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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 2 (Suite )

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs Le P. Huot (Pên). Plus courte, mais non moins laborieuse fut la carrière du P. Huot.
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs

    Le P. Huot (Pên). Plus courte, mais non moins laborieuse fut la carrière du P. Huot.

    Préposé, peu après son arrivée, à la région de Houâng-kia-pîn, il y fit preuve, pendant huit à neuf ans, dun zèle ardent, joint à une grande mansuétude. Rappelé ensuite par son évêque et nommé provicaire, il alla fonder à Tchen-fong-chan un collège séminaire pour la formation dun clergé indigène. Déjà Mgr Ponsot avait réuni, à cette intention, plusieurs enfants quil éduquait lui-même. Le besoin de sadjoindre des collaborateurs et dassurer lavenir se faisait vivement sentir, en effet, alors que les missionnaires européens ne comptaient que de rares unités, disséminées dans des pays immenses et comme noyées dans locéan idolâtrique.

    Ces probatoria, ouverts peu à peu dans chaque Vicariat à mesure quil devenait un corps distinct, ne visaient que le premier cycle de lenseignement ecclésiastique. Leurs humanités finies, les élèves allaient demander au Collège de Poulo-Pinang linstruction philosophique et théologique, puis venaient se mettre à la disposition de leurs évêques respectifs.

    La tâche imposée au P. Huot nétait rien moins quune sinécure. Se procurer un emplacement approprié, y construire un collège sortable avec ses dépendances, donner plusieurs fois par jour des leçons de latinité et autres, cela eût suffi à occuper un homme actif ; mais il lui fallait de plus exercer le ministère paroissial, visiter les stations chrétiennes circonvoisines, administrer les moribonds, etc. Assez souvent, il était appelé au lit des malades sur la rive opposée de la rivière Ta-kouan-ho, car le Sutchuen ny avait aucun prêtre en résidence.

    Lactivité du missionnaire nétant pas épuisée par ces obligations multiples, il trouva moyen dédifier une église paroissiale, de construire des écoles avec un orphelinat, daménager un cimetière planté darbres. Par ses soins des voies de circulation rayonnèrent autour de sa chrétienté, des réservoirs deau facilitèrent lirrigation des rizières. Bref, au bout de onze à douze ans de labeurs ininterrompus, la petite communauté catholique de Tchen-fong-chan était devenue une paroisse populeuse bien ordonnée, lorsque la mort lui ravit sa cheville ouvrière. Appelé au chevet dun pestiféré, le P. Huot en revint avec le germe du fléau, qui lemporta rapidement. Sa dépouille mortelle repose au cimetière créé par lui.

    Très dévoué pour les chrétiens, le P. Huot traitait aussi les infidèles avec condescendance ; aussi jouissait-il de lestime universelle. Je nen rapporterai quune preuve encore vivante dans toutes les mémoires.

    La quatrième année de Hân-fong (1850) éclata la révolte dite des Tchâng-mâo, qui désola lEmpire pendant treize ans. Sous couleur de propagande religieuse, les factieux rêvaient en réalité lexpulsion de la dynastie usurpatrice des Tsin, (caractères chinois). Comme ils rejetaient la cadenette odieuse imposée par les Tartares-Mongols et portaient une longue chevelure, on leur donna le nom typique de hommes aux longs poils (Tchang-mao, (caractères chinois). Voici en quelques mots le récit de leur épopée.

    Un bonze du Kouangsi, Hông Sieóu-tsuen, fraîchement rallié à une secte protestante, sétant mis à propager sa nouvelle croyance, réussit à endoctriner un certain nombre des notables de Koui-pîn hien. Le sous-préfet, flairant un complot, se décide, mais un peu tard, à le prévenir en incarcérant le prédicateur indiscret. Aussitôt les zélateurs prennent les armes, massacrent le mandarin, dispersent sa garde prétorienne et lèvent létendard de la révolte. Dès le lendemain, la ville de Koui-pîn ne comptait plus que des chrétiens à la longue chevelure ; la peur du pillage, jointe à la haine du Tartare-Mongol, avait opéré soudain cette conversion politico-religieuse.

