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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 6 (Suite )

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs Assassinat de lexplorateur Margary. Maintenant que, la tempête finie, le calme revient insensiblement, il faut songer à réparer les dégâts : ce nest pas mince besogne. Les missionnaires sempressent de mettre à profit une accalmie longtemps attendue. Avant de raconter leurs travaux, mentionnons un fait regrettable, qui faillit déclencher un nouvel orage plus terrible que le précédent.
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs
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    Assassinat de lexplorateur Margary. Maintenant que, la tempête finie, le calme revient insensiblement, il faut songer à réparer les dégâts : ce nest pas mince besogne. Les missionnaires sempressent de mettre à profit une accalmie longtemps attendue. Avant de raconter leurs travaux, mentionnons un fait regrettable, qui faillit déclencher un nouvel orage plus terrible que le précédent.

    Lexploration du Mékong navait pas passé inaperçue en Europe. LAngleterre, toujours disposée à voir dans chaque entreprise des nations voisines une atteinte à ses droits, sempressa de lui donner une réplique. Sous couleur de tourisme, lAnglais Margary tenta de refaire le voyage de Garnier, mais eu sens inverse, cest-à-dire en partant de Shanghai. Comme il était amplement pourvu de passeports et de recommandations, il traversa la Chine de lEst à lOuest sans obstacle, Pourtant son passage, à Yunnansen exaspéra Tsén, le xénophobe. Un diable détranger, sans escorte, arpenter hardiment son territoire, quelle impudence ! Evidemment cest une provocation outrageuse, intolérable : il saura la relever. Sans tarder il envoie secrètement au mandarin de Tèn-iue, son subalterne, lordre de supprimer le voyageur, mais en dehors du Yunnan et par lentremise de sicaires irresponsables. La consigne fut exécutée de point en point. Margary tomba sous les coups de nomades insoumis, à dix ou douze lieues de la frontière chinoise. Lattentat réclamait une punition sévère. Sur les instances de la Légation britannique, une commission mixte, composée de trois Anglais et de deux Chinois, vint enquêter sur les lieux. Cette fois, le farouche Tsén se crut perdu sans rémission, car lambassade demandait impérieusement sa tête.

    Malgré tout, son cas nest pas désespéré. Au Céleste Empire, la Justice na pas les yeux bandés, mais grands ouverts et, chose curieuse, extrêmement sensibles aux reflets métalliques. Linculpé, richissime, avait largement de quoi fasciner ces yeux-là.

    Un jour, on apprit que laustère commission denquête repartait pour Pékin, et ce fut tout... Bien longtemps après, la Gazette Officielle annonça, dans un entrefilet, que Tsén-iôu-iñ, ex-gouverneur du Yunnan, avait été transféré au Foûkién.

    Ce que lui coûta sa stupide incartade, il ne la jamais avoué : daprès les journaux dEurope, la seule indemnité perçue par la famille de sa victime fut de 48.000 taëls (environ deux millions de francs). Après tout, cela lui importait peu, puisquil avait la vie sauve et gardait son emploi, la poule aux ufs dor !

    Le P. Proteau (Mêy).A vrai dire, ces bouleversements dun monde idolâtre, manifestations périodiques dune nature perfide, sauvage, nous intéresseraient fort peu, nétait leur répercussion sur luvre apostolique. A ce titre, il était nécessaire de les signaler transitoirement ; maintenant que cest fait, revenons à nos moutons.

    Un missionnaire, enveloppé, lui aussi, dans la tourmente de lOuest et dont il faut dire quelques mots, cest le Père Lucien Proteau, un Vendéen. Embarqué en 1856, il atterrit dabord au Siam, où il fut présenté au roi, qui lui fit don dun petit globule dor. Mais sa complexion délicate ne saccommodant pas des chaleurs indochinoises, on le transféra au Yunnan. Sous une enveloppe plutôt chétive, le fils des Chouans recelait une âme fortement trempée, mais débonnaire. Mgr Ponsot lui assigna Pě-iên-tsìn (la ville aux salines) comme lieu de résidence, avec juridiction sur les pays environnants. Durant de longues années, son action embrassa aussi Hong-pou-so, où la Mission du Sutchuen navait pas encore de missionnaire.

