait eu de beaucoup notre préférence.

    A lépoque de ma visite, la population avait encore la crainte de tout Etranger au pays. A peine un Etranger pénétrait-il dans une maison quelconque que tous ses habitants allaient se cacher à larrière. Il avait beau appeler, personne ne venait, et il était obligé de se rendre lui-même à larrière pour exposer le but de sa visite. Ce nétait quaprès force explications que, revenus de leur frayeur, les habitants rentraient chez eux.

    Doù sont-ils originaires, ces insulaires ? Il serait bien difficile de le dire avant davoir passé un certain temps dans le pays et davoir ainsi étudié la question sur place. La langue des Ryu-Kyu se rapproche beaucoup de celle dOshima ; les gens des deux îles parviennent à se comprendre entre eux. A ce point de vue, on pourrait conclure que leur origine est la même ; ce serait la Malaisie. Pour les Ryu-Kyu, la permanence de nombreux Chinois a produit, par lalliance de ces deux races, un nouveau type qui fait que les habitants de ces îles se rapprochent, semble-t-il, de la race chinoise.

    Les indigènes sont dhabiles pêcheurs ; dans leurs pirogues, creusées dans un tronc de pin, ils ne craignent pas daller en haute mer. Oshima est très souvent visitée par eux. Plus dune fois leur léger esquif coule, mais ils ne désespèrent pas pour cela ; ils arrivent vite à le mettre à flot et à se remettre dedans. Ils ont peu de choses à perdre ; le principal est de sauver leurs pagaies. La lutte contre les vagues recommence encore et ils réussissent ainsi souvent à se tirer dun mauvais pas.

    Ces loups de mer sont aussi plus habiles pêcheurs que les indigènes dOshima ; cest pourquoi, quand ils saventurent dans les eaux dOshima, il leur arrive souvent de subir des mésaventures, et même parfois ils sont indignement maltraités. Jaloux de voir les pêcheurs des Ryu-Kyu prendre le poisson de la région, quils prétendent être pour eux seuls, ces gens dOshima mettent parfois leurs filets en pièces et semparent du poisson pris, comme sil lavait été par eux.

    Comme je lai dit, nos confrères nont pu simplanter aux Ryu-Kyu. Sans doute, les Pères Franciscains de la province du Canada seront plus heureux et récolteront de nombreux fruits sur cette terre, qui a vu les premiers missionnaires du XIXe siècle envoyés au Japon, nos confrères de la Société des Missions-Etrangères, chercher tous les moyens dy propager notre sainte Religion. Ce nétait pas possible à ce moment-là. Aujourdhui, jouissant de la liberté complète, les missionnaires peuvent aller partout. Espérons que bientôt viendra le jour où se lèvera la moisson que nos confrères ont semée dans le désuvrement forcé, mais par leurs prières. Que de nombreux fidèles se lèvent donc sur cette terre bénie par les angoisses et les souffrances des Pères Forcade, Adnet et Leturdu ! Ici-bas nous rendons de bien profonds hommages à leur vaillance et à leurs sacrifices. Mais, du haut du ciel, ils noublient pas ; ils intercèdent encore pour les Ryu-Kyu ! Veuillez, vous aussi, chers lecteurs, hâter cette heureuse moisson par vos ferventes prières !

    AUG. HALBOUT,
    Miss. apost. à Kurosaki.

    Fin

    271 HERCEY Chine Origine des caractères chinois (1)
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    Etude densemble

    Avant-propos. Dans le Bulletin du mois de mai 1924, un confrère a publié un article, dans lequel il a résumé dune manière remarquable ce qui est enseigné communément touchant les origines de lécriture chinoise. Lauteur des présentes lignes na nullement la prétention de refaire ce travail. Son ambition est tout autre : elle est de répondre à une question dordre moins général, qui précisément a été indiquée, au moins dune manière implicite, dans larticle mentionné ci-dessus. En effet, il est dit ceci : Les origines de lécriture chinoise sont à peu près inconnues. Certains ouvrages en langue européenne ont bien traité cette question, mais dune manière superficielle et parfois fantaisiste... Il existe sur les origines et les développements de lécriture une mine précieuse de renseignements, qui na pas encore été exploitée : cest létude des antiques caractères chinois, dont la forme rappelle celle des hiéroglyphes. En dautres termes, les monuments historiques ont été impuissants à nous renseigner sur les véritables origines de lécriture chinoise, au moins dune manière satisfaisante, Par bonheur il reste une source de renseignements inexploitée. Est-ce que lécriture chinoise, étudiée en elle-même, ne pourrait pas nous livrer quelques secrets touchant ses origines ?

