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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 9 (Suite)

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs
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    Episcopat de Mgr Fenouil. En décembre 1880, le P. Fenouil, Provicaire, sinstallait à lévêché de Yunnansen. Le nouvel édifice tranchait sur le vulgaire, non seulement par lampleur et lélévation, mais encore par son style semi européen. Sa façade ajourée surtout plaisait à lil. Elle se composait dune double rangée darcades superposées, avec un fronton triangulaire, où sétalait lédit de concession impériale. Le gros uvre était terminé ; mais, pour parfaire et aménager la construction, des dépenses assez importantes simposaient. On y pourvut en aliénant un bien-fonds du Bas-Yunnan. Ainsi le P. Pourias navait pas compté en vain sur lintervention de la bonne Providence : elle lui venait en aide au moment psychologique. Déchargé désormais des soucis de la construction, il remplaça le Provicaire à Tongtchouan : mais son stage ne sy prolongea guère, comme nous lavons vu précédemment.

    Cest seulement à la fin de 1881 que le P. Fenouil fut préconisé évêque de Ténédos et Vicaire Apostolique du Yunnan. Le choix du Souverain Pontife était amplement justifié par la vertu aussi bien que par les rares mérites de lélu. Personne avant lui navait travaillé aussi efficacement au progrès de la Mission. Lorsquil eut reçu ses bulles, il alla au Kouytcheou recevoir la consécration épiscopale des mains de Mgr Lions. Alors lhorizon parut se teinter de couleurs riantes pour fêter cet heureux événement. On se flattait quune ère de renouveau, daccroissement rapide, souvrait enfin pour lEglise. Gouvernée par un évêque entreprenant, avec le concours du P. Bourgeois, provicaire et procureur, la Mission allait sans doute sélancer à pas de géant dans la voie de lextension. Doux rêves davenir, trop souvent menteurs, mais aussi tenaces que linstinct de la conservation. Au milieu des tristesses de la vie, ils sont à lâme ce quest pour le corps un sommeil réparateur après une journée de dur travail ou de marche épuisante. Privée de leur réconfort, lexistence ne serait pas supportable. En attendant, le Malin, qui ne dort ni ne rêve, sapprête dans lombre à déjouer ces prévisions davenir. A lheure où missionnaires et chrétiens jubilaient, se promettant monts et merveilles, le sournois avait déjà désigné son fondé de pouvoir, son alter ego, pour les tenir en échec.

    A cette époque, Tsen-iou-in, le meurtrier de Margary, était revenu au Yunnan, à titre de Vice-roi. On sait que cette dignité confère à qui en est investi un pouvoir presque discrétionnaire, surtout lorsquelle sexerce loin du contrôle central. Malheur à ceux qui encourent la disgrâce du satrape chinois !

    Vingt ans plus tôt, alors quil débutait dans la carrière, Tsen avait respecté, courtisé même le Kou se to, parce que son concours ne lui paraissait pas négligeable. Maintenant quélevé sur le pavois, il navait plus rien à attendre de lui, sa vieille xénophobie pouvait se donner libre cours. Lorsquà son retour, Mgr lui souhaita la bienvenue, il sentendit dire sèchement : Les chrétiens, peu nombreux et insignifiants, ne me donnent pas dombrage ; mais, si plus tard votre uvre se développe, je saurai y mettre le holà. Cétait une déclaration de guerre ; évidemment on cherchait à susciter un conflit ; le conflit suivit de près.

