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Mission de Tatsienlou : Une tournée pastorale dans les Marches Thibétaines

Mission de Tatsienlou Une tournée pastorale dans les Marches Thibétaines
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    Mission de Tatsienlou
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    Une tournée pastorale dans les Marches Thibétaines
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    A lautomne dernier, Monseigneur Giraudeau me demanda daller à sa place faire la visite des deux districts du nord et dy administrer la confirmation, ce qui navait pas été fait depuis six ans. La proposition était tout à fait de mon goût. Elle allait me faire revivre huit ans de ma vie de missionnaire parmi les Thibétains, et, en plus des fonctions que jallais remplir, jaurais lavantage de laisser de côté le professorat pour quelque temps et dexplorer des régions que je ne connaissais encore que de nom. Enfin jaurais le plaisir de visiter des confrères isolés, chez qui le passage dun hôte est chose si rare !

    Les deux missionnaires qui travaillent dans ces districts furent prévenus à lavance de la date approximative de mon arrivée, et, comme il sagissait de traverser un pays à peu près désert, je nattendis pas le dernier moment pour organiser ma petite caravane.

    Un catéchumène, répondant au nom de Péma, devait en être le guide, fonction toujours recherchée des indigènes. Ce Péma, Thibétain pur sang, parle correctement la langue commune au Thibet ; il sait aussi quelques mots de chinois appris dans ses fréquents voyages à Tatsienlou, car il préfère courir sur les routes plutôt que de cultiver ses champs. Dune taille avantageuse, dans la force de lâge, bon caractère, jovial, débrouillard et dévoué, depuis dix ans il conduit les missionnaires sur les chemins des hauts plateaux. Ses qualités me lont fait recommander, et cette fois encore il ne fera pas mentir sa réputation dhomme de confiance. Depuis quil a renoncé à la boisson, cest le guide idéal.

    On lui adjoint un païen, brave homme et fidèle, qui prendra soin des animaux en cours de route. Coiffés lun et lautre de peaux de renard, ils laissent retomber leur robe jusquà la ceinture et ly attachent avec les manches. Un sabre passé en travers de cette ceinture et un fusil en bandoulière complètent leur accoutrement. Le sous-préfet de Tatsienlou met à ma disposition quatre satellites indigènes, vêtus et armés comme mes guides, plus désireux déviter les brigands que de leur faire face. En cas de mauvaise rencontre, ils comptent sur nous pour les protéger, à moins quils ne se sauvent à toutes jambes, comme firent en pareille occurrence les satellites des PP. Hiong et Charrier en 1924. Ajoutez à ce personnel un séminariste, qui profite de loccasion pour aller revoir sa vieille mère, et vous aurez fait connaissance de toute mon escorte. Cette caravane, en plus des montures, devra comprendre trois ou quatre bêtes de somme, car il faut emporter avec soi literie, ustensiles de cuisine, vivres, etc. pour les gens et les animaux ; on ne pourra renouveler les provisions quà la cinquième étape.

    Péma est très affairé. Deux ou trois jours durant il inspecte, soupèse, compte, pour sassurer que tout est au complet et en quantité suffisante. Il égalise les ballots et les besaces, donne un coup dil aux sabots des montures, etc. etc.... Il fait aussi de temps à autre manuvrer la culasse de son fusil pour constater si elle fonctionne bien, ainsi que celle de son compagnon. Enfin tout est prêt, on peut partir.

    Le 17 décembre, après avoir fait une dernière visite au S.-Sacrement et reçu la bénédiction de mon évêque, je me mettais en route. La caravane suivit dabord un sentier qui, tantôt sur une rive et tantôt sur lautre, remonte en pente douce le cours dune rivière durant une cinquantaine de kilomètres. Tout allait à souhait : le temps était beau ; de loin en loin quelques habitations, entourées de champs, nous donnaient lhospitalité pour la halte de midi et le logement du soir. Bientôt nous arrivions à la dernière hutte avant les hauts plateaux et le désert. Une vieille Thibétaine métissée de chinois en est la maîtresse. Elle porte leau, donne le fourrage aux chevaux et entretient le feu, tout en racontant son histoire. Elle est la seule survivante dune nombreuse famille qui, possédant de beaux troupeaux de vaches laitières et de yacks pour le transport du thé, avait connu des jours de bien-être. Ces dernières années, les brigands la visitèrent à plusieurs reprises, pillèrent le bétail et massacrèrent plusieurs membres de la famille. Le dernier fils, cruellement frappé par les soldats, était mort de ses blessures depuis deux mois. De la maison familiale, la pauvre vieille navait pu sauver que quelques planches, dont elle avait couvert la hutte actuelle, qui ne peut abriter que quatre ou cinq personnes.

