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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 4 (Suite )

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs En 1863, à la mort du, P. Huot, son successeur tout désigné au collège était le P. Fenouil, son auxiliaire doccasion. Il fut nommé, en effet, mais invitâ Minerva : lenseignement ne convenait ni à son caractère, ni à ses aspirations.
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs

    En 1863, à la mort du, P. Huot, son successeur tout désigné au collège était le P. Fenouil, son auxiliaire doccasion. Il fut nommé, en effet, mais invitâ Minerva : lenseignement ne convenait ni à son caractère, ni à ses aspirations.

    On avait ouï dire que plusieurs familles chrétiennes du Kouytcheou, émigrées au Yunnan, languissaient, tant au spirituel quau temporel ; il soffrit pour leur porter aide. Cette initiative ne manquait certes pas de générosité. Pourtant un voyage de vingt jours, dans des régions où tout était à feu et à sang, semblait tout au moins téméraire. Après bien des hésitations, le Vicaire Apostolique, désireux de lui adjoindre un compagnon de route, promut au sacerdoce lacolyte Lîn, revenu de Pinang.

    Pour éviter les longueurs, nous omettons les incidents de leur pérégrination singulièrement accidentée Parvenus à Pan-kiao, les voyageurs se concertent. Comme il est facile au jeune P. Lin de se dissimuler, il est convenu quil ira seul à la recherche des chrétiens et louera un logement provisoire à Yunnansen.

    Une modeste habitation ayant été retenue à Tai-ho-kai, à portée des chrétiens, le P. Fenouil sy établit à la dérobée. La prudence conseillait, en effet, de pressentir lopinion avant de se produire en public.

    Depuis trois jours, les deux prêtres jouissaient de leur incognito, lorsquune solennelle députation se présenta à la porte, demandant à voir le noble Européen. Les notables de la capitale, car cétait eux, après les civilités dusage, abordent franchement le sujet de leur visite.

    Vous nignorez pas, disent-ils, que le Vice-roi Lin étant décédé, lintérim fut confié au fântâi (grand trésorier) Leang. Mais les Musulmans révoltés lui ont fait prendre du poison. Pékin, il est vrai, a chargé le nouveau Vice-roi Lao de ressaisir les rênes du gouvernement provincial ; mais Son Excellence, craignant peut-être le sort du fân-tâi. Leang, séternise à Kouy-yang. Sil savisait dy fixer le siège de la vice-royauté, Yunnansen tomberait au second rang. Deux fois déjà nous avons essayé de prévenir cette fâcheuse éventualité ; mais les trahisons se multiplient tellement de nos jours, quil suspecte les exhortations les plus loyales. En attendant, les affaires languissent, le peuple murmure, lavenir na rien de rassurant. Nous avons entendu dire que votre noble religion enseigne la bienfaisance ; nous sommes donc venus vous piler de vous entremettre en notre faveur. Si vous daigniez seulement présider une nouvelle députation à Kouy-yang, grâce à votre habileté notre cause triompherait sûrement et notre ville vous devrait une éternelle reconnaissance. Il va sans dire quen ce cas le trésor public couvrirait toutes vos dépenses.

    Surpris dune proposition si imprévue, le missionnaire reste un instant indécis : lenjeu dune telle démarche était considérable. En cas de réussite, quel crédit inespéré ne lui vaudrait-elle pas en ville ? Si, au contraire, elle faisait fiasco, son apostolat futur nen serait-il pas gravement compromis ? Dautre part, il importait de ne pas saliéner les notables, arbitres de lopinion. A la fin, suivant une direction qui lui semble providentielle, il agrée leurs avances et le voilà, chef improvisé dune ambassade, en route pour le Kouytcheou.

    Dans leur exposé des motifs, les bons municipaux avaient omis une particularité intéressante, quil importe de mentionner. Précédemment Vice-roi des deux Kouang (Kouang-tong et Kouang-si), Lâo Tsông-kouang était tombé en défaveur à la suite de la prise de Canton par les Européens. Naturellement impartial, il ne nourrissait aucune prévention contre les étrangers. Bien mieux, on le disait ami des missionnaires, quil avait protégés plus dune fois. En réalité, cest cette circonstance, ignorée du P. Fenouil, mais bien connue des notables, qui avait provoqué leur démarche intéressée à Tâi-hô-kai.