    Comme il sen revenait dune première tournée pastorale dans lOuest, le Vicaire Apostolique se heurta au brillant et bruyant cortège du Vice-roi à Fou-min-hien.1 Jugeant quune demande daudience en pareille conjoncture serait pour le moins indiscrète, il sabstint de saluer le Grand homme au passage. La délicatesse avait seule motivé cette omission : Tsen y vit, ou affecta dy voir une impertinence préméditée. Rancune de païen est tenace : celle du Vice-roi ne séteindra quavec sa vie. Douze années durant, lexistence du Vicaire Apostolique en sera empoisonnée, son zèle paralysé, son initiative partout entravée. Missionnaires et chrétiens en subiront fatalement le contrecoup néfaste. A partir de ce jour, ce nest pas seulement le palais du Vice-roi qui est sévèrement interdit à lévêque, les mandarins de tous grades deviennent inabordables, les prétoires, petits et grands, restent fermés pour lui et ses collaborateurs. Cest la séparation rigoureuse, brutale, de lEglise et de lEtat, accompagnée dun boycottage à peine déguisé. Bien vite se multiplient les impertinences et les passe droits, les infractions aux traités, sans recours possible à la justice. Gens de prétoire, représentants de lautorité à un degré quelconque, simples notables locaux, affectent à lenvi un dédain superbe. Il est clair que tout ce monde obéit à un mot dordre venu den haut. La malveillance saccrut à ce point quun jour, ayant à protester contre une injustice révoltante, Mgr se résigna à solliciter une courte entrevue avec le sous-préfet de Yunnansen, cest-à-dire avec le plus humble des mandarins de cette ville. Eh bien ! il nobtint pas de réponse. Je me trompe, une réponse fut faite, et même elle obtint les honneurs de la publicité. Le sous-préfet afficha à la porte de son prétoire lavis suivant : Si Kou se to a quelque affaire à dirimer, quil madresse une accusation (pin tié) 2 puis vienne se faire juger à mon tribunal. Le sarcasme était sanglant. Quils sont loin les jours où ce même Kou se to recevait les hommages de toute la hiérarchie mandarinale !

    Cependant le transfert de lévêché nécessitait, par voie de conséquence, celui du séminaire de la Mission. Pour y réussir, la condition première était dacquérir un emplacement approprié : hoc opus, hic labor. Diverses tentatives dachat échouèrent successivement, entravées par la police secrète. A chaque fois le vendeur, menacé dexil ou de détention à vie, se refusait à conclure ; et lodieuse taquinerie, on le pressentait, se prolongerait indéfiniment. Ne pouvant surmonter lobstacle, lévêque prend une tangente : puisquaucun Européen ne peut se produire sans exciter la défiance et voir échouer ses projets, il se servira dun intermédiaire non suspect. Bien des fois en Chine lEglise a recouru à ce mode dacquisition, quand un arbitraire tyrannique la décrétait hors la loi. Aussi bien ne pouvait-elle, ne devait-elle pas laisser prescrire contre la charte de droit divin, confirmée par des conventions internationales, qui consacre ses titres à laccroissement.


    1. Un gouverneur de province ne voyage pas sans être escorté de quinze cents à deux mille hommes. Aussi quel brouhaha à son arrivée dans les petites villes !
    2. On nomme pin tié la supplique dun subalterne à un supérieur hiérarchique, et lacte daccusation du menu peuple.


    Cest ainsi que le jeune prêtre chinois Paul Tchen acheta et fit enregistrer à son nom notre propriété de Keou-fan-tien : laffaire avait été conduite rapidement et en secret. Peu après, lorsquil sut la vérité, Tsen tche tai, frémissant de colère, fit aussitôt condamner le vendeur à sept ans de réclusion ; mais il nosa pas annuler le contrat fait en bonne et due forme. Il avait, dailleurs, tant dautres moyens dassouvir sa haine !

    A vrai dire, la position, conquise de haute lutte, nétait pas de nature à exciter la jalousie : cétait un terrain en jachère, dans un vallon dénué de perspective comme de verdure, pauvre en eau potable : rien moins quun Eden ; mais on navait pas le choix ; lévêque sen contenta faute de mieux.

    On commença les travaux daménagement par un mur denceinte, haut de six pieds. Aussitôt le bruit se répand que les étrangers élèvent un fort, doù ils bombarderont la capitale. Feignant de croire à cette rumeur puérile, sortie de son sac à malices, Tsen établit un poste militaire à proximité, à Kin-ma-tsen, comme pour surveiller les manuvres des Européens ; en réalité pour contrarier leur entreprise. Tant que durèrent les travaux, la garde harcela chaque jour les ouvriers. Railleries, injures, tracasseries, brutalités, étaient employées tour à tour pour les décourager... Une longue file de chars à bufs apportait des bords du lac les pierres et les bois de construction. Sur le parcours, neuf canaux dirrigation étaient franchis sur des ponts en pierre. Une nuit, les neuf ponts sautèrent à la fois : le charroi devenant impossible, luvre semblait interrompue pour longtemps. On tourna la difficulté au moyen de ponts volants, qui se plaçaient ou se déplaçaient à chaque allée et venue des véhicules. Le travail se compliquait en conséquence, léconomie en pâtissait, mais les constructions arrivèrent à bonne fin ; le but était atteint. Pourtant larrogance des espions militaires ne capitulait pas ; leurs impertinences, au contraire, se multipliaient à vue dil. Bien que les études du collège eussent repris leur cours normal, les ribauds y circulaient à toute heure, comme en champ de foire, se fourraient partout, clabaudant, injuriant les domestiques, battant les chiens sans rime ni raison. Encore nentrevoyait-on aucun terme à cette obsession, lorsquun malheureux incident y coupa court contre toute attente. Voici le fait.

