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Mission de Phatdiem : Une page de lHistoire du Chau-Laos

Mission de Phatdiem (Tonkin Maritime) Une page de lHistoire du Chau-Laos Nous sommes à la fin de 1883. Dans le courant de lannée, de graves événements politiques et militaires se sont déroulés. La guerre est déclarée entre la France et lAnnam. Au mois daoût, lescadre de lamiral Courbet menaçait la capitale et rappelait la Cour de Hué au respect des traités.
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    Mission de Phatdiem
    (Tonkin Maritime)
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    Une page de lHistoire du Chau-Laos
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    Nous sommes à la fin de 1883. Dans le courant de lannée, de graves événements politiques et militaires se sont déroulés. La guerre est déclarée entre la France et lAnnam. Au mois daoût, lescadre de lamiral Courbet menaçait la capitale et rappelait la Cour de Hué au respect des traités.

    Réduits aux abois, les ministres signaient un nouveau traité reconnaissant le protectorat de la France sur le Tonkin et lAnnam ; en échange, le gouvernement français reconnaissait le nouveau roi dAnnam Hiep-Hoà comme successeur de Tu-Duc et lui garantissait lintégrité de ses Etats. Mais un parti hostile reprit bientôt le dessus, força le roi Hiep-Hoà, qui avait signé le traité, à sempoisonner et le remplaçait par Kien-Phúc, jeune homme de 16 ans. Lavènement du nouveau roi et de la nouvelle politique se signala aussitôt par des massacres. De la capitale, des ordres dextermination des chrétiens furent expédiés dans toutes les provinces du royaume.

    Habitués à vivre au milieu des tribulations, des menaces et des persécutions, évêques et missionnaires dAnnam nen continuèrent pas moins leurs travaux. Vers cette époque, Mgr Puginier envoyait au Chau-Laos un renfort de trois missionnaires et dix-huit catéchistes et servants, qui arrivèrent à Muong-Deng le 3 décembre. Le P. Antoine était destiné à servir sous les ordres du P. Pinabel, tandis que les PP. Rival et Manissol devaient continuer leur route pour aller rejoindre le P. Gélot dans le Chau Quan-Hoa.

    Ces deux derniers avaient à peine quitté leurs confrères que des bruits sinistres se répandirent dans le pays. Le 10 décembre, de Dau-Bè le P. Pinabel écrivait à Mgr Puginier : On dit que le parti des lettrés veut tout détruire chez moi. Malgré cela, nous sommes encore en paix. En tout cas, je suis décidé à ne pas abandonner mon troupeau. Si je puis me battre, je le ferai ; sinon, je me retirerai dans les montagnes. Je pense que Votre Grandeur me permet de ne pas retourner précipitamment à Muc-Son. Je dis cela en cas dévénements, mais jespère beaucoup être tranquille.... Je compte cette année 400 à 500 baptêmes. Différentes raisons mont empêché den faire davantage.

    Dix jours après, il reçoit confirmation de bruits menaçants : Le prêtre annamite de Muc-Son mécrit : Père, les mandarins se remuent. Les trois préfets de Phu-Quang, Phu-Tho et Phu-Thieu se sont réunis et rassemblent des troupes. Est-ce pour massacrer vos chrétiens ? Est-ce pour dévaster mon quartier ? Je nen sais rien, mais je vous préviens, afin que vous preniez vos précautions.

    Par dautres voies les mêmes nouvelles inquiétantes lui parviennent, annonçant lapproche de grands malheurs. Les catéchistes, répandus dans différentes tribus, tiennent le même langage et regardent comme certaine la destruction de la Mission du Chau-Laos. Le missionnaire tâchait de maintenir le moral de tout son monde ; ses enfants spirituels lécoutaient en silence et avec respect, puis séloignaient en branlant la tête : Nous sommes tous perdus, cest chose certaine, murmuraient-ils. Le missionnaire nétait pas plus rassuré queux : Je faisais le brave pour maintenir le moral, a-t-il écrit, mais je passais mes nuits sans sommeil et, selon le proverbe annamite, je ne trouvais pas la nourriture bonne et mon sommeil nétait pas paisible.