    Par nécessité, et aussi par prudence, notre guide et son compagnon senroulèrent dans leurs longues robes de peau et passèrent la nuit à la belle étoile auprès des chevaux. Pour moi, je métendis dans la cabane sur un tapis décorce de sapin et, tant bien que mal, je reposai jusquau chant du coq. Alors il fallut se lever et se tenir prêt à partir dès les premières lueurs du jour, car létape est longue et dans lintervalle il ny a pas la moindre habitation. Pour déjeuner, une boulette de farine dorge grillée, dont quelques tasses de thé aidèrent lingestion, et lon se mit en route, à pied dabord pour se réchauffer un peu.

    Les satellites, si traînards dordinaire, ne nous quittaient plus dune semelle. Vers 9 heures nous atteignions le plateau, sommet de la Montagne des Lacs (plus de 4.000 mètres daltitude), quon laisse à gauche. Dans la neige glacée un chemin avait été tracé par les voyageurs des derniers jours ; il nétait pas trop pénible et nous fit descendre dans une longue vallée, où nous fîmes halte sans desseller. Les repaires des brigands étaient vides et cependant leur pensée hantait le cerveau de nos satellites au point que, lorsque nous croisâmes un convoi de mulets, ils se jetèrent à mes pieds pour me supplier de les laisser retourner avec ces caravaniers bien armés. Je les laissai complètement libres, car je métais rendu compte de leur parfaite inutilité en cas de danger. Nous continuâmes notre chemin à grand pas ; le soleil sinclinait à lhorizon et il restait une longue distance à parcourir pour atteindre létape. It is a long way to.... Tailin.

    Lombre descendait des montagnes quand nous débouchâmes sur un plateau en forme dimmense cuvette ; à la nuit noire nous étions devant le village de Tailin, à lentrée duquel les notables nous attendaient pour nous offrir un vin de bienvenue. Encore quelques pas et nous entrions à loratoire-école de la Mission.

    Un catéchiste à demeure soccupe des quelques néophytes de ce village, éloigné de deux étapes du plus proche centre chrétien. Il préside les prières, auxquelles il ajoute, le dimanche, une instruction catéchistique. En outre, il instruit cinq à six enfants de catéchumènes, dont les parents, maintes fois pressées de venir écouter la doctrine, au moins durant les longues veillées dhiver, remettent toujours à plus tard, un peu par négligence, beaucoup parce quils sont trop dépendants de la grande lamaserie, maîtresse et pourvoyeuse des quelques dizaines de familles, thibétaines et chinoises, qui cultivent ce maigre et froid plateau. Faute de chapelle portative, je neus pas le bonheur de célébrer la sainte messe à ces braves gens. Je dus me borner à quelques exhortations religieuses, tout en distribuant des friandises aux enfants pour les attirer et retenir leur attention.

    Le lendemain, ils épiaient mon départ pour me souhaiter bon voyage et prompt retour. Je continuai mon chemin en compagnie dun fonctionnaire chinois, collecteur dimpôts. En traversant les plateaux herbeux, on pouvait distinguer les tentes noires des pasteurs et leurs troupeaux de yacks. Vers midi, nous croisâmes une cinquantaine de cavaliers thibétains. Sur leurs montures richement caparaçonnées, vêtus détoffes de couleurs chatoyantes, avec leurs inséparables sabres et fusils, ils conduisaient à Tatsienlou trois brigands enchaînés. Ceux-ci, quand nous passâmes à leur hauteur, nous clamèrent leur innocence, et effectivement les accusations portées contre eux furent trouvées fausses. Nen concluez pas quils aient été remis en liberté ; dans la République des Célestes, les choses se passent autrement : les autorités les retiennent au cachot jusquà ce quon les ait grugés jusquà la moelle.

    Le soir, nous couchions à la sortie dune gorge boisée et mal famée. Il ne restait plus que quelques heures de route pour gagner Taofu.

    Taofu, cest la principale agglomération, qui donne son nom à une vallée longue et assez fertile peuplée denviron deux mille familles. Elle est adossée à une grande lamaserie qui compte de 1500 à 1800 lamas, un peu comme les bourgades de France au moyen-âge se pressaient autour des monastères. Cette lamaserie, très puissante, occupe à elle seule plus de place que le bourg. Chaque lama sy est construit une case distincte de celle du voisin. Toutes ces cellules sont du même style : un bloc de maçonnerie rectangulaire, terminé par une terrasse et dont les murs sont uniformément crépis à la chaux et encadrés dun fil rouge. Elles sont plus ou moins hautes et luxueuses, suivant les moyens de leurs propriétaires. Quelques dômes dorés indiquent les pagodes communes, qui dominent les autres édifices et simposent de loin aux regards des voyageurs. Une enceinte murée sépare ces lamas des laïques du village.