    Les caractères chinois sont-ils bien dorigine chinoise ? Ne sont-ils pas plutôt dimportation étrangère ? Telle est la question que lauteur de ces lignes se pose et à laquelle il va tâcher de répondre, en se basant sur des arguments intrinsèques. Mais, avant daborder ce travail, il est nécessaire de faire quelques remarques. Les lecteurs doivent être avertis que le présent article na point pour objet dexposer une doctrine généralement admise, mais bien une opinion absolument personnelle, dans lensemble comme dans les détails. Par ailleurs, le problème posé peut paraître, à première vue, ne devoir intéresser que les seuls Chinois, ou encore les confrères qui travaillent au Japon, en Corée, en Indo-Chine, où lécriture chinoise a été adoptée. Cependant, on verra plus loin pourquoi, ce sont les confrères indiens qui sont plus particulièrement visés. Quant aux lecteurs qui ne sont ni indiens ni chinois, quils prennent patience : ils verront que lécriture et la langue chinoises ne sont pas à ce point éloignées de nos langues et de nos écritures européennes quelles ne puissent, à loccasion, nous donner des éclaircissements philologiques à lendroit de ces mêmes langues et de nos alphabets modernes.

    Lettrés chinois et savants européens. La plupart des lettrés chinois attribuent linvention de leur écriture nationale à un ministre de lempereur Houang Ti (caractères chinois) (26 siècles avant J.-C.), nommé Tsang Kie (caractères chinois). Quelques-uns en font remonter lorigine jusquau temps de Fou Hi (caractères chinois), cest-à-dire à près de 29 siècles avant lère chrétienne. Si les opinions varient sur ce point particulier, du moins elles se rejoignent dans la plus parfaite unanimité et la conviction la plus entière pour professer, comme un dogme, que lécriture chinoise a bien été inventée en Chine et par un Chinois et quaucune discussion nest possible à ce sujet. En somme, on ne peut faire un reproche aux lettrés chinois de leur belle assurance, car, à défaut de titres parfaitement authentiques, ils peuvent du moins se targuer dune possession pacifique de près de cinquante siècles. En effet, il semble bien que les Européens ont été les premiers à douter de lorigine locale de lécriture chinoise et à se demander si ces caractères ne seraient pas une simple importation étrangère. On voit même un sinologue français, Pauthier (1791-1873), essayer de démontrer que lécriture a été introduite en Chine par les Egyptiens et que nos caractères chinois ne sont ni plus ni moins que les hiéroglyphes égyptiens à peine démarqués. Mais, il faut bien lavouer, les arguments, exposés pour prouver lorigine étrangère ou égyptienne de lécriture chinoise, ne sont nullement convaincants et, à lheure actuelle, les Européens aussi bien que les Chinois continuent, jusquà preuve du contraire, à soutenir les vieilles doctrines et à attribuer linvention des caractères, sinon à Tsang Kie ou à Fou Hi, du moins à un authentique Chinois.

    Intérêt pratique du problème. La question, telle quelle a été posée plus haut, peut sembler ne présenter quun intérêt de pure érudition et dordre uniquement spéculatif. En est-il vraiment ainsi ? Le problème des origines de lécriture chinoise nest-il vraiment digne que dintéresser des savants et des érudits ? Essayons de prouver le contraire.

    A la rigueur, on peut admettre que létude des caractères chinois nétait pas jadis indispensable aux missionnaires. Beaucoup parmi nos anciens ont fait bonne figure et bonne besogne qui nen connaissaient pas dix. Au temps présent, il nen est plus de même. Linstruction a fait en Chine de très grands progrès et elle se répand partout jusque dans les campagnes les plus reculées. Hier, il était permis dêtre totalement illettré ; aujourdhui, cest très mal porté.