    De son côté, le P. Séguret écrivait de Muong-Deng : Nous ne sommes pas certains du lendemain. Environnés encore de païens, dont quelques-uns nous détestent, nous pouvons avoir des misères dun jour à lautre. Nous croyant riches comme des Crésus, ils ne seraient pas fâchés de nous piller et de tout détruire. Dautres, en haine de la religion, surtout ceux que nous empêchons dopprimer le peuple, seraient bien aises de nous couper la tête.,... il ny a peut-être pas encore de motifs sérieux de crainte. On verra plus tard ce que le bon Dieu nous réserve. Mais je ne compte pas beaucoup sur nos Tays. Ils nous aiment assurément, ils nous sont dévoués, cest certain. Mais ce qui est certain aussi, cest quils ne sont pas courageux ; ils sont peureux comme des lièvres. La meilleure tactique pour eux, en cas dattaque, cest de fuir dans les bois.... Que marrivera-t-il ? Je lignore. A la garde de Dieu ! Ma vie est entre ses mains ; rien ne marrivera sans sa permission : aussi suis-je sans trouble et sans inquiétude....

    Quelques jours après, il écrivait au Père Pinabel : Je ne puis plus contenir la population. Tout le monde fuit dans les montagnes. Nous avons dû nous-mêmes cacher ce que nous avons de plus précieux....

    Ces craintes nétaient pas vaines. Sur les ordres de la Cour de Hué, la persécution dévastatrice se préparait, sorganisant avec ordre et méthode. Les trois chefs de canton, encore païens, de la tribu de Muong-Chéng, avaient été convoqués à la citadelle de Thanh-Hoa sous prétexte de choisir un nouveau chef au district de Lang-Chánh ; en réalité, cétait pour recevoir un mot dordre. Les mandarins, dociles aux instructions venues de la capitale, préparaient avec soin le plan de destruction des chrétientés du Chau-Laos. Ils organisèrent trois bandes de brigands : lune, sous les ordres du pirate Cai-Mao et de deux autres chefs annamites, avait pour mission de remonter la vallée du Song Ma et de détruire tous les villages chrétiens du Chau Quan-Hoá ; la deuxième, commandée par le sous-chef de canton Phó-Bái, devait opérer dans la vallée du Nam-Pit ; la troisième, ayant à sa tête Cai-Duong, de Muong-Huong, avait pour objectif la vallée du Nam-Khao.

    Sur les bords de cette rivière, comme nous lavons dit, séchelonnaient les quatre tribus, en partie catéchumènes de Muong-Huong, Muong-Khao, Muong-Nhan et Muong-Mót. La troupe de bandits chargée dy anéantir la religion neut pas grandchose à faire. DoiMót la prévint et lui facilita sa triste besogne. Nous avons vu cet individu, à la tête de quelques autres, sopposer par des vexations et des menaces à la conversion de deux villages de Muong-Mót. Sur les dénonciations du P. Pinabel, il sétait calmé et avait même fait mine de se convertir ; en réalité, ses sentiments navaient pas changé. Ayant entendu dire quon massacrait les chrétiens dans la plaine, il alla, en compagnie dun nommé Doi-Húc, solliciter du préfet de Phu-Tho la permission de détruire la religion dans son pays. Celui-ci la lui donna par écrit.

    A leur retour, les deux sinistres compères se saisirent, en passant à Muong-Khao, du catéchiste Van-Nhân, qui instruisait les catéchumènes de Ban-Chieng. Nosant le tuer là, de crainte des Tays Khao, ils lemmenèrent avec eux. Arrivé au pied du mont Pu-Hoc, Doi-Mót le fit massacrer par un de ses serviteurs : le catéchiste tomba, assommé à coups de bâton, disent les uns, frappé de deux coups de lance à la poitrine et au visage, suivant les autres. Son corps fut jeté dans le Nam-Khao ; les Tays Khao lensevelirent plus tard.

    Poursuivant sa route, Doi-Mót arriva dans la soirée à Ban-Mi, dans le Muong-Nhan. Là il fit appeler les catéchistes qui instruisaient les catéchumènes de cette tribu. Ils se présentèrent portant chacun à leur ceinture un couteau-poignard. Devant leur attitude résolue, Doi-Mót nosa les arrêter ; il se borna à leur signifier quil avait lordre de détruire la religion. Les catéchistes regagnèrent alors Muong-Deng. Doi-Mót sempara de tous leurs effets et provisions et, sautorisant du permis du préfet de Phu-Tho, infligea de lourdes amendes aux villages qui avaient fait une demande de conversion.

