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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 10 (Suite et Fin)

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs

    Guerre déclarée à la France. Nous avions encore une fois échappé à lorage, mais la haine nen bouillonnait pas moins au fond des curs, surtout contre les missionnaires français. Cest que des bruits de guerre ont accru récemment la nervosité publique... Après une période dindécision, due aux discordes du Parlement, une seconde campagne a été entreprise. Cette fois, lattaque des Français a pris le Tonkin pour objectif. En conséquence, la Chine se trouve en état de guerre avec la France (27 août 1884), le pays menacé relevant du Fils du Ciel.

    Retracer les phases de la lutte ne rentre pas dans notre cadre restreint : disons seulement les particularités qui intéressent la Mission.

    Le Tonkin confinant au Yunnan, Tsen-Kong-Pao, le Charles Martel du Sud, ordonne immédiatement des levées de volontaires, car il se promet bien danéantir jusquau dernier les misérables envahisseurs. Ne doutant aucunement du succès, même avant dentrer en campagne, il commence lérection dune tour de la Victoire. Dans sa pensée, ce monument vise à un double but : rappeler aux générations futures lécrasement des Français au Tonkin ; prémunir le Yunnan contre linvasion étrangère. Enfin, sous prétexte quil craint pour la sécurité des missionnaires en son absence, il leur enjoint de quitter au plus tôt la province. Cétait son coup de Jarnac. Par bonheur, absorbés par dautres soucis, les, mandarins laissèrent larrêté arbitraire dormir dans leurs cartons. Les missionnaires purent ainsi éluder lexil, mais non certes le persiflage et les invectives de la population énervée.

    Une pirouette imprévue. Cependant les hostilités se poursuivent depuis plusieurs mois, les nouvelles de la guerre se font de plus en plus rares ; les communiqués officiels ont même cessé de paraître. Quy-a-t-il donc? La fortune aurait-elle déserté les pavillons jaunes ? Ou nous ménage-t-on quelque surprise sensationnelle ? Attendons la fin.

    Tout à coup, en juillet, se dessine une volte-face sensible de nos détracteurs : non seulement ils ne récriminent plus, mais nous accostent dun air affable, recherchent notre société. Il est facile de conjecturer, daprès leurs assiduités, que la Chine file un mauvais coton. Tant quils se croyaient assurés de la victoire, les mécréants navaient pas assez dexpressions pour vilipender les missionnaires et leurs adeptes. Maintenant quils pressentent une déconfiture inévitable, ils redoutent de voir le Yunnan envahi par les Français. Si, daventure, il prenait envie à ces maudits de poursuivre leur marche conquérante, qui donc pourrait les en empêcher ?

    Limagination, exaltée par la peur, leur fait déjà entendre la sonnerie des clairons et le roulement des tambours. Une éruption annoncée du Vésuve ou du Pichincha ne suscite pas plus dalarmes. Or, le cas échéant, les chrétiens nauront rien à craindre des étrangers, leurs coreligionnaires, cela va de soi ; tandis queux, pauvres païens... En conséquence, chacun sempresse de renouer les relations avec des parents ou des amis chrétiens longtemps négligés. Tous admirent sans restriction. la supériorité incontestable de la doctrine catholique. Depuis longtemps ils lauraient embrassée, nétaient ces maudites affaires qui accaparent lexistence. Tous aussi implorent aide et assistance, pour le cas où les nobles vainqueurs pénétreraient dans le pays : merveilleux effet de la peur, qui apaise les rancunes, unit les contraires, concilie les inconciliables ! Nous croient-ils assez naïfs pour être dupes de leur rouerie ?