    Dès le lendemain de son arrivée à Kouiyang, la députation yunnanaise était reçue en audience par le Vice-roi. Le grand homme, ayant lu sa requête, dit au Père : Les légations précédentes navaient pas dissipé mes appréhensions ; mais aujourdhui que vous garantissez la sécurité du voyage, je me fie à vos assurances, car je sais les Missionnaires incapables de tromperie ; je vais donc préparer mon départ pour le Yunnan. Puis il ajoute : Jai ouï-dire quarrivé depuis peu à Yunnansen, vous navez pas encore trouvé dhabitation convenable. Il y a là-bas un certain où-chou-kong-kouan, affecté au logement des mandarins de passage : je vous le donne à perpétuité, en reconnaissance de votre obligeante démarche. Ordre sera donné sans retard aux autorités locales de vous mettre en possession de cet immeuble au moment de votre arrivée, Je me charge, en outre, de faire légaliser cette concession à Pékin. Au revoir prochainement à Yunnansen. Cela dit, il congédie les députés.

    A leur retour, les notables notifièrent au public jusquaux moindres détails de lheureuse expédition ; seuls les engagement du Vice-roi à légard du missionnaire échappèrent à leur souvenance. Rien là de surprenant : lamnésie est un phénomène si commun en Chine, surtout chez les débiteurs et les obligés !

    A quelque temps de là arrivait enfin le Vice-roi Lao, inaugurant une période de calme relatif. Le P. Fenouil lui ayant présenté ses hommages, le grand homme lui demanda sil était content de son nouveau domicile : Je ne lai point encore vu, répondit-il, et cétait exact. Séance tenante, le Vice-roi, visiblement froissé, donna des ordres formels, pressants ; le maître avait parlé, les notables hargneux baissèrent pavillon sans mot dire.

    Cest ainsi que la Mission acquit lemplacement où sélève lévêché actuel du Yunnan. Je dis lemplacement, parce que les édifices qui faisaient partie intégrante de la donation ont subi plus tard des métamorphoses dont on parlera en leur temps.

    Lao Tche-tai avait dit au Père : Toutes les fois que vous me rendrez visite, vous serez le bienvenu ; ma porte vous sera ouverte à toute heure du jour. La suite prouva que cette assurance nétait pas feinte, car le jeune P. Lîn, lui aussi, eut dès lors ses entrées libres au palais en qualité de collègue et commensal du Français affectionné.

    Et voici quun revirement subit se manifeste dans lopinion publique : la renommée du P. Fenouil grandit rapidement. Qui donc ne connaissait pas le Kou-se-to (le prêtre Kou), lami du Vice-roi ? Les mandarins en fonction lui font la cour, les aspirants aux charges publiques briguent son patronage, les recours en grâce, les demandes assiègent sa porte. Les Musulmans même, faisant volte-face, découvrent propos que les chrétiens et les disciples de Mahomet sont frères, puisquils croient à lunité de Dieu. Cest ainsi que, sur les deux hémisphères, lopinion est avant tout opportuniste et se soucie peu de la logique.

    Le P. Fenouil se prêtait à cette vogue inattendue, parce quil compte bien la faire concourir à la gloire de Dieu. Que de beaux rêves apostoliques ne fit-il pas alors ! Hélas ! les rêves sen allèrent en fumée ; les espérances furent déçues. Le public louait volontiers son obligeance, prisait particulièrement ses bons offices ; quant à sa doctrine, elle ne trouva que peu ou point décho dans les curs, bien quil la prêchât à tout venant. En dix ans, il ne convertit en ville quune veille fripière, quil allait lui-même catéchiser dans la rue, au grand ébahissement des badauds. Les cinq ou six familles venues du Kouy-tcheou croupissaient dans lindigence, réduites à implorer la charité publique ; seulement le dimanche, pour assister aux offices, ces pauvres chrétiens louaient au mont-de-piété un habit sortable, quils reportaient le soir même Au dehors, le prêtre indigène visitait Sîn-hîn, avec les annexes fondées jadis par le P. Vachal, et cétait tout. La situation, on le voit, nétait guère encourageante ; elle sexplique pourtant quand on songe au désarroi de lépoque. Autant, en effet, révolutions sociales fomentent les passions de lhomme, autant elles entravent les opérations du Saint-Esprit : Non in commotione Dominus. Au surplus, les païens avaient alors bien dautres préoccupations quelle de leur éternité.