    Peu après, les sbires du mandarin de Phu-Tho arrivèrent à leur tour, frappèrent dune forte amende la tribu de Muong-Khao, exigèrent de celle de Muong-Nhan 30 barres dargent et se firent livrer par Ban-Pong, village de Muong-Mót, 7 autres barres. Effrayés, réduits aux abois par des menaces de pillage et de mort, les villages catéchumènes durent sengager par écrit à ne plus jamais retourner à la religion.

    Tels furent les tristes exploits des suppôts de Satan dans la vallée du Nam.Khao.

    La deuxième colonne infernale, à qui était dévolue la dévastation des chrétientés de la vallée du Nam-Pit, se composait dune vingtaine dAnnamites. Phó-Bái, qui la commandait, offrit dabord un grand sacrifice dans la pagode de Bái-Do pour assurer le succès de son expédition. Arrivé au Muong-Chéng, il sadjoignit 120 hommes pris dans les villages encore païens de la tribu. Aux bandits sunirent Cai-Cui, chef du canton de Thuan-Chính, et Cai-Ba, chef du canton de Tòng-Chính ; celui de Qùi-Chính, pour éviter dêtre mêlé à leur sinistre besogne, avait retardé son retour de Thanh-Hoá ; quant au chef de canton chrétien de Hoài-Chính, il sétait enfui.

    Le bande brûla le marché de Chieng-Ban, pilla tous les villages chrétiens de la tribu, saisit et décapita les deux catéchistes Chú-Câu et Chú-Nguyên qui sy trouvaient ; puis, son travail de destruction achevé dans le Muong-Chéng, elle se dirigea vers le Muong-Bo, pour attaquer la résidence du P. Pinabel à Dau-Bè, après quoi les brigands brûlèrent plusieurs maisons et pillèrent tout le canton de Hoài-Chính. Deux catéchistes furent pris et eurent la tête tranchée.

    Le soir même du 1er janvier, la nouvelle de lattaque de Dau-Bè était parvenue aux oreilles des PP. Séguret et Antoine. Ne sachant au juste ce qui était arrivé, ni quel était le sort du P. Pinabel, ils partirent le rejoindre. Ayant appris en route le pillage de la résidence de leur confrère et sa fuite dans la forêt, ils rebroussèrent chemin, regagnèrent leur maison de Ban-Chieng, puis de là allèrent se réfugier près de la frontière du Laos, au village le plus retiré de la tribu, Ban-Xang. Peu de jours après, les brigands les rejoignirent, accompagnés de quelques Tays traîtres à leurs bienfaiteurs. Cest le 9 janvier, à la nuit, que les deux missionnaires, avec quelques-uns de leurs auxiliaires annamites, offrirent à Dieu le sacrifice sanglant de leur vie.

    Malheureusement les détails sur leur mort sont loin dêtre précis et concordants.

    Daprès le récit dun catéchiste échappé au carnage, récit auquel fait allusion Mgr Ricard dans sa vie du P. Séguret, les deux missionnaires, voyant arriver le danger, adressèrent quelques exhortations à leur entourage et lui donnèrent la suprême absolution, puis sembrassèrent tendrement pour la dernière fois. Quelques instants après leurs têtes roulaient sous le fer des bourreaux, qui ensuite sacharnèrent sur leurs corps.

    Voici, dautre part, ce que raconte le nommé Ly-Pa-Pang, qui rendit les derniers devoirs aux corps des victimes. Les deux Pères furent tués à Ban-Xang, dans ma maison, où ils sétaient réfugiés. Les pirates tuèrent aussi avec eux deux catéchistes, Van-Hoang et Van-Chi, et deux servants, Bo-Tong et Bo-Hon. Le jour de leur mort, jétais absent, parti à Dau-Bè : jen revins en passant par la forêt, sans suivre la route, de crainte des pirates. Jarrivai à Ban-Xang deux jours après le massacre et trouvai les corps des deux Pères décapités et attachés aux colonnes de ma maison. Celui du P. Séguret était revêtu dune soutane, celui du P. Antoine dun habit blanc. Le P. Séguret avait reçu plusieurs coups de couteau sur le revers de la main droite, qui était presque tranchée. Quant au P. Antoine, il avait la main gauche tailladée extérieurement, tandis que sa main droite était intacte. Cest probablement parce quils se débattaient pour leur faire lâcher prise que les brigands les frappèrent ainsi. Jai enseveli leurs corps à quelque distance du village...

    Les têtes des six martyrs de Ban-Xang, apportées à Ban-Chieng pour être présentées aux chefs de la bande, furent, dit-on, écorchées et suspendues au-dessus du foyer dans la maison du maire. Quelques jours après, on les enterra dans le village même.