    Proclamation de la paix. Le sort en est jeté : lAnnam et le Tonkin passent sous le protectorat de la France. Une proclamation impériale a fait connaître la grave nouvelle Urbi et Orbi le 4 août 1885. On ne peut sempêcher dy admirer la noblesse dâme du souverain, son amour pour la concorde, sa tendre sollicitude pour ses sujets. Quelques citations en feront foi : LAnnam est un pays très chaud et tout à fait stérile. A plusieurs reprises beaucoup de soldats y sont morts de maladies causées par linsalubrité du climat. De plus, après une lutte de six mois, de part et dautre les troupes étaient affaiblies... jen ai éprouvé une grande affliction... En janvier 1886, linspecteur des douanes, lAnglais Hart, a représenté que, à proprement parler, il nexistait entre les deux nations ni mésintelligence, ni différend ; il a demandé avec instance quon reprît les négociations... Considérant que le Ciel, dans sa clémence, aime à donner la vie, jai accédé à la demande de M. Hart. Par délégation expresse, Li Hong-Tchang a rédigé avec lenvoyé de France, M. Patenôtre, un nouveau traité en dix articles

    Dans cette affaire, la Cour a tout examiné avec soin... Son intention est de ménager ses troupes et de ne pas souiller ses armes. Son désir est détablir une paix sincère, de protéger les faibles, de faire régner la concorde entre les voisins... Quel excellent homme ! On nest ni plus débonnaire, ni plus désintéressé. Oui, mais, tandis que lempereur accepte si allégrement le fait accompli, le peuple, lui, supporte difficilement la honte de la défaite.

    Si lon avait organisé à ce moment un plébiscite en faveur du gouvernement, Kouang-su, le Fils du Ciel, naurait eu quà boucler prestement ses malles. Déjà flottent dans latmosphère des symptômes non équivoques de la Révolution qui emportera la dynastie mandchoue.

    Et notre invincible Kong-Pao, quest-il devenu dans la débâcle ? On dit tout bas quil est rentré de nuit à Yunnansen, sans tambour ni trompette, et quil fait le mort. Quant aux païens, nos amis dhier, depuis quils sont délivrés du spectre de linvasion ils ont rejeté le masque et repris leur ancienne attitude. Que dis-je ? leur antipathie congénitale sest doublée du ressentiment de la défaite récente. Aussi les calomnies surannées, les insinuations perfides dantan refleurissent-elles, agrémentées de commentaires nouveaux. Le principal grief daccusation contre les missionnaires est davoir comploté traîtreusement avec les Français loccupation du Tonkin. Par suite, les prêtres indigènes, aussi bien que les convertis, sont dénoncés à lexécration publique comme complices des envahisseurs.

    Lorsquil se heurte à des préventions si vivaces et si unanimes, le zèle se sent impuissant ; il lui faut attendre que le temps, grand pacificateur des esprits, fasse son uvre dapaisement. Par la force des choses, le marasme persistera, plus intense que par le passé, sans incidents notables, dans les dix-huit provinces de Chine, jusquau branle-bas général de 1900. Au Yunnan, il ny a guère à signaler que la mort piteuse du vice-roi Tsen.

    Triste fin de Tsen Kong-pao. Depuis son retour, le grand homme semble tout transformé. Lui, jadis si affairé, si grandiloquent, recherche maintenant la solitude. Sombre, taciturne, il se produit rarement en public et nouvre la bouche que pour récriminer ou maudire. Il est clair pour tout le monde que, favorisé jusquici par la fortune, il a été sidéré par sa récente déconvenue et ne sen consolera jamais.

    Ce nest pas quil ait brillé dans la dernière campagne. Prudemment stationné en ville de Mongtse, à trois étapes de la frontière tonkinoise, à quinze journées des champs de bataille, il na ni vu lennemi, ni entendu ses canons ; mais, quand on se nomme Tseng-Kong-Pao, le héros invincible, le stratégiste hors de pair, être battu à plate couture, quelle ignominie !... Comment en prendrait-il son parti ? Despote, sanguinaire par tempérament, il na jamais estimé une vie humaine plus précieuse que celle dun moucheron. Ils sont sans nombre les hommes quil a sacrifiés arbitrairement à son ambition ou à sa rancune. Maintenant, bourrelé de remords, il voit à tout instant sautiller devant lui les têtes de ses victimes, lui redemandant la vie. Assailli de folles terreurs, comme Ma Jou-Long, son ancien rival, il se croit environné de traîtres prêts à attenter à son existence. Un jour quil assistait aux manuvres au camp du Nord, il regarda dun il distrait, indifférent, et, contrairement à lusage, ne conféra ni titres, ni récompenses. Par contre, faisant saisir plusieurs officiers, il les condamna, séance tenante, à la décapitation, sous prétexte quils complotaient sa mort ; on eut grandpeine à les faire évader.... Plus tard, parti pour linspection de lOuest, chemin faisant il décollait sans jugement tantôt lun, tantôt lautre de ses officiers dordonnance, sous prévention imaginaire de rébellion. Craignant un sort pareil, son personnel disparut un soir au grand complet, abandonnant à mi-route le monomane sanguinaire. Mais sa déchéance morale, le laissant détenteur de lautorité, en faisait un danger public. Fort heureusement ses extravagances touchaient à leur terme. La mort, une mort de désespéré, mit fin à son délire et à nos appréhensions au mois de juin 1889.