    Le P. Proteau jouissait dune grande popularité ; qui donc à Pě-iên-tsìn ne le connaissait pas ? Respecté de tout le monde, les habitants le saluaient à lenvi, de façon sympathique. Le Père gratifiait chacun dun bon mot ou dun sourire... Eh bien ! le croirait-on ? Durant trente ans de ministère, il ne compta jamais plus de dix-sept convertis à Pě-iên-tsìn ; tant il est vrai quune grâce surnaturelle peut seule réduire le cur païen, même le moins revêche.

    Ces quelques élus, le P. Proteau les endoctrinait con amore ; aussi firent-ils honneur à son enseignement. Saccommodant à lesprit pratique chinois, il imagina pour leur instruction un tableau synoptique, où les points essentiels de la doctrine catholique étaient figurés par des
    sapèques diversement combinées. Cette méthode originale ne sest pas vulgarisée, linventeur abhorrant la réclame.

    Comme cet embryon de chrétienté laissait au missionnaire pas mal de loisirs, il les employait à rayonner au dehors, semant partout le bon grain. Encore avait-il sa manière à lui de voyager : chevauchant un paisible canasson, il ne faisait pas plus de quatre ou cinq lieues par jour, en égrenant son chapelet. Aussi évaluait-il les distances daprès le nombre de rosaires quelles comportaient.

    Assez souvent il arrivait à létalon de broncher ; au lieu de sen fâcher, le cavalier disait : Voilà, il ma entendu dire Gloria Patri, il sunit dintention. Bonne bête, il a de lentendement, mon coursier !

    A mi-route, on stoppait invariablement en plein air. Pendant que le bidet paissait en liberté, le Père apprêtait son déjeûner, une soupe à leau. Simple, mais assez peu confortable, son ordinaire !... Jai hâte dajouter quil y avait un revenant-bon. Chaque année, le missionnaire se permettait le luxe dune demi-livre de café. Serrée dans une chaussette, la précieuse poudre laccompagnait dans toutes ses excursions. Après chaque repas, on infusait la chaussette quelques instants dans un bol deau bouillante ; puis, le café prêt et dégusté, létape sachevait gaillardement.

    Certain jour, les employés de je ne sais quel octroi, en veine de raillerie, larrêtent au passage, sous prétexte de visiter ses effets ; le voyageur met aussitôt pied à terre, allume sa pipe et, pendant que les douaniers inspectent son maigre bagage, il les exhorte chaudement à se convertir. Les loustics, un peu penauds, promirent dy songer, mais ne savisèrent plus de le berner.

    Au commencement, le P. Proteau disait aux païens : Létude de la doctrine chrétienne nest pas difficile ; un minimum de bonne volonté y suffit. Invariablement ceux-ci répondaient : Je voudrais bien devenir chrétien, mais la mémoire me fait complètement défaut. Sur ce, variant sa leçon, le missionnaire allait répétant : Pour apprécier la religion, il importe surtout de la comprendre ; avec un peu dintelligence, on y arrive sans peine. Alors les mécréants de riposter : Sil ne fallait que de la mémoire, on en a un peu ; mais le jugement, inutile den parler, on en manque absolument. Que faire avec des gens de cette trempe ? Il nen continua pas moins à les exhorter jusquà sa dernière heure : une telle persévérance est bien digne déloge.

    Dénué dambition, exempt de désirs, le brave Vendéen vivait en ascète. Sa résidence de Pě-iên-tsìn était une maison basse, obscure, constamment enfumée par les usinés dalentour ; il ne songea jamais à sen procurer une plus confortable. Lorsque lui parvenait son viatique de lannée, sil sy trouvait quelque excédent, il ne manquait pas de le renvoyer à la procure. Neût-il pas été préférable de lemployer en bonnes uvres ? Une aumône faite à propos ouvre souvent au missionnaire la porte dun cur obstiné. Lui avait en vue par-dessus tout la sainte pauvreté apostolique.