    Peu après, Koúi-lín la capitale, envoie un général comprimer la révolte ; le général est massacré, ses troupes mises en déroute. A partir de ce jour, linsurrection sans cesse grandissante inonde de ses hordes tumultueuses le Kouangsi, le Foulan, le Foupe, le Kianglan et autres provinces, abattant les idoles et exaltant la doctrine évangélique, quelle pratiquait si mal.

    On sait que, les impérialistes se sentant débordés par le torrent envahisseur, Han-fong se trouva réduit à implorer laide de larmée franco-anglaise victorieuse à Canton. La concession étrangère de Shanghai fut le prix de cette intervention libératrice.

    Cependant une fraction importante des rebelles, après avoir ravagé le Kouytcheou, menaçait denvahir le Yunnan. Son avant-garde couvrait déjà les hauteurs de Fa-in-tsen, en face de Tchen-fong-chan, lorsque, à la nuit tombante, apparut au-dessus du collège, un vieillard majestueux à barbe vénérable. De toute sa personne émanaient des rayons lumineux, une foule de guerriers ailés également radieux lui faisaient cortège. Sur la rive opposée, les brigands contemplaient avec effarement ce spectacle nouveau. Ils en furent tellement émus que, délaissant les voies frayées, ils se portèrent à travers les montagnes jusquà La-hán-pên, et de là à Yuîn-chan-hien. Telle est la légende accréditée au Bas-Yunnan : libre à chacun de linterpréter à sa façon.

    Quoi quil en soit, cette alerte mit en pleine lumière la grande charité du P. Huot. Au bruit de linvasion imminente, chrétiens et païens de la région environnante étaient venus en désordre demander asile et protection au collège. Dans leur affolement, les fuyards navaient apporté que peu de vivres et, pendant un mois et plus, le missionnaire dut se surmener, voire même contracter des dettes, pour subvenir au logement et à lentretien dun millier de personnes. A cette époque, une forêt séculaire, dune valeur de plusieurs milliers de taëls, couronnait gracieusement la mission catholique. Elle fut entièrement détruite par ces hôtes peu délicats, que la crainte des brigands empêchait de chercher ailleurs des combustibles. Lorsque le danger fut passé, les rescapés rentrèrent dans leurs foyers, bénissant leur sauveur, sans plus... La générosité et la reconnaissance sont des productions exotiques, quon acclimatera difficilement sous le ciel de Chine.

    Lorsque la colonne envahissante, évitant la vallée de Long-ki, eut disparu derrière les hauteurs qui la dominent, quelques dizaines de chrétiens audacieux, poussés par le désir du pillage, sélancèrent à leur poursuite. Leur butin fut mince ; mais ils ramenèrent trois enfants enlevés par les brigands. Deux dentre eux ont depuis lors fondé des familles à Long-ki ; le troisième, Paul Tchen, du Foulan, élevé au sacerdoce, est rentré dans sa patrie après avoir pendant dix ans exercé le ministère au Yunnan.

    Quant aux Tchang-mao, ils furent écrasés à Mong-kou par Tang-pán-mîn, alors quils tentaient de passer au Kién-tchang.

    Le P. Huot décéda le 7 Mai 1863, âgé de 43 ans.

    Le Yunnan semble voué au démon de la discorde, tant les révolutions y sont fréquentes, la tranquillité instable. Le torrent dévastateur des Longs poils sétait à peine écoulé que, en la sixième année de Hân-fông, commençait la révolte des Musulmans : la cupidité en fut la cause occasionnelle. A Koui-kiou, non loin de Mông-tsé, Chinois et Mahométans se disputaient lexploitation des mines détain. Des rixes répétées on en vint aux coups, et des coups à une collision sanglante. Restés maîtres du terrain, les sectateurs du Coran, pressentant de prochaines représailles, lèvent sans tarder létendard de la rébellion, semparent de Lîn-gan et appellent à la rescousse leurs coreligionnaires. En peu de temps, les villes de Kai-hoâ, Tchên-kiâng, Ku-tsin et autres sont occupées par les insurgés ; lEst et le Sud de la province sont en ébullition.