    Les villages catéchumènes des tribus voisines avaient aussi reçu la visite des persécuteurs. A Muong-Ngay, le catéchiste Van-Can avait pu senfuir, mais pour tomber entre les mains des brigands à Muong-Chéng, où il fut décapité, comme nous lavons vu. Celui qui résidait à Muong-Ky, Chu-Bao, fut tué par Doi-Nam, qui, dans cette tribu, sétait toujours violemment opposé à létablissement de la religion. Dans tout le district du P. Pinabel, plus de vingt de ses auxiliaires annamites étaient tombés sous les coups des ennemis du nom chrétien.

    Les pasteurs frappés, les brebis abandonnées eurent à subir tout le poids de la haine des persécuteurs. Aucun chrétien ne fut égorgé, mais néophytes et catéchumènes expièrent par de lourdes amendes le prétendu crime davoir embrassé notre sainte religion. Cest par centaines de barres dargent et de buffles quil faut évaluer leurs pertes, sans parler des colliers et bracelets dargent, des ustensiles de cuivre et des instruments de bronze. Tout village qui avait une chapelle fut frappé dune amende supplémentaire. En outre, toutes les familles chrétiennes durent sengager par écrit à renoncer pour toujours à leur foi et à reconstruire dans leurs villages et leurs maisons les petits édicules dédiés aux esprits.

    Ainsi, en lespace de vingt jours à peine, de toutes les chrétientés si joyeuses, si pleines de vie et despérances, fruits du travail et des sueurs des missionnaires, qui sétaient élevées sur le sol du district de Lang-Chanh, il ne restait plus rien : elles sétaient écroulées sous les coups des persécuteurs, dans le sang et les larmes.

    Les mêmes scènes de meurtre et de pillage se passaient en dautres points de la province annamite. Nous avons vu quune bande dévastatrice avait été chargée dopérer dans la vallée du Song-Ma.

    Commandée par Cai-Mao, chef de la commune de Dien-Lu, et par deux petits mandarins, elle se rua aussitôt sur les chrétientés de deux paroisses du Thanh-Hoa, Ke-Ben et Nhan-Lo.

    Celle-ci fut assaillie le 2 janvier 1884. Le curé annamite de la paroisse, arrêté au moment où il senfuyait, fut décapité et son corps jeté au fleuve. Neuf élèves catéchistes et deux chrétiens qui laccompagnaient eurent le même sort. Le même jour, maires de village et chefs de canton païens, obéissant aux ordres officiels, parcouraient le pays, bloquaient les vingt chrétientés de la paroisse, massacrant tous ceux qui navaient pu senfuir, sans pitié pour les vieillards, les femmes et les petits enfants, pillant et brûlant les maisons.

    De là, ils allèrent continuer leur sinistre besogne dans la paroisse voisine, Ke-Ben. Les deux prêtres annamites et bon nombre de chrétiens avaient eu le temps de fuir et de se réfugier dans des cavernes et dans les forêts. Les autres furent impitoyablement égorgés. A Ke-Ben même, une scène sublime et émouvante se produisit. Les jeunes élèves de la cure, un vieux clerc minoré de 89 ans, nommé Hao, et environ quatre-vingts chrétiens de tout âge furent enfermés dans une grande maison et attachés aux colonnes en bois. Les bourreaux remplirent de paille les espaces vides, puis mirent le feu à la maison. Le vieux minoré exhorta à haute voix ses compagnons au repentir de leurs fautes, au pardon de leurs ennemis et à lacceptation chrétienne de la mort. A sa voix succéda celle des chrétiens récitant en chur lacte de contrition, puis le Chemin de la Croix. Ardentes comme les flammes doù elles sélevaient, les prières des confesseurs de la foi se poursuivirent jusquà ce que, les uns après les autres, les martyrs exhalant leur âme avec leurs supplications à Jésus crucifié, leurs voix séteignirent dans la fournaise.

    Saluons de notre admiration émue et de toute notre vénération ce tableau digne des premiers siècles de lEglise. Dans les tourments, les chrétiens dAnnam savent mourir comme leurs ancêtres des catacombes.

    Pendant ce temps les émissaires des mandarins, porteurs de leurs décrets sanguinaires, remontaient le Song-Ma jusquà Hoi-Xuan. Le Quan-Chau et les notables du Quan-Hoà accueillirent avec joie ces ordres cruels. Une troupe fut aussitôt organisée, composée de volontaires pris dans tous les villages païens de la région. La bande dévastatrice arriva à Ban-Chieng, situé à une heure environ de Ban-Pong, le 5 janvier.