    Le P. Proteau mourut et fut enterré à Tá-lỳ-foù en 1888. Si son apostolat na pas obtenu de succès marquants, la faute en est imputable non à lhomme, mais bien aux circonstances. Lexpérience a, en effet, surabondamment prouvé que les circonstances simposent à lhomme et le commandent.

    Cette ébauche biographique nous a fait anticiper sur la marche des événements ; il convenait de la terminer en une fois. Retournons maintenant en arrières.

    Lannée 1870 marque un tournant dans lhistoire du Yunnan ; avec la fin de la révolution coïncide laurore dune ère nouvelle. Entravée dans sa diffusion pendant dix-huit ou dix-neuf ans, luvre apostolique va sortir de la stagnation.

    Assurément, le petit corps dattaque (9 missionnaires assistés de 6 prêtres indigènes) na pas la prétention dabattre la citadelle de lidolâtrie, défendue par huit millions dincrédules ; mais chaque assaillant se promet dy faire une brèche sérieuse, personne ne reculera devant la peine. Analysons rapidement les travaux de cette époque dans chaque partie de la Mission, en consacrant quelques lignes à chacun des ouvriers. Commençons par le Nord.

    P. Godefroy Chicard (Hô ). P. Placide Parguel (Siao).
    Entrés en lice à huit ans dintervalle, les PP. Chicard et Parguel nen restent pas moins dans la mémoire des hommes aussi inséparables que Castor et Pollux. Dissemblables de tempérament comme daptitudes, mais unis par la communauté des aspirations et des tendances, placés en outre par la Providence dans un même champ daction, les deux chevaliers doivent figurer sous la même rubrique dans les annales du Yunnan.

    Pierre-Célestin Chicard, Poitevin dorigine, quitta la Rue du Bac en 1858. Sa traversée jusquau littoral de la Chine nest marquée par aucun incident notable. Mais là les choses se compliquent : linsurrection des Tchầng-mâo (hommes aux longs poils) ayant jeté dans le désarroi tout le Sud-Est de lEmpire, les voies ordinaires de pénétration sont devenues impraticables. Que fera notre paladin ? Battra-t-il en retraite ? Restera-t-il en panne ? Ni lun ni lautre. Lui qui shonore de porter la livrée de Godefroy de Bouillon, lui, ladmirateur de Bayard et de ses preux, reculer devant les malandrins chinois, fussent-ils nuée, fi donc ! Néanmoins, sachant que la crânerie nexclut pas la prudence, puisquil ne peut surmonter lobstacle de front, il se résoudra à le tourner.

    Un premier essai de pénétration clandestine par le Kouangtong ne réussit pas et le ramène au point de départ. Une seconde tentative à travers le Kiangsi lamène enfin sain et sauf à destination. Ce dernier raid aventureux, riche en péripéties, on le connaît par sa biographie ; inutile den reparler. Attentes et détours avaient allongé presque dun an le voyage du nouveau missionnaire ; mais, ayant touché barre, il oublia ses mésaventures.

    Jai hâte de dire quon se méprendrait sur le compte du P. Chicard en le jugeant daprès sa correspondance. Il nétait rien moins que le Don Quichotte emballé que ferait pressentir son style romanesque. Original certes, mais sans excentricité ; vaillant, mais non bravache ; très respectueux de lautorité, joyeux compagnon avec ses frères darmes, très serviable pour les chrétiens, quoique toujours en garde contre leurs chinoiseries, protecteur décidé de la veuve et de lorphelin : tel je lai connu et apprécié pendant seize ans. De taille moyenner nerveux, agile, fécond en ressources ; de plus, bon tireur et habile cavalier, notre Godefroy eût fait un brillant spahi. Sous prétexte quun de ses ancêtres avait habité lAmérique, il se plaisait à proclamer quil avait du sang de Huron dans les veines. Dieu, qui se létait réservé, en fit un chevalier-apôtre : de fait, son rêve, dès lenfance, fut de devenir un saint, mais un saint à cheval.