    A peu près à la même époque, la municipalité de Tên-iue prélevait des cotisations forcées pour des superstitions publiques, avec accompagnement des comédies traditionnelles. Les Musulmans, nombreux dans ces parages, protestent avec ensemble contre larrêté municipal, et voilà la guerre allumée aussi à lOuest. Bientôt les rebelles, victorieux en toutes les rencontres, se trouvent maîtres de Tá-ly, Ho-kin, Ly-kiang, etc., doù grand émoi dans la population chinoise.

    Sur ces entrefaites, une proclamation malencontreuse du Vice-roi Lîn met le comble à lexaspération des vainqueurs, quelle visait à intimider. Il y était dit : A dater de ce jour, les révoltés paieront de deux têtes la vie de tout Chinois tué par eux.

    Du coup la révolution sétend à toute la province, le Bas Yunnan excepté. Chaque ville devient le foyer dune lutte acharnée, sans merci.

    Cette guerre civile ensanglanta le Yunnan pendant dix-huit ans et fit périr les deux tiers de sa population.

    Quon se figure par la pensée, les mandarins impuissants, le peuple brutalisé à la fois par la soldatesque insolente et par les séditieux exaspérés, des foules éperdues fuyant à laventurer leurs habitations détruites, des malandrins sans nombre spéculant sur la misère dautrui, les champs incultes, les communications interrompues, etc. Quon se représente la trahison, la cupidité, la vengeance, la luxure, tous les instincts mauvais de la bête déchaînés, sétalant sans retenue, et lon comprendra à quels obstacles se heurtait le ministère évangélique à cette époque désastreuse.

    Cest dans ces tristes conjonctures quarrivèrent, à quelques mois dintervalle, les PP. Vachal et Dumont. On connaît peu de chose de leur apostolat, la tourmente révolutionnaire ayant emporté avec leurs créations les témoins de leur courte existence.

    Le P. Vachal (Ouên). Jean-Baptiste Vachal, du diocèse de Tulle, missionnaire au Siam en 1842, y contracta la fièvre des bois et fut transféré au Yunnan en 1846. Il y mourut en 1851, âgé de trente-huit ans, après cinq années de ministère.

    De haute stature et de nature ardente, né pour laction, le nouveau venu se révolta bientôt contre le marasme imposé part les circonstances. Ne rêvant que de conquêtes spirituelles, méprisant le danger, il importuna si bien Mgr Ponsot que le vénérable Vicaire Apostolique dut lui permettre une excursion dans le Sud. Il partit, mais ne revint pas. Pendant longtemps on neut aucune nouvelle de lui. Cest seulement après lécrasement de la révolte, lorsque la paix reparut au Yunnan, quon obtint quelques précisions sur son odyssée.

    Nous trouvons un premier point de repère à Pe-tchen, marché populeux, dans le voisinage de Sin-hin, à deux jours et demi de marche au sud de Yunnansen. Par quel hasard, à travers quelles vicissitudes le missionnaire vint-il dans ce bourg ? Mystère Ce quon sait, cest quayant trouvé là quatre familles chrétiennes émigrées du Sutchuen, il se fixa près delles deux ou trois ans : un incident remarquable y atteste son séjour.

    Une année que la sécheresse persistante menaçait la région dune terrible famine, les païens alarmés multipliaient les processions, à grand renfort de pétarades et dobjurgations : mais les suppliques à tous les dieux de lOlympe chinois naboutissaient à rien, les idoles demeuraient sourdes, le ciel restait dairain. Lanxiété allait croissant, lorsquun chrétien savisa de dire : Que de peine inutile et dargent perdu, quand il serait si facile et si simple de solliciter lentremise infaillible du prêtre européen ! Pour lui, rien de plus aisé que dobtenir la pluie ou le beau temps, tandis que vous vous morfondez en vain devant vos pou-sa (faux dieux) impuissants !

    Ce propos, au moins téméraire, étant parvenu promptement aux oreilles du Préfet, il fait immédiatement interner létranger avec ses adeptes dans la pagode de Lieôu-kia-in, menaçant de les mettre à la torture et de les expulser du pays, si dans trois jours ils ne font pas tomber la pluie.

