Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 3 (Suite )

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs Le P. Dumont (Fang). Disons maintenant quelques mots du P. Dumont. Son histoire offre tant de points danalogie avec celle du martyr corrézien quelle semble calquée sur elle pour lui servir de pendant. Pierre-Hélène Dumont, du diocèse de Bayeux, abordait le Yunnan en 1846, juste au moment où la révolte musulmane gagnait en extension. Cette coïncidence, si fortuite fût-elle, présageait un apostolat laborieux ; le pronostic ne se réalisa que trop.
Add this

    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs

    Le P. Dumont (Fang). Disons maintenant quelques mots du P. Dumont. Son histoire offre tant de points danalogie avec celle du martyr corrézien quelle semble calquée sur elle pour lui servir de pendant.

    Pierre-Hélène Dumont, du diocèse de Bayeux, abordait le Yunnan en 1846, juste au moment où la révolte musulmane gagnait en extension. Cette coïncidence, si fortuite fût-elle, présageait un apostolat laborieux ; le pronostic ne se réalisa que trop.

    Etouffant dans la zone étroite épargnée par la révolution, le jeune et ardent apôtre voulut, comme son devancier, braver la tempête : la tempête lemporta comme un fétu. A peine peut-on relever quelques vagues traces de son passage à Pe-tchên et dans la banlieue de Yunnansen. Cest seulement dans la plaine de Tchen-kiang-fou que son souvenir sest conservé plus vivace. Au dire des vieux chrétiens, il y avait là jadis, à vingt ly au Nord-Est de la cité, une station catholique assez florissante fondée par le P. Dumont. En 1903 on men montra lemplacement, occupé par des païens intrus, mais qui conserve jusquà ce jour son nom suggestif de Kin-tang-ou-ky (caractères chinois), emplacement de léglise. Lusurpation est notoire, mais ne peut être poursuivie en justice, car nos titres de propriété ont disparu, tandis que loccupant se prévaut dune longue prescription.

    Ceci dit en passant, revenons à notre missionnaire. Il cultivait avec amour sa jeune vigne, sen promettant de beaux fruits, lorsquun orage imprévu la détruisit de fond en comble. En loccurrence lorage se déchaîna sous la forme dune nuée de Musulmans avides de pillage, assoiffés de vengeance.

    Déjà maîtres de Lîn-gan, Tong-hai, Kiang-tchouan et dautres positions importantes, les forbans se répandent dans les environs, incendiant les villages, enlevant les animaux, coupant les arbres, saccageant les moissons en herbe, etc.. En quelques semaines la riante campagne prenait laspect dune région désertique. Il va sans dire que léglise, avec ses écoles .et dépendances, subit le sort commun. Nest-ce pas une spécialité bien connue de lAlcoran de semer sur ses pas la désolation et la ruine ?

    Dans ces tristes conjonctures, une prompte fuite simposait aux habitants ; car que faire en un pays menacé de la famine à brève échéance ? On raconte que le P. Dumont séchappait à cheval au milieu dune troupe de fuyards, lorsque surgit inopinément un fort bataillon de rebelles. Aussitôt chacun de sélancer à travers champs. Abandonnant monture et bagages, le Père va se blottir dans les hautes herbes dun marécage voisin. Il y croupit dans la vase jusquà la nuit tombante, puis disparut. Jai appris cet épisode de trois familles émigrées du Koúy-tcheou, qui laccompagnaient dans sa retraite et qui se fixèrent à Yunnansen.

    Le dénouement de cette triste épopée, on le constata clairement, hélas ! un soir quon vit arriver à Tchen-fong-chan, le malheureux évadé à bout de forces, hâve, presque méconnaissable ; secoué par une fièvre ardente, il présentait tous les symptômes dune crise finale inévitable ; de fait il expira au bout de quelques jours et fut enterré au cimetière paroissial.

    Ce qui est et restera, sans doute, toujours mystérieux, cest le détail circonstancié de sa fugue émouvante pendant vingt et quelques jours, sans guide, sans ressources, à travers un pays bouleversé et hostile. A cet égard, lon ne put obtenir aucun renseignement du pauvre Père, qui délira jusquà son dernier soupir.

    Le zèle nest pas un gage infaillible de succès apostoliques : Non volentis, neque currentis, sed miserentis est Dei ; notre missionnaire, ballotté par la tempête pendant dix ans, y a succombé, presque sans laisser de vestiges de son dur apostolat : ny eût-il dautre présomption en faveur des compensations doutre-tombe, de tels exemples en montreraient la nécessité.

    Les incursions des Mân. On a dit plus haut que le Bas Yunnan avait échappé au péril musulman. Il ne faudrait pas en conclure quil jouissait dune paix complète, tandis que le reste de la province gémissait dans lanarchie. Lui aussi avait ses tribulations, provoquées par les incursions périodiques des sauvages Man. Pour lintelligence de cette nouvelle calamité, quelques mots dhistoire ne seront pas superflus : quon me pardonne cette digression.