    Il arriva au Bas-Yunnan à lépoque où cette région était ravagée périodiquement par les barbares Man. Quelle bonne aubaine ! il pourra donc rompre des lances avec les mécréants ! La petite chrétienté de Kàn-tsè-pîn, à laquelle fut préposé dabord le nouveau venu, lui procurait damples loisirs : il les utilisa avec usure pour létude du chinois. Idiome populaire, style écrit, études de murs, il mène tout de front, avec son entrain habituel. En même temps quil étudie les classiques. il se mêle le plus possible aux causeries des paysans. Cest là quil sapproprie au jour le jour les adages populaires, les expressions pittoresques, les idiotismes qui imageront plus tard sa conversation.

    Cette méthode poursuivie assidûment lui réussit si bien quon le prendra maintes fois pour un Céleste authentique. Dans un voyage quil fit par la suite à Shanghai, il sembarqua, par raison déconomie, sur un bateau-omnibus surchargé de voyageurs ; personne ne soupçonna son exotisme, quoique la navigation fût de vingt et quelques jours. Il ne faudrait pas croire toutefois que son esprit chevaleresque tiédît au contact du chinois ; tout en cultivant Confucius, il rêvait de créneaux et de donjons. Ne fallait-il pas se prémunir au plus tôt contre les razzias futures des infidèles ? A peine installé, il soccupe dentourer son home dun mur denceinte avec tourelles et meurtrières. Entre nous soit dit, si cette première création suffit pour défendre son auteur contre les barbares, elle ne lui ouvrira pas les portes de la renommée. Cest que les romans de chevalerie nengendrent pas des architectes ; vaillance et technique sont choses distinctes. Aussi notre Godefroy sécriait-il souvent : Que de vides dans mon éducation !

    Petit à petit, il savisa quune caverne spacieuse, pratiquée au flanc de la montagne voisine, fournirait un refuge sûr à ses chrétiens en cas de débâcle ; un commandant de place ne doit-il pas parer à toutes les occurrences, y compris une retraite forcée ? Fort bien ! Seulement il navait pas pressenti que, sous un mince revêtement de gazon, la montagne sournoise déguisait une ossature siliceuse inattaquable aux mauvais outils chinois ; aussi louvrage navançait quavec une lenteur déconcertante. Pour réaliser la caverne de ses rêves, il lui eût fallu dériver vers Kan-tse-pin un bras du Pactole. Force fut bien de renoncer à lentreprise. Du reste, ce nétait là quun coup dessai ; avec le temps et lexpérience, lapprenti deviendra maître-ès-arts.

    Entre temps lesprit martial grandit dans lambiance du paladin ; il semble quun souffle moyenâgeux sest levé sur le Bas-Yunnan. Nous avons dit que les invasions annuelles des barbares avaient contraint les missionnaires à fortifier leurs résidences. Dans le principe ce nétait que des murs en pierres brutes hâtivement amoncelées. A linstigation du P. Chicard, les ouvrages de défense, repris en sous uvre, mettent au jour des créneaux, des bastions, des tourelles, tout lappareil réduit des châteaux-forts. Si lexécution laisse à désirer, lintention du moins perce clairement. Il va sans dire quaux jours de bataille, il commande la défense en faisant le coup de feu.

    Ainsi sécoulèrent ses premières années de mission, partagées entre ladministration spirituelle, létude et la guerre, jusquau jour où il reçut un adjudant dans la personne du P. Parguel. Faisons connaissance avec ce nouveau preux.

