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Mouvement des idées dans lInde

Mouvement des idées dans lInde (1) Dans lInde, non seulement les idées marchent, mais maintenant elles courent, elles se précipitent, elles volent en vitesse accélérée.
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    Mouvement des idées dans lInde (1)

    Dans lInde, non seulement les idées marchent, mais maintenant elles courent, elles se précipitent, elles volent en vitesse accélérée.

    Alors quon sy attendait le moins et que les esprits étaient occupés par les idées de constitution, fédération, gouvernement responsable etc., subitement, de la prison dYrrawada où Gandhi est détenu, partit un mot dordre, une nouvelle ligne de conduite qui démolissait en un clin dil ce que, pendant des siècles, les Védas et leurs Pandits (prêtres) et la coutume avaient édifié comme système social de lInde : la caste et luntouchability. Plus dintouchables, tous frères, plus de souillure à les approcher, à les toucher, plus de restriction pour leur admission dans les temples. Ce fut véritablement un coup de tonnerre. Et cela, Gandhi le veut, lexige, cest pour lui une question de vie ou de mort.

    Et pour sattirer laide de la divinité et, probablement aussi, pour attendrir le cur de ses adeptes, il annonce quil commence à jeûner et quil ne cessera de le faire que mort, ou quand luntouchability aura disparu de toute lInde, et il sy met ; son jeûne consiste à ne prendre aucune nourriture, rien que de leau additionnée dun peu de jus de citron.

    Les journaux indiens publient la nouvelle en gros caractères et les commentaires vont leur train. Chaque jour des bulletins de santé de lillustre pénitent nous renseignent sur la déperdition de ses forces, les pulsations de son cur, les battements de son pouls et la diminution de son poids.

    Allons-nous laisser mourir un tel homme ? Allons, chers intouchables, dans mes bras, sur mon cur, venez adorer dans le même temple que moi et la même divinité ; plus de Samarie, plus de mont Garizim, plus de Parias, rien que des Hindous.

    Des comités se forment, des meetings sorganisent, ce quils appellent des intercaste dinners se donnent. Oh Grand Homme ! ne mourez pas, cessez de jeûner, vos idées triomphent, duntouchability il ny en a plus ou si peu que rien, le temps fera le reste.

    Et de fait, après 17 jours de jeûne, nen pouvant plus, affaibli à lextrême, Gandhi consentit à cesser son jeûne, mais non sa propagande. Lidée est lancée et, si elle ne va pas encore à la vitesse dun obus, elle fera son chemin dans les nouvelles générations.

    Tout utopiste quil soit en politique, et cela chacun ladmet, Gandhi est un esprit averti qui ne manque pas de psychologie. Dans lélaboration de la future constitution de lInde, lélément hindou ou brahmanique cherche, tout naturellement, à tirer à soi sinon toute la couverture, au moins la plus grande partie. Mais cet élément a à compter avec la très forte minorité que sont 72 millions de musulmans qui ne veulent pas se laisser faire.

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    (1) Voir Bulletin des M.-E. P. Nos de novembre et décembre 1932.


    Les intouchables, dautre part, forment également une autre minorité au moins égale, sinon supérieure, numériquement parlant, à la minorité musulmane. Or ces intouchables, méprisés, opprimés, repoussés par les hindous de caste, ont été jusquici protégés par le Gouvernement anglais, plus ou moins, cela sentend. Parmi eux, certains ont une tendance à se faire musulmans ou à devenir chrétiens. Sous un gouvernement purement indigène il est à craindre que les non-caste, pour échapper à des mesures vexatoires très probables sinon certaines, se tournent vers lislamisme ou le christianisme. Cest ce à quoi Gandhi a pensé dans sa prison et ce à quoi il veut parer en amadouant les intouchables et en leur tendant la main.

    Quen pensent ceux-ci ? Il serait difficile de le dire pour linstant présent, mais le mouvement se répand et il continue. Il est difficile darrêter une idée une fois quelle est lancée ; elle peut mettre plus ou moins de temps à évoluer, à prendre corps, lentement, peut-être, mais sûrement elle créera un ordre de choses nouveau.