    Des complications allaient surgir. Le missionnaire noccupait son nouvel immeuble que depuis peu de mois, quand arriva un émissaire du Vice-roi, disant. Linsurrection musulmane grandit sensiblement dans lOuest ; notre grand homme cherche en vain un local convenable pour la préparation de la poudre de guerre ; vous lobligeriez fort en lui prêtant pour quelques mois la partie inoccupée de votre hôtel. Fabriquer des explosifs dans une maison habitée, nétait-ce pas téméraire au premier chef ? Le P. Fenouil ne le sentit que trop ; il naugurait rien de bon de cette aventure, mais la bienséance lui ferma la bouche.

    Or, deux mois après, une formidable détonation épouvantait tout le quartier et réduisait en miettes la superbe résidence. Quétait-il donc survenu ? Bien peu de chose : une étincelle malencontreuse, tombée dune pipe chinoise sur un monceau de poudre, avait occasionné le désastre. Louvrier imprudent périt dans les flammes avec tous ses compagnons dindustrie. Comment le missionnaire, assis à sa table de travail, ne fut-il pas enseveli sous les ruines ? le fait ne sexplique que par une protection particulière de la divine Providence. Il avait la vie sauve, mais restait sans asile : nallez pas croire quil perdit courage Dans cette même rue de Pîn-tcheu-kai (de la paix et du droit) il loua une maison bourgeoise, quil mit sous le patronage de sainte Philomène. Dans sa pensée, ce nétait quun gîte passager, en attendant lheure du relèvement. En fait lattente se prolongea jusquen 1880, cest-à-dire près de dix ans. Oh ! la patience, quel merveilleux antidote ménagé par le Ciel contre les mille contrariétés de la vie ! Que les aspirants à lapostolat, en particulier, noublient pas den faire ample provision avant de faire voile vers lOrient.

    Cest apparemment à titre de compensation que le Vice-roi fit don au P. Fenouil dun autre immeuble dans la ville de Tchao-tong. Là comme à Yunnansen, la municipalité protesta de prime abord contre laliénation sacrilège du domaine chinois ; puis, jouant de ruse, elle livra en rechignant une partie seulement des maisons concédées. Craignant avait tout dindisposer les esprits, le Père ferma les yeux sur ce passe-droit, mais témoigna vivement sa gratitude au donateur.

    Celui-là ne se doutait pas que ses jours étaient comptés ; peu après, le poison musulman mettait fin à sa bienfaisante mais trop courte administration.

    Accouru à son chevet, le P. Fenouil le trouva sans parole, tournant vers lui des yeux inquiets et suppliants. Plus dune fois depuis, il sest reproché de navoir pas conféré le baptême sous condition à cet homme droit, par ailleurs sommairement renseigné sur les dogmes catholiques. Qui sait, en effet, si à ce moment lattitude suppliante du mourant ne traduisait pas ses angoisses en face de lau-delà ?

    Les PP. Bariod (Tcheou) et Chirou (Tchang.) Entraînés par les événements, nous nous sommes un peu attardés à Yunnansen : il est temps de reprendre la trame du récit densemble.

    Au cours de lannée 1852, sembarquaient deux nouveaux auxiliaires : le P. Vite Bariod, du diocèse de Saint-Claude, et le P. Maurice Chirou, de Bayonne. Comme leurs devanciers, ils remontèrent le Fleuve Bleu, la grande artère de la Chine méridionale ; à cela près que, sur la moitie du parcours, ils bénéficièrent dun bateau muni de roues à palettes. La vapeur, qui se rit des distances, commençait donc à abréger les voyages au long cours, pour la grande commodité des missionnaires, mais non sans préjudice de leur originalité légendaire Pénétrer au Yunnan à cette heure de perturbation, cétait braver la tempête ; par bonheur, la tempête se montra clémente pour les nouveaux venus. Pleins de zèle lun et lautre, mais également doués dune humeur paisible, ils traversèrent la tourmente sans en trop souffrir. Il convient dajouter, dailleurs, que leur vie apostolique sécoula tout entière au Bas-Yunnan, cest-à-dire dans lîlot épargné par linsurrection musulmane.

    En 1872, après vingt ans consacrés à Kokoui à un apostolat traversé par les incursions périodiques des Man, la rapine et les autres arias, le P. Bariod alla se préparer à la mort dans un cloître de Marseille.