    Un séminariste, ayant eu la hardiesse de faire quelques remontrances aux malotrus, est immédiatement rudoyé et percé de plusieurs coups de poignard. On le porte tout ensanglanté à la sous-préfecture. Cette foie, le mandarin ne pouvait se dérober ; invité à constater les blessures, il lui fallut bien reconnaître lattentat. Lorsquon lui notifia le fait, le Vice-roi sen montra contrarié : ses ordres avaient été mal compris. Quil voulût tarabuster lévêque et sa clientèle, la chose était hors de doute ; encore nentendait-il pas donner prise à la diplomatie européenne. Lexpérience lui avait appris combien il en cuit. Il enjoignit donc au sous-préfet de guérir le blessé coûte que coûte, puis supprima la garnison de Kin-ma-tsen. Ainsi le diable et son acolyte sortaient de la lutte écornés, mais impénitents et bien résolus à se venger ailleurs.

    Lévêque, lui, pilotait toujours sa barque vers le large, sans sinquiéter du gros temps. La barque avançait malgré tout, mais on pouvait dès lors prédire une croisière très dure.

    Fin tragique du P. Terrasse (Tchang). Le conflit de Yunnansen était à peine solutionné quon apprit la mort émouvante dun missionnaire et de quelques chrétiens à Cha-fong-tsen (ouest du Yunnan).

    Jean-Antoine-Louis Terrasse, du diocèse du Puy, entré laïque au Séminaire des M.-E., y laissa le souvenir dun aspirant pieux, plutôt timide, condisciple aimable, quoique peu expansif. Il convient de dire que des rhumatismes précoces gênaient sensiblement sa verdeur montagnarde. Arrivé au Yunnan en 1874, il sinitia à la vie apostolique à Pièn-kio dabord, à Kiou-iâ-piû ensuite, pendant trois ou quatre ans. Après ces deux stages, Mgr Ponsot sétonna grandement de le revoir plein de verve et dentrain, se riant des obstacles, doù quils vinssent. Le soleil dOrient avait opéré cette métamorphose, avec le concours de lambiance chinoise. Au sud-ouest de Tá-ly-foù sétend la vaste région de Yang-py, presque inexplorée, où lévêque désirait implanter lévangile ; il confia cette mission au P. Terrasse.

    Cest une histoire décevante que celle de cette fondation, mais combien suggestive ! Résumons-la brièvement.

    Au commencement les résultats obtenus répondirent à lattente du Vicaire Apostolique. Dur pour lui-même, conciliant pour les autres, le P. Terrasse se montrait également courtois avec les païens de toute condition. Comptant pour rien la fatigue, les privations, voire même les rebuffades, ses excursions étaient fréquentes ; partout sa bonne humeur captivait les esprits, tandis que son obligeance lui gagnait les curs. Aussi recueillit-il rapidement de nombreuses adhésions ; plusieurs germes de chrétientés surgirent dès le début dans la circonscription de Yang-py. Avec de la persévérance et du doigté, le succès semblait hors de doute. Malheureusement il se trouva dans le nouveau champ, comme dans celui de la parabole évangélique, de la zizanie, beaucoup de zizanie. Ici comme là, la sélection était difficile ; la zizanie grandissant étouffa le froment... avec le semeur.

    Je ne voudrais pas médire des Chinois, mes compatriotes dadoption ; les tares de famille, on le sait, exigent une entière discrétion ; toutefois la nécessité déclaircir la question qui nous occupe moblige à certains aveux, connus dailleurs de tout le monde.

