Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Mouvement des idées dans lInde 2 (Suite et Fin)

Mouvement des idées dans lInde. (Fin) Parti den haut, le mouvement didée dindépendance tant à légard de lAngleterre quà légard des brahmes, et dont nous avons parlé dans le précédent article, se propagea très vite.
Add this
    Mouvement des idées dans lInde.
    (Fin)
    ____


    Parti den haut, le mouvement didée dindépendance tant à légard de lAngleterre quà légard des brahmes, et dont nous avons parlé dans le précédent article, se propagea très vite.

    Jusquici il navait atteint que les hautes classes ; ceux qui, de par les us et coutumes indiens, étaient regardés comme nexistant pas, comme des séparés, des intouchables et des impurs, les non-castes, courbés sur la glèbe, serviteurs des riches castes, persévéraient dans leur mentalité desclaves, dhommes à tout faire.

    Habitués non seulement dès leur enfance, mais de générations en générations, à cet état de sujétion, y étant nés, y vivant, y mourant, y trouvant, comme ils disent, de quoi remplir leur estomac, ne voyant souvrir sur leur avenir aucune perspective qui laissât espérer une amélioration sociale quelconque, ils se résignaient à croupir dans leur misère.

    Cependant la question que lon appelle la question des depressed classes ne tarda pas à se poser et à simposer au Gouvernement. Des écoles spéciales pour eux, nommées cherry schools furent ouvertes, leurs enfants y étudièrent, daucuns, les mieux doués, passèrent lexamen de teachers dans les training schools et furent admis comme instituteurs par le Gouvernement.

    Linstruction pénétrant dans ces masses jusquici réfractaires fit naître dans leur esprit des notions nouvelles, élargit lhorizon de leur connaissance et leur fit comprendre que la fameuse untouchability qui faisait deux des ilotes et les mettait ignominieusement au ban de lempire, loin dêtre un dogme social et universel, puisquil navait cours que dans lInde, nétait en réalité quune fumisterie brahmanique.

    Dautre part lévangélisation (comme au temps de Notre-Seigneur Pauperes evangelisantur) pénétrait surtout dans ces basses classes de la société hindoue, les hautes classes étant trop orgueilleuses pour y prêter loreille et, intellectuellement, trop aveuglées pour y comprendre quelque chose.

    A lécole du Christ ces pauvres gens apprirent lunité de la race humaine descendant dun seul couple et que, de ce fait, tous les hommes étaient frères alors que les Védas mettaient des degrés dans lhumanité suivant que tel ou tel et avec lui tous ses descendants était sorti de telle ou telle partie du corps de Brahma. Donc toutes ces restrictions, toutes ces règles de caste, toutes ces castes mêmes, ces souillures rituelles contractées par le contact avec un impur, tout cela, de la légende, invention de lorgueil brahmanique !

    Ils comprirent, oui, cependant que faire, que faire contre des idées idiotes, évidemment, mais depuis des siècles entrées dans les murs et pratiquées partout et par tous ? Que faire alors que lon est la partie la plus faible et la plus pauvre de la population, si nombreux soit-on ?

    Que faire ? Lutter, aller à lencontre de ces coutumes ? Tout dabord ils ny pensèrent même pas ; ceût été une révolution sociale dans laquelle ils nauraient pas eu le dernier mot et, au contraire, auraient été infailliblement vaincus, écrasés par les hautes castes desquelles ils dépendaient et obtenaient leurs moyens dexistence. Ceût été la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Cest le cas de dire ici : Patience et longueur de temps...

    Les missionnaires protestants, plus osés, plus audacieux, dans leurs écoles, collèges, orphelinats, temples etc. supprimèrent toute distinction et repoussèrent dédaigneusement le principe de luntouchability.

