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Mouvement des idées dans l’Inde 1

Mouvement des idées dans l’Inde Les idées, dit-on, sont comme les fleuves, elles marchent ; fleuves au cours impétueux comme le Rhône, ou à la marche lente comme la Seine, telles les idées ; certaines se font jour brusquement, emportent la place en quelques jours, ne laissant sur leur passage que les ruines du passé ; d’autres, lentement, insidieusement, en sourdine, font leur travail de pénétration sans que rien trahisse au dehors leur marche en avant.
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    Mouvement des idées dans l’Inde

    Les idées, dit-on, sont comme les fleuves, elles marchent ; fleuves au cours impétueux comme le Rhône, ou à la marche lente comme la Seine, telles les idées ; certaines se font jour brusquement, emportent la place en quelques jours, ne laissant sur leur passage que les ruines du passé ; d’autres, lentement, insidieusement, en sourdine, font leur travail de pénétration sans que rien trahisse au dehors leur marche en avant.

    S’il y a un pays où les idées semblaient fixées “ne varietur”, c’est bien l’Inde avec son ancienne civilisation, ses castes et son code social qui mettaient chacun et chaque chose à sa place, dans un cadre qui semblait bâti en ciment armé et contre lequel jusqu’ici étaient venus se briser lamentablement tout essai de réforme, toutes les civilisations occidentales et tous les systèmes de philosophie importés d’Europe. Et Dieu sait combien nombreux sont ceux qui, dans les universités, étudient ces systèmes !

    Hé bien ! l’Inde marche, des idées nouvelles se mettent en mouvement ; un observateur attentif ne peut pas ne pas constater qu’il y a quelque chose de changé, que ça change et que, sous l’impulsion de l’idée, ça changera encore. Sera-ce en bien ou en mal ? l’avenir seul pourra nous le dire, car l’ère des prophéties est close.

    Examinons quelques-unes de ces idées nouvelles qui font leur chemin.

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    D’abord la Grande Idée qui, des contreforts de l’Himalaya au Cap Comorin a toujours sommeillé dans l’âme des Indiens : l’Indépendance, l’Inde aux Indiens, chacun chez soi, l’Européen en Europe, l’Indien aux Indes. Pas n’est besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que cette idée est commune à tous les peuples d’Orient, extrême ou proche.

    Au début de l’occupation anglaise l’Indien ne se remuait guère et ne pouvait pas, de fait, se remuer. L’Anglais était là avec ses canons, sa main de fer et surtout sa morgue britannique qui lui faisait regarder de haut et de loin les vaincus d’hier, mais d’un côté comme de l’autre on se méprisait sincèrement.

    L’Indien est patient, en silence il rongeait son frein ; ne sachant pas l’anglais, n’ayant pas passé d’examens qui puissent lui ouvrir une avenue vers les hauts postes, il attendait l’ouverture des écoles. Ces écoles ouvertes, les jeunes s’y précipitent, étudient, se présentent aux examens, réussissent et s’en vont à Londres compléter leurs études. Quelques années plus tard ils reviennent à Calcutta, Bombay, Madras avec des diplômes égaux à ceux des officiels anglais, ce qui leur donne droit à des situations officielles égales.

    Les brahmes qui auraient dû s’ébranler les derniers, à cause des règles de leur caste et de leur pureté rituelle, furent les premiers à s’asseoir sur les bancs des écoles. Intelligents, ambitieux, énergiques ils emportèrent toutes les places et devinrent fonctionnaires de l’étranger.

    Dans les universités des Indes, comme dans celles d’Angleterre, les doctrines de Spencer et de Spinoza furent soigneusement enseignées aux étudiants, Kant n’eut plus de secrets pour eux… et puisque tous les hommes sont égaux la conclusion fut tirée : c’est très simple, chacun chez soi, aux Indes les places officielles aux Indiens. Oui, mais la place est au premier occupant et quand l’occupant ne veut pas s’en aller de bon gré il faut, de toute nécessité, le mettre à la porte.

    C’est pour arriver à cela qu’il y a une trentaine d’années naquit ce que l’on appelle le “Congrès national Indien”, assemblée composée d’hommes instruits, de lettrés qui se réunissent chaque année dans une grande ville désignée à l’avance. Dans ces réunions on causait, comme de juste, on discutait, on critiquait le Gouvernement ; toutefois, en hommes habiles et rusés qu’ils sont, les congressistes au lieu de brusquer les choses y allèrent prudemment afin de ne pas exciter la susceptibilité britannique toujours en éveil.

    D’abord on demanda des réformes, puis la porte d’accès aux hauts emplois grassement rétribués plus largement ouverte aux indigènes munis des diplômes requis pour cela.

    “Demandez et vous recevrez”, dit l’Evangile, mais l’Angleterre fit semblant de ne rien savoir, de ne rien entendre, jusqu’au jour où les oreilles fatiguées, elle se hasarda à un plan de réformes : le plan Montagu.