    P. Parguel. Dans un coin du Rouergue (Aveyron) se blottit lhumble village de la Bouteille, annexe de N.-D.-des-Treilles (deux noms qui cadrent à souhait) : cest là que naquit le futur missionnaire. Lironie du sort, ou peut-être une méprise de son parrain, lui imposa au baptême le patronage de saint Placide, quil nimita guère. Dès lenfance, son humeur belliqueuse semblait le vouer irrévocablement à la carrière des armes. Engagé volontaire à dix-huit ans, il se disposait gaiement à endosser la cuirasse, lorsquune malencontreuse exemption lexclut des cadres ; sa famille avait fait valoir sa condition de fils aîné de veuve. Cest alors quobéissant aux directions de la divine Providence, il poursuivit ses études avec lintention bien arrêtée de se faire missionnaire 1. Lui aussi sera un chevalier-apôtre.

    Au Séminaire des Missions-Étrangères, le nouvel aspirant détonnait bien un peu par ses manières frustes, son parler rude, et aussi par certaines excentricités inoffensives. Ne lui prit-il pas fantaisie, un beau matin, de jouer du cor de chasse pendant que sonnait la cloche du réveil : il soufflait à pleins poumons, croyant que le bruit de la cloche couvrait le son du cor. Mais il navait pas prévu que le sonneur, un malin, abrégerait la sonnerie ordinaire. Cest ainsi que ce jour-là on eut un réveil en musique, inattendu, à la grande joie de la communauté, jusquà ce que le Directeur des aspirants, alors le bon P. Delpech, grimpant lestement lescalier, vînt lui rappeler quil nétait pas dans les bois de Meudon.. ! Mais le tout était racheté par une franchise et une générosité plus quordinaires.


    1. Il racontait quétant au Grand-Séminaire de Rodez et voyant de sa fenêtre les soldats faire lexercice, il laisse là livres et cahiers, se précipite chez le Supérieur et lui déclare que décidément il nest pas né pour être prêtre, mais quil sent en lui létoffe dun soldat. Le vénérable Sulpicien lui montre que ce retour dhumeur militaire est simplement une tentation du diable et le renvoie à sa théologie.


    A peine arrivé à Long-ki, en 1866, apprenant que le P. Chicard avait été transféré à Tien-pa-teou, à huit lieues de là, il voulait aller le rejoindre le jour même ; Mgr Ponsot eut grandpeine à le retenir jusquau lendemain, tant était forte sur son âme lattraction du paladin Godefroy. Il ne le connaissait pourtant que par le souvenir persistant quon lui gardait à la Rue du Bac. Je laisse à penser la joie des deux frères darmes lorsquils se trouvèrent réunis à lombre du manoir de Tien-pa-teou. Tout de suite Parguel se mit à lécole de lancien. Pareils par leur foi, par leurs espoirs, par leur vaillance, ils devinrent inséparables. La diversité des humeurs suscita bien parfois quelques brouilles passagères : nen arrive-t-il pas de même entre frères ? Les ciels sans nuages ne se rencontrent guère que dans les idylles ou les romances.

    Godefroy travaillait alors à fortifier sa nouvelle résidence : la maladie de la pierre domina toute son existence. Naturellement Placide lui prête son concours enthousiaste. On suait sang et eau au manoir, et on y vivait de rien. En temps ordinaire le missionnaire ne fait pas chère lie : ses émoluments le condamnent à un régime de tempérance, joyeusement accepté dailleurs ; somme toute, il ne souffre pas de la faim. Mais, quand des rêves de constructions hantent son cerveau, cest à un régime de famine quil se soumet volontairement. Le P. Chicard, pour se consoler, disait : La pitance est maigre ; comme compensation, nous ferons une cavalcade dont on parlera dans lhistoire Bravo ! opinait Parguel, faisons trembler ciel et terre !