    Les catholiques, plus prudents, ayant à conserver à la Sainte Eglise un certain nombre de chrétiens castés, temporisèrent et, avec des restrictions, admirent dans leurs églises, écoles, collèges, orphelinats, le principe de la séparation des castes, tout en travaillant à latténuer en attendant de la démolir. Eurent-ils raison, eurent-ils tort ? Adhuc sub judice lis est et je me garderai, missionnaire de lInde, de mettre mon opinion entre lenclume et le marteau pour ne pas mattirer les foudres des uns et des autres.

    Néanmoins, il y a quatre ou cinq ans à peine, sest produit un fait, sest créé un mouvement, surtout dans le sud de lInde, fait et mouvement desquels on ne peut pas ne pas tenir compte à lheure actuelle, en face de la question qui nous occupe : cest le self respect movement, en tamoul souya mariadei.

    Ce mouvement quel est-il, quel est son but ? Cest ce qui nous reste à dire.
    Ce mouvement est un pas en avant, vers un état nouveau de choses nouvelles, un geste, une tentative pour essayer de jeter à terre cette vieille mentalité indienne, ce système de castes suranné qui empêche lInde dêtre un peuple uni et, par ce manque dunion retarde le moment tant désiré où lon pourra enfin obtenir cette indépendance tant convoitée.

    Ce mouvement est parti den haut, ce ne sont pas les opprimés, les untouchables en lespèce, qui lont inauguré, mais certains esprits, plus ou moins imbus de science occidentale qui, voyant leur pays condamné à marquer le pas, ont résolu de supprimer lobstacle pour arriver à faire bloc contre lennemi commun.

    Déjà avant ceux-ci, Gandhi avait appelé luntouchability le grand péché de lInde et avait fulminé contre elle maintes excommunications, sans grand résultat dailleurs.

    Les partisans du self respect ont repris la thèse de Gandhi sous une forme plus concrète ; pour passer de la théorie à la pratique ils se sont constitués en association, ont fondé des journaux pour soutenir, expliquer, répandre leur doctrine ; ils donnent de ci, de là des conférences très suivies dans les grandes villes et aussi dans les centres populeux. Ils ont appelé à eux les basses castes, mettant en première ligne, en tête de leur programme la suppression des castes et de luntouchability, prêchant le respect (doù leur nom) dû à tout homme quelles que soient sa naissance, sa caste et sa situation sociale.

    Ce mouvement, sil eût été bien conduit, sil avait continué à se développer dans les idées du début et surtout sil avait su appeler à son aide toute les bonnes volontés prêtes à le seconder aurait pu, avec le temps, aboutir à un résultat bon et pratique.

    Malheureusement il nen fut pas ainsi, le but initial fut très vite perdu de vue pour dévier vers le matérialisme et lathéisme : Ni Dieu, ni maître, plus de religion, plus de temples, plus de prêtres ; quels quils soient, brahmes, mullah, ministres protestants, prêtres catholiques, ce sont tous des exploiteurs du peuple, des sangsues, la liberté la plus complète, mariage libre, divorce par consentement mutuel etc. etc., toutes doctrines sentant Moscou à dix lieues à la ronde.

    Les basses castes se sont précipitées tête baissée dans ce mouvement seconde manière, et parmi nos catholiques certains, trompés par de fallacieuses promesses, ont oublié le chemin de léglise, le respect et lobéissance dûs aux prêtres : quelques-uns même, pour montrer quils sont des citoyens libres et conscients, célèbrent leur mariage sans le secours du prêtre, on cite telle région où plus de vingt mariages se seraient ainsi faits.

    *
    * *

    Il y a quelques années sest produit à Pondichéry un fait qui donne un exemple typique de cette nouvelle mentalité ; toutefois, pour rester strictement objectif et ne pas tirer de ce fait des conclusions plus étendues quil ne convient, il faut noter que la chose sest passée en colonie française et que là les journaux de la métropole, surtout les mauvais, sont lus et relus et ne sont pas sans influer dune façon désastreuse sur les idées des Indiens ni sans leur donner des leçons pratiques danticléricalisme.