    Mon frère le Céleste a hérité de la nature un tempérament à part ; pointilleux à lexcès, chipotier incorrigible, se délectant dans la chicane et, de plus, très rancunier, il saisit avec empressement toutes les occasions de satisfaire ses appétits congénitaux. Se gardant de la franchise comme dun écueil, il nouvre la bouche que pour proférer des contre vérités ou tout au plus des paroles ambiguës. Et il nen est pas responsable, le sort layant fait tel : simple phénomène datavisme.

    Or le P. Terrasse ajoutait facilement foi aux dires de ses catéchumènes ; ils abusèrent de sa confiance. Tout dévoué à leur bien-être, il défendait leur cause envers et contre tous. Ils profitèrent de ces dispositions pour satisfaire leurs convoitises et assouvir leurs rancunes. Une enquête postérieure a malheureusement relevé plusieurs méfaits commis au nom, comme à linsu, du missionnaire. Promptement colportées en tous lieux, ces infractions à léquité convertirent en indignation les sympathies acquises. Rien là dinouï : les annales des Missions enregistrent mille faits de ce genre, si bien quon peut affirmer que les trois quarts des persécutions sont nées des imprudences des néophytes.

    On a dit précédemment que, dans lOuest, lautorité mandarinale subit maintes entorses. En dépit du Code, le peuple sy arroge assez souvent le droit de haute et basse justice ; il allait une fois de plus suivre la tradition.

    Tandis que lanimosité publique entassait de sombres nuages sur sa tête, le Père ne se méfiait de rien. Moins rassurés, et pour cause, beaucoup de ses disciples sesquivèrent ou firent cause commune avec les mécontents.

    Un soir, voyant sa maison enveloppée par un rassemblement suspect, le missionnaire croit à une attaque de pillards vulgaires et se met en devoir de les repousser. Cétait bien autre chose. La porte du logis ayant cédé, les agresseurs se jettent sur lui, le ligotent, puis le criblent de blessures. Deux néophytes, accourus au bruit, tombent sous les coups des assassins. A proximité habitaient deux vierges enseignantes ; lune, Sié-tá-niang, sexagénaire, est massacrée sur le champ ; son assistante, Tchang-eúl-niang, frappée de deux coups de sabre, parvient à séchapper. Elle mourut quelques années plus tard à lorphelinat de Tá-ly-foù.

    A la nouvelle de lattentat, le préfet de Ta-ly se rendit sur les lieux et déposa les cadavres dans des bières provisoires. Celui du P. Terrasse était atrocement mutilé : linfamie et la cruauté avaient agi de concert dans ce triste drame. Sur trente et quelques bandits arrêtés, une vingtaine furent conduits à Yunnansen et traduits à la barre du tribunal criminel. Mais Tsen Kong-pao était là : au mépris de la loi, sévère en la matière, malgré les aveux des inculpés, la procédure, languissante, entortillée, naboutit à aucune condamnation capitale. Les juges, pour pallier leur injustice criante, prononcèrent, il est vrai, la sentence de réclusion à vie contre huit des malfaiteurs ; quelle bonne plaisanterie ! Un an après, lorsquéclata la guerre du Tonkin, on les élargit sans conditions. Aussi, bien que la Mission ait obtenu une certaine indemnité pécuniaire, elle a subi en cette rencontre, un échec moral difficilement réparable : jentends la perte de son crédit en ces parages.

    Le P. Terrasse succombait la neuvième année de son apostolat, à Cha-fong-tsen, juridiction de Ta-ly ; cétait le 28 mars 1883.

    Persécution de Kiou-ia-pin. Un malheur, dit-on, narrive jamais seul. Le désastre de Cha-fong-tsen appelait un pendant ; le pendant ne se fit pas attendre longtemps.