    Quand Godefroy parcourait son district, Placide chevauchait à sa remorque ; visitait-il un malade, lalter ego le suivait comme son ombre 1. Dès que survenaient les Man ou autres bandes dévastatrices, les deux braves couraient sus aux félons, tiraillant côte à côte. Un jour, on apprend que le manoir de Tchen-fong-chan est investi par les barbares : Parguel court aussitôt à la rescousse. A son arrivée, lennemi, quittant la place, avait disparu, disait-on, du côté de Ku-long-tchang, enrichi dun gros butin et de plusieurs captifs. La nuit approche, un épais brouillard enveloppe les hauteurs ; les chrétiens, saisis dépouvante, ne savent que se lamenter. Nimporte. Sans prendre un moment de répit, le chevalier sans peur se charge de deux fusils, munit darmes une dizaine de jeunes hommes quil entraîne à sa suite, et part pour la chasse aux brigands. Après deux heures dascension, un bruit confus, tumultueux, frappe soudain son oreille. A nen pas douter, les pillards campent sur le petit marché de Ku-long-tchang, là, à cinq cents pas. Cette fois il les tient ; on va en découdre. Il se retourne pour commander la charge. Ah ! bien, oui... ses dix poltrons ont éventé, eux aussi, les barbares ; à ce moment, ils dévalent à toutes jambes sur le versant arrière. Furieux de sa déconvenue, le Père décharge ses armes coup sur coup, fait retentir les montagnes de ses cris de guerre, puis recharge et tiraille de plus belle. Il fait tant et si bien que les barbares, apeurés, senfuient précipitamment, sans souci des captifs et du butin. Lobscurité ne permettant pas de découvrir les effets produits, on ne connut lheureuse issue de laudacieuse entreprise que le lendemain, lorsque réapparurent les vingt rescapés, avec les animaux domestiques et les autres dépouilles reconquises. A quoi attribuer la pleine réussite de ce coup daudace, sinon aux fusils européens, dont les détonations, jusqualors inconnues des barbares, les épouvantèrent ? Cet exploit, pris parmi beaucoup dautres, explique la vogue dont jouissent les deux chevaliers-apôtres ; chrétiens et païens apprécient leur concours aussi désintéressé quopportun. Au Bas-Yunnan circulent des légendes multiples sur les deux champions, mais poétisées, plus ou moins travesties à lorientale.


    1. Un prêtre indigène, le P. Fang, écrivait, un jour quil avait rencontré nos deux chevaliers voyageant de concert : Pater Chicard equitabat, Pater Parguet portabat péi teou (hotte) : hujus modi non valet !


    Est-ce à dire que lapprobation publique était sans réserve ? Non certes. La franchise gauloise des deux missionnaires, leur rondeur dans les relations quotidiennes, leur façon tranchante de résoudre tous les cas, désorientaient lesprit chinois, le moins chevaleresque qui soit. Et, puisquil sagit dhistoire, et non de panégyrique, je dirai que ladaptation au milieu les préoccupait assez peu. En voici une preuve.

    Chauds partisans de la civilisation moderne, les deux amis censuraient en toute rencontre la vieille routine des agriculteurs chinois. Pour les en retirer, le plus sûr est évidemment de prêcher par lexemple. Les voilà donc qui font argent des pièces les moins indispensables de leur bagage apostolique et louent en commun la ferme de Piû-cháng. Le domaine est restreint, mais il contient une petite forêt ; des eaux vives y entretiennent la fraîcheur à souhait. On asséchera tout dabord ces rizières banales, de rendement médiocre ; les arbres superflus seront coupés ; toutes ces cultures archaïques feront place à des prairies luxuriantes, etc, etc. On leur prouvera jusquà lévidence, à ces rétrogrades, quà notre époque lélevage seul enrichit les cultivateurs. Les Chinois soignent fort malles animaux domestiques ; on fera leur éducation. Surtout on leur apprendra à utiliser le lait de leurs troupeaux, dont ils ne tirent aucun parti. Puis on améliorera la race chevaline... On... Que de richesses perdues, par ignorance ! Cest une vraie révolution qui va sopérer dans léconomie domestique, Bref Perrette avec son pot au lait ne faisait pas jadis de plus beaux rêves.

