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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 8 (Suite )

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs Le P. Pourias (Pou). Son premier collaborateur à Ku-tsin, fut le P. Emile Pourias, un Angevin. Venu au Yunnan quelques mois plus tôt (1868), il y apportait bien des titres de recommandation. Esprit net, cur large et énergique, il jouissait en outre dune santé florissante ; heureux sil eût su en user avec discrétion. Mais la nature humaine excède facilement en tout ; faute de mesure, les qualités même deviennent des pierres dachoppement.
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs

    Le P. Pourias (Pou). Son premier collaborateur à Ku-tsin, fut le P. Emile Pourias, un Angevin. Venu au Yunnan quelques mois plus tôt (1868), il y apportait bien des titres de recommandation. Esprit net, cur large et énergique, il jouissait en outre dune santé florissante ; heureux sil eût su en user avec discrétion. Mais la nature humaine excède facilement en tout ; faute de mesure, les qualités même deviennent des pierres dachoppement.

    Dès son arrivée à Tsâo-kia-in, le jeune missionnaire entreprend la construction dune chapelle pour les néophytes et dun modeste home pour lui : rien de mieux. Mais la furia francese simpatientant de la lenteur des travaux, il prend une part si active, paie si largement de sa personne, que sa santé sen trouve compromise. Il se promet alors dêtre plus prudent à lavenir, mais... autant en emporte le vent !

    Peu après, les néophytes, se plaignant des dommages causés à leurs cultures par les sangliers, le pressent de diriger une battue projetée par les villageois. Lui, toujours serviable et charmé dailleurs dune telle proposition, part aussitôt pour la chasse. Les rabatteurs ayant lancé dans sa direction un sanglier énorme, le Père, habile tireur, dun coup double lui fracasse une épaule. Mais la bête blessée se retourne avec une telle impétuosité contre lagresseur que celui ci na pas le temps de recharger son arme ; il ne lui reste plus que la crosse de son fusil pour lutter avec lanimal furieux. Un combat acharné sensuivit, qui se termina par la mort du quadrupède. Quant au Père, à bout de forces, il sétait affaissé sur le sol, vomissant le sang ; une grave lésion intérieure sétait produite.

    Pendant ce temps, que devenait sa bruyante escorte ? Impassible, elle attendait à distance respectueuse la fin du drame. En cas de danger, chacun pour soi, nest-ce pas ? Par contre, lorsque lanimal eut cessé de vivre, tous accoururent bravement le larder de coups, en maudissant ses ancêtres.

    Une autre fois, cest son cheval qui, débarrassé de son licol, mord et frappe des pieds quiconque essaie de le ressaisir. Le Père parvient à lempoigner par les naseaux, mais ne réussit à le maîtriser quaprès un violent corps à corps qui rouvre sa plaie intérieure en laggravant. Et le voilà contraint daller chercher à Shanghai une guérison que lempirisme chinois ne peut lui procurer.

    Pourtant à quelque chose malheur est bon. On se souvient de la malencontreuse explosion de la poudrerie du Vice-roi Lâo, qui ruina de fond en comble notre établissement de Yunnansen. Depuis neuf ans, les ruines nen avaient pas été relevées, faute de fonds. Mgr Ponsot eut lidée de profiter du voyage du P. Pourias pour solliciter à Pékin cette très légitime réparation ; car cest bien à lutilité publique que notre immeuble avait été sacrifié. Appuyé par la Légation française, le Père obtint du gouvernement impérial 4000 taëls. Cette modeste indemnité ne compensait pas, loin de là, les pertes subies ; mais lEvêque sen contenta, faute de mieux. En conséquence, lorsquil revint, soulagé, mais non guéri, le P. Pourias fut officiellement chargé de la reconstruction.

