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Mission de Tchongking (Setchoan) : Le district de Suting

Mission de Tchongking (Setchoan) Le district de Suting.
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    Mission de Tchongking (Setchoan)
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    Le district de Suting.
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    La ville de Suting, dans une plaine de forme ovoïdale très prononcée, est baignée au sud par le fleuve Tcheou et sappuie au nord à la montagne Fong-houang. Elle est située par 106º de longitude est (méridien de Paris) et 32º de latitude ; soit, par rapport au reste de la Chine, au nord-ouest de cet empire et au nord-est de la province du Setchoan. Sa population, autant quil est possible dévaluer la population dune ville chinoise où nexiste aucun état civil, doit atteindre le chiffre de 50.000 habitants.

    Fondée dès les premiers siècles de lère chrétienne avec le titre de sous-préfecture (hien) sous lé nom de Hiuenhan, elle fut élevée plus tard au rang de tcheou ou préfecture de second ordre, avec juridiction sur plusieurs sous-préfectures, et sappela dabord Tong-tcheou, puis Tahien. Enfin, en 1802, pour sa belle défense contre les rebelles, elle reçut le titre de préfecture de première classe (fu) et le nom actuel de Suting.

    Aux dernières années de lempire, elle avait juridiction sur sept sous-préfectures : Tahien, Tonghiang, Sinling, Kiuhien, Tachoung, Tchenkeou et Taiping. Les vicissitudes du régime actuel lui ont laissé la même juridiction. Sous les dynasties, la même ville qui a nom Suting était à la fois le siège du préfet de Suting et celui du sous-préfet de Tahien. Là résidait aussi le commandant militaire de toute la préfecture avec le grade de yeou-ki (lieutenant-colonel), ainsi que quelques officiers et une garnison de 300 soldats sur le papier, du moins.

    La révolution de 1911, en faisant table rase des vieilles institutions, amena le trouble dans les esprits. Bientôt le plus intrigant parmi les révolutionnaires de la contrée se crut appelé à de grandes choses, et pour les accomplir incontinent, il recruta des partisans, les arma et installa son camp à Suting. Dénué de toute notion des choses de la guerre, il sattribua le titre et la fonction de général, choisit une de ses créatures, aussi experte que lui, pour gérer le poste de préfet, et Suting reçut sa première impulsion dans la voie du progrès. Depuis lors, les choses nont guère changé. Des roitelets, plus ou moins chamarrés dor et pétris de louables intentions, se sont succédé, suivant le va-et-vient des révolutions trimestrielles qui agitent la province, et le plus clair de cet état de choses est que, profitant de lincurie et de lincapacité générales, des troupes de bandits, soldats dhier et peut-être de demain, surgissent fréquemment sur divers points du territoire, ravagent le pays et annihilent à peu près totalement son commerce et son agriculture.

    Les remparts de la ville, moyenâgeux mais assez bien conservés, sont percés de quatre portes, orientées aux quatre points cardinaux : celle du midi donne accès à la principale rue, quornent quatre arcs de triomphe en pierre, élevés en lhonneur de quatre grands mandarins issus du pays, dont trois furent ministres détat. Cette rue, qui sannonce belle, large et droite, est coupée soudain par un vilain tertre haut dune dizaine de pieds ; cest là que se trouve la tête du Phénix, dont le corps est la montagne Fonghouang, située derrière la porte du nord ; les deux derniers contreforts de cette montagne, qui sétend en forme de croissant et semble embrasser la ville, sont les ailes de loiseau divin, protecteur de Suting.

    Le vrai commerce est en dehors de la ville, dans une rue qui longe la rivière sur un parcours de 2 à 3 kilomètres. Tous les habitants, à lexception de quelque 200 mahométans et de nos 850 chrétiens, sont bouddhistes ou confucianistes. Les protestants, après plusieurs tentatives infructueuses, ont réussi à simplanter ; leurs prosélytes sont plus ou moins sincères, et leurs grands moyens daction sont, comme partout ailleurs, les écoles et un petit dispensaire.

    En dehors des sept sous-préfectures qui en dépendent, la préfecture de Suting couvre un territoire dune étendue au moins double de celle dun de nos moyens départements de France, il faudrait en effet, pour la traverser de lest à louest, quatre jours de marche, soit près de 35 lieues, et deux jours du nord au sud.