    Le cadavre a été transporté en grand apparat à Si-lin-hien (Kouang-si), son pays dorigine. Que la terre du tombeau lui soit légère !

    Les traités avec les nations étrangères. Lorsque, en 1689, lempereur Kang-hi signa la convention russo-chinoise de Nertchinsk, il ne comptait certes pas contrevenir au principe disolement si cher à son peuple. Encore moins entendait-il créer un précédent pour les générations futures. Cest pourtant ce qui est advenu. De gré ou de force devait se réaliser la prophétie de Noé : Dilatet Deus Japhet et habitet in tabernaculis Sem. Ce premier contact diplomatique ayant ouvert une porte jalousement fermée depuis des siècles, les Sémites néviteront plus linfiltration progressive des Occidentaux. Quoiquil fasse, leur vieil esprit particulariste néchappera pas à lascendant des fils de Japhet. Les Russes ont ouvert une brèche dans la grande muraille ; cest par là que pénétreront successivement les incursions de. lavenir. Toutefois un long temps (plus de cent cinquante ans) sécoulera avant que lexemple donné trouve des imitateurs. A lépoque. de Kang-hi, lEurope se désintéressait de lExtrême-Orient. Hormis les quelques missionnaires catholiques qui saventuraient en Chine à leurs risques et périls, qui donc abordait ses côtes inhospitalières ?

    Ce nest quà la fin du XVIIIe siècle que se manifestent des tendances insolites. Lenvie denrichir la science de découvertes nouvelles fait naître lengouement pour les explorations lointaines. Puis le progrès incessant de lindustrie et, par suite, le besoin douvrir à ses productions damples débouchés, élargissent le cercle des relations commerciales. Voilà pourquoi Anglais, Français, Américains et tutti quanti entreprennent tour à tour le siège de la Chine, le plus vaste marché du monde. Dans cette course endiablée au lucre ou à linfluence, il était inévitable que surgissent des conflits dintérêts et des compétitions. La diplomatie dut intervenir fréquemment ; parfois le canon mêla sa voix puissante à celle des parlementaires. Enfin les arguments trébuchants et sonnants jouèrent de ci de là un rôle appréciable dans lentreprise.

    Cest de laction combinée de ces trois agents que sortirent les traités, conventions et accords sans nombre qui règlent aujourdhui les relations des étrangers avec le Céleste Empire. A cette heure, la seule ville de Shanghai donne asile à quatorze agences diplomatiques, appartenant à autant de nationalités différentes ; encore plusieurs gèrent-elles en sus les intérêts de divers pays non représentés. Du point de vue européen, ce luxe de contrats ne constitue quune garantie indispensable pour la sécurité des personnes et le bon fonctionnement des transactions journalières. Et de fait, la mauvaise foi, le chauvinisme, lextrême versatilité de ce peuple infidèle, ne justifient que trop ces mesures de prudence. Mais les Chinois pensent tout autrement. A leurs yeux les traités comportent des ingérences indiscrètes dans leurs affaires domestiques, des atteintes à leur indépendance. Par le fait que le canon a plus dune fois appuyé la diplomatie, ils voient dans chaque nouvelle convention lenvie manifeste dencercler dabord, dasservir ensuite le Royaume des Fleurs. Entre autres privilèges, la liberté de lapostolat, avec limmunité judiciaire, les énerve singulièrement. Lorgueil national sen indigne, lantipathie native y trouve matière à réconfort. Impuissants à réagir, les Célestes dissimulent, mais rongent leur frein en silence.