    A cela il faut ajouter quune langue nouvelle est en voie de formation, pour la connaissance de laquelle létude des caractères semble devoir être indispensable. Adieu la vieille langue des lettrés, archaïque, concise, obscure, compassée ! Elle a presque totalement disparu et ne laisse de regrets sincères quaux vieux maîtres décole. La langue vulgaire des campagnes elle-même se perd, ou du moins elle tend à se réformer. Entre la vieille langue littéraire et les patois ruraux, une langue intermédiaire a pris place, qui est celle des écoles, des journaux, des conférences, qui est déjà et sera de plus en plus celle des conversations. Cest cette langue que nos jeunes confrères devront étudier et parler, et, pour cela, la connaissance des caractères leur sera de la plus grande utilité, pour ne pas dire quelle sera indispensable.

    Nos petits Chinois peuvent, par les seules ressources de leur mémoire, apprendre et retenir des milliers de lettres. Ce serait là travail impossible pour un Européen ou, du moins, supplice intolérable. Un Européen ne retient bien que ce quil comprend, et chez lui la mémoire doit céder le pas à lintelligence.

    Cest ce qua très bien remarqué le R. P. Wieger S. J.. Pour faciliter aux jeunes sinologues létude des caractères, il a composé, à leur intention, un volume intitulé : Leçons Etymologiques. Dans cet ouvrage, lauteur reprend à son compte, avec de légères modifications, les explications étymologiques données, au deuxième siècle de lère chrétienne, par Hù Tchén (caractères chinois). Il na pas, dailleurs, pour but de faire uvre précisément scientifique, mais plutôt de procurer aux sinologues débutants dexcellents moyens mnémoniques et de leur permettre de se caser dans la mémoire, facilement et intelligemment, les quelques milliers de caractères nécessaires.

    Des missionnaires ont pensé quon pouvait faire davantage. Les explications de Hù Tchén nont pas, en somme, une valeur scientifique bien sûre. Ne pourrait-on pas leur substituer des leçons détymologie vraiment rationnelle et dexacte critique ? Si, pour chaque caractère, on pouvait reconstituer sa forme primitive et en même temps retrouver sa signification authentique, ce serait procurer aux débutants, en plus dune réelle satisfaction intellectuelle, le meilleur des moyens mnémoniques. Cest à ce travail détymologie que lauteur de ces lignes désire apporter sa contribution, et tel est le but dintérêt pratique quil se propose.

    Chasseur détymologies. Le confrère, que tente la chasse passionnante des étymologies chinoises, doit, au préalable, se munir de deux armes absolument indispensables : dune part, un dictionnaire chinois-latin assez développé ; dautre part, la collection la plus complète possible des formes antiques de lécriture chinoise. A-t-il en main ces deux instruments, voici la façon dont il procède. Supposons quil sest assigné comme tâche la recherche des origines étymologiques de telle ou telle lettre. Dune part, il examine attentivement les différentes significations que le dictionnaire attribue à ce caractère. Dautre part, il considère attentivement toutes les formes antiques groupées au-dessous de ce caractère. Si, dans son examen, il parvient à trouver, entre une forme précise aperçue parmi les antiques et un des sens énumérés par le dictionnaire, un certain rapport danalogie, il peut espérer avoir retrouvé une étymologie exacte.