    Le pays, coupé en deux ragions bien différentes par une chaîne de montagnes dite Tie-chan ou Montagne de fer, est sillonné en tous sens de hautes collines soigneusement cultivées jusquà leur sommet, sauf aux endroits où les pentes sont trop abruptes. Le Tie-chan recèle sur une longueur de six à sept lieues du minerai de fer et de lexcellente houille, presque à fleur de terre. Outre sa houille, que de nombreuses barques emportent à plusieurs journées de distance, on trouve encore sur les pentes du Tie-chan de nombreuses plantations de chênes, dont on fait du charbon de bois, exporté jusquà Tchongking.

    Ailleurs la culture de la ramie est fort répandue ; mais le tissage ne sen fait pas dans le pays : la ville voisine de Tachou semble en avoir pris le monopole.

    On cultive aussi à Suting le ver à soie, et dune façon beaucoup plus générale que dans le reste de la province. Les cocons sont dévidés par des moyens tout primitifs dans deux filatures en dehors de la ville ; la soie sert à tisser un genre de foulard noir, qui peut servir de turban ou de ceinture à loccasion. Nos chrétiennes, dociles au précepte de S. Paul, sen couvrent la tête à léglise.

    Louest de la préfecture fournit du tabac assez estimé, et un peu partout les plantations darbrasin 1 donnent une huile très recherchée des Européens.

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    1. Faux bancoulier (Aleurites sp. Euphorb.)


    A part quelques rares propriétaires, on peut dire que le pays est pauvre. Le caractère des habitants est doux, plutôt apathique et grossier ; les soucis dune vie difficile à gagner et léloignement de toute grandroute les rendent aussi indifférents à la politique quà la religion. Naturellement superstitieux, ils admettent les faits les plus extraordinaires. A chaque pas, on rencontre un rocher, un arbre aux formes bizarres, au sujet desquels se transmet une légende. Avec un minimum desprit critique, linvraisemblance de cette tradition apparaît avec évidence, mais les païens ny regardent pas de si près : leurs idoles ou leurs héros sont capables de toutes sortes de merveilles. Aussi les miracles de la religion chrétienne ne les frappent-ils que fort peu : leurs dieux en ont fait bien dautres ! Et ces dieux, au moins, étaient de leur pays, tandis que le Dieu des chrétiens est un étranger. Dans la prédication aux païens, nos fidèles eux-mêmes, peu touchés des miracles chrétiens, quils trouvent tout naturels, recourent presque uniquement à la création du monde pour prouver lexistence de Dieu et la vérité de la religion. Que de fois, des païens, ayant demandé de leau bénite ou des reliques pour se délivrer dune maladie, dun danger ou dune obsession du démon et en ayant éprouvé les heureux effets, ont simplement remercié, sans songer un instant à se convertir ! Ce Dieu est vraiment puissant, disaient-ils, mais les nôtres aussi ont du bon. A chacun sa religion. Cest pourquoi les conversions sopèrent si lentement, et le plus souvent parmi les pauvres ou les paysans ; les riches, qui auraient le temps de réfléchir, ne viennent pas à nous ; Ce qui les en éloigne, cest lamour des biens de la terre dabord, et ensuite le respect humain ; notre religion, passant pour une religion étrangère, expose ses adeptes aux insultes et au mépris public. Quant aux lettrés, ils sont si ridiculement coiffés de Confucius et bouffis dorgueil, quils ne se donnent même pas la peine douvrir nos livres ou découter nos prédications.

    On raconte quun des leurs, il ny a pas de longues années, étant alors vice-roi, après avoir jeté un rapide coup dil sur le livre des Evangiles, quun Consul français lui présentait : Ce sont à peu près, dit-il dédaigneusement, les jongleries des bouddhistes, avec un peu moins de merveilleux. A leur dire, dailleurs, tous les arts européens ne viennent-ils pas de la Chine ? Daucuns affirment même, avec un sérieux imperturbable, que le culte de la croix na été adopté par les barbares dOccident que lorsque les Chinois nen ont plus voulu.