    Donc, un jour, dans lhorizon restreint quest ce petit morceau de terre française appelé Pondichéry, parut un journal imprimé en langue du pays, le tamoul, et qui arborait pompeusement le nom de Mourassou (tambour). Dès son premier numéro il safficha carrément extrême-gauche et antireligieux : de religion, quelle quelle soit, disait-il, il nen faut plus.

    Pendant plusieurs mois il sen tint aux généralités. Englobés dans la même réprobation hindous, musulmans, bouddhistes, chrétiens, prêtres et fidèles ; personne nétait épargné. Cétait méchant, cependant ça natteignait personne en particulier.

    Notre mourassou ne put garder longtemps cette prudente ligne de conduite et un beau jour il se mit à battre le tambour sur le dos des prêtres catholiques. Oh ! rien de bien nouveau : les vieilles rengaines anticléricales que lon ramasse dans la boue contre le célibat, labus de confiance exercé au confessionnal sur les âmes candides, surtout féminines, avarice, paresse etc.. Cétait clair, lattaque était dirigée contre les missionnaires et prêtres catholiques. Aucun nom nétant cité, il ny avait pas diffamation, légalement parlant, mais il y avait insulte flagrante et on pouvait poursuivre.

    Les prêtres de Pondichéry et environs firent front et dix-huit dentre eux déposèrent une plainte collective contre le gérant du journal. Le jour de laudience arrivé il comparut ; interrogé, il nia tout et affirma ne rien savoir, on lui avait apporté les articles incriminés, il les avait publiés mais nen était pas lauteur. Le président lui fit remarquer quauteur ou non il était gérant du journal et, les articles nétant pas signés, seul responsable aux yeux de la loi ; il sentendit condamner à un mois de prison avec sursis, 500 francs damende et 180 roupies de dommages-intérêts.

    Le condamné fit opposition au jugement, mais le tribunal passa outre ; il alla en cour dappel et même en cassation mais toujours inutilement. De ce jour le pauvre homme perdit la face, comme disent les Chinois, et son nom, comme gérant, disparut du journal.

    Chat échaudé craint leau froide dit-on et le mourassou dans la personne de son nouveau gérant se contenta de continuer sa campagne dathéisme sans descendre à des particularités devenues dangereuses pour son équilibre budgétaire. La haine néanmoins couvait et nattendait quune occasion de pouvoir se manifester sans danger.

    Cette occasion on crut lavoir trouvée le jour où un journal du même acabit, paraissant en territoire anglais, publia un article diffamatoire contre un prêtre catholique. Rien ny manquait, ni le nom de la victime, ni le nom de lagresseur, ni le nom du lieu, ni la nature du délit détaillé avec toutes les circonstances ; laffaire fit même quelque bruit dans les diocèses du sud de lInde.

    Naturellement tout était faux et de laccusation rien ne tenait debout, si bien que la feuille anglaise qui, la première, avait lancé la nouvelle se rétracta et publia une lettre disant quelle faisait réparation aux offensés, priant les journaux qui avaient reproduit sa première information de la faire suivre, dans leurs colonnes, de la seconde.

    Le journal de Pondichéry fit savoir que lui Tambour ne rétractait rien, que sans preuve convaincante il continuerait à croire, à dire, à publier que la première information était vraie. Il ajoutait même : voyez, ce que nous disions des prêtres lorsque nous avons été condamnés une première fois est absolument vrai, ces prêtres sont tous les mêmes.

    Le résultat de cette crâne attitude fut que le prêtre nommément offensé et trois autres prêtres portèrent plainte au tribunal de Pondichéry, dans le premier cas pour cause de diffamation et, dans le second, pour insultes graves. Comme dans le premier jugement, cette fois encore, le journal fut condamné. Depuis lors il ne paraît plus.

    Cet incident que nous avons raconté un peu longuement prouve que bien des choses sont changées dans lInde et que les idées, même les plus fausses, celles que lon appelle avancées, font leur chemin. LInde semble bien être à un tournant de son histoire, mais que sera demain ? Lavenir est à Dieu.

    A. COMBES.

    1932/910-916
    910-916
    Combes
    Inde
    1932
    Aucune image