    Un exemple concret fera mieux saisir le processus. Supposons que notre chasseur détymologies sest fixé comme travail létude du caractère (caractères chinois), Tien (ou Ten) Ciel. Les différents sens, que le dictionnaire donne à ce caractère, sont assez nombreux. Cependant il en est un que nous retiendrons de préférence à tout autre : celui de ciel. Cela se comprend aisément ; le mot ciel est un mot important dans toutes les langues et il est impossible quil nait pas eu son symbole parmi les hiéroglyphes chinois. Par ailleurs, entre toutes les formes anciennes accumulées dans le dictionnaire des antiques sous le caractère (caractères chinois), il en est une qui doit spécialement retenir notre attention : trois demi-cercles superposés. Pourquoi noter cette forme plutôt que telle autre ? Cest surtout une question de flair. Le plus difficile est de saisir le rapport danalogie qui existe entre le ciel et trois demi-cercles superposés. Ce nest pas ordinairement du premier coup que la lumière se fait. La plupart du temps le chasseur détymologies a beau se triturer les méninges, il ne trouve rien. Il finit par désespérer et, de guerre lasse, sen va à dautres occupations. Heureusement, à son insu, un travail latent continue à sopérer en son esprit et cest souvent au moment où il y pense le moins, que la solution désirée vient se présenter, comme delle-même, et simposer tyranniquement. Les trois demi-cercles superposés représentent larc-en-ciel, qui lui-même symbolise le ciel.

    Arc-en-ciel, pont, bateau. Larc-en-ciel, en chinois comme en français, na pas un nom qui lui est propre ; il sexprime par une périphrase, un assemblage de plusieurs mots. De ce fait il résulte que les trois demi-cercles superposés, qui figurent larc-en-ciel, peuvent symboliser le ciel, mais, chose singulière, ne peuvent servir à désigner larc-en-ciel lui-même. Celui-ci devra, dans lécriture, se rendre par les différents caractères correspondants aux mots qui composent son nom, par exemple, en français, les caractères de ciel et de arc.

    Aujourdhui larc-en-ciel se nomme en chinois tien káng et sécrit (caractères chinois). Le second de ces deux caractères est certainement fautif ; il désigne, paraît-il, le taupin, insecte qui, placé sur le dos, peut se détendre comme un ressort, faire un saut périlleux en lair et se remettre sur ses pattes. Le vrai caractère est caractères chinois, arc, ou mieux encore (caractères chinois) ; en effet, les Chinois ne disent pas comme nous arc-en-ciel, mais arche en ciel.

    Le caractère (caractères chinois) káng, lun des plus simples et des plus jolis parmi les caractères chinois, partant lun des plus uf de Colomb, représente un pont formé dune arche et dun parapet ; il signifie pont, arche, voûte. On le retrouve dans (caractères chinois), káng, four, fournaise (en forme de voûte), et dans le (caractères chinois), káng tchoûang, le lit-fourneau des populations du nord de la Chine. Il est symbole de solidité et de résistance physique et morale avec le caractère (caractères chinois), qui signifie étymologiquement se cambrer, sarc-bouter pour mieux soutenir ou mieux résister.

    Le caractère (caractères chinois) est très intéressant, car, soit comme figure, soit comme symbole, il rend très bien compte du firmamentum de la Genèse et de larc-en-ciel choisi comme signe dalliance (solidité). Enfin, il nest pas jusquà larche de Noë qui ne trouve son explication dans le caractère (caractères chinois). Lélément (caractères chinois) tcheou est le classifique des bateaux. A lorigine il représentait une barque égyptienne. Le vrai caractère du bateau est (caractères chinois), qui, dans sa forme primitive est sans contredit le plus joli des caractères. Par ailleurs lélément (caractères chinois) doit se lire pont, voûte, arche. Le caractère (caractères chinois) doit donc se lire navire ponté, navire voûté, navire arché. En un mot cétait un navire de haute mer. Le caractère (caractères chinois) est aujourdhui très employé dans les expressions caractères chinois navigation, et (caractères chinois) aviation. Actuellement pont se dit kiâo et sécrit (caractères chinois) ; la lettre authentique est certainement (caractères chinois), très voisine, dailleurs, comme forme et comme place dans le dictionnaire, de la lettre (caractères chinois).

    Méthode Inverse. En dehors de la méthode de recherche exposée plus haut, il en est une autre qui lui est diamétralement inverse. Elle consiste à rechercher demblée et à priori quelle devait être la représentation de tel objet ou le symbole de telle idée abstraite, puis à retrouver cette figure ou ce symbole parmi les formes antiques. Ici encore donnons un exemple.

