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Mission du Yunnan, traditions et souvenirs 1

Mission du Yunnan, traditions et souvenirs Erigé en Vicariat Apostolique dès 1696, le Yunnan ne conquiert son autonomie quen 1843. Ce nest pas que Rome eût renoncé à ses vues dextension durant ce long temps darrêt, mais les circonstances ne secondaient pas son zèle apostolique, ses tentatives multipliées naboutissaient pas.
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    Mission du Yunnan, traditions et souvenirs

    Erigé en Vicariat Apostolique dès 1696, le Yunnan ne conquiert son autonomie quen 1843. Ce nest pas que Rome eût renoncé à ses vues dextension durant ce long temps darrêt, mais les circonstances ne secondaient pas son zèle apostolique, ses tentatives multipliées naboutissaient pas.

    Cest ainsi que Mr Le Blanc, administrateur du Tchekiang, fut élu en 1712 évêque de Troade et nommé Vicaire Apostolique du Yunnan. Quels obstacles survinrent alors ? Je ne sais ; toujours est-il que le titulaire mourut trois ans après au Kouangtong, avant dêtre sacré.

    En 1739, Mgr Enjobert de Martillat, évêque dEcrinée, reçut juridiction sur le Vicariat Apostolique du Yunnan, où il ne pénétra jamais. Rentré en Europe en 1751, il devint, lannée suivante, Procureur de la Société des Missions-Étrangères à Rome, où il décéda en 1755.

    Cette même année le Saint-Siège rattachait notre Mission au Sutchuen ; cétait un expédient ; on reculait, oui, mais pour mieux avancer ensuite.

    Du fait, la juridiction du Vicaire Apostolique de Tchongkin embrassa alors quatre provinces immenses : Sutchuen, Kouitcheou, Yunnan, Thibet. Vu le petit nombre des ouvriers évangéliques, cette juridiction était, on le conçoit, plus nominale queffective. Chacun, du moins, travaillait de son mieux, dans la mesure de ses forces ; personne ne craignait que le travail ne lui fît défaut.

    Le P. Houâng. Sous Mgr Pérocheau, évêque de Maxula, septième Vicaire Apostolique de Tchongkin, la province entière du Yunnan était confiée aux soins dun prêtre indigène, le P. Houâng.

    Joseph Houâng, dabord médecin apothicaire, avait été promu au sacerdoce à trente et quelques années, après des études sommaires. Il était doué dune foi vive, servie par une constitution robuste, deux qualités préférables, en loccurrence, à tous les grades académiques. Chaque année ce brave pionnier de lEvangile, déguisé en droguiste ambulant, parcourait la province, du Nord-Est au Sud-Ouest, rédigeant des ordonnances, débitant des remèdes à loccasion, mais surtout visitant de ci de là les familles chrétiennes chassées du Sutchuen par la persécution. Les réfugiés habitaient surtout le Bas-Yunnan. Cest ainsi que les Ten de Longki, les Tang de Tchen-fong-chan, et, à Tienpa-teou, les familles Chen et Juen, donnèrent naissance aux trois chrétientés encore existantes. Mais des émigrés de Longki et Tchen-fong-chan, en quête dune vie moins aléatoire, pénétrèrent dans les districts de Ma-chang et de Ta-pen-tse. A cette époque, il y avait encore à Ta-ly-fou, deux familles cantonaises déportées en haine de la foi, les Ly et les Mé, qui firent peu de prosélytes.

    Somme toute, neussent été la fatigue avec les mille arias inhérents à toute pérégrination durable, la mission du P. Houâng nétait pas très ardue. Elle ne comportait pas non plus de risques particuliers, car, à cette époque, les païens du Yunnan ignoraient jusquau nom de la Religion chrétienne. Mais la persévérance inaltérable dont fit preuve ce digne prêtre pendant plus de dix ans témoigne dune énergie peu commune.

    Il allait dun poste à lautre, encourageant les néophytes, administrant les sacrements aux baptisés, à laller et au retour. Puis, sa visite terminée, il retournait à Tchongkin pour la retraite annuelle, saccordait un mois de relâche et reprenait sa ronde invariable.

    Dans mes premières années de mission, jai entendu maintes fois des vieillards évoquer, le souvenir du P. Houâng, de son air grave, de sa rigidité pour ladmission au baptême, etc. Tous en parlaient avec vénération.