    Les instructions quil reçut à cette occasion du Vicaire Apostolique spécifiaient nettement que le devis de la bâtisse noutrepasserait pas la somme allouée par lempereur. A ce dompte lentreprise se réduisait à un minimum de constructions cadrant mal avec un emplacement spacieux, et par trop inférieur au monument primitif. Convenait-il quil en fût ainsi ? Dautre part des considérations sérieuses sopposaient à sa réalisation. Les lois de persécution étant définitivement périmées, lheure semblait venue de sortir des catacombes de Longki. Lextension prise ou pressentie dans toutes les directions exigeait en outre que le siège de lévêché fût fixé au centre de la province, cest-à-dire à Yunnansen. Ainsi pensaient les missionnaires sans exception. Le P. Pourias laissa donc le vieil évêque développer son programme plus que modeste sans y opposer dobjections. Mais, sûr dêtre approuvé par tous, il se mit en route pour la capitale, bien décidé in petto à y construire une demeure épiscopale. Il ne voyait pas clairement doù lui viendraient les ressources nécessaires : Bah ! se dit-il, la Providence y pourvoira, et la Providence y pourvut, en effet. On verra plus loin comment elle sy prit et ce qui en advint. Pour le moment, suivons le fil de lhistoire, en présentant au lecteur un émule du Père, son collaborateur à Ku-tsin.

    Le P. Birbes (Song). Vicaire dans lAude, sa patrie, puis aspirant de la rue du Bac, le P. Birbes partait pour le Yunnan le 3 août 1869. Préposé peu après son arrivée au district de Pa-éul-gây, il répondit à linvitation du Provicaire en transportant sa tente dans la région de Ku-tsin : cest là que se poursuivit et sacheva sa carrière apostolique.

    Si les succès de la propagande concordaient invariablement avec les mérites et le zèle du missionnaire, celui-ci pouvait à bon droit se promettre une riche moisson dâmes ; prédicateur assidu, il ne négligeait aucune occasion dannoncer la Bonne Nouvelle. Egalement accessible pour tous, il accueillait tout le monde avec bienveillance. Toujours prêt à obliger le prochain et à le secourir dans ses besoins, il se réduisit bien souvent à la pénurie pour lui venir en aide. A San-pe-foú (le bourg aux 300 familles), sa résidence habituelle, il ny a pas un seul individu qui ne soit son obligé. Indépendamment dun presbytère et dune église élevés par ses soins, il construisit à ses frais un hospice pour les orphelins, les aveugles et autres délaissés de la région. Aux uvres de bienfaisance, sa cotisation était toujours assurée.

    Et pourtant tant de services rendus, qui auraient dû lui assurer lestime universelle, lacculèrent à une retraite peu glorieuse.

    Si étrange que paraisse la chose, elle na rien dinouï. Qui ne sait que, même dans les sociétés chrétiennes, lingratitude est à lordre du jour, quelle court les rues, pour ainsi dire ? Il nest donc pas surprenant quelle pullule dans les milieux païens où se vérifie pleinement ladage : homo homini lupus. Ajoutons quen Loccurrence, à la répulsion native pour la gratitude se superposaient dautres instincts non moins bas : laversion pour létranger, lodieuse jalousie. Les hommes influents voyaient avec dépit grandir de jour en jour le crédit du missionnaire, inde ir ! Et les voilà qui, sous couleur de zèle pour la religion nationale, ouvrent une campagne antichrétienne, sourde, mais acharnée. Terrorisant les catéchumènes, sopposant aux conversions, ils dénaturent les intentions du Père, incriminent tous ses actes, singénient de mille façons à lui rendre la vie insupportable.

    Il lui eût été facile de triompher de ses adversaires : il suffisait dune simple dénonciation au prétoire. Le P. Birbes ne put sy résoudre ; se conformant aux paroles du Seigneur, il secoua la poussière de ses pieds et sen fut habiter Siào-pou-tsè. Là, du moins, il remplit librement son mandat apostolique jusquà sa mort en 1892.