    Le christianisme sintroduisit à Suting vers 1780 ; les stations de Toumou-ouan et de Takeou, à 12 et 8 lis de la ville dans la direction de lest, semblent les premières venues à la foi ; elles se défendent davoir été converties après Tchangkia-ouan (à 7 kilomètres à louest de la ville). Et, en effet, en 1784, alors que Tchangkia-ouan était encore païen, Benoît Sen visitait Toumou-ouan, lorsquil fut pris, et lannée suivante, les chrétiens de Takeou, renommés comme bons buveurs, ne purent, dit la tradition, assister aux dernier moments du confesseur de la foi et narrivèrent à la prison quaprès sa mort, pour sêtre attardés à boire à leur port dattache, près de la porte de lEst.

    Un païen de Tchangkia-ouan, nommé Tchang Hintsong, âgé de 30 ans, tailleur de son métier et propriétaire dun petit bien, était allé, vers 1789, au célèbre pèlerinage du mont Onu, accomplir un vu fait pendant la maladie de sa mère, qui avait été effectivement guérie. Au retour, il rencontra sur son chemin, en la ville de Kiuhien, dit-on, une veuve chrétienne de Tchongking, Lo Eulpo ; celle-ci, encouragée sans doute par lallure recueillie du pèlerin, lui parla de religion et lexhorta à adresser ses hommages au vrai Dieu et non à des idoles de bois. Tchang, dun caractère irascible, prit très mal lobservation et se fâcha ; la chrétienne, calme et résolue, insista. Le païen réfléchit, réprima sa colère et dit. Explique moi ce que cest que le vrai Dieu auprès duquel nos dieux ne sont rien, et si ton discours est raisonnable, jadorerai ce Dieu ; mais si cest gratuitement que tu méprises nos idoles, je suis disposé à te rosser dimportance. Calme-toi, écoute, et si je ne te convaincs pas, je veux bien recevoir tes coups.

    Une vive discussion théologique sengage, dont lissue amène la conversion de Tchang, qui reçut plus tard le nom de Jean-Baptiste. Celui-ci, après avoir adoré le vrai Dieu, revint à Suting, muni dun livre de prières et dun catéchisme. Dès son retour au logis, les prostrations au père et à la mère accomplies, il se met à démolir les tablettes ancestrales ainsi que les vieilles idoles rapportées du Foukouang par les aïeux et vénérées sur lautel domestique. Son père et ses trois frères, le croyant devenu fou, sapprêtent à le lier ; il sexplique, fait chaleureusement, comme savent le faire les néophytes, un exposé de la religion chrétienne et convertit toute sa famille.

    Lo Eulpo, informée du succès, vint elle-même parfaire leur instruction et les préparer au baptême. Intelligente et très zélée, elle sefforça de multiplier les conversions. Ne pouvant publiquement prêcher en ville et dans les bourgades, parce que la religion était sévèrement interdite, elle parcourait les campagnes environnantes ; très décemment vêtue, portant même aux bras deux bracelets dor, elle allait, une besace sur lépaule et un panier de pilules au bras, et pouvait ainsi pénétrer dans les fermes, baptiser les enfants en danger de mort et prêcher la religion. Pour entrer en matière, elle chantait des cantiques chrétiens ; puis, engageant la conversation sur le plus banal des sujets, elle la faisait peu à peu dévier sur le culte dû à la divinité et développait ensuite les dogmes de la religion. Elle convertit de la sorte les familles Hiang de Hiang-kiapa, à 5 kilomètres de Tchangkiaouan, deux autres stations plus au sud, et peut-être même la famille Lieou en ville.

    Cassien Tchang Hitsong, frère cadet de Tchang Hintsong, intelligent et lettré, sétait préparé précédemment au métier assez lucratif de géomancien. Sur la recommandation de Lo Eulpo, il se rendit à Tchongking dans la famille Li (qui avait donné le prêtre André Li) pour se former à la vie chrétienne et à la fabrication de la soie ; il y devint bientôt premier commis. En quelques années, ayant amassé un petit pécule, il revint à Suting, où il ouvrit un atelier de soierie, le premier quon y ait vu. Cet atelier prospéra et augmenta annuellement son personnel ; ce fut une nouvelle occasion de prédication, car presque tous, apprentis, ouvriers, commis, domestiques, se firent chrétiens.