    Mgr Ponsot. Jadis, plongée dans une atmosphère saturée de préventions et de haine, la vie des Missionnaires courait des dangers incessants. Dautre part, les relations avec lEurope, aussi lentes que peu sûres, ne permettaient pas descompter une assistance opportune à lheure critique. Cest pourquoi la S. C. de la Propagande, soucieuse de perpétuer la haute direction en pays infidèles, octroyait au Vicaire Apostolique la faculté de sacrer un ou plusieurs Coadjuteurs, par lui élus, selon les exigences de la situation ; seulement il devait prévenir ultérieurement la S. Congrégation du fait accompli et lui en demander la ratification.

    En 1843, Mgr Pérocheau, jugeant le moment venu doctroyer au Yunnan lautonomie depuis longtemps arrêtée en principe, choisit Mgr Ponsot pour en prendre ladministration. A cette date commence véritablement lhistoire, tant hiérarchique queffective, de notre Mission. Disons dabord quelques mots de son fondateur.

    Le P. Joseph Ponsot, originaire du Doubs, sétait embarqué à Douvres, à bord dun trois-mâts anglais, à la fin de Janvier 1830. Après des péripéties émouvantes au Cap de Bonne-Espérance et dix mois de navigation, le voilier abordait la presquîle de Malacca. Mais Malacca nest pas la Chine ; il nen est guère quà moitié route. Plus dune fois le jeune apôtre dut se morfondre durant les neuf mois quil lui fallut attendre un navire à destination de Macao.

    A lorigine, la première et longtemps lunique procure des Missions-Étrangères en Extrême-Orient sabritait à lombre du pavillon de la granda gente portugaise flottant sur cet îlot.

    Létablissement navait rien de grandiose ; pourtant son importance était de premier ordre. Trait dunion indispensable entre lAsie et lEurope, il transmettait de lune à lautre la correspondance et les envois de toute nature. Là convergeaient, une fois lan, les courriers de chaque Mission, apportant les missives de lintérieur, emportant le viatique, le vin de messe, les lettres et autres menus objets qui lui étaient destinés. De là surtout prenaient leur essor les ouvriers apostoliques orientés successivement vers la Chine, la Corée, le Tonkin ou lAnnam. Ce quavaient de périlleux ces intrusions subreptices, ce quil fallait employer dartifices et de précautions pour les mener à bonne fin, nous le savons par les relations des Annales.

    De sa pénétration au Sutchuen, Mgr Ponsot ne nous a rien dit. Par contre, il racontait volontiers sa rencontre à Macao dun vénérable prêtre annamite mutilé pour la foi. Le P. Jean (cétait son nom) réalisait presque le mouvement perpétuel. Toujours campé sur ses jambes en fuseau, on ne le voyait jamais ni couché, ni assis ; tout au plus sadossait-il parfois à la muraille ou à quelque meuble. Lorsquon le pressait de prendre un siège, il répondait simplement : Non possum : habeo plagas (mes plaies ne me le permettent pas). Cest que les rotins de Tu-Duc lui avaient interdit à vie toute attitude autre que la verticale : le malheureux navait plus de quoi sasseoir. Malgré tout, bonne pâte dhomme, très expansif, il racontait sans rire les anecdotes les plus hilarantes sur sa détention en Annam. La gangrène envahissant ses plaies incurables le mena peu après au tombeau.

    A son arrivée à Tchongkin, le P. Ponsot fit ses premières armes au district de Gan-io ; deux ans plus tard, il prenait la direction du Collège-séminaire de Mou-pin. Cétait une maison déducation à lusage des quatre Missions réunies, pour la formation du clergé indigène. Pour la soustraire à la malveillance des prétendus civilisés chinois, on avait dû la reléguer jusquau Nord de Tchentou, sur les confins du Thibet. Le nouveau directeur y passa les neuf ou dix années les plus pénibles de sa carrière apostolique.

    Lors de son sacre (1843) Mgr Ponsot rencontra à Tchongkin, Ten-san-ié, un des réfugiés de Longki, venu pour son commerce de médicaments : cette rencontre fortuite arrivait bien à son heure. Le chrétien reçut commission de chercher dans son voisinage un logement provisoire ou tout au moins un emplacement pour le futur évêché.

    Lorsquil prit congé de Mgr Pérocheau, le nouvel évêque reçut 300 taëls (quinze à seize cents francs), vrai don royal, eu égard à lindigence du bailleur de fonds.

    Et pourtant, même en vivant de rien, avec 300 taëls construire une résidence, pourvoir aux premiers frais détablissement, payer son personnel, couvrir ses frais de déplacement, etc. constituait un problème dautant plus ardu que les subsides de France ne commencèrent à venir que deux ans plus tard.