    Ce dernier village, nous lavons dit, était le poste central des missionnaires. Le P. Gélot, provicaire, y résidait. A ce moment se trouvaient auprès de lui le P. Tamet, venu de Ban-Muong, et ses deux nouveaux compagnons dapostolat, les PP. Rival et Manissol, vraisemblablement arrivés avant Noël. Leur résidence était placée sur un petit monticule, en arrière du village et le dominant.

    De Ban-Chieng, le chef envoya aux chrétiens de Ban-Pong et de Ban-Hua-Tan lordre de tuer les missionnaires ou de les lui livrer. Ils refusèrent et prévinrent leurs pasteurs du danger imminent. Il est probable que ceux-ci, habitués aux fausses nouvelles et aux vaines alertes, najoutèrent aucune foi à cet avertissement, car ils ne prirent pas la fuite. Le 6 janvier, au matin, les brigands arrivaient à Ban-Pong. Après avoir traversé le ruisseau, ils déchargèrent des coups de fusil sur la résidence des missionnaires, puis ils se précipitèrent et lenvahirent tout en continuant la fusillade.

    Le P. Rival fut atteint le premier, pendant quil lisait un livre probablement son bréviaire, sous la véranda ; frappé dune balle en pleine poitrine, il eut encore la force de faire quelques pas, puis tomba.

    Les assaillants lancèrent des torches enflammées sur le toit : missionnaires et catéchistes durent alors prendre la fuite.

    Le P. Gélot traversa la rivière à la nage. Arrivé de lautre côté, il ne put escalader la rive rocheuse et abrupte ; il sassit là. On lui tira des coups de fusil sans latteindre ; alors quelques brigands, passant à la nage, le rejoignirent et le ramenèrent près du village, où il fut décapité.

    Le P. Manissol fut frappé dune balle tandis quil senfuyait et fut également décapité.

    Les trois têtes furent portées au chef de la bande à Ban-Chieng.

    Seul le P. Tamet avait réussi à séchapper et sétait enfoncé dans la forêt.

    Quant aux corps des missionnaires, ils furent dabord laissés sans sépulture. Détail répugnant, qui étonne de la part de Tays et chez des enfants, mais qui cependant fut rapporté par des témoins : deux jeunes gens dune quinzaine dannées samusèrent à tirer des flèches en les prenant pour cible. Quelques jours après, les précieux restes des apôtres furent enterrés sommairement dans un petit ravin, à quelque distance de leur résidence.

    Douze catéchistes et neuf servants annamites eurent le même sort que leurs Pères spirituels : on leur trancha la tête, séance tenante. Un autre catéchiste, Van-Giang, avait pu gagner la forêt. Un peu plus tard, il en sortit pour se désaltérer au torrent, près de Ban-Bo. Or, juste à ce moment, passaient en retard quelques Tays de Muong-Chu, réquisitionnés pour prêter leur concours aux massacres. Ils se saisirent aussitôt de lui ; il présenta à ses bourreaux un collier dargent, quil dissimulait sous son habit, leur demandant de lui trancher la tête promptement et sans le faire souffrir. Ce quils firent sur place.

    Un chrétien de Ban-Hua-Tau faillit payer de sa vie le grand dévouement quil avait pour les missionnaires. Les bandits lavaient saisi et sapprêtaient à le décapiter : ils lui avaient déjà marqué dune ligne de chaux sur la nuque lendroit à frapper, lorsque ses parents intervinrent et le rachetèrent au prix dune barre dargent.

    Naturellement le pillage suivit le massacre de Ban-Pong, aussi rapide que sanglant, puisque en moins dune heure vingt-quatre victimes étaient tombées sous le fer des bourreaux. La résidence des Pères fut mise à sac, puis incendiée. Vint ensuite le tour des chrétiens : leurs greniers à riz furent brûlés ; néophytes et catéchumènes furent frappés damendes écrasantes et durent promettre de renoncer à tout jamais à notre sainte religion.