    Entre temps, vers 1812, Monique Song, fille aînée dune famille de vieux chrétiens de Tongliang, fut mariée à Jacques Tchang Hiuin, fils de Hitsong, et attira bientôt ses deux frères Song, Martin Chouen-juin et Paul Chouen-fou, qui apprirent le tissage et sétablirent en ville avec leur famille. Paul, plus intelligent, senrichit et put prendre la succession des Tchang, quand ceux-ci éprouvèrent des revers de fortune et retournèrent à la campagne. Il ouvrit même plus tard un magasin de marchandises européennes, commerce alors fort lucratif. Actuellement sa famille, très nombreuse, compte parmi les plus riches de la contrée. Telles furent les origines des stations de Suting et de Tchangkiaouan.

    Les autres stations, dans le bassin du Paho, sur lautre versant du Tie-chan, souvrirent successivement, les unes après le traité Lagrenée, par suite de relations de chrétiens avec des parents ou des amis païens, les autres après le traité de Tientsin en 1861, par la prédication ex professo. A cette époque, le P. Vinçot, puis le P. Blettery envoyèrent des prédicateurs dans tous les marchés de Tahien et dans quelques-uns de Tonghiang et de Sinling. Le plus renommé est Mi-Siensen, dont tous vantent le zèle, léloquence et le courage. On compta les adorateurs par milliers, mais presque partout quelques persécution locales les firent retourner au paganisme.

    Le premier prêtre mentionné par la tradition à Suting est Benoît Sen Yuinkoui, disciple fidèle, et courageux du Vénérable Moye. Ordonné prêtre le 26 janvier 1777 par Mgr Pottier, il semble avoir fait ses premières armes apostoliques au Kouytcheou. Quand il revint au Setchoan, les mandarins avaient déjà des soupçons au sujet de la société secrète des Pee-lin-kiao secte du Nénuphar Blanc). Sous la conduite de Ouang Sankouai, en octobre 1783, un groupe de cette secte devait lever létendard de la révolte à Tintsepou (7 lieues est de Suting), tandis que leurs partisans troubleraient les districts voisins du Chensi et du Setchoan. Un chrétien, Paul Ho, chef de satellites, en avait prévenu le mandarin peu auparavant ; mais les satellites envoyés pour enquêter furent achetés à prix dargent et lavertissement fut inutile. La formation récente des nouvelles chrétientés donna léveil aux autorités et les chrétiens furent confondus avec les adeptes du Nénuphar Blanc. En septembre 1784, Benoît Sen, trahi par un chrétien de Toumououan nommé Ouang, fut pris dans cette station pendant quil entendait les confessions. Conduit au prétoire, il subit plusieurs fois la torture, consistant en nombreux soufflets de lamelles de cuir et coups de bâton sur les chevilles. Comme il demeurait inébranlable dans la foi, il fut chargé dune lourde cangue, quil porta pendant trois mois, et fut ensuite enfermé dans la grande prison. Déjà plusieurs chrétiens ly avaient précédé ; mais, sur la demande de Tchang Hintsong, ceux-ci furent bientôt relâchés par lentremise dun général tartare chrétien envoyé pour réprimer la rébellion des sociétés secrètes et qui avait établi son quartier général à Suting. Lélargissement du prêtre ne put être obtenu ; cependant les fidèles purent le visiter et lui porter des vivres. Homme de foi et de prière, Benoît Sen donna en prison de beaux exemples de patience et de résignation ; il convertit plusieurs criminels qui reçurent la grâce du baptême avant de mourir. Prévenu en songe de sa mort prochaine, il convoqua les chrétiens, qui vinrent nombreux dans la prison, et mourut entre leurs bras le 7 janvier 1786. Son corps, extrait de la prison par une ouverture pratiquée dans le mur (selon lusage pour tout criminel mort en prison), fut enterré au cimetière des chrétiens, à une faible distance et en dehors de la Porte du Nord, où lon voit encore aujourdhui son tombeau. Le traître Ouang, qui avait vendu son pasteur, ne tarda pas à recevoir de Dieu la punition quil méritait : il fut dabord ruiné et mourut misérablement de la morsure dune panthère ; sa nombreuse famille séteignit dès cette génération même.