    Par un heureux hasard, en arrivant à Souifou, Mgr Ponsot y trouva le P. Houâng revenant de sa dernière tournée au Yunnan. Le Père en rapportait 100 taëls, fruit de son art médical et des aumônes des chrétiens ; il les offrit gracieusement à lévêque, disant : Ce qui provient de votre Mission, revient de droit à Votre Grandeur. En loccurrence cétait une aubaine providentielle, et combien opportune ! Comme on le voit, la pénurie dont nous souffrons ne date pas dhier ; sétant uni dès le principe à la sainte pauvreté, le Yunnan lui est resté constamment fidèle.

    A peine débarqué, Mgr Ponsot, confiant dans laide du Ciel, entreprend la visite de son vaste Vicariat. Evêque sans clergé, administrateur sans biens, que pouvait il faire, sinon poursuivre modestement luvre de son prédécesseur ? Le voilà donc, suivi de deux acolytes de fortune, qui arpente la province pendant dix mois, baptisant, confessant, comme le plus humble missionnaire. Lorsquil revint à Longki, il était exténué et atteint de la dysenterie.

    En son absence, on lui avait préparé une résidence, maison chinoise quatre pièces basses, obscures. Par la suite, à mesure que le besoin sen faisait sentir, des dépendances disparates se groupèrent, sans ordre ni méthode, autour du corps de logis, lui donnant laspect dun semble incohérent. Tel fut pendant 37 ans, le palais épiscopal de lévêque de Philomélie.

    Enveloppé, dès ses débuts apostoliques, dune atmosphère de persécution, il néchappa jamais complètement à ses premières appréhensions. Cest pourquoi il préférait le séjour de Longki, vallée solitaire, entourée de forêts, où la malveillance païenne ne le poursuivrait pas aisément. Par dessus tout il redoutait les mandarins, avec lesquels il neut aucune accointance tant quil vécut. Avec les misSionnaires, lévêque usait dune franche cordialité, son accueil était vraiment paternel. Le moment du retour étant venu, il disait dordinaire : Père, nous chanterons ce soir les premières vêpres, ce qui signifiait : Demain il faudra nous séparer.

    Ces rencontres, dailleurs, se produisaient assez rarement. Peu nombreux, très distants les uns des autres, les confrères écrivaient peu et se voyaient encore moins. Il me souvient quun jour, assistant le vénérable Vicaire Apostolique dans la récitation du bréviaire, je vis venir un missionnaire inconnu. Mgr interrompt aussitôt loffice, invite le voyageur à sasseoir, puis lui demande son nom, car il ne lavait pas reconnu. Je suis le P... ? Le P... ? Doù venez-vous ? Je viens de Ta-pin-tsè. Seriez vous, par hasard, le P. Le Guilcher ? Précisément : Le Guilcher, cest bien cela. Envoyé, peut après son arrivée, dans ce district lointain, où il navait aucune occasion de parler français, le brave Breton avait oublié jusquà son nom patronymique. Il venait de faire trente-deux jours de marche pour saluer son évêque, quil navait pas revu depuis neuf ans.

    Vivant au jour le jour, sous laile de la bonne Providence, Mgr Ponsot, exempt de convoitises comme de regrets, jouissait en outre dune longanimité légèrement teintée dapathie. A cette question : Quelle est la devise de votre évêque ? il fut répondu un jour : Sa devise est mán mán ti (ne nous pressons pas). Cette répartie, un peu railleuse, ne manquait pas dà-propos. A toute proposition, lévêque répondait invariablement par mán mán ti ; sous ce rapport, il sétait vraiment chinoisé. Il nous disait souvent : Gourmandez, menacez, mais punissez rarement.

    Très accueillant pour les chrétiens indistinctement, il compatissait à toutes leurs misères, semant les aumônes avec une largesse dont ils abusèrent plus dune fois.

    Un dimanche, au sortir de là messe, un pauvre hère est surpris en flagrant délit de rapine ; il fourrageait sans scrupule dans le jardin de lévêché. On lamène à lévêque, chargé de la pièce à conviction, une hotte pleine de légumes ; chacun sattendait à une punition exemplaire. Après lavoir bien vertement semoncé, le juge prononça sa sentence : Puisque tu as été assez indélicat pour marauder à pareil jour, tu ne garderas que la moitié de ta prise : je te condamne à restituer le surplus. Ce jugement dépeint lhomme au vif.