    Quant au P. Chirou, successivement curé de Tien-pa-teou, successeur au Collège du P. Fenouil, procureur de la Mission à Long-ki, il se montra partout lhomme modeste, exemplaire, que nous avons connu à Paris. Il était remarquable surtout par son calme imperturbable. Dhumeur toujours égale, on ne le vit jamais surexcité ou inquiet. Il avait sa tactique à lui pour évincer les importuns et les causeurs indiscrets. Après avoir satisfait à leurs demandes, il se plongeait si profondément dans la lecture de quelque livre, que la foudre tombant à côté de lui ne len eût pas distrait. La faconde des babillards les plus endiablés échouait contre cette barricade de circonstance ; aussi avaient-ils nommé le Silencieux... Par exemple, il faut convenir que éloquence ne lui avait pas été donnée en partage : les vieux chrétiens se rappellent encore les messes blanches du F. Tchang (ils désignent par là les messes sans prône.)

    A Long-ki, il avait constaté que des soustractions répétées sétaient faites dans lappartement de lévêque ; il len prévint doucement. Comme le prélat débonnaire répugnait à suspecter son personnel, le Père ninsista pas ; mais, ayant perquisitionné dans les chambres des domestiques, il y recueillit un assez joli stock dobjets escamotés, quil déposa sans bruit devant la porte de la chambre épiscopale. Lorsque Mgr Ponsot aperçut cet étalage, il sétonna dabord, puis se souvint de lavertissement reçu la veille. La preuve était faite ; lincident se trouva clos, sans frais oratoires, ni dune part, ni de lautre : nest-ce pas charmant ? La concorde navait pas grandpeine à régner dans un tel milieu.

    Raconterai-je encore un épisode topique ? Cavalier médiocre, le P. Chirou nourrissait pourtant une forte mule très maniable. Un beau matin, un confrère du voisinage (le P. Parguel : pourquoi ne le nommerais-je pas ?) subtilise la bête, puis détale sans bruit. Le lendemain il envoyait une vache, avec ces quelques lignes : Votre mule dépérissait faute dexercice ; je veux faire son éducation. Voici en échange une bonne vache laitière, qui vous sera beaucoup plus utile. Ayant lu la lettre, le P. Chirou létale posément sur léchine de la bête à cornes, disant au conducteur ébahi : Tu peux la ramener. Ce fut toute sa vengeance Même stoïcisme quand un mois plus tard, on lui ramena sa mule amaigrie, fourbue et... intraitable. Le savant dressage de Dom Parguel lavait complètement détraquée.

    Eh bien ! Cet homme pacifique, sans ambition comme sans regrets, avait un remords : lequel ? Je vous le donne à deviner en 100, en 1000. Il regrettait, le croiriez-vous, de navoir pas suivi la carrière des armes ; il craignait davoir manqué sa vocation !... Lesprit humain a de ces anomalies, Au demeurant, son Patron nétait il pas saint Maurice, le chef de la Légion Thébaine ? Le P. Maurice Chirou, rappelé comme directeur à la rue du Bac en 1869, sy éteignit tranquillement, comme il avait vécu, le 8 Avril 1911.

    Le P. Le Guilcher (Lô). Laissant ces braves suivre leurs destinées, reportons-nous vers lOuest de la province, dont il na pas été fait mention depuis le déplacement du P. Huot. Un prêtre indigène, André Tang, sy employait de son mieux à combler le vide, mais ne réussissait quà demi. Jean-Marie Le Guilcher, du diocèse de Saint-Brieuc, parti de France en 1853, vint heureusement à la rescousse. Son apostolat plus que demi-séculaire est si intimement lié aux événements dalors quil serait difficile de len séparer. Suivons donc le cours de lhistoire, mais en alternant la narration du centre à lOuest. Taly-fou et Yunnansen sont, en effet, les deux scènes où se joue simultanément le drame de cette époque deffervescence. Nous aurons ainsi loccasion de faire connaissance avec les célébrités de la révolution. Parlons dabord du Si-tao (arrondissement de lOuest).