    Le second prêtre dont on conserve le souvenir est le Bienheureux Thaddée Lieou, qui, après avoir longtemps évangélisé avec zèle, fut pris à Kiuhien, le jour de la Pentecôte 1821 et étranglé pour la foi dans cette même ville le 30 novembre 1823. Ses restes, dabord ensevelis à Kiuhien dans le cimetière des pauvres, furent plus tard recherchés par les chrétiens de Suting, reconnus à une étoffe européenne trouvée dans le cercueil et rapportés à Suting, où ils furent inhumés en face du confesseur de la foi Benoît Sen. On raconte que les bonzes de la pagode Peegai-che, non loin de ces deux tombes, ont vu à plusieurs reprises un homme dune blancheur éclatante sortir du tombeau du martyr et que souvent des chrétiens, ou même des païens, ont été guéris avec des herbes cueillies sur cette même tombe.

    En 1857, sur lordre de Mgr Desflèches, le P. Vinçot ouvrit la tombe du Bx Thaddée Lieou et en retira le crâne, qui fut envoyé à Tchongking. Lévêque fit enfermer le chef du martyr dans un riche coffret, lauthentiqua et, dans la crainte de nouvelles persécutions, le fit enfouir sur le bord dun champ près du Petit-Séminaire de Peekochou. Plus tard, après la béatification du martyr, ses restes furent transportés à Tchongking et reposent actuellement sous le maître-autel de la chapelle de lhôpital. Quelques ossements furent cependant laissés aux églises de Kiuhien et de Suting ; mais le tombeau que lon voit encore près de celui de Benoît Sen est désormais vide.

    A lépoque où le Bx Lieou subissait le martyre, trois chrétiens, Ou Tsaiiuen, fabricant de calottes, Lan Ouanieou, ouvrier en cuivre, et Tchang Hiuin étaient arrêtés en ville et conduits devant le mandarin Hiang. Celui-ci, homme probe, ne faisait cette besogne quà contre-cur. Il exhorta les chrétiens à fouler aux pieds la croix pour la forme, afin quil pût les mettre en liberté. Les chrétiens se refusant à ce subterfuge, le sous-préfet usa de ruse : il fit peindre une croix sous la plante des pieds de tous, tandis quils étaient agenouillés au fond de la salle ; puis soudain il appelle Tchang et lui ordonne dapprocher du tribunal. Tchang, pris à limproviste, se lève et savance vers le bureau ; là, le sous-préfet lui demande à brûle-pourpoint : Ne viens-tu pas de marcher sur la croix ? Tchang, interdit dabord, voit bientôt là un moyen presque honnête de se tirer daffaire et fait cette réponse équivoque : Cest à vous-même den juger. Il fut à linstant élargi. Ou et Lan, interpellés à leur tour, se gardent bien de se lever ; le mandarin a beau les exhorter, ils répondent toujours : Plutôt la mort que lapostasie. On leur mit la cangue au cou et ils furent enfermés dans la prison temporaire, appelée Ka-fang, doù ils sortirent quinze jours plus tard, probablement grâce à lappui de Tchang Hiuin qui avait une certaine influence.

    Depuis son élargissement du reste, Tchang ne laissa passer aucune occasion de protéger les chrétiens ; il voulait ainsi réparer de son mieux lapostasie déguisée qui lui avait été arrachée par surprise. Cest lui qui par ses prédications introduisit la religion en ville de Patcheou et de Tonghiang. Dans le temps où la religion était le plus sévèrement prohibée, où les déplacements étaient le plus difficiles pour le missionnaire, cest dans la maison de Tchang que les chrétiens des autres stations venaient assister aux exercices de la mission, et la plupart y recevaient lhospitalité pendant deux ou trois jours sans bourse délier.

    Durant cette persécution de 1815, loratoire de la ville fut fermé et mis sous scellés ; il consistait en une salle de 6 sur 8 mètres. Plus tard, on en fit le porche dune église plus spacieuse, que bâtit de ses deniers la famille Song. Cette église fut remplacée en 1910 par lactuelle, plus vaste encore, et pour la construction de laquelle le P. Fou, prêtre originaire de la paroisse, fit un don de 6.000 taëls.