    A Taofu, comme partout au Thibet, la lamaserie est le centre de la vie du pays. Cest là quont lieu les fêtes et réjouissances publiques ; cest là quon tient conseil. La lamaserie possèdes une nombreuse caravane pour le commerce ; les marchands sy procurent du thé, des étoffes et autres marchandises ; les nécessiteux y trouvent des céréales et de largent à emprunter, mais rarement une aumône. Pratiquement la population est tributaire de ce monastère, et chaque famille tient à honneur de lui consacrer un ou plusieurs de ses membres.

    Cest en face de cette citadelle du démon que la Mission catholique essaya de fonder une chrétienté. En 1907, un missionnaire vint sétablir au village. Les débuts ne furent pas trop difficiles, mais bientôt Satan chercha à faire disparaître celui qui venait lui disputer sa proie et à anéantir la chrétienté naissante. La révolution de 1911 lui parut le moment propice. Il ameuta les lamas, ses suppôts, et leurs adeptes contre le Père Davenas, missionnaire de cette localité depuis deux ans. Ce confrère, averti de ce qui se tramait, quitta sa résidence pour chercher asile dans quelque famille. Il dut frapper à bien des portes avant quune souvrît pour laccueillir. A peine avait-il quitté sa résidence que chapelle, écoles, maison dhabitation, étaient livrées aux flammes ; les chrétiens furent arrêtés ou prirent la fuite. Le missionnaire, après avoir été cruellement foulé aux pieds au point de perdre connaissance, fut garrotté, dépouillé de ses vêtements et par deux fois sur le point dêtre fusillé ou jeté dans la rivière : il ne dut son salut quà lintervention mystérieuse de deux personnages inconnus, qui haranguèrent la foule et la détournèrent de ses sinistres projets ! Il fut écroué dans la glaciale prison de la lamaserie. La barbe épilée, sans vêtements et sans nourriture, il resta plusieurs jours enchaîné, les bras et les jambes contournés autour dun gros poteau. Il entendait les cris horribles des victimes quon écorchait vives dans la salle au dessus de lui, et plusieurs fois par jour on lui annonçait que son tour arriverait bientôt. Heureusement Dieu ne le permit pas. Il fut délivré par un bataillon de soldats de passage, qui allaient combattre en Chine pour lEmpereur détrôné. Ses persécuteurs furent sévèrement punis et une indemnité imposée aux coupables compensa en partie les pertes subies. La chrétienté fut reconstituée petit à petit, ainsi que les établissements. Elle compte actuellement 150 baptisés et quelques dizaines de catéchumènes, presque tous Chinois. A mon passage, trois jours durant, ces chrétiens furent assidus aux instructions du matin et du soir. A la fête de Noël, vingt dentre eux reçurent le sacrement de Confirmation. Entre temps, les élèves des deux écoles avaient subi un examen de doctrine bien satisfaisant.

    Le lendemain de Noël, en compagnie du P. Doublet, titulaire actuel du poste, je partais remplir les mêmes fonctions dans le district de Kiakilong, distant de Taofu de onze heures de marche. A mi-chemin, nous entrions dans la région éprouvée par le tremblement de terre du 24 mars 1923. Les ruines devenaient de plus en plus effrayantes à mesure que nous avancions. Ce nétait partout québoulis de pans de montagnes, crevasses dans le sol, décombres dhabitations écroulées auprès desquelles les survivants sabritaient sous des huttes ou des maisons en construction. Le tiers de la population fut enseveli sous les décombres, et les blessés se comptaient par milliers. Le missionnaire de Kiakilong, le P. Alric, fut écrasé dans sa résidence et, sur une centaine de chrétiens que comptait le bourg, 35 périrent de même.