    Il est à remarquer cependant que les intouchables semblent navoir quune confiance relative dans les avances de leurs frères de haut rang. Ils se méfient. Ils ont été trompés tant de fois par eux, ils se sentent encore à lheure actuelle, si méprisés par eux, si distants deux ! Gardez vos temples, leur disait un intouchable, dans une réunion, cessez de nous réduire en esclavage, ouvrez des écoles pour nos enfants, et surtout, ajoutait-il en finissant et en insistant, donnez-nous à manger à notre faim. Voilà un homme pratique.

    A Londres, on cause : hommes détat anglais, délégués indiens sont réunis pour une deuxième conférence de la Table Ronde. Sur certains points, on sentend, sur dautres on est en désaccord. Arrivera-t-on à trouver un moyen terme donnant à lAngleterre les garanties voulues et satisfaisant les aspirations de lInde ? Mystère.

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    Mais ces intouchables au sujet desquels on fait tant de bruit, qui sont devenus lobjet de tant de discussions et de controverses, quon ne peut non seulement toucher (le qualificatif dont on use à leur égard le dit assez), mais même approcher sinon à distance réglementaire sans contracter une souillure rituelle, qui sont-ils donc ?

    Dabord les basses castes désignées sous le nom générique de parias, sakkilis, (cordonniers) vannams (blanchisseurs) et tutti quanti. A eux les habitations éloignées des gens de haute caste, avec eux aucune relation sociale. Les castés ne leur permettent pas lentrée de leur maison et eux-mêmes ne franchiront jamais le seuil de la chaumière du non casté ; ils noseront même pas mettre le pied dans les rues sordides du village.

    Le paria et autre menu fretin de la même espèce est, pour lhomme de caste, le serviteur, le serf taillable et corvéable à merci ; encore, dans les relations quengendrent inévitablement cette servitude, les pauvres diables se tiendront à distance respectueuse et jamais ils noublieront, en causant à leurs seigneurs et maîtres, de mettre la main devant la bouche afin que leur souffle impur ne vienne pas souiller ces purs.

    Les intouchables nont pas la liberté de se vêtir à leur guise : rien quune toile autour des reins, juste ce que demande la décence pour ne pas offenser la pudeur la plus élémentaire ; défense même, quand il pleut, de se servir dun parapluie : une feuille de palmier, à même sur la tête, le remplacera... économiquement.

    Les femmes pariates ne sont pas autorisées à laisser descendre leur pagne jusquau cou-de-pied, il ne doit pas dépasser les genoux. Sans sen douter, ce sont elles qui sont à la mode.

    Intouchable le sakkili, le cordonnier, celui qui écorche les bufs, vaches, veaux crevés, qui tanne leur peau et avec icelle coud des sandales ; intouchable, même pour un paria qui en présence dun cordonnier se gonfle, se redresse, se dit : en voilà un encore plus bas que moi, je suis plus haut que lui, faisons-lui sentir notre supériorité. Dans les chrétientés où parias et sakkilis sont en nombre égal, maintes fois on a assisté à des luttes homériques pour savoir lequel des deux, du paria ou du sakkili, aurait la première place à léglise ou recevrait le premier la sainte communion, car en homme touché par lorgueil originel, le sakkili a, lui aussi, sa fierté et se prétend supérieur à quelquun, au moins au paria. Qui oserait len blâmer ? Cest si humain.

    Intouchable aussi, lAmbattam, le barbier, celui qui rase. Mais, direz-vous, comment raser sans toucher le patient ? On touche, cest évident, mais lopéré se purifie après lopération et tout est dit... Intouchable le Vannam, le blanchisseur. Il lave, blanchit, mais le linge quil vous rapporte a beau être du blanc le plus pur, dès quil laura déposé aux pieds de la maîtresse de maison, celle-ci laspergera aussitôt de quelques gouttes deau pour le purifier de la souillure de lintouchable.

    Ces différentes classes de gens, barbiers, blanchisseurs, etc, transmettent leurs métiers à leurs enfants ; ils sont figés là-dedans et ne changent pas ; nés barbiers ou blanchisseurs, ils vivent et meurent barbiers ou blanchisseurs, cest là leur destin irrémédiablement fixé par Brahma qui la écrit de son doigt tout puissant sur leur boîte crânienne.