    Il est certain que le nez, à cause de son importance, devait avoir sa représentation parmi les hiéroglyphes anciens. Si nous ne retrouvons pas sa forme primitive parmi les antiques du caractère (caractères chinois) pí nez, nous avons des chances de la rencontrer sous dautres lettres qui ont avec le nez un rapport étroit. Cest ainsi quon peut chercher avec quelque espoir de succès sous les caractères (caractères chinois) hiang parfum (fleur et nez) ; (caractères chinois) hìn se moucher; (caractères chinois) si respirer, souffle, etc..

    Le nez nétait pas seulement figure ; il était aussi symbole de la colère. Pourquoi ? Farce que toua les félidés (radical, fen) manifestent leur colère en crachant, cest-à-dire en projetant de leau par le nez et en faisant entendre un fou-fou suggestif avant-coureur dun coup de griffe plus significatif encore. Ce symbole de la colère devait se lire fen ; cest ce quil est facile de conclure de lexamen de toutes les expressions chinoises suivantes : (caractères chinois) fă fén, qui se dit des félins qui crachent de colère ; (caractères chinois) tà fén tí, éternuer ; (caractères chinois) fă fén che, cest lacte du tailleur, qui se sert de sa bouche comme dun vaporisateur et projette de leau en pluie fine sur les coutures avant de les rabattre au fer chaud ; (caractères chinois) fă fén lóu, se mettre en colère.

    Le nez, en tant que symbole de colère, est à rechercher sous les formes antiques de (caractères chinois) fen, caractère qui signifie aujourdhui diviser, séparer. Il est probable quon le trouvera concurremment avec une forme représentant un coin à fendre le bois (radical fen).

    Indices dune origine étrangère. Les exemples donnés plus haut suffisent à montrer quelle somme de travail et quelle gymnastique cérébrale exige la recherche étymologique des caractères chinois. Cela tient surtout à ce que les formes primitives ne nous sont parvenues que gravement endommagées et que, la plupart du temps, un gros effort de reconstruction est nécessaire. Ajoutez à cela quà peu près aucun des caractères actuels na aujourdhui la même signification que jadis. Malgré tout, si les caractères chinois étaient vraiment dorigine indigène, on devrait pouvoir arriver assez facilement à retrouver la signification authentique et primitive de toutes les lettres, en même temps que leur tracé originel. Il nen est nullement ainsi. Parmi les caractères chinois, il y en a un certain nombre qui se rendent sans opposer aucune résistance. Dautres se font prier davantage et il faut ruser pas mal pour les amener à composition. Enfin, il reste toute une catégorie de lettres qui se montrent absolument irréductibles et se refusent à nous livrer leurs secrets. Ce seul fait nous donne, dans une certaine limite, le droit de penser quils sont dorigine étrangère.

    Faisons une hypothèse, et supposons que les quelques centaines de formes primitives, qui ont constitué comme le premier fonds de lécriture chinoise, ont été empruntées à létranger. Au moment de leur introduction en Chine, un des trois traitements suivants a dû leur être imposé. 1º La lettre primitive a pu garder son sens originel, mais a perdu sa prononciation pour prendre celle du pays emprunteur. Par exemple, la figure cheval, en pénétrant en Chine, a continué à signifier cheval, mais a troqué son nom contre celui de mà, qui est en Chine le nom du cheval. 2º La lettre primitive, lors de son introduction en Chine, a conservé son sens et sa prononciation originels. Elle a été ainsi admise comme un mot nouveau, qui a enrichi la langue et qui, avec dautres, constitue, à côté de la langue indigène et populaire, comme une langue dappoint, une langue savante. 3º La lettre primitive a perdu son sens originel et na été adoptée que comme un élément purement phonétique. Cest ainsi que le caractère (caractères chinois) oûi, qui, à lorigine, figurait et signifiait le mouton (radical oui), na jamais été en Chine quun élément purement phonétique, ayant perdu toute trace de son sens primitif. Pour les caractères qui, au moment de leur exportation en Chine, ont été traités de la première ou de la seconde manière, il est facile de comprendre quils trouvent aisément leur explication dans la langue chinoise. Celle-ci, au contraire, est absolument impuissante à rendre compte des primitives qui ont subi le troisième traitement. Pour expliquer ces formes il faudrait. remonter à la source, cest-à-dire à la langue originelle. Quétait cette langue ? Il serait singulièrement intéressant de le savoir, car ce serait posséder comme la clef du problème et les hiéroglyphes chinois nauraient plus de secrets pour nous.