    Ce district avait été fondé en même temps que celui de Taofu, en 1907, sur un plateau alors abandonné, dont on désirait faire une colonie chrétienne. En 1911 il partagea le sort de Taofu. Le prêtre thibétain, le P. Hiong, fut ligoté et incarcéré cinq jours durant, tous les établissements furent détruits et les chrétiens dispersés aux quatre vents. Après sa délivrance, le P. Hiong, affaibli, ne se sentit pas la force de tout recommencer. Il fut remplacé par un nouvel arrivé de France, le P. Alric, sous lactive et vigilante direction duquel la chrétienté reprit vie et les établissements furent remis sur pied. Bientôt le missionnaire se vit obligé dagrandir ses locaux et de construire une chapelle suffisante pour deux à trois cents personnes. Elle venait dêtre terminée lorsquil plut à Dieu déprouver cette chrétienté par la catastrophe dont je viens de parler.

    Aux premières nouvelles le P. Doublet se précipita sur les lieux. Il prit soin des survivants, leur distribua des vivres et pansa leurs blessures, tout en rendant les derniers devoirs aux morts retirés des décombres. Ceux des survivants qui restèrent au pays se construisirent des abris de fortune avec les débris de leurs maisons. Cependant de Tatsienlou on envoyait le P. Ménard à leur secours avec mission de reconstituer la chrétienté, tant au spirituel quau temporel. Luvre fut difficile. La catastrophe avait découragé ces jeunes chrétiens, lobservation des préceptes était en souffrance, des abus sétaient introduits. Il fallait ranimer la ferveur et reconstruire les établissements, ce qui impliquait un travail pénible et de fortes dépenses. Le P. Ménard se mit courageusement à luvre, se procura les matériaux et la main duvre, choses également rares et chères dans le pays. Et, confiant dans le Sacré-Cur et sainte Thérèse, il est sur le point davoir tout rétabli. Son dernier compte-rendu accuse 90 chrétiens baptisés. Je leur ai prêché une retraite quils ont suivie fidèlement et 22 personnes ont reçu la Confirmation. Les examens de doctrine dans les écoles ont été bons. Enfin jai profité de mon passage pour bénir la nouvelle chapelle, assez grande pour contenir toute la population que le plateau pourra nourrir. Ce fut un jour réconfort pour celui qui avait tant peiné, et le P. Doublet et moi nous associâmes de tout cur à sa joie bien légitime.

    En plus de Kiakilong le P. Ménard est chargé dune annexe située à trois heures de distance, au village sous-préfecture de Tchangou, constitué en majeure partie par une lamaserie célèbre. Il a là un pied-à-terre, où un catéchiste enseigne les prières et la doctrine à une dizaine denfants. Je ne voulus pas repartir sans lavoir visité en compagnie de mes deux confrères. A lentrée du village nous fûmes reçus par le sous-préfet, ancien général de brigade que linfortune à réduit à cette fonction inférieure. Aux jours de malheur il avait trouvé un refuge à la Mission catholique, ce dont il voulut nous témoigner sa reconnaissance par une réception solennelle et un thé dhonneur, au grand étonnement des lamas qui encombraient les abords de la résidence. Nos élèves étaient particulièrement joyeux et fiers de cette visite. Dans la maisonnette en planches qui remplace celle qua détruite le tremblement de terre, il ny a pas la place suffisante pour permettre à chacun de satisfaire sa curiosité. Ce ne fut pas sans peine quon put écarter les curieux pour grouper les catéchumènes, auxquels jadressai quelques mots dexhortation et dencouragement à rester fermes dans leur foi en ce milieu voué au démon. Le lendemain, jeus le plaisir de les entendre réciter avec beaucoup densemble les prières durant la messe, ce dont je ne manquai pas de les féliciter devant leur professeur, qui, bien que baptisé depuis huit jours seulement, est plein de zèle. Après quoi il fallut à regret penser au retour. Je dis : à regret, parce que au delà de Tchangou il ny a plus un chrétien et, à deux ou trois étapes au delà, cest la frontière du forbidden land, le Thibet indépendant, interdit depuis si longtemps à nos devanciers, qui en furent chassés en 1864. Le démon garde jalousement ce fief entièrement en son pouvoir et lon ne voit pas encore quand et comment on en pourra forcer lentrée pour lévangéliser !

    Le voyage de retour, par une autre route de montagnes couvertes de glaces, fut aussi heureux que celui de laller. Durant les longues étapes, mon esprit avait peine à se détacher des confrères que je venais de laisser là-bas à leur tâche si ardue. Je demandais à Dieu de veiller sur eux et daccorder à ces régions, après tant de tribulations, de voir enfin luire sur elles la lumière de léternelle Vérité, afin que le Christ-Roi règne en maître là où jusquici on na connu que la domination de Satan !

    S.-P. VALENTIN,
    Provicaire de Tatsienlou.

    1926/720-727
    720-727
    Valentin
    Chine
    1926
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