    Troubles de 1900. Les Boxeurs. En 1900, Tsehi, limpératrice douairière, crut le moment venu deffacer la honte nationale. Un obscur aventurier, se disant envoyé du Ciel, se faisait fort dévincer en un tour de main tous les étrangers avec tous leurs traités. Il se disait immunisé contre les balles et la mitraille ; bien plus, il promettait de conférer le même privilège aux troupes quon mettrait sous son commandement. Loffre était séduisante ; on affirme quune expérience, aussitôt tentée, prouva que les fusils et les revolvers navaient vraiment aucune prise sur cette cible vivante. Il eût fallu soumettre à pareille épreuve chacun des engagés : on omit cette précaution, tout devait sécrouler par là.

    Pourtant la Cour impériale se pâmait daise. Enfin ! la grande épuration allait commencer. Cest ainsi que sorganisa le corps des Vengeurs de la Patrie tristement célèbres sous le nom de Boxeurs.

    On sait la suite de cette folle équipée pillages, incendies, massacres des chrétiens, destruction de chancelleries, détablissements charitables, etc., etc... Les journaux de lépoque ont relatés lintervention des puissances étrangères, loccupation de Pékin, la fuite précipitée de la vieille impératrice et de Kouang.su, lextermination des prétendus invulnérables ; puis, en guise dépilogue, une nouvelle convention, stipulant de plus larges privilèges avec indemnités onéreuses.

    Ce quon sait moins, cest quun mot dordre, parti de la Cour, avait fixé une date pour lextermination simultanée des indésirables dans tout lEmpire. Mais, soit quils doutassent du succès, soit quils craignissent des représailles, les mandarins obéirent sans conviction. Sans doute, chaque Mission subit des dommages matériels : églises démolies, ou incendiées, stations chrétiennes en désarroi, familles ruinées, etc... Dieu merci, on neut à déplorer, que je sache, que peu de morts violentes, au moins en province. Le fameux complot navait donc réussi quà affermir la situation des étrangers et à appauvrir la Chine. Comme aboutissement, cétait plutôt misérable.

    Au Yunnan, quelques écoles dispersées, trois ou quatre résidences assaillies par des malandrins, plusieurs maisons de chrétiens livrées au pillage, outrages aux missionnaires, tel fut leffet de lhypocrite machination.

    Au chef-lieu, des circonstances particulières, quil faut signaler, suscitèrent de fâcheux incidents. En 1899, linstallation, pourtant très normale, dun consulat français avait offusqué les esprits. Le peuple ombrageux protestait contre ce nouvel empiétement sur son territoire inviolable, les officiels voyaient avec dépit surgir un contrôle importun de leur administration. Comme on ne pouvait sopposer ouvertement aux intimations de Pékin, peuple et mandarins se concertèrent pour réduire peu à peu lintrus à plier bagages. Tandis que le premier lui prodiguait les outrages, les autres sobstinaient à méconnaître son caractère diplomatique. Au fond, ils ne faisaient que poursuivre la politique inaugurée par le défunt vice-roi Tsen. Ignorer les étrangers : telle était depuis longtemps la règle adoptée dans les prétoires. M. le Consul François, homme énergique, nétait pas dhumeur à abaisser le drapeau tricolore devant cette obstination insensée : il soutint ses droits méconnus envers et contre tous ; de là des polémiques assez vives, qui dégénérèrent en conflit aigu. Les choses en étaient à ce point à lheure où débutait léchauffourée des Boxeurs. Le Consul songea à créer un embarras diplomatique en simulant une retraite forcée. Mais voici que la populace, ameutée par ordre supérieur, se rue sur ses bagages et le contraint de se retrancher au consulat. Cétait la riposte des mandarins ; elle ne visait quun seul homme. Ils navaient pas prévu quaprès avoir déchaîné lorage, il leur serait difficile de le comprimer. La plèbe en appétit de pillage se porte tumultueusement vers les immeubles de la Mission. En un seul jour, incendiant elle fit table rase de toutes nos créations à la capitale. Son bel exploit nous jetait sur la rue sans feu ni lieu. 1 Dans cette triste occurrence, le consulat semblait un refuge assuré ; ce nétait quune illusion : en y cherchant asile, nous tombâmes, sans le savoir, de Charybde en Scylla. Voici comment. Après sêtre applaudi de son stratagème, le gouverneur provincial seffraya des conséquences : tant de ruines à réparer... Puis ces étrangers, quil tenait à sa merci, quallait-il en faire ? Les exterminer en bloc, conformément à lukase de limpératrice douairière, provoquera sûrement une terrible revanche de larmée tonkinoise. Les relâcher sans condition, cest attirer sur sa tête les foudres de Pékin. Acculé à ce dilemme embarrassant, le grand conseil décida dattendre les événements. Douze jours plus tard, le télégraphe ayant annoncé loccupation de la capitale par les Japonais, lévasion tragique de lempereur, le vice-roi ordonna de reconduire à la frontière tous les Français de Yunnansen, au total trente-deux personnes.