    A ce propos, je me permets une remarque. La retraite de San-pe-foú échappe à la censure, puisquelle sautorise de lEvangile ; mais, Dieu merci, elle ne fait pas, elle ne peut pas faire loi. Cen serait fait de la religion, si elle subordonnait sa propagande au bon plaisir des peuples et au placet des princes ou tyranneaux de tout acabit. Revendiquer envers et contre tous le droit souverain, imprescriptible, de la vérité à la diffusion est une des prérogatives les plus glorieuses, aussi bien quun devoir sacré de lapostolat. Sy soustraire, hors le cas de force majeure, ne serait-ce pas trahir du même coup les droits de lEglise et les intérêts des âmes ?

    La Foi simplante à Tong-tchouan. Après avoir doté la région de Ku-tsin du personnel nécessaire et pourvu à son avancement dans la foi, le P. Fenouil, avide de conquêtes, sachemine vers Tong-tchouan.

    Cette nouvelle campagne nest pas dépourvue dincidents curieux, quil nest peut-être pas inutile de raconter en détail ; cest une vraie peinture de murs.

    En 1879, le marché de Kan-keou (à six lieues N.-O. de Tong-tchouan) avait été supprimé à la suite daltercations et de rixes sans cesse renaissantes. Plus dune fois les notables du lieu avaient tenté, mais sans succès, de faire rapporter linterdit préfectoral, très préjudiciable à leur commerce. Ils étaient à bout dexpédients, lorsque le Provicaire vint à passer par là. En hommes avisés, éminemment pratiques, les notables flairent de suite, dans cette occurrence, une chance inespérée en faveur de leur cause. La renommée leur a appris, en effet, que les missionnaires jouissent dun certain crédit au prétoire. Sils parvenaient à intéresser le voyageur à leur affaire, elle se trouverait plus quà moitié gagnée. Sétant donc concertés, les fins matois viennent en nombre solliciter une conférence sur la Religion.

    Diantre ! Des hommes désireux de connaître la vérité ! Ils ne pouvaient quêtre bien accueillis. La causerie se prolongea pleine dentrain jusque bien avant dans la nuit, et, chose étrange, elle ne souleva que peu dobjections. Les édiles, tout à fait convaincus, senrôlèrent, séance tenante, sous létendard de la croix, eux et leurs familles. Bien mieux, ils promettaient de faire une propagande active parmi leurs parents et amis. A merveille ! Mais (hélas ! il y avait un mais) ils demandaient en retour un petit, un tout petit service. Voici : victimes datroces calomnies, indignement diffamés devant le Préfet de Tong-tchouan, ils prient le Père de les réhabiliter au prétoire, sachant quun mot de sa part y suffira amplement. Ainsi de religieuse la question devenait franchement politique. La manuvre était trop grossière pour que le Père en fût dupe ; néanmoins il promit son intervention, sans toutefois en garantir lefficacité.

    Le surlendemain, à laudience, M. le Préfet fait dabord asseoir lEuropéen à sa droite, puis, dévisageant les notables agenouillés devant son tribunal, il les apostrophe vertement : Hommes cupides, sans conscience comme sans honneur ! Après avoir si longtemps révolté la population honnête de Kan-keou par vos concussions éhontées de quel front osez-vous paraître en ma présence ? Vous êtes indignes de toute condescendance, sécrie-t-il ; mais, par considération pour mon noble visiteur étranger, je lève linterdit jeté sur votre marché.

    Leur cause gagnée, les honnêtes municipaux ressentirent une telle satisfaction quils ne songèrent même pas à remercier leur avocat bénévole, et, chose plus grave, rentrés dans leurs familles, ils oublièrent entièrement leurs promesses de la veille. Depuis lors on a essayé de leur rappeler la conférence de 1879 ; ils nen ont aucun souvenir. Ces phénomènes damnésie ne sont pas rares en Chine, peut-être même ailleurs.

    Cet épisode remet en mémoire la déconvenue célèbre de Jérôme Paturot, aspirant à la députation. Comme il faisait sa tournée électorale, très désireux de conquérir les suffrages du père Louis, un paysan rembourré, mais influent dans le village, il se dit quun repas copieux serait sans doute un argument décisif. Le vieux sournois accepta avec empressement, fit grand honneur au dîner, puis sen fut avec sa bande voter contre son amphitryon. Dans les deux cas, la déception paraît égale ; en réalité, le cas du P. Fenouil est tout différent. Le mérite de lapôtre nest pas plus subordonné à la réussite que labondance de la récolte ne dépend de la volonté du semeur. Le Maître, déléguant ses apôtres, na pas dit : Allez, convertissez les nations, mais bien : Enseignez-les. Il suffit au missionnaire de remplir son rôle dévangélisateur pour être assuré de la récompense.