    MM. Huot et Chauveau. Deux années sétaient écoulées laborieuses, mais relativement tranquilles, lorsque parvinrent à Longki (1845) deux collaborateurs, avec les premières aumônes de la charité chrétienne. Le P. Huot, de Langres, avait quitté la France en 1843 ; mais, retardé en route, il fut rejoint par le P. Chauveau, de Luçon, parti un an plus tard. Eux aussi étaient venus par le Cap des Tempêtes. On leur avait prédit au Sutchuen que le premier entré au Yunnan deviendrait évêque. En arrivant au ruisseau de Miáokeou, qui sépare les deux provinces, le P. Huot prend son élan ; par malheur, une pierre mal assurée, cédant sous la pression, létale en plein torrent. Pendant quil y patauge, son compagnon arrive bon premier sur la rive yunnanaise. Or le pronostic pour rire se réalisa à la lettre : cinq ans plus tard, le P. Chauveau fut nomme Coadjuteur, avec le titre dévêque de Sébastopolis (1850). Parlons dabord de lui.

    Sinitier au dialecte chinois, se familiariser avec les us et coutumes de sa nouvelle patrie, ne fut quun jeu pour le nouveau venu. En peu de temps, il se trouva suffisamment capable de suppléer le Vicaire Apostolique dans la visite des districts circonvoisins. Tandis que la persécution faisait rage dans les autres provinces, le Yunnan nen ressentit que de rares contre-coups. Deux chefs de famille, un nommé Chén, de Tièn pá-tèoû, et un certain Iuén, de Kôkoûi, furent exilés à I-ly, mais leur bannissement dura peu, trop peu même à leur gré : en bons Chinois, brocanteurs par tempérament, ils sétaient adonnés au courtage, et le traité de Tientsin, qui les relaxait, les surprit en voie de faire fortune.

    Il y eut bien dici de là des alertes provoquées surtout par la peur, de faux bruits de perquisitions mandarinales, etc. Puis le chantage ne pouvait manquer loccasion de se donner carrière : en agitant la menace de dénonciation, certains tyranneaux cupides extorquaient de largent aux néophytes ; quelques-uns senhardirent même jusquà suspendre et bâtonner les prévenus.

    En définitive, on neut à regretter aucune mort violente, tandis que la curiosité, attirant les païens honnêtes, accroissait insensiblement le nombre des convertis. Le P. Chauveau secondait cet heureux mouvement, visitant les stations nouvelles, lorsque la petite vérole latteignit à Houàngkochou : peu sen fallut quelle ne le couchât dans la tombe. Mais la divine Providence lui réservait encore une longue carrière ; bien mieux elle allait élargir son champ daction.

    En 1858, à la suite de la prise de Canton par les flottes coalisées de lAngleterre et de la France, la morgue chinoise aux abois se résigna à signer la convention de Tientsin. Révocation des édits de proscription, amnistie générale des exilés et des détenus pour cause de religion, liberté entière de propagande évangélique dans tout lEmpire, droit concédé à tous dembrasser le christianisme : telles étaient les principales conditions obtenues par le traité en matière religieuse.

    On la détenait donc enfin cette liberté de conscience si longtemps désirée ! Désormais débarrassée de ses entraves, la Foi volera de conquête en conquête, on va revoir les conversions en bloc des temps apostoliques. On lespérait, du moins, et lespérance aime à sillusionner.

    En attendant, on sempresse dutiliser la situation nouvelle. Tandis que Mgr Ponsot garde ladministration du Nord de la province, le P. Chauveau, promu à lépiscopat depuis huit ans, assume la direction du Centre et de lOuest. Nous le trouvons ainsi à Machang, à Pien-kio, surtout à Hong-pou-so, que les Missionnaires du Yunnan régirent très longtemps par délégation du Sutchuen. Il résidait à Ho-so-in, poste par lui fondé, lorsquun décret de la Propagande le transféra au Thibet, avec le titre de Vicaire Apostolique (1864).

    Nature sympathique, esprit judicieux et cultivé, Mgr Chauveau entretenait une vaste correspondance, comptait de nombreux amis même parmi les mandarins, quil visitait volontiers. Il semble quune vie si bien remplie dût remporter des succès notoires : en réalité, les résultats ne correspondirent pas à la somme de travail fourni.

    Mgr Chauveau mourut à Ta-tsièn-lou en 1877, après 33 ans dapostolat, dont 20 au Yunnan et 13 au Thibet.

    E. MAIRE,
    (A suivre). Provicaire du Yunnan.



    1922/10-16
    10-16
    Maire
    Chine
    1922
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