    Jusquen 1884 Kiou-ia-pin, petite ville de 4.000 âmes, au N.-E. de Ta-ly-fou, ne comptait quune douzaine de familles converties. Mais à cette époque une vague de sympathie pour la vraie religion sépandait dans lOuest. Deux chrétiens de marque, causeurs insinuants, ayant réussi à convaincre quelques gros bonnets de la cité, voici quune évolution sopère insensiblement dans les esprits. En moins dune année, les affinités de famille, les liaisons damitié aidant, de nombreux notables se sont rangés sous létendard de la Croix. Cette progression rapide, si consolante fût-elle, nallait pas sans quelque appréhension. La barque, en effet, ne court jamais plus de risques quau moment où elle glisse à grande vitesse à travers les écueils. La prudence conseillait de carguer la voile, pour ne pas provoquer lirritation des idolâtres, facile à pressentir. Le pilote dalors était le P. Hippolyte Chareyre (en chinois Gai), jeune, ardent, et donc charmé de ce bel élan. Il laissa lesquif filer au cours de leau. Il eut tout lieu de sen repentir : lorsque léchouage lui apparut imminent, cétait trop tard.

    La ville se partagea de ce chef en deux camps rivaux, où se débitaient chaque jour des propos irritants, suivis de provocations. Bien entendu, les témérités ny faisaient pas non plus défaut. Ainsi un charcutier, Sie-che-gan, fraîchement converti, affecta douvrir boutique les trois jours dabstinence prescrits par la municipalité en lhonneur des dieux. Il prétendait que la population, devenue chrétienne en grande partie, échappait de droit aux réglementations de chefs païens. Raisonnement spécieux, dont on lui démontrera incessamment le mal fondé.

    Petit à petit lanimosité saccentuant, on en vint aux plaidoiries, triste présage dun dénouement plus triste encore. Chercher la conciliation au prétoire ! autant vaudrait, daprès le dicton populaire, se garer contre le diable au tchen-houang-miao. 1 Finalement, déboutés de leurs plaintes, les infidèles se concertent pour tirer eux-mêmes vengeance du missionnaire et de sa clique. Et voilà la lutte engagée, lutte sauvage comme la haine qui la fait naître. Le parti catholique eut trente-deux morts et de nombreux blessés. Dans le camp ennemi, les pertes furent plus sérieuses encore. Les chrétiens sétaient défendus énergiquement, mais écrasés par le nombre, ils durent battre en retraite.


    1. On nomme ainsi un pandémonium érigé dans chaque ville chinoise.


    Une victime particulièrement malheureuse est Sie-che-gan. Après lavoir roué de coups et mis complètement à nu, les forcenés lattachent à son étal ; puis, sarmant des outils de la charcuterie, ils le dépècent à tour de rôle, avec de sinistres ricanements, jusquà ce que linfortuné succombe à la douleur. Cependant les mécréants sessoufflaient à la recherche du diable détranger, auteur de tout le mal, principal objet de leur rancune. Apprenant quil sest enfui dans la direction du Setchouan, ils lancent aussitôt une meute de sicaires à sa poursuite. Le Père nétait pas très loin du Fleuve Bleu, lorsquil les vit se rapprocher rapidement ; la situation devenait critique. Trois chrétiens qui laccompagnaient dans son évasion, faisant tête aux agresseurs, déchargent leurs armes ; à linstant on en voit deux ou trois seffondrer. Surprise de ce coup inattendu, la bande sarrête, hésite, juste assez pour permettre aux fugitifs de passer le fleuve. Bientôt se ressaisissant, elle franchit lobstacle à son tour et sacharne plusieurs jours de suite à les traquer. Peine perdue... Dieu veillait à la conservation des siens. Alors, de rage, les païens déçus pillent et livrent aux flammes les établissements de la Mission, puis expulsent du territoire tout ce quils suspectent dattaches avec létranger.

    Le P. Chareyre avait échappé à la mort, mais du même coup il sétait fermé la porte du Yunnan, où sa tête fut mise à prix.

    Affilié à la Mission du Setchouan Méridional, il sy endormit dans la paix du Seigneur le 15 octobre 1918.

    Comme bien on le pense, la tuerie de Kiou-ia-pin ne mit pas fin aux rivalités, elle les renforça, au contraire, de nouveaux griefs.