    Le péril de mort semblait donc écarté, mais lavenir nen restait pas moins problématique, et pour nous, et pour les mauvais bergers chinois.


    1. Le même jour fut violée la sépulture du P. Vachal dans la chapelle du collège à Keou-fan-tien. Les ouvriers, qui avaient construit le caveau sans en connaître la destination, se trouvèrent déçus, lorsquils y découvrirent un squelette, au lieu des armes ou de lencaisse métallique quils comptaient y trouver.
    De dépit, ils démolirent le tombeau, après avoir jeté au vent les restes vénérables du martyr. Ils ont été inhumés depuis au cimetière de Pe-long.tan, le nouveau collège.


    Séjour à Hongkong. Nouveau virement des esprits. A cette heure critique, une retraite provisoire dans lîle de Hongkong était tout indiquée. On sait que, dans ce port libre, lAngleterre offre un asile aux navires de toute nationalité, avec une cale de radoub pour ceux que la tempête a désemparés. A lombre du pavillon britannique, la Société des M-E. a pareillement ménagé un refuge, où les ouvriers apostoliques éprouvés par lorage viennent se renflouer au physique et au moral. En 1900, les établissements de Nazareth et de Béthanie regorgeaient de réfugiés, la bourrasque ayant assailli toutes nos missions de Chine. Mais lhospitalité si fraternelle quy reçurent les missionnaires ne leur faisait pas oublier le champ arrosé de leurs sueurs. Tant choyé soit-il, le pigeon voyageur naspire quà rejoindre son colombier ; aussi, lorsquaprès huit mois danxieuse attente, lon apprit la fin des hostilités, lexode commença-t-il sans retard.

    Il convient pourtant davouer que la joie du retour nétait pas exempte dinquiétudes. Quel était présentement létat des esprits ? Comment apprécieraient-ils notre réapparition ? Double point dinterrogation assez angoissant. On ne pouvait deviner, en effet, quaprès le désastreux fiasco de 1900, lopinion publique avait viré de bord. Au Yunnan, depuis le départ des Français, le peuple vivait dans lappréhension constante des représailles : notre retour le délivra dune terrible anxiété ; pour une fois la sympathie se trahissait aussi franche quuniverselle. Ouang Ouen-tchao, successeur de Tsen à la vice-royauté, mit gracieusement à notre disposition un établissement public à titre de résidence provisoire. Une commission des réparations fut constituée ; les travaux de déblaiement et de reconstruction seffectuèrent sans entrave. Bien mieux, un souffle de renouveau spirituel se levant alors dans les 18 provinces, en moins de deux ans, lEglise de Chine eut la joie denregistrer des conversions par centaines de mille. Un instant on se berça de lespoir que lidolâtrie courait à sa fin. Doux rêve assurément, mais bien vite évanoui après tant dautres pareils. La première commotion passée, la mentalité chinoise est retombée dans son antique apathie. Luvre de propagande évangélique conserve donc et gardera sans doute indéfiniment son caractère de lutte lente, laborieuse, contre lerreur. Car il est dans la destinée de lapôtre de semer dans les larmes et de récolter en patience. Selon toute vraisemblance, les grandes évolutions religieuses napparaîtront plus quà titre de souvenirs historiques.