    Sans sémouvoir de lultimatum mandarinal, confiant en la divine Providence, le P. Vachal exhorte les chrétiens à jeûner pendant ces trois jours et à prier en redoublant de ferveur. Il fait dresser un autel sur lestrade réservée aux comédiens et chaque matin il y célèbre la sainte Messe, pendant que les fidèles prient dans le parterre. Le troisième jour, lorsque le Saint-Sacrifice commençait, le ciel se couvrit progressivement de sombres nuages ; au moment où il sachevait, une averse salutaire se déversa sur la région. Lintervention du Ciel était manifeste, indiscutable. Le Préfet la reconnut, loyalement dans une proclamation élogieuse en faveur de la religion chrétienne.

    Quun événement si nouveau ait impressionné vivement les païens, la preuve en est dans la vague de conversions quil suscita. Le village de Lieôu-kia-în, où sétait accompli le prodige, prit linitiative, en sinscrivant en bloc au nombre des néophytes. A Pe-tchên et dans les localités voisines, bon nombre de familles, répudiant la superstition, se déclarèrent chrétiennes. Cest ainsi quen peu de mois, le manifeste préfectoral aidant, le missionnaire avait en main les éléments dun fort district.

    Par malheur, ce bel enthousiasme se refroidit rapidement ; cétait fatal, puisquil en va ainsi de toutes les impressions humaines. Le proverbe ne dit-il pas : A lheure du danger, on embrasse les genoux de Bouddha ; mais quand la tranquillité est revenue, qui donc lui brûle une chandelle ?

    La chrétienté de Pe-tchên subsiste encore, mais bien déchue de son ancienne splendeur.

    Plus tard, on retrouve le P. Vachal à Kai-hôa-fou, ville frontière du Sud-Est. La tradition dit quil y rencontra un Se-tchouanais, connu sous le nom de Ly-chou-ke, cest-à-dire Ly limprimeur, parce que sa profession était la gravure sur bois des caractères dimpression. Larrivée dun étranger fut bientôt signalée à la préfecture ; sans perdre un instant, le préfet fait appréhender le missionnaire avec son suivant, un jeune chrétien nommé Sen-san-te. Traitant lun et lautre en vagabonds dangereux, il les accable dinjures grossières et, le Père ayant hasardé quelques mots dexplication, il lui fait administrer huit soufflets. Pourtant, sous ses airs fanfarons, le brutal fonctionnaire déguisait mal sa perplexité. Dun côté, la prise de Canton lui avait révélé la façon dont les Européens vengent le meurtre de leurs nationaux ; dautre part, un récent édit de Han fong, condamnant à la déportation tout mandarin dont le territoire aurait été foulé par un étranger, ne lui était pas inconnu.

    A la fin, la peur de lautocrate, son maître, lemporta : il fit battre chacun des prévenus de quarante coups de bambous, puis il les jeta tous deux, chargés de fers, dans un cachot infect, avec défense expresse de leur procurer aucune nourriture.

    Le catéchiste Sen y mourut dinanition le neuvième jour. Le surlendemain, apprenant que létranger vivait encore, le préfet, impatient den finir, ordonna de létouffer au moyen du procédé expéditif dit pou houi. Ce mode dexécution consiste à remplir de chaux vive un sac de toile quon imbibe ensuite deau, et à y appliquer violemment la face du patient : les vapeurs qui se dégagent du sac occasionnent une asphyxie instantanée.

    Les corps des martyrs furent enfouis négligemment en dehors de la ville, dans le champ affecté aux morts vulgaires. Ly-chou-ke avait glissé furtivement une brique dans la bière du P. Vachal, en guise détiquette. On ne put, du reste, trouver un cercueil assez grand pour le Père et lon dut enlever la planche qui fermait lune des extrémités, de telle sorte que les pieds étaient en dehors ; ce qui permit de reconnaître le corps du Père quand on voulut lui donner une sépulture plus convenable.

    Vingt ans plus tard, en effet, lorsquil construisit lévêché de Yunnansen, le P. Pourias fit exhumer les restes du P. Vachal par le même Ly-chou-ke, et ses ossements furent inhumés provisoirement dans la chapelle du séminaire à Ta-hio-ouan.

    E. MAIRE,
    (A suivre) Provicaire du Yunnan.



    1922/48-55
    48-55
    Maire
    Chine
    1922
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