    Se désistant de la polémique à main armée, les deux partis assaillent les tribunaux de leurs récriminations, mais ceux-ci se désintéressent du débat. A leur avis, en se faisant justice à eux-mêmes, les plaignants se sont mis hors la loi et privés du droit dappel. Puisque, dautre part, les morts se compensent des deux côtés, la vengeance doit se tenir pour satisfaite. Les choses en restent là. Lintervention de la Légation française même nobtient aucun amendement. Au. Tsong-li-yamen (Ministère des Affaires Etrangères) on persiste à rejeter tous les torts sur les chrétiens ; par dessus tout, on exige que le P. Chareyre soit remis entre les mains des autorités yunnanaises. Maintes tentatives postérieures de conciliation ne sont pas plus heureuses. En fait, comment accorder des plaignants qui simputent mutuellement toutes les responsabilités et revendiquent chacun une réparation exemplaire ?

    Vingt ans plus tard, à force dinstances, M. François, Consul de France, obtint, il est vrai, du gouvernement provincial un compromis, qui compensait malles préjudices soufferts par la Mission, tout en laissant à larbitraire mandarinal le soin dindemniser les familles lésées. Encore cette transaction boiteuse ne satisfit-elle aucun des partis. Les païens la repoussèrent à lunanimité. Les chrétiens accusaient lEvêque de sacrifier leurs justes revendications aux intérêts de lEglise ; quelques-uns même insinuèrent quil accaparait à lui seul de larges compensations consenties pour le bien commun ? A quelles aberrations ne mène pas une colère débridée ! Lodieuse calomnie saccréditant peu à peu, la plupart des convertis se séparèrent de la communion chrétienne. Pareil aboutissement dune longue polémique, cause de tant danxiété, origine dinnombrables négociations, sans compter des dépenses onéreuses,1 nétait guère encourageant.

    Enfin en 1921, après trente-sept ans dhallucination, les brebis égarées sont rentrées au bercail. Cédant aux exhortations du P. Salvat, les plaignants, venus à résipiscence, ont perçu la modique indemnité offerte par le gouvernement. Quant aux infidèles, un long temps sécoulera avant quils oublient leurs vieux griefs. Là voilà dans sa stricte réalité, la vie apostolique, tissu dépreuves émaillé de douces satisfactions. Malgré tout, lorsquon en a goûté, on ny renoncerait pas pour un empire.

    On pourrait croire quau prix de ces tristesses consécutives, la Mission sest acquis un moment de relâche : il nen est rien. Tsen, le mauvais génie du Yunnan, ne décolère pas. Il se montre dautant plus fier et intransigeant quun diplôme impérial lui a conféré le titre de Kong-pao (protecteur du jeune empereur Kouang-su). Ce nest pas que la Cour sapplaudisse de son administration ; elle sinquiète plutôt de son indépendance outrée. Parce quon craint ses emportements, on sétudie à les prévenir par des distinctions. La politique est coutumière de ces habiletés. Quoiquil en soit, lautocrate poursuit son uvre de rancune. Na-t-il pas juré à lévêque de contrecarrer toutes ses tentatives ? Sa déconvenue à Keou-fan-tien le crispe particulièrement. Aussi soumet-il à une réglementation nouvelle les achats des missionnaires. Par ses exigences multiples, désobligeantes, le statut imposé à la province entière annulait pratiquement la traité de Tientsin. Il ne fallut rien moins quune campagne diplomatique pour faire entendre à lirascible Excellence quun particulier, fût-il Vice-roi et Kong-pao, nest pas qualifié pour travestir une convention souscrite par deux grandes puissances. Il cessa de protester, mais ne retira pas son code fantaisiste. De là des contestations fastidieuses, à propos des immeubles acquis ou à acquérir par la Mission. De là aussi les plaintes répétées de la Légation au Tsong-li-yamen. Placés entre le marteau et lenclume, les mandarins nosaient pas contrevenir aux ordres secrets du Vice-roi.


    1. Après la débâcle, la Mission procura des asiles aux expatriés à Ta-pin-tse et sustenta les veuves et les orphelins pendant de longues années.