    Telle est luntouchability dans lInde ; cest un dogme, une vé rité révélée. Pas moyen dy toucher, disent les orthodoxes: supprimons-la, dit Gandhi. Nous allons assister à cette bataille didées.

    A luntouchability, dit Gandhi, on peut assigner trois raisons :
    Iº ) La profession, à cause du travail repoussant et nauséabond quelle implique, tels sont les tanneurs, barbiers, vidangeurs etc.. Mais que ces gens, leur travail terminé, se baignent, se lavent, changent de vêtements et alors pourquoi seraient-ils encore considérés comme impurs ?
    IIº ) La mauvaise conduite, mauvaises murs. Il ny a quà se convertir et changer de conduite. Impurs aussi ceux qui mangent de la viande de buf. Hé bien ! dit Gandhi, quils nen mangent plus.
    IIIº ) La naissance, on naît intouchable, on meurt intouchable. Cest contre cette untouchability que Gandhi sinsurge et se révolte, en dépit dune tradition plusieurs fois millénaire, en dépit des livres sacrés de lInde, en dépit des us et coutumes qui de générations en générations ont présidé à la vie sociale du pays, des Himalayas au Cap Comorin.

    Quand du fond de sa cellule de prisonnier Gandhi, ainsi que nous. lavons dit plus haut, lança son cri : plus dintouchables, cest là le grand péché de lInde, le formidable et séculaire obstacle à lunion, à cause du respect attaché à sa personne, de linfluence exercée par lui sur les esprits, ce fut semble-t-il, un écho unanime qui répondit à son appel, on vit se dessiner de timides essais de rapprochement, en entendit parler de temples ouverts aux intouchables.

    A un observateur superficiel, à celui qui ne voit que le remous produit par le courant et ne sest pas assimilé à fond la mentalité indienne il put sembler que cétait chose faite et que luntouchability nexistait plus. La réaction cependant nallait pas tarder à se produire et lattaque à se dessiner.

    A côté des chauds partisans de Gandhi et dont quelques-uns sont vraiment sincères, il y a les farouches contradicteurs, prêtres des grandes pagodes, pandits, sastriars (les scribes de lAnc. Testament) dont lorthodoxie éclipse celle des pharisiens du temps de Notre-Seigneur. Tous les livres sacrés, Védas, Agamas, Baghava Gîta sont consultés, compulsés, étudiés, expliqués pour prouver que supprimer luntouchability cest détruire la religion brahmanique jusque dans ses fondements. De quoi se mêle-t-il, ce Gandhi, disent-ils, cest un homme politique, quil fasse de la politique, soit, mais quil laisse la religion aux mains et aux soins de ceux qui en ont la charge. Ont-ils tort ?

    Dun côté, donc, poussée en avant, de lautre, statu quo ante.
    Et alors, de côté et dautre, on fit un abondant étalage de textes avec explications et commentaires contradictoires, ce flot de textes et dexplications continue à couler à pleins bords dans les journaux. Dans cette bataille didées de quel côté sera la victoire ??

    Sur ces entrefaites, à la Chambre Législative de Madras, un député, M. Subbarayam, déposa un projet de loi demandant labolition de luntouchability. Ce projet, pour être discuté, devait être soumis à lapprobation du vice-roi ; il fut soumis et fut rejeté parce quil ne sétendait quà la présidence de Madras.

    Entre-temps, M. Ranga Iyer, un brahme authentique, déposa le même projet sur le bureau de la Haute Chambre qui siège à Delhi, la jeune capitale de toute lInde, et ce projet fut approuvé par le vice-roi avec recommandation dagir avec prudence et après avoir tâté le pouls de lopinion publique. Ce projet sera donc discuté prochainement et nos législateurs eux-mêmes fixeront le sort de cette idée sortie du cerveau du grand homme qui, jusquici fut et restera leur chef incontesté, même derrière les murs de sa prison.

    A. COMBES.

    1933/267-272
    267-272
    Combes
    Inde
    1933
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