    D’après ce plan, les trois présidences (Bombay, Madras, Calcutta) furent dotées chacune d’une chambre législative dont les membres pour la majeure partie, furent élus au suffrage quasi universel (tout contribuable payant cinq roupies d’impôts avait droit de vote) ; une Chambre Haute, un peu dans le genre de notre Sénat, fut installée à Delhi et des Indiens furent choisis comme ministres. Et voilà l’Inde faisant elle-même ses lois, les modifiant, les abrogeant quand le besoin s’en faisait sentir.

    L’idée avait donc fait son chemin ; lentement, avec patience, persévérance les patriotes indiens étaient arrivés à un premier résultat. Allaient-ils s’en contenter et se déclarer satisfaits ? non, car l’appétit, dit-on, vient en mangeant.

    Le plan de réformes Montagu devait durer dix ans après quoi on verrait à l’amplifier si l’Indien avait su se servir du premier pour la prospérité de son pays, autrement dit, s’il s’était montré administrateur pratique et s’il était mûr pour le “swaraji” ou “home rule”.

    Mais pendant ce temps les idées avaient marché et il ne s’agissait plus, dans l’esprit des patriotes indiens, de réformes mais d’indépendance complète, totale : l’Inde aux Indiens.

    C’est alors que parut Gandhi. Quel homme est ce Gandhi ? Pour en faire un portrait exact et en relief il faudrait la plume d’un Bossuet dépeignant Cromwell en deux courtes phrases suggestives. Ce qui domine en Gandhi c’est la haine de l’Européen ; à tout prix il faut s’en débarrasser, de lui, de l’esclavage dans lequel, par la force, il tient courbé l’Indien. A ce prix seulement l’Inde redeviendra l’Inde d’autrefois, l’Inde Védique, l’Inde païenne, naturellement, alors ce sera l’âge d’or des poètes remplaçant l’ère de Kali.

    Pour cela quel moyen employer ? la force ? Non pas, — Gandhi a horreur du sang répandu — mais la résistance passive ou la désobéissance civile aux lois établies. Ne payez plus d’impôts. On vous arrêtera ? laissez-vous arrêter sans résistance, n’allez pas en prison mais laissez-vous porter. Vos terres, vos rizières, vos plantations, le Gouvernement s’en emparera, les mettra à l’encan ? laissez-le faire, si tous obéissent au mot d’ordre, où trouvera-t-il des acquéreurs, des surenchérisseurs ? Le sel est monopole d’état, mais l’eau de la mer est à tout le monde, aussi allez-y, faites du sel aux yeux et à la barbe du Gouvernement.

    Autre chose encore, boycottez et boycottez ferme les produits étrangers importés d’Angleterre, surtout les tissus, mort à Manchester et à ses grandes “firmes” — Cependant il faut bien s’habiller, l’ère du paradis terrestre est passée et ne reviendra plus. — Qu’à cela ne tienne, l’Inde est un pays qui produit le coton en abondance : cultivez, filez, tissez le coton de l’Inde et habillez-vous comme vos ancêtres de deux amples et simples “vesti” dans lesquels vous vous draperez majestueusement et défierez ainsi les intempéries et les menaces de l’Angleterre.

    Ce qui fut dit fut fait et continue à se faire maintenant encore. Les exportations, la demande manquant, sont tombées à un niveau très bas et le budget de l’Inde accuse un déficit considérable auquel le Gouvernement s’efforce de remédier en faisant des coupes sombres sur le salaire de ses fonctionnaires, en supprimant des emplois et en augmentant les impôts.

    Sur ces entrefaites, alors que la désobéissance civile faisait rage et que la date fixée pour la réunion de la Conférence de la Table Ronde à Londres approchait, des pourparlers eurent lieu entre Gandhi et Lord Irwin, vice-roi de l’Inde ; une trêve, un armistice furent signés afin que la dite Conférence pût se dérouler dans une atmosphère de calme et de paix.

    Les hostilités furent donc suspendues, la Conférence tint ses séances, Gandhi y assista en costume national ; on parla, on discuta, la discussion finie on se sépara, les délégués indiens rentrèrent chez eux, Gandhi aussi. Cependant personne n’était satisfait, aussi la désobéissance civile recommença et Gandhi, arrêté de nouveau, retourna en prison.

    Le Gouvernement a renforcé son pouvoir coercitif et publié des ordonnances de répression très sévères ; certains exaltés, les chemises rouges, ont lancé des bombes, tué des juges, des collecteurs, des officiers etc ; une commission est venue de Londres examiner les choses sur place, elle est partie sans rien conclure car l’affaire de l’Inde doit être discutée devant les chambres anglaises avant de doter ce pays d’une constitution définitive.

    En attendant les arrestations continuent et il y a actuellement 35.752 détenus politiques dans les prisons de l’Inde. Pratiquement, comment cela finira-t-il, personne ne saurait le dire.

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    Sur ce grand mouvement d’idée d’indépendance, l’Inde aux Indiens, est venu s’en greffer un autre qui prouve que l’Inde évolue, non seulement en cherchant à se défaire de toute influence étrangère, mais même dans sa mentalité propre ; elle cherche, en effet, timidement encore, c’est vrai, mais réellement à s’affranchir de certains ostracismes imposés par la tyrannie millénaire du système des castes. Il s’agit du mouvement anti-brahmanique.