    Après le Bx Lieou, Suting fut successivement visité par les prêtres indigènes Pierre Tchang, Gabriel Lo et Paul Lieou. Ce dernier, sans parler du bon renom quil a laissé comme les précédents, est représenté comme un homme très sévère, autant pour lui-même que pour les chrétiens : prêchant si pratiquement que chacun croyait se reconnaître dans la partie morale de ses instructions. Il mourut à Tchongking, aide-procureur à lévêché.

    Le P. Bertrand lui succéda : cest le premier Européen quon y ait vu. Le souvenir de son zèle, de sa piété, de sa charité, resta longtemps vivant dans les curs. Il fonda dans deux ou trois stations, en donnant lui-même la première obole, une petite société ayant pour but de subvenir aux frais dentretien du prêtre pendant la mission. Vinrent ensuite Thomas Lieou, réputé pour sa bonhomie, puis le prêtre Ouang Iu. Les chrétiens de Tchangkiaouan racontent encore la scène émouvante dont ils furent témoins, quand un matin, en descendant de lautel, le prêtre Iu vit son père, qui revenait de Ili où il avait été exilé pour la foi depuis de longues années.

    Le P. Vinçot fixa sa résidence à Suting vers 1855 : il travailla avec zèle à faire de nouvelles conversions à Patcheou et à Tonghiang. Le P. Poizat, pendant les deux ans quil y passa, montra beaucoup de condescendance envers les néophytes. Le P. Blettery, dans un premier stage, eut la consolation de ramener à la religion des descendants danciens apostats. Le P. Farges travailla dabord sous légide du P. Blettery, puis dirigea seul le district pendant deux ans. On loue encore son inépuisable bonté et son invincible patience. En 1872, le P. Rogie lui succédait, mais pour être remplacé peu après par le P. Blettery qui, devenu Provicaire, devait former à Suting, avec les sous-préfectures voisines, un district plus spécialement confié à sa direction. Plusieurs jeunes missionnaires et prêtres indigènes le secondaient, pendant que trois prédicateurs laïques ou médecins ambulants cherchaient à ouvrir de nouvelles stations. Le P. Blettery, rappelé à Tchongking, laissa la paroisse au P. Chouvellon. Celui-ci, qui devait treize ans plus tard devenir Vicaire Apostolique, administra les stations qui lui étaient confiées et en fonda une nouvelle, celle de Houamigai. Pendant son ministère, de 1876 à 1890, il fut tantôt seul, tantôt aidé dun vicaire. Le P. François Schotter vint en 1890 et neut que le temps de se faire connaître et aimer. Sa douceur, sa prudence et son dévouement lui avaient gagné tous les curs, quand la mort le prit soudain sur la barque qui le portait à Tchongking en compagnie du P. Chaudier, alors curé de Tonghiang et plus malade que lui. Chacun deux se dévouait pour conduire lautre à lévêché en vue dy être soigné. Le P. Dangy prit le poste, mais après huit mois de ministère, il fut appelé à fonder le Petit-Séminaire de Tienche. Le P. Decomps lui succéda avec dabord le P. Thomas, puis le P. Tong comme vicaire ; mais son séjour y fut de courte durée.

    En 1897, le P. Bonnet était nommé curé de Suting ; il nadministra le district que pendant trois ans, car, étant tombé malade, il dut aller demander à la mère-patrie le renouvellement de sa santé, et le P. Decomps revint à Suting, quil gouverna cette fois plus de treize années consécutives. Cest lui qui construisit léglise actuelle, dont le P. Giraux fut larchitecte. En 1913, le P. Decomps, voyant sa santé faiblir et sa vue baisser, demanda un successeur : il fut remplacé par le P. Gibergues. Après un an et demi de ministère, celui-ci quittait Suting pour la France, où lappelait la mobilisation générale de 1914. Le P. Tong, déjà vicaire, administra seul la paroisse pendant quelques mois, puis Mgr lui adjoignit le P. Che, qui ne tarda pas, la paroisse ayant été divisée, à aller sinstaller dans le nouveau poste de Chekiaho. Le P. Tong allait lui-même bientôt quitter le district et était remplacé par le P. Cazaban, avec le P. Tchang pour vicaire. Le P. Cazaban demeura trois ans et laissa la place au P. Tournier qui, malade, ne résida que quatre mois. En 1920, Mgr Chouvellon nommait le P. Valentin au poste de Suting.