    Le P. Tamet, échappé des mains des brigands, fut poursuivi par quelques-uns dentre eux jusque près du village de Ban-Chang-Nam, à trois quarts dheure de distance, mais ils ne purent latteindre. Deux catéchistes, Van-Dinh, Chu-Tue, et un servant, Bo-Xuyen, sauvés comme lui du massacre, le rejoignirent. Sans aucun secours, égarés dans limmensité de la forêt, ils seraient morts de faim. Un jeune Tay chrétien leur vint en aide. Tout dabord, il les conduisit dans un endroit reculé de la forêt, où il leur construisit une petite cabane, et tous les jours il allait leur porter de la nourriture.

    La petite troupe resta là plus dun mois, obligée parfois de quitter momentanément son refuge et de senfoncer plus profondément dans les bois pour échapper aux investigations de ceux qui les cherchaient. Dans les premiers jours de février, le P. Tamet se rapprocha des villages et, avec ses compagnons, sinstalla dans une petite cabane, près du ruisseau nommé Huoi-Me, non loin de Ban-Pong et de Ban-Hua-Tau. Le jeune homme secourable ne les quitta pas et continua à les ravitailler avec le concours des chrétiens des deux villages.

    Cest dans cette retraite que le Père vit un jour venir à lui le catéchiste minoré Tat. Celui-ci se trouvait à Muong-Ai quand de vagues rumeurs y parvinrent : on a tué les missionnaires de Muong-Deng, de Muong-Khiet, on a détruit la religion partout. Le minoré dit alors à ceux qui lentouraient : Envoyons des gens en exploration. Si ce sont des pirates qui viennent nous piller, nous leur résisterons ; si ce sont des gens envoyés pour détruire la religion, nous fuirons. Sil plaît à Dieu, nous vivrons ; sinon nous subirons la mort sans faire aucune résistance.

    Lorsque la nouvelle des massacres fut confirmée, le minoré sécria : Puisquil en est ainsi, fuyons. Et, accompagné du catéchiste Van-Kham, du servant Bo-Nam et de trois jeunes gens dévoués, il se réfugia dabord sur la montagne du Huoi-Pom, puis sur le mont Mu. Plus tard, les fugitifs songèrent à prendre le chemin de la plaine annamite en marchant continuellement dans la forêt. Cest ainsi quils passèrent par Muong-Khiet et parvinrent à rejoindre le P. Tamet dans sa cachette. Le minoré essaya de décider celui-ci à partir avec lui. Mais, soit quil craignît de ne pouvoir effectuer le voyage sans danger, soit quil préférât attendre le retour de la paix pour reprendre son ministère auprès des chrétiens, le missionnaire refusa de séloigner. Les fugitifs de Muong-Ai voulurent recevoir le sacrement de Pénitence, après quoi le Père leur dit : Cest peut-être la dernière fois que je vous administre ce sacrement. Puis les uns et les autres, fondant en larmes, se firent des adieux touchants. Le minoré reçut du P. Tamet une lettre pour Mgr Puginier, la dernière quil ait écrite. Elle porte la date du 18 février 1884.

    Monseigneur,

    Jusquà présent, je nai rien pu vous faire parvenir, obligé de me cacher avec les catéchistes qui vivent encore. Je ne trouvais personne pour descendre dans la plaine. Du reste, tout le monde ici est dans la crainte. Ce matin, jai vu arriver le minoré Tat. Il vient de Muong-Ai, où il se tenait caché ; il veut, coûte que coûte, aller vous trouver. Si le bon Dieu le protège, vous recevrez cette lettre.

    Voici ce qui sest passé. Le 6 janvier, fête des trois Rois, trois Pères ont fait à Dieu le présent de leur vie : le P. Gélot décapité, le P. Rival de même, le P. Manissol frappé dune balle à mes côtés, puis une douzaine de catéchistes et de servants massacrés aussi. On a brûlé et pillé toutes les maisons des chrétiens ; tout le monde est plongé dans la plus affreuse misère. Je ne vous dirai pas ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons encore, sans parler de la faim, du froid. Je vous signalerai seulement les fatigues très grandes que nous éprouvons pour fuir dune montagne à une autre. Je suis bien faible, mais le bon Dieu me protège. La bonne Mère du ciel nous a bien gardés. Trois fois nous sommes tombés au milieu des brigands qui nous cherchaient, trois fois nous leur avons échappé. Maintenant nous ne sommes pas du tout en sûreté, mais nous sommes entre les mains du bon Dieu. Fiat voluntas Dei. Je crois quil y a encore trois catéchistes vivants, à part les deux que jai avec moi. Priez bien pour moi et mes hommes.

    Recevez, Monseigneur, les sentiments de soumission filiale de votre enfant.