    Heureuse compensation. Du reste, léchec de Kan-keou obtiendra incessamment une éclatante revanche en ville de Tong-tchouan : faisons lhistorique de cet heureux contre-coup.
    Autant lapparition dun homme doutre-mer avait intrigué la population, autant les prévenances du Préfet et lissue inespérée de laffaire déconcertaient son chauvinisme. Quétait donc cet inconnu ? Que venait-il faire ? Thème courant des commérages, ces deux points dinterrogation donnaient libre cours à mille conjectures contradictoires. Or, à cette époque, la fin des hostilités musulmanes avait mis en disponibilité bon nombre dofficiers plus ou moins authentiques, riches dexploits, pauvres décus. Tant que durent les opérations, les troupiers vivent, boursicotent à qui mieux mieux aux dépens du contribuable ; cest lâge dor. Mais, la campagne terminée, le jeu, lopium, linconduite, volatilisent bien vite les fruits de leurs rapines. Ce qui vient de la flûte retourne au tambour, dit un vieux proverbe, non encore démenti.

    Un des licenciés le plus en vue, Sóng Uîn Kai, désireux de connaître le Koù-se-to (le prêtre Koù), dont on fait si grand bruit, se décide un jour à lui faire visite : il en revient enchanté et converti. Et voici que, zélateur spontané, il semploie activement à propager sa nouvelle croyance ; coûte que coûte, il lui procurera des adeptes, beaucoup dadeptes. En conséquence, il va et vient, relançant tour à tour parents, amis, voisins, sans oublier ses anciens frères darmes. Incisif ou insinuant selon les occurrences, il exhorte, presse, harponne si bien quen peu de temps il présente au missionnaire un contingent respectable de néophytes. Belle et consolante riposte au fiasco de Kan-keou ! Or, chose à noter, ce bel élan émanait précisément de la perfidie municipale. Comme toujours, Dieu avait tiré le bien du mal.

    Maintenant que la communauté chrétienne prenait corps, il devenait urgent de trouver un local en rapport avec son développement. Peut-être la chose eût-elle souffert quelque difficulté, si Sóng Uîn-kai neût prêté son concours bienveillant, sinon intéressé. Il possédait au faubourg de lEst une maison neuve assez spacieuse. Elle ne lui avait pas coûté cher : un coup de dé heureux au bar voisin len avait investi légitime propriétaire. Empêtré de trois femmes, chargé de famille, particulièrement obéré de dettes, Sóng désirait dès longtemps aliéner son immeuble et désintéresser ses créanciers ; mais les passants souriaient dun air goguenard en lisant ses annonces de vente : qui donc à Tongtchouan ne savait cette maison hantée par les mauvais esprits ? Lui se dit : Les missionnaires ne craignent pas le diable, pourquoi noffrirais-je pas ma maison à Koù-se-to ? Etant connu lesprit utilitaire des Chinois, je noserais même affirmer que ce projet nait influé en rien sur sa conversion.

    Quoi quil en soit, voyant lembarras du P. Fenouil, il mit aimablement à sa disposition la moitié de son home pour les réunions des fidèles. Ainsi lon put voir chaque dimanche une assistance grandissante, émaillée de globules divers, se presser autour dun autel provisoire. De là à proposer lachat de limmeuble, il ny avait quun pas : il fut vite franchi. Le Père, réjoui de ces heureux débuts, augurant bien de lavenir, acquit à assez bon compte la maison hantée, à titre de résidence temporaire. Hélas ! faute de quibus, le temporaire a duré jusquà ce jour : limmeuble provisoire est encore le centre insuffisant de toute la région. Quoi de plus ? La récente fondation allait se développant, se consolidant depuis douze ou quinze mois, quand la mort du Vicaire Apostolique lui ravit sa cheville ouvrière. En sa qualité de premier Provicaire, le P. Fenouil devait prendre en mains la direction générale de la Mission.