    Jadis lélément chinois était inconnu au Yunnan ; la population se composait exclusivement daborigènes répartis entre tribus, mais connus sous le nom générique de I-jên (caractères chinois). Une pléiade de toù-moû (caractères chinois, seigneurs) sen partageaient ladministration, ou mieux se la disputaient. Leur histoire, en effet, nest quune suite ininterrompue de rivalités et de luttes sanglantes. On trouverait difficilement ailleurs une reproduction plus exacte de le féodalité européenne.

    En lan 1280 de notre ère, Koubilai (en chinois Foù-fù-là, caractères chinois), le Mongol, après avoir supplanté les Sóng (caractères chinois) du Sud et fondé la dynastie des Yuen (caractères chinois), mit un premier frein à ses instincts belliqueux, en imposant au Yunnan la suzeraineté dun prince du sang. Les tou-mou gardaient leurs fiefs héréditaires, mais devaient prêter au suzerain le serment de vassalité.

    En 1368 les Mongols sont expulsés à leur tour et le Yunnan reprend son indépendance, Alors les Mîn (caractères chinois), qui ont succédé aux Yuên, envoient une armée soumettre les rebelles et lui adjoignent une colonie chinoise, pour renforcer la population décimée par les guerres intestines. Cétait introduire les loups dans la bergerie. Au contact du Chinois astucieux, cupide, la race aborigène, opprimée, dépossédée progressivement, tend à disparaître.

    Plus tard, un édit impérial enlevant toute autorité aux toù mou, provoqua des révoltes multiples ; mais, défaits en chaque rencontre, la plupart des indigènes sexpatrièrent plutôt que de subir le joug des vainqueurs. Telle est lorigine de cette peuplade des Man, ennemie irréductible des Chinois usurpateurs, assoiffée de vengeance. Chaque année, à lautomne, les âpres montagnes où sabrite leur indépendance déversaient alors des hordes sauvages dans le Nord du Yunnan. Moins sanguinaires que les Musulmans, ils ny répandaient guère moins la désolation et la ruine. Le Mân pille, incendie, enlève les animaux domestiques, réduit en esclavage les hommes, les femmes, les enfants : là où il a passé, il ny a plus que le vide.

    Pour se protéger contre ces fâcheuses incursions, on dut fortifier tous les lieux habités ; cest ainsi que les résidences du Bas Yunnan prirent forcément laspect de camps retranchés.

    Le P. Fenouil (Koù). Dans cette situation critique, le gouvernement de la Mission était un lourd fardeau. Acculé à mille obstacles, en proie à des inquiétudes incessantes, Mgr Ponsot ne savait où donner de la tête. Il eut, du-moins, en 1851, la joie de recevoir un précieux auxiliaire dans la personne du P. Fenouil. Celui-ci arrivait bien à propos, car depuis cinq ans le Séminaire des Missions navait fourni aucun renfort au Yunnan. Encore cette recrue ne lui parvenait-elle que par ricochet, comme on va le voir.

    Jean-Joseph Fenouil, originaire du Lot, ses humanités finies, vint à Saint-Sulpice faire ses études philosophiques et théologiques. Il faisait partie du cours surnommé à juste titre le cours des évêques, car il nen a pas fourni moins de trente à lEglise. Les Cardinaux Lavigerie dAlger, Foulon de Lyon, Guibert de Paris, furent ses condisciples.

    Admis ensuite au Séminaire de la rue du Bac, il recevait en 1847 sa destination pour Hongkong ; voici comment. La S. Congrégation de la Propagande, sachant le Japon dénué de prêtres depuis les cruelles persécutions du XVIIe siècle, avait commis à notre Société le soin de lévangéliser à nouveau. En conséquence, on plaçait une vigie dans lîle anglaise, pour épier de près loccasion de forcer la barrière nippone. Le P. Forcade, 1 sacré évêque pour la circonstance, devait y exercer le ministère apostolique, assisté du P. Fenouil et de deux autres missionnaires, en attendant lheure de labordage visé. Hélas ! cette heure devait se faire attendre longtemps encore. Les ordres du Mikado étaient si rigoureux, la frontière gardée si jalousement, quaprès quatre années de guet, tout espoir daboutir sévanouit. Mgr Forcade, rentré en France, mourut archevêque dAix ; ses collaborateurs saffilièrent à dautres missions.


    1. Théodore-Augustin FORCADE, né à Versailles en 1816, parti pour. lExtrême-Orient en 1842, évêque de Samos et vicaire apostolique du Japon en 1845, démissionnaire en 1852 ; évêque de la Guadeloupe en 1853, de Nevers en 1861, archevêque dAix en 1873 ; mort en 1885.