    Guerre dAnnam. Le télégraphe engin de guerre. Les queues coupées. Il faut convenir, du reste, que cette année 1884 fut notamment néfaste pour la propagande évangélique, non seulement au Yun-nan, mais dans tout lEmpire. Par suite de vicissitudes fâcheuses, elle inaugure une période de stagnation, I qui se prolongera durant vingt-huit ans, cest-à-dire jusquà la proclamation de la République. Et dabord lattaque de Fou-tcheou par lamiral Courbet (24 août) avait commotionné toute la Chine. Violer le territoire sacro-saint : quel crime abominable ! Lannonce de la défaite des Impériaux lexaspéra au suprême degré. Quel concert de récriminations et dinvectives retentit alors contre le gouvernement efféminé qui défend si mal ses frontières ! Lastre de la dynastie mandchoue pâlit singulièrement ; son crédit sen trouve ébranlé. Cest dans ces circonstances critiques que la Cour entreprend la création dun vaste réseau télégraphique devant relier les dix-huit provinces à la métropole. En Europe, on applaudit chaudement à lheureuse initiative. Enfin ! La Chine sortait de sa léthargie... Eh bien ! Le croirait-on ? Le modeste, linoffensif télégraphe faillit mettre lEmpire sens dessus dessous. Cela sexplique pourtant, Si, dès lantiquité, les innovations ont provoqué la répulsion générale, celle-là, venant à pareille heure, ne pouvait être bien vue. Importation étrangère, organisée par des étrangers, elle horripila tout le mode. Un peu partout les poteaux télégraphiques furent renversés, les fils conducteurs subtilisés, les isolateurs réduits en miettes. Et voilà le gouvernement obligé de requérir la force armée pour garder la ligne et dédicter des peines sévères contre les délinquants. A ce compte, on obtint un peu de répit. Mais un jour un cri dalarme se fait entendre : Ces godets de porcelaine, de forme suspecte, ce sont des engins de guerre. Sans quon sen doute, ils contiennent dinnombrables bonshommes de papier. Le moment venu, ces pantins se mueront en soldats vivants, lesquels occuperont la Chine sans coup férir. Sur ce, recrudescence de lirritation populaire contre la dynastie, et aussi contre les chrétiens, quon soupçonne de connivence avec les étrangers.

    A peu près à la même époque se produisit un fait singulier. On ne compte plus les coqs et les poules qui ont la queue coupée pendant la nuit, sans quapparaisse aucun vestige de lamputation. Bien plus, on affirme que plusieurs jeunes gens ont perdu leur cadenette, lappendice national indispensable. Horreur ! Cette dernière assertion était un pur roman ; on la reconnu depuis.

    Mais les avaries de la volaille, comment les expliquer ? La chose était constante, avérée. Elle sétait produite, dailleurs, dans dautres provinces, et la Cour avait dû rassurer les populations inquiètes, en promulguant un édit assez ambigu. Tout bien considéré, on eût probablement ri dun incident burlesque, mais sans gravité, si les devins nétaient intervenus. Daprès leurs conjectures, les volailles à queue coupée seront à bref délai atteintes de la rage ; alors, sattaquant aux personnes, elles leur communiqueront le terrible virus. Si le public veut prévenir cette catastrophe, il lui faut noyer sans merci tous les sujets contaminés. Mourir de la rage ! Juste Ciel ! Qui donc sy résignerait ? Périsse plutôt toute la volaille du Céleste Empire ! Sans tarder, les innocentes créatures font une à une le plongeon dans les canaux ou dans les lacs. Les chrétiens, quégayaient ces inepties, en prirent occasion pour opérer des sauvetages et faire chère lie sans bourse délier. Les païens sen aperçurent ; de là à conclure que la mystification nétait quune supercherie des traîtres vendus à létranger, il ny avait quun pas. Ayant trouvé son bouc émissaire, la foule indignée se préparait à en tirer une terrible vengeance. Nous avons vécu alors des jours très sombres ; laffaire tournait à mal. Heureusement la bonne Providence veillait ; au moment critique son assistance apparut clairement sous la forme dun édit impérial du 29 septembre 1884. Inquiet de leffervescence populaire, le gouvernement de Pékin sétait hâté de rétablir le calme par une proclamation dans laquelle il disait :... Parmi ceux qui doivent être protégés, nous comprenons aussi les représentants de la France, les missionnaires et les autres Français qui se tiendront dans les limites de leurs fonctions et de leurs devoirs... Bon gré mal gré, nos ennemis durent refouler leur bile.

    (A suivre) E. MAIRE,
    Provicaire du Yunnan


    1922/592-603
    592-603
    Maire
    Chine
    1922
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