    Mort de Mgr Ponsot. Le 17 novembre 1880, Mgr Ponsot, fondateur de la Mission du Yunnan, séteignait à Lông-ki, doucement, sans secousse, comme une lampe sans huile. Inaugurée le 21 janvier 1830 cest-à-dire six mois avant la Révolution de Juillet qui détrôna Charles X, sa carrière apostolique sachevait la dixième année de la troisième République. Elle comprend 50 années de mission, dont 37 dépiscopat. Son tombeau sélève dans lenceinte fortifiée par ses soins, derrière la chapelle de Long-ki. 50 ans de Chine ! Quelle somme danxiétés, de contradictions et de déconvenues ne comporte pas un si long cycle, à travers les révolutions sociales et la xénophobie de cette époque ! Mais aussi quel noble exemple de persévérance pour les générations postérieures ! Certes, ce nest pas sa faute si les résultats apparents ne concordent quimparfaitement avec le travail fourni. Pendant plus de trente ans, le désarroi où toute la province était plongée entrava constamment son action ; la paix rétablie, il se trouva paralysé par larthrite qui le conduisit au tombeau. Pourtant une leçon pratique découle de sa longue existence, à savoir que, pour faire des chrétiens sérieux, solides dans la foi, aucune méthode négale linstruction soignée, assidue, des enfants comme des catéchumènes. Lesprit chrétien sensiblement plus développé de la génération précédente préconise et recommande à limitation la sollicitude persévérante de Mgr de Philomélie pour lenseignement.

    Avant de passer outre, saluons une dernière fois cette vénérable figure épiscopale, qui nous est chère à tant de titres.

    Meurtre du P. Baptifaud (Fou). Avant de proférer son in manus tuas, le regretté défunt avait été vivement affecté par la fin aussi triste que prématurée dun missionnaire davenir.

    Le P. Jean Baptifaud, promu au diaconat dans son diocèse de Clermont, fit la campagne de 1870 dans les ambulances militaires. Prisonnier des Prussiens, il parvint à sévader. Arrêté une seconde fois aux avant-postes français, peu sen fallut quil ne fût fusillé comme espion. Après la guerre, sétant agrégé aux Missions-Étrangères, il partit pour le Yunnan le 6 novembre 1872.

    La maturité, de son jugement, son assimilation rapide de la langue et des usages chinois, avec, comme base, un tempérament dacier, pronostiquaient un long et fructueux ministère. Déjà même il sétait acquis lestime des païens avec laffection des chrétiens. Par malheur, ces heureux débuts furent brusquement interrompus par une de ces sottes émeutes que provoque de temps en temps une mentalité pétrie de superstition.

    Au temps où le missionnaire débutait au marché de Pien-kio, lopinion publique se préoccupait fort dun paysan vulgaire, que la nature avait doté dune paire doreilles anormales. Le lobe, développé extraordinairement, descendait jusquà la hauteur du menton. Or, pour les gentils, ces appendices saugrenus dénotent incontestablement une nature surhumaine ; cest pourquoi ils ne manquent pas den agrémenter lidole Fou 1. Cest aussi, dans leur idée, un pronostic certain de hautes destinées en ce bas monde.

    Cependant le prédestiné avait atteint sa vingtième année sans voir lombre dun virement dans sa condition : lheure nétait pas venue.

    Enfin surgit un sorcier qui tire son horoscope, le combine avec les pa koúa 2 et proclame solennellement : Le sort en est jeté ; la volonté du Ciel apparaît clairement : elle ta choisi pour renverser la dynastie mandchoue et prendre sa place. Quant aux moyens daction, sois sans inquiétude, elle y pourvoira. Argent, munitions, troupes, armement, te surviendront toujours à propos. Il suffit que tu commences.