    Entre temps, le P. Fenouil avait fait des prosélytes à Aberdeen, non loin du sanatorium actuel de Béthanie. Le modeste oratoire quon y voit encore est son oeuvre, une oeuvre qui fut passablement difficultueuse. En effet, lorsque la bâtisse avançait rapidement, le missionnaire ayant demandé à son évêque de largent pour finir les travaux, nen reçut que ces quelques mots : Nemo dat quod non habet. Cétait bref, mais peu engageant. Par bonheur, la charité privée permit au constructeur endetté de se tirer dembarras...

    Arrivé au Yunnan, le nouveau venu visita, pour commencer, les régions de Tien-pa-teou et de Pa-eul-gai, formant alors un seul district. A la morte saison, il prêtait volontiers son concours au P. Huot dans lenseignement. Un jour quil sacheminait vers le collège, sur les rives resserrées de la rivière de Takouan, son cheval culbuta, par hasard, un de ces portefaix si communs dans la région. A vrai dire, la chute navait aucun gravité ; mais voici que le maraud éclate en gémissements, appelle au secours comme un homme en péril de mort. Le Père, met vite pied à terre et sempresse auprès du braillard ; mai plus il sescrime à le calmer, plus les lamentations saccentuent. Alors, tirant une ligature (1.000 sapèques) de sa sacoche, il la lui met entre les mains : la corde sensible avait été touchée, les gémissements cessèrent à linstant. Même à ce prix, lexpérience neût pas été trop chère, si elle ne se fût pas renouvelée ; mais, à partir de ce jour, il ne pouvait plus sortir à cheval sans voir seffondrer quelque porteur de sel ou de charbon... à plusieurs pas devant lui. Ce jeu devenant ruineux, il dut vendre sa monture et voyager à pied.

    Par son naturel entreprenant, audacieux jusquà la témérité, le P. Fenouil était voué aux aventures : elles ne lui firent pas défaut.

    Un hiver, que tous les échos publiaient la venue des Man, il part brusquement pour Ko-koui. Cétait quatre fours de marche risquée, dans une région peut-être envahie. De ci de là des fuyards lui signalent lapproche des barbares, le pressent de revenir sur ses pas ; il nen poursuit pas moins sa route. Tout à coup émerge de la brume une troupe confuse, échevelée : cétait les Man. En un tournemain, ils le mettent complètement à nu, puis lastreignent à porter un vieux coq chapardé dans le voisinage. Bon gré mal gré, il dut suivre la bande à travers les champs couverts de neige, dans la tenue dAdam et dEve avant linterview de Satan. Il rencontra bien une vieille natte dont il se ceignit les reins, puis un corbillon dosier qui lui tint lieu de couvre-chef, malgré tout sa position nétait pas gaie... La nuit venue, les pillards sattroupent autour dun grand feu en plein air, pour faire ripaille : quant au captif, nul nen a cure. Le jour suivant, on bivouaque dans la neige ; mais, tandis que la horde sauvage sébaudit aux abords dune maison en flammes, le Père, lui, tourne une meule à écraser le maïs, de concert avec une Chinoise récemment capturée.

    Sur le soir, affamé et grelottant, il sapproche du brasier catimini. Un barbare, layant dévisagé, lui demande à brûle-pourpoint : Toi, quel est ton métier ? Moi, dit-il, jenseigne les livres. Tous aussitôt de sexclamer : Un maître décole ! Un propre à rien alors... Dans notre pays, on na que faire de telles gens. Là dessus, on lentoure, on le rudoie, on lui arrache la barbe. Un loustic court au torrent voisin, y remplit un grand pot de terre, quil verse sur léchine du patient : un tonnerre dapplaudissements accueille cette bonne plaisanterie, Quant au Père, bondissant sous cette douche glaciale, il sesquive à toutes jambes, au milieu de lhilarité générale. Peu à peu, ne se voyant pas poursuivi, il se lance dans les ténèbres sans prendre congé. A laurore du troisième jour, il se trouvait à plusieurs lieues de là, en face dune habitation oubliée par les Man.

    Le voyant en si piteux état, le propriétaire un honnête, païen, lui offre un pantalon ajouré, avec un sarrau antique, vraisemblablement hérite de ses aïeux ; il y ajouta même une modeste collation. Médiocre en soi, cette libéralité ne laissait pas dêtre précieuse en loccurrence ; grâce à elle, le voyageur malchanceux parvint enfin à Ko-koui sans autre avanie.

    Quant au païen serviable, il neut pas à regretter sa bonne oeuvre : outre la généreuse gratification qui lui fut allouée peu après, il eut plus dune fois loccasion de faire appel à la bourse de son obligé.

    A quelques années de là, rappelant son équipée, le P. Fenouil avoua ingénument que son intention première avait été de pénétrer au Leang-chan, à la suite des barbares, pour tenter leur conversion ; mais, réfléchissant ensuite quils le contraindraient sans doute, selon leur habitude, à épouser quelque Chinoise captive, il avait renoncé à son projet...


    E. MAIRE,
    (A suivre) Provicaire du Yunnan.


    1922/70-76
    70-76
    Maire
    Chine
    1922
    Aucune image