    André TAMET

    Je prie le bon Dieu de faire parvenir cette lettre à Votre Grandeur. Le minoré vous racontera tout en détail. Pour moi, je le répète, je ne le puis, je suis trop faible, et puis je nai pas de papier. Comment cela finira-t-il ? Dieu seul le sait. Peut-être que mes yeux ne reverront jamais le Tonkin. Priez Dieu pour moi.

    Cette lettre, aussi simple quéloquente, mit un mois pour arriver à destination. La petite troupe de fugitifs : le minoré, le catéchiste Van-Kham, le servant Bo-Nam et leurs compagnons furent vingt fois en danger dêtre pris.

    Evitant les chemins battus, marchant toujours dans la forêt, ils arrivèrent à Muong-Deng. Là ils rejoignirent quelques catéchistes du P. Pinabel, échappés au massacre et cachés dans le petit village retiré de Ban-Nam-Deng. Peu après, tous ensemble, par voie de terre dabord, puis en radeau sur le Nam.Pit, gagnèrent la paroisse de Muong-Son. Ils étaient sauvés.

    Mgr Puginier fut vivement ému et inquiet du sort de son missionnaire traqué, errant dans la forêt, dénué de tout, exposé à la fièvre des bois et à la haine des persécuteurs. Mais, si loin, comment envoyer à son secours ? Comment, sans dénoncer sa retraite, parvenir jusquà lui ? Lévêque délibérait sur les meilleurs moyens à prendre pour sauver son prêtre, lorsquil apprit que tout était fini.

    Le Père Tamet, fugitif dans la forêt, refusait toujours de quitter le pays : il comptait voir luire des jours meilleurs. Les ennemis du nom chrétien, voulant en finir avec le dernier des missionnaires, employèrent la ruse. Dans les premiers jours davril, le sous-préfet de Hoi-Xuan envoya à Muong-Khiet deux émissaires pour presser le dénouement. Ils prirent logement à Ban-Chieng et sabouchèrent avec les notables de ce village, qui étaient acquis à leur cause. Ceux-ci firent dire au P. Tamet que la paix était revenue, quil ny avait plus rien à craindre, linvitant à venir chez eux et lui faisant entrevoir quon lui donnerait les moyens de regagner la plaine, sil le désirait.

    Le missionnaire, croyant à la sincérité de ces paroles sortit de son refuge, le 8 avril, et, accompagné des catéchistes Van-Dinh, Chú-Tue et du servant Bo-Xuyen, se rendit chez le maire. Le traître fit bon accueil aux fugitifs et leur servit le repas du soir. Mais aussitôt après il les fit garrotter et mettre à la cangue. Les victimes nopposèrent aucune résistance : le P. Tamet tendit lui même ses mains aux bandits. Puis on emmena Van-Dinh au hameau voisin, où il fut mis à la question, frappé dune centaine de coups de rotin et sommé de dire où se trouvait largent des missionnaires.

    Malgré les coups, lintrépide jeune homme navoua rien. Du reste, y avait-il de largent caché ?

    Cependant la belle physionomie, le caractère sympathique de ce catéchiste provoquèrent la pitié des mécréants. On lui proposa de lui laisser la vie sauve, sil apostasiait. Ferme dans sa foi, Van-Dinh résista aux sollicitations et refusa de renier son Dieu : Si japostasie, dit-il, pouvez-vous massurer que je ne mourrai jamais ?... Non ! Eh bien ! mieux vaut la vie éternelle que la vie terrestre. Je ne renonce pas à la religion. Si vous voulez me tuer, tuez-moi.

    Le courageux jeune homme fut réuni à ses compagnons. Tous les quatre passèrent ensemble leur dernière nuit. Le lendemain, ils furent conduits à vingt minutes du village, au lieu dit Na-Co-Coc pour y subir la mort. Là, pendant que le plus acharné des agents de Satan semportait, furieux, hâtant la sinistre besogne, les nobles victimes sentretinrent quelques instants : il sagissait de régler lordre dans lequel ils offriraient leur sacrifice. Le missionnaire voulut rester le dernier, afin de donner à ses généreux compagnons la suprême absolution. Ainsi fut fait. Le vaillant catéchiste Van-Dinh salua le bourreau et tous ceux qui étaient présents, les remercia de la grâce du martyre quils lui procuraient, leur formula des vux de bonheur, puis présenta sa tête à lexécuteur. A sa suite, son confrère Chú-Tue, puis le servant Bo-Xuyen, firent loffrande de leur vie. Enfin le P. Tamet, achevant lholocauste, mêla son sang à celui de ses enfants. La sérénité, la générosité avec lesquelles les martyrs firent le sacrifice de leur vie, émurent tous les assistants.