    1. Fou : le dieu de la fortune. Ses favoris se distinguent par des oreilles pendantes ou des bras plus longs que nature.
    2. On appelle pa koúa huit lignes horizontales imaginées par Fou hi, 2852 ans avant J.-C. Prises en entier, ou coupées selon des règles déterminées, elles produisent 64 figures différentes, base de la divination, avec concordance du cycle.


    Cet événement, vite divulgué, réunit en quelques jours plusieurs centaines de partisans autour du pseudo-monarque, et la conquête de la Chine commença par loccupation des villages dalentour, En arrivant à Pien kio, le clan insurgé comptait déjà un millier dadhérents, villageois niais, sacripants à tous crins, badauds amateurs de nouveautés, etc., tous armés de lances, de piques ou de coutelas.

    Le marché était défendu par un poste de surveillance, sous les ordres dun pa tsong (officier subalterne commandant douze hommes). Suffisante en temps ordinaire, cette garde chétive se trouvait impuissante en face de la horde tumultueuse, fanatisée : en un instant le fortin est envahi et le pa tsong massacré avec ses soldats.

    On avait exhorté le P. Baptifaud à se dérober par la fuite : il ne put se résigner à abandonner ses chrétiens, et se mit avec eux sous la protection du drapeau national.

    Sommé par les bandits de faire sa soumission au nouvel empereur, il sy refuse énergiquement ; alors on lattache à un arbre, et il meurt percé de mille coups.

    Ainsi Pien-kio restait acquis à la révolution ; mais elle ne loccupa pas longtemps. Prévenu en toute hâte, le Préfet de Ta-ly envoie deux cents soldats venger la mort de ses administrés. En moins dun jour, le faux monarque est saisi et garrotté avec ses prétendus ministres, pendant que ses affidés séclipsent comme une volée de moineaux à la vue de lépervier. Inutile de dire que le sorcier, faux prophète, détala le premier. Lémeute avait vécu ; disons mieux, la comédie avait pris fin ; oui, mais la Mission restait privée dun auxiliaire précieux. Sans doute Pékin, dans sa Gazette Officielle, loua hautement le loyalisme du P. Baptifaud ; son éloge platonique ne compensa pas, tant sen faut, la perte causée par les assassins chinois.

    En dépit de ses oreilles exubérantes, le prédestiné du Ciel, porté en cage à Yunnansen, y paya de sa tête sa manie des grandeurs. Le même jour, dix des principaux meneurs partageaient son triste sort. Châtiment excessif pour de pauvres déséquilibrés, dira-t-on. Est-ce bien sûr ? Remarquez que la peine de mort en pareil cas est surtout une mesure préventive contre la contagion des révoltes, et Dieu sait si elles abondent au Céleste Empire ! Le plus souvent, elles proviennent de labêtissement du peuple par la superstition ; neuf fois sur dix leurs vrais instigateurs sont les ministres du culte idolâtrique : bonzes et bonzesses, sorciers et sorcières, diseurs de bonne aventure et autres suppôts de lenfer, voilà les fauteurs de troubles ; les vrais coupables, ce sont eux. Et il nen saurait être autrement : le singe fait des singeries, les suppôts du diable machinent des diableries, cest la loi de nature. Le Dieu de paix et de justice envoyant ses missionnaires prêcher aux hommes léquité et la concorde, Satan, le premier des conspirateurs, le coryphée de la cabale, ne peut manquer de leur insuffler lambition et la discorde par lentremise des bonzes et consorts, ses missionnaires à lui. La discorde est son élément, son champ daction favori ; cest là quil fourrage à gogo. Hélas ! Doléances superflues, protestations sans profit : elles nempêcheront pas lenfer de spéculer comme ci-devant sur la sottise incommensurable des infidèles, ni ne corrigeront leur invincible attrait pour la superstition. Mieux vaut continuer tranquillement la chronique ébauchée.

    (A suivre) E. MAIRE,
    Provicaire du Yunnan


    1922/524-533
    524-533
    Maire
    Chine
    1922
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