    A lépoque actuelle, la préfecture de Suting comprend deux paroisses : celle de la ville et celle de Chekiaho dans le bassin du fleuve Pa, à 150 lis de la ville, et de plus les curés de Sinling et de Tentseho ont chacun la charge de quelques stations plus rapprochées de leur centre que de celui de Suting ou de Chekiaho. Le total des chrétiens baptisés dépasse le chiffre de 3000 dans la sous-préfecture. Beaucoup, en ces dernières années, ont commencé à étudier, mais les troubles qui bouleversent le pays, la difficulté pour le prêtre de leur porter régulièrement les enseignements de la religion, sont cause que beaucoup ne persévèrent pas jusquau baptême.

    Luvre du clergé indigène prend de nos jours une extension bien consolante. Jusquici Suting a fourni huit prêtres, dont six vivants. De plus, il y a cinq grands-séminaristes, quatre petits-séminaristes et deux élèves au probatorium. Dans la paroisse de Suting-ville, la Sainte-Enfance entretient deux médecins-pharmaciens, qui chaque année envoient en paradis quelques dizaines de petits anges.

    Les écoles sont en progrès. Outre quatre maîtres enseignant à la campagne les éléments de la religion, la ville même possède une école de garçons avec quatre professeurs et 120 élèves, dont une partie païens, et une école de filles, dirigée par les religieuses indigènes du Sacré-Cur de Tchongking, qui compte 50 élèves, toutes chrétiennes. Ces écoles, reconnues par le gouvernement, suivent les programmes officiels au titre décoles primaires.

    Il reste à signaler les belles uvres des Religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie. Avant de rendre son âme à Dieu, un prêtre indigène originaire de Suting, que la fortune avait favorisé de ses dons, offrit la moitié de ses biens à la Mission, à charge par elle détablir à Suting un hospice de vieillards, un dispensaire-hôpital et un asile de la Sainte-Enfance. Les Franciscaines Missionnaires de Marie pressenties, acceptèrent de diriger ces uvres et, le 14 juillet 1923, elles arrivaient à Suting. Les débuts furent humbles, parce que les locaux sont étroits ; mais le zèle des Filles de S. François ne se laisse pas rebuter par de telles raisons et leur suggère mille combinaisons : ici, un coin libre quon aménage pour loger
    quelques vieillards ; là, un galetas qui, bien blanchi à la chaux, peut servir de dortoir aux fillettes, trouvées la plupart dans la rue ou à la porte, le matin au réveil ; ailleurs quelques misérables chambres recueilleront les malades pauvres, dont on pansera les plaies du corps pour être à même de guérir celles de leur âme et de leur ouvrir le ciel par le baptême. Ces uvres ne font que de naître, puisquelles datent à peine de trois ans ; mais le grain semé est déjà sorti de terre : la tige est vigoureuse et promet de devenir un arbre qui portera les fruits les plus divers de la charité.

    Jusquen décembre 1924, les Franciscaines Missionnaires de Marie avaient recueilli 105 orphelines, 24 ont déjà franchi le seuil du Paradis. Lasile de vieillards compte dix pensionnaires ; les visites des malades au dispensaire atteignent le chiffre de 400 par jour. Les ressources dont peuvent disposer les Franciscaines Missionnaires de Marie sont loin de suffire ; mais leur grand banquier est la Providence, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité.

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    LE CATHOLICISME EN CHINE
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    A la clôture de lexercice 1923-24, le nombre total des
    catholiques chinois était de 2.263.487 ;
    à la fin de lexercice 1924-25, il était de 2.328.109 ;
    soit une augmentation de 64.622.

    En 1925 il y avait, dans toute la Chine, 1675 missionnaires étrangers et 1172 prêtres chinois

    1926/486-498
    486-498
    Anonyme
    Chine
    1926
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