    Cétait le Mercredi-saint, 9 avril 1884.

    Les corps des victimes furent enterrés sur le lieu même de lexécution, à quelques centaines de mètres de Ban-Hua-Tau.

    Plus tard, en 1900, au cours dun de ses voyages, le P. Martin recueillit ces glorieux restes et les déposa dans léglise de Phong-Y.

    Ainsi donc lEglise du Chau-Laos expirait dans le sang, En quelques jours le résultat de cinq années de souffrances et de travaux apostoliques avait été anéanti.

    Des quatorze pionniers qui sétaient acharnés à implanter la foi sur cette terre et à conquérir au Christ Jésus les Tays du Chau-Laos, six étaient tombés victimes de la fièvre des bois : les PP. Fiot, Perreaux, Tisseau, Thoral, Poligné et le prêtre annamite Nghi ; six autres, les PP. Gélot, Rival, Manissol, Tamet, Séguret et Antoine, avaient imprimé sur cette terre la marque glorieuse et indélébile de leur sang ; un autre, le P. Mignal avait été écarté de larène par un mal impitoyable ; un seul, le P. Pinabel, après avoir vu la mort de près, survivait au désastre, le cur partagé entre la pitié pour les brebis dispersées et lespoir de venir relever les ruines.

    Leurs auxiliaires annamites sétaient montrés dignes de tels maîtres. En effet, quarante-sept catéchistes et servants, dont vingt-cinq dans le Chau Quan-Hoa et vingt-deux dans le Chau Lang-Chanh, avaient versé leur sang dans les derniers massacres. Lapostasie leur eût sauvé la vie : aucun ne faillit. Associés aux missionnaires dans les travaux et les souffrances, dans les joies et les épreuves de lévangélisation, ils partagèrent avec ces apôtres la gloire du martyre.

    Quant aux chrétiens, aucun ne fut massacré. Est-ce à dire que, traîtres à leur Dieu et à leurs Pères spirituels, ils prirent contre eux le parti des persécuteurs ? Non. Ce ne fut le fait que dun tout petit nombre ; mais, pas encore aguerris, trop jeunes dans la foi et de naturel craintif, sinclinant trop facilement devant la force, ils simulèrent extérieurement une apostasie que leur cur réprouvait. En outre, les meurtriers exécuteurs des ordres sanguinaires, tous de race tay, gardant au fond du cur un reste de pitié pour leurs compatriotes, se bornèrent à senrichir de leurs biens. Les chrétiens eurent donc la vie sauve, mais à condition de renoncer à la religion et au prix de lourdes amendes qui les réduisirent à la misère.

    Néophytes et catéchumènes, que, pour tout le Chau-Laos, on peut, sans exagération, évaluer à près de 5.000, étaient perdus pour lEglise. Humainement parlant, la religion était anéantie dans cette malheureuse mission.

    La Société des Missions-Étrangères avait ajouté de nouveaux noms à son glorieux martyrologe. La nouvelle des massacres arriva à Paris pendant que se déroulait la cérémonie traditionnelle dun départ de missionnaires. Au pied des autels se faisaient les adieux de neuf nouveaux apôtres, dont trois étaient destinés au Tonkin. Les chants furent un instant interrompus pour donner lecture de la dépêche. On juge de lémotion qui gagna les jeunes missionnaires et la pieuse assistance.

    La parole du Souverain-Pontife vint sanctionner le nouvel holocauste qui sinscrivait dans les fastes de lEglise militante. Dans une lettre dhumble et filiale confiance au Père de la grande famille catholique, le vénéré P. Delpech, Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, avait fait part des événements, demandant à Léon XIII ses bénédictions et le secours de ses paternelles prières. Le Souverain-Pontife lui répondit par le Bref Tristia admodum, nouveau titre de noblesse après tant dautres dont se glorifie notre Société.

    J.-B. DEGEORGE,

    (Extrait de A la Conquête du Chau-Laos).1

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    1. Un volume in-8º de XIV-232 pages, nombreuses gravures, carte, etc. Hongkong, Imprimerie de Nazareth.$ 0,80.


    1926/727-741
    727-741
    Degeorge
    Vietnam
    1926
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