    Les débuts du P. Le Guilcher jouirent dun calme relatif, que comportait le milieu hétérogène où il prenait pied. LOuest du Yunnan est une sorte de Capharnaum, où se coudoient de nombreuses races disparates. Outre les Min-kia et les Musulmans immigrés, on ny compte pas moins de douze espèces distinctes daborigènes, qui cohabitent, mais ne fusionnent pas. Egalement entichées de leurs croyances, traditions et dialectes respectifs, ces races multiples nourrissent des rancunes invétérées, grandement réfractaires à la bonne harmonie. De là aussi une certaine rudesse de murs, particulière à cette zone. De tout temps le lynchage y a fleuri, malgré toutes les protestations mandarinales. Je nen rapporterai quun exemple. Un mariage, béni par le missionnaire, avait mis en fête plusieurs familles de Ta-pin-tse. La noce finie, la jeune épouse se rendit dans le potager, dont elle ignorait encore la configuration, pour sy approvisionner de légumes. Inconsciemment, elle en cueillit quelques-uns sur le terrain contigu. Aussitôt le propriétaire, un rustre haineux, court à la mairie, criant au voleur. La police locale, ayant constaté le fait, condamne demblée la malheureuse à être brûlée vive, et, en dépit des cris désespérés de la victime, des réclamations de la famille et des amis, on procède à lexécution, sans autre forme de procès.

    Cest que la municipalité avait résolu, pour éliminer la maraude, de punir de mort le moindre larcin. Ainsi le comportaient les murs de lépoque : selon les localités, les noyades, le gibet ou le bûcher faisaient prompte justice des crimes et contraventions. Cependant le mari de la jeune femme si odieusement livrée aux flammes guettait rageusement loccasion de la venger. Il ne lattendit pas longtemps ; huit jours plus tard, le délateur sans entrailles, surpris en flagrant délit de rapine dans un champ de maïs, subit la peine du talion.

    Pour conduire sa barque sans heurt dans des eaux si agitées, un missionnaire a besoin dénergie et de prudence ; le P. Le Guilcher heureusement ne manquait ni de lune ni de lautre. Mais son principal cauchemar était la peste bubonique, qui décimait périodiquement son troupeau. A chaque apparition du fléau, il lui fallait inciter, harceler ses ouailles, pour les conduire sur les hauteurs, loin du milieu contaminé. Combien nen a-t-il pas sauvé ainsi, malgré elles, dune mort imminente ? Un jour, se sentant atteint lui-même par lépidémie, il saisit son couteau de poche, excise le bubon en taillant dans la chair vive sans hésitation, puis cautérise la plaie lentement avec une lame de fer chauffé au rouge. Un Spartiate neût pas mieux fait. Pourtant ses grandes épreuves ne commencèrent quavec la rébellion musulmane, dont je dois retracer brièvement lhistoire.

    On se souvient quun ultimatum rigoureux du vice-roi Lîn avait révolutionné le monde musulman. La guerre civile se poursuivait depuis cinq ou six ans, avec des alternatives de succès et de revers pour les deux partis belligérants. Bien quils comptassent plus de 150.000 hommes aptes à manier les armes et quils eussent occupé déjà beaucoup de villes de second ordre, les rebelles doutaient de la victoire finale. Ceux de lOuest envoyèrent donc une députation à Yunnansen sous la conduite de Tou Ouen-siéou, un bachelier originaire de Ten-iue, tenter un accommodement. Pan Fou-tai (sous-gouverneur) administrait alors le Yuin-koui, depuis la mort du Vice-roi Lao. Sous son régime, le vent ne soufflait pas à la paix : les parlementaires faillirent être écroués. Il ne leur restait dautre recours quune instance à Pékin. Se dérobant donc par une fuite précipitée, ils partent pour le Nord, mais non sêtre pourvus à Long-ky dune recommandation du Vicaire Apostolique, près de la Légation. Depuis la prise de Canton, en effet, le renom de la France avait pénétré jusque sur nos hauts plateaux. De son côté, Pan Fou-tai envoyait un rapport à la Cour. Hanfong, lempereur régnant, trancha le litige par un rescrit sibyllin en deux mots : foù (caractères chinois conciliation), tsiào (caractères chinois écrasement). Dordinaire, la langue chinoise, justement fière de sa concision, ne brille pas par sa clarté ; pourtant cette fois la marche à suivre était nettement précisée : transiger dabord, réprimer ensuite durement, si besoin était. Mais 1intérimaire Pan ; partisan de la répression impitoyable, en publiant lédit impérial, transposa les deux mots essentiels, inscrivant les représailles en premier lieu ; et, pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, il doubla aussitôt ses contingents de lOuest. Ainsi se rallumait plus intense que jamais, une guerre dextermination qui devait durer encore plus de dix ans.

    E. MAIRE,
    (A suivre) Provicaire du Yunnan.


    1922/134-142
    134-142
    Maire
    Chine
    1922
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