    Les castes, d’après les livres sacrés de l’Inde, sont au nombre de quatre, les quatre varunhas : le varunha des brahmes ou caste sacerdotale, le varunha des chatteriars ou guerriers, celui des vaïssias ou commerçants et celui des sudras ou cultivateurs. Dans le cours des siècles ces quatre grandes divisions ont pour ainsi dire essaimé et produit de nouvelles castes en très grand nombre.

    De toutes ces castes, celle qui tient la première place, est la plus vénérée et, disons aussi, la plus redoutée est celle des brahmes. C’est la caste sacerdotale. Le brahme naît prêtre, il ne le devient pas, lui seul a le droit de lire les Védas et de les expliquer aux autres qui, seraient-ils rois ou ministres, ne peuvent être que des ignorants en cette matière et, d’après le Dharma Sastra, un des plus grands crimes que l’on puisse commettre, crime puni de mort pour quiconque n’est pas brahme, est de lire les Védas.

    De cette dignité héréditaire les brahmes ont éprouvé et éprouvent encore une très grande fierté qui touche à l’arrogance et au mépris du “vulgum pecus”. Ecoutez-les parler eux-mêmes d’eux-mêmes : “Les brahmes sont les dieux de la terre”. Et comment cela direz-vous ? C’est bien simple, braves gens, oyez plutôt :
    “ Les dieux obéissent aux prières,
    “Les prières aux brahmes,
    donc “Les brahmes sont les dieux de la terre”.

    Allez dire après cela qu’ils manquent de logique !
    Quand, après la conquête de l’Inde, l’Angleterre, à côté dés modestes écoles primaires, ouvrit ses magnifiques collèges et universités, les brahmes, ainsi que nous l’avons remarqué plus haut, s’y précipitèrent les premiers et les plus nombreux et, il faut le dire, ils y firent bonne figure tant par leur intelligence que par leur tenace application à l’étude. Aux examens ils eurent de brillants succès ; habiles, insinuants ils surent plaire au gouvernement qui voyant en eux des fonctionnaires dûment stylés leur ouvrit toute large, trop large peut-être, la route conduisant aux places bien rétribuées.

    Cela alla bien ainsi pendant un certain temps, mais les autres castes qui, au début, n’avaient fréquenté les collèges qu’en petit nombre, ne tardèrent pas à imiter les brahmes et à envoyer, en grand nombre, leurs enfants dans les écoles du gouvernement. Les collèges se multiplièrent, les lignes de chemin de fer s’étendant de plus en plus, les voyages devinrent faciles et moins coûteux et, peu à peu, le nombre des élèves non brahmes fut la majorité ; d’autre part cette fréquentation des mêmes classes rapprochait aussi les distances entre les diverses castes.

    Chaque année, après les examens, le nombre des diplômés allait croissant et cependant, malgré le grand nombre de candidats non brahmes, les brahmes continuaient à obtenir le plus grand nombre de places dans les bureaux du gouvernement.

    Cette manière d’agir dans la distribution des places amena de la jalousie et des réclamations de la part des candidats évincés ; on se mit au petit jeu des statistiques et on voulut démontrer, avec preuves en mains et chiffres à l’appui, la partialité du gouvernement de l’Inde.

    C’est alors que se forma, contre les brahmes, un parti qui s’intitulait modestement “Justice Party”; ce parti, pour soutenir ses revendications, lança un journal quotidien publié en anglais et qui, lui aussi, s’appelait “Justice”.

    Le but poursuivi par le “Justice Party” était bon, mais hélas ! ses adeptes ne surent pas longtemps s’entendre entre eux, le parti s’effrita et le journal “Justice” disparut de la circulation.

    Les membres du parti ont bien essayé de ressusciter le défunt, ils ont réussi à lui donner un semblant de vie atténuée, très amoindrie, suffisante cependant pour prouver qu’il n’était pas mort, que le feu couvait toujours sous la cendre et était prêt à se rallumer au moindre souffle.

    Malgré les maigres résultats obtenus par ce parti, il n’en reste pas moins vrai de dire que, étant donné la mentalité hindoue, ce fut de sa part un acte de courage que d’oser s’attaquer à ceux qui se disent les dieux de la terre et les maîtres des prières. Cela prouve que, même dans l’Inde, dans l’Inde védique, dans l’Inde des castes, les idées marchent.

    Dans un prochain article j’espère montrer ce mouvement s’amplifiant, gagnant ceux que les païens appellent les rebuts de la terre, les intouchables, en un mot les parias ou les non castes, comme on dit encore. Eux aussi, les opprimés, commencent à bouger et à relever la tête ; le Gouvernement tend l’oreille à leurs réclamations et l’église catholique est attentive à diriger ce mouvement, inédit jusqu’ici, “ad majorem Dei gloriam”.

    (A suivre)

    A. COMBES.
    1932/826-832
    826-832
    Combes
    Inde
    1932
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