    Délimitation nécessaire. Lécriture chinoise sest, au cours des siècles, singulièrement enrichie. Certains auteurs ont parlé de quatre-vingt mille caractères. Cest manifestement exagéré, car le grand dictionnaire de Kang Hi nen contient pas quarante mille. On peut même dire quà lheure actuelle les lettres strictement usuelles ne dépassent guère le chiffre de sept mille. Parmi ces sept mille formes différentes le plus grand nombre ne peut nous intéresser. Ce sont des caractères modernes, ou, tout au moins, de seconde main, banalement constitués dun élément phonétique et dun élément idéographique. Les deux formes intéressantes pour nous sont les primitives qui, soit comme figures, soit comme symboles, constituaient la base même de lécriture chinoise. Il devait y en avoir de six à sept cents, mais il est probable quil a dû sen perdre pas mal, que beaucoup ne sont pas parvenues jusquà nous. Depuis lépoque où ce fonds a été constitué et introduit en Chine, on peut dire quaucune figure, aucun symbole nouveau na été créé. Si lécriture sest enrichie, certains diront appauvrie, cest par ladjonction de caractères composés déléments déjà existants et anciens. On peut en même temps signaler lapparition de formes nouvelles très simples, mais qui ne constituent cependant pas des primitives proprement dites. Ce sont de lamentables débris de caractères plus anciens ; ils ne sont ni figures ni symboles, ce qui seul importe. Voici un exemple typique. Le chiffre romain VI nest quun quatre interverti. De même la lettre chinoise (caractères chinois) lou, six, dans sa forme ancienne (caractères chinois) nest quun quatre renversé (caractères chinois). La lettre quatre (caractères chinois) sé, à son tour, nest que la tête du lion que figurait le caractère (caractères chinois) se (caractères chinois). Le caractère (caractères chinois), qui nest plus aujourdhui quun symbole, avait commencé par être figure. Aujourdhui le symbole a si bien supplanté la figure, que le caractère (caractères chinois), pour continuer à représenter le lion, est obligé de saffubler, horresco referens, du radical chien (caractères chinois).

    Une dernière remarque reste à faire avant de prononcer le suprême lâchez tout. Cest pour plus de clarté que nous excluons du problème tous les caractères composés en même temps que les caractères-débris. Car, lorsque lécriture fut introduite en Chine, avait-elle conservé sa pureté originelle ? Est-ce quau fonds primitif, composé de figures ou de symboles simples, des caractères composés navaient pas été adjoints déjà avant même lintroduction en Chine ? Il semble bien quil en a été ainsi. Voici un caractère qui, à lui seul, suffirait à le prouver : le caractère (caractères chinois) ìn. Cette forme nest certainement pas chinoise dorigine. Elle signifiait vin et se lisait in. Cest là dailleurs un radical que lon retrouve dans toutes les langues indo-germaniques et sémitiques ; on le rencontre jusque dans le baragouin breton : bara = pain ; gouin = vin. De même, nous avons en chinois lexpression (caractères chinois), littéralement vin et pain nourriture. Or le caractère (caractères chinois) était déjà composé dès son adoption par les Chinois. A côté dun élément phonétique, il possédait un élément idéographique et très significatif : une superbe amphore.

    Bien plus, certains symboles semblent avoir été composés dun double élément dès leur toute première origine. Il en a été ainsi, par exemple, pour (caractères chinois) hiang, parfum (fleur et nez) ; (caractères chinois), tchouen, printemps (feuille et soleil) ; (caractères chinois), kí, saison (tige de céréale et fruit).

    Toutes ces remarques ou restrictions une fois bien établies, nous pouvons procéder avec une plus grande sûreté de conscience et poser les données du problème. Le fonds primitif, composé de figures et de symboles, qui a constitué comme la base de lécriture chinoise, était-il ou non dorigine étrangère ?

    (A suivre)
    HERCEY


    1928/263-271
    263-271
    Halbout
    Japon
    1928
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