    Maintenant que cette analyse rapide des Traditions et Souvenirs du Yunnan nous a conduits jusquà lannée 1903, ma tâche est terminée. A dautres le soin de retracer les événements postérieurs, lorsque le moment sera venu. Il ne me reste plus, avant de prendre congé, quà dire la fin de nos chers vétérans, Mgr. Fenouil et le P. Le Guilcher. Ils séteignirent tous deux au mois de janvier 1907, à quelques jours dintervalle.

    Le vieil Evêque de Ténédos aimait à redire : Cest Louis-Philippe qui a signé mon passeport ; jai 86 ans ; cette fois cest saint Joseph, mon Patron, qui moctroiera un second passeport pour un voyage bien autrement décisif. Au cours de sa longue carrière, de combien de guerres, démeutes, de rivalités, na-t-il pas été témoin ? Ces soixante années de mission, dans des conditions particulièrement difficiles, quelle somme de privations, de fatigues, tant morales que physiques, ne comportent-elles pas ? En 1900, il avait assisté, impuissant, à la ruine des uvres de la capitale et partagé, bien à regret, lexil de ses missionnaires. Pour un octogénaire, épuisé de fatigue, accablé dinfirmités, cette migration dans les pays tropicaux pouvait être fatale. Mgr Fenouil en revint, mais chancelant, déprimé, hors détat de régir la mission. Celle-ci toutefois en pâtit assez peu ; Dieu, qui à la brebis tondue mesure le vent, layant déjà pourvue dun Evêque Coadjuteur avec future succession. Plusieurs fois sollicitée, cette coopération navait pas été obtenue sans peine. Au solliciteur Léon XIII répondait invariablement : Allons, courage ! Vous êtes moins âgé que moi, qui continue à supporter la charge de lEglise universelle.

    Avant datterrir au port longtemps désiré, le vieil athlète eut du moins la consolation de voir lévêché reconstruit pour la troisième fois, le séminaire transféré en un lieu plus sortable, les dégâts opérés par la dernière tourmente complètement réparés. Les relations avec les autorités civiles avaient repris leur cours normal, chrétiens et païens vivaient en bonne harmonie, la paix avait reparu partout, au moins transitoirement : il pouvait quitter la lice.

    Mgr Jean-Joseph Fenouil, deuxième Vicaire Apostolique du Yunnan, sendormit dans le Seigneur le 10 janvier 1907, la 26e année de son épiscopat.

    Douze jours plus tard, le P. Le Guilcher, Provicaire de lEvêque défunt, son frère darmes, le suivait dans la tombe. Nous avons laissé le vieux lutteur empêtré avec son bouc dans la cohue musulmane. Quand, à force de trahisons et de cruautés, les impériaux eurent écrasé la rébellion, lOuest ne recouvra que peu à peu le calme avec la sécurité. Les flots de la mer soulevés par la tempête ne sapaisent quaprès un assez long temps. Rassembler son troupeau épars, construire une nouvelle église, relever ses écoles anéanties, reprendre tout ab ovo, sans récriminations ni défaillance, telle fut loccupation, du missionnaire durant les années qui suivirent la reprise de Taly. Il réussit encore à acquérir une belle résidence dans cette ville importante ; mais les troubles de 1900 lobligèrent, lui aussi, à chercher asile en territoire anglais.... En dernier lieu, il tentait dimplanter la Croix dans la sous-préfecture de Monghoa, lorsque la mort le terrassa. Il mourait les armes à la main, à lâge de 79 ans. Sa dépouille mortelle, rapportée à Taly, y attend lheure de la glorification... Ainsi, en moins dun mois, la Mission voyait seffondrer deux de ses meilleurs supports. Perte douloureuse, mais pressentie, puisque tous deux avaient atteint les limites fixées par lEcriture au cycle de la vie humaine. 1 Qui dailleurs leur eût envié un repos mérité par un demi-siècle et plus de bons et loyaux services ?