    Hélas ! comme Perrette, les réformateurs utopistes ne tardèrent pas à déchanter. Une épizootie malencontreuse décima le troupeau de la ferme-école ; réfractaire aux exhortations les plus pressantes, le public sobstinait à préférer la chair de porc ; sa répulsion pour le laitage navait pas faibli dun zeste. Aussi le rendement ne couvrait pas, tant sen faut, les frais dexploitation ; on courait à une ruine imminente.

    Dautre part, le propriétaire, navré à la vue de ses arbres abattus, de son patrimoine envahi par les herbes folles que ses ancêtres et lui avaient combattues sans merci, exigeait la résiliation du bail. Une détermination péremptoire simposant, les novateurs déconfits regagnent leur manoir ; advienne que pourra de lagriculture !

    Au demeurant, ils peuvent se consoler : tant dautres choses appellent la réforme, leur activité dévorante ne manquera jamais demploi.

    Entre temps, Ko-koui, dépourvu de titulaire, est confié aux soins du P. Chicard ; Tien-pa-teou reste sous la gouverne du P. Parguel, qui ladministrera sans trop dà-coups jusquà sa mort tragique en 1889, Le gouvernement provincial sétant enfin décidé à défendre militairement les abords du fleuve Bleu, la porte resta fermée aux Man envahisseurs : ce nétait pas trop tôt.

    Pour compléter lébauche de notre Aveyronnais, je najouterai que deux mots. Avide daventures périlleuses, le P. Parguel rêva toute sa vie de chevaux indomptés, de luttes corps-à-corps avec les grands fauves. Le Yunnan ne produit pas de chevaux sauvages, mais les ours, les panthères, les léopards y sont communs. Quel missionnaire nen a pas rencontré maintes fois ? Eh ! bien, lui ne vit jamais quune panthère, qui, dailleurs, sesquiva à son approche. Dédaigneux à légard des bravaches, il neût pas fait pleurer un enfant. A cheval, il volait sur le bord des précipices ; mais si quelque pièce accessoire du harnachement venait à se fausser, il devenait aussitôt soucieux. Une phalange ennemie ne leût pas fait pâlir ; par contre, il redoutait fort les toiles daraignées Finalement, mordu par un méchant caniche hydrophobe, il mourut de la rage à Long-ki, après 23 ans dapostolat. Sa foi si vive et si simple le soutint admirablement dans cette circonstance suprême. Il supporta pendant trois jours avec un courage étonnant la série des accès du terrible mal, priant avec ferveur et sans répit : il mourut debout, comme foudroyé, tenant son crucifix à la main.

    Nest-elle pas étonnante la destinée de ce missionnaire ? Toute son existence fut paradoxale, Notoirement désigné par la voix de la nature, comme par sa constitution dathlète, pour courir les aventures des batailles, il se soumet de plein gré à la discipline essentiellement pacifique du sacerdoce. Franc comme lor, sans lombre dartifice, toute sa carrière sécoulera au milieu dune population dissimulée, soupçonneuse. La diplomatie et létiquette lui répugnent également ; pourtant il se trouvera en contact journalier avec des hommes férus de formalisme. Cur large, désintéressé, il sera mêlé doffice à mille et mille contestations mesquines, nées de la cupidité ou de la mauvaise foi. Alors que son esprit convoite lair libre des pampas, ses journées seront surtout consacrées à un ministère assujettissant, sous les toits enfumés des villageois. Bizarrerie du destin ! Par amour pour la paix, il a répudié Mars et Bellone ; il nen devra pas moins lutter sans répit, jusquà son dernier souffle, contre une nature obstinément réfractaire. Neût-il dailleurs aucun autre titre à la considération, celui-là lui suffit de reste.


    (A suivre) E. MAIRE,
    Provicaire du Yunnan


    1922/346-356
    346-356
    Maire
    Chine
    1922
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