    Epilogue. Il y a des gens que déconcertent les lenteurs de lévangélisation en Chine, surtout depuis que les traités y ont conquis la liberté religieuse. Que lébranlement tant attendu ne réponde pas à nos vux, au double point de lampleur et de la rapidité, le fait est incontestable. Depuis deux ou trois cents ans que lEglise assiège cette vieille citadelle du polythéisme, des brèches sérieuses ont été pratiquées dans ses murailles, mais combien elle est encore loin de capituler.

    Certes, les deux millions de fidèles quy compte lEglise catholique constituent un témoignage éloquent en sa faveur. Hélas ! ce chiffre, rapproché des quatre cents millions et plus dincrédules qui croupissent encore dans les ténèbres de lidolâtrie, perd singulièrement de son lustre. Cest une vision détoiles clairsemées dans un ciel nébuleux.

    Au Yunnan, en particulier, il y a à peine deux chrétiens sur mille habitants. Telle est la situation vraie en lan de grâce 1922.

    Mais sait-on quel problème complexe pose la rénovation morale de limmense empire ? Conquérir à la foi les masses compactes qui composent la race jaune, trois fois plus nombreuse que la population de lEurope, malgré sa défiance innée pour toute doctrine exotique ; déraciner des croyances vieilles de quatre mille ans, réformer des murs dissolues, abolir une foule dusages iniques ou déshonnêtes ; en un mot, transformer sa mentalité et son cur : entreprise gigantesque ! Lépuration de la Palestine par les Croisés névoque sûrement pas une opération aussi ardue, ni daussi longue haleine.


    1. Dies annorum nostrorum septuaginta anni : si autem in potentatibus, octoginta anni ; et amplius eorum labor et dolor ( Ps. 89).


    Car, pour effectuer cette conquête, lEglise ne dispose pas des masses armées de Godefroy de Bouillon ou de saint Louis. Quatorze à quinze cents missionnaires européens, un millier de prêtres indigènes, avec la coopération de quelques centaines de religieuses députées par différentes communautés pieuses, voilà tout leffectif de sa mobilisation. Avec cette poignée de volontaires, dispersés en tirailleurs, elle tient campagne dans une zone de 11 millions et demi de kilomètres carrés. Cest bien le cas de redire le mot du poète : Apparent rari nantes in guirgite vasto.

    Sa stratégie ? Lexposition franche, intégrale, de la doctrine révélée. Ses armes ? La prière, la persuasion, la charité.

    Respectueuse avant tout de la liberté de conscience, elle sabstient scrupuleusement de la contrainte, abhorre la flagornerie, dédaigne les mille artifices usités dans la guerre la plus loyale.

    Et, dans ces conditions, elle nourrit le ferme espoir darriver à ses fins avec le temps et la patience.

    Les intellectuels sourient de ces nobles ambitions de lEglise, ou crient au fanatisme. Cest affaire à eux. Auraient-ils oublié que ce fanatisme a renouvelé jadis la face du vieux monde romain ?

    Moi, je plains sincèrement , les intellectuels et, salva reverentia, me moque de leurs quolibets.

    Pour ceux qui croient aux promesses dimmortalité faites à la Religion catholique par son divin Fondateur, son triomphe définitif, non seulement sur les superstitions chinoises, mais sur toute superstition, ne souffre pas lombre dun doute : Et port inferi non prvalebunt adversus eam. Toutefois il ne faut pas se dissimuler que, pour arriver à ses fins, il lui faudra soutenir encore de longues luttes, avec lappui de la charité et le concours de plusieurs générations dapôtres.

    E. MAIRE,
    Provicaire du Yunnan


    1922/651-661
    651-661
    Maire
    Chine
    1922
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