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Mission de Nanning 2 (Suite)

Mission de Nanning Fondation et Développement du district de Kouyhien 1878 - 1928 (suite) VI. Épiscopat de Monseigneur Chouzy
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    Mission de Nanning

    Fondation et Développement du
    district de Kouyhien
    1878 - 1928 (suite)

    VI. Épiscopat de Monseigneur Chouzy

    La cathédrale du nouvel évêque, cette chapelle minuscule avec ses tuiles blanchies comme plafond, n'était pas remplie aux jours des solennités de l'Eglise, il y avait comme assistants 8 orphelines, leur gardienne et les deux épouses des employés du côté des femmes, et les serviteurs de la procure et des Pères du côté des hommes. C'est là pourtant, dans cette véritable fournaise pendant l'été, qu'on célébrait la Sainte Messe : la sueur nous inondait et mouillait nos habits jusqu'aux ornements sacrés. C'est là aussi que Mgr Chouzy, radieux comme un évêque dans sa cathédrale pontifiait à toutes les solennités de l'Eglise. C'est là encore qu'il enseignait, et dans cet art, il était maître : tous les dimanches et jours de fêtes, malgré le peu de monde, il parlait en un chinois impeccable, argumentant à merveille, développant son sujet avec clarté, faisant en un mot un sermon en règle digne du plus brillant auditoire.
    S'il était satisfait de sa \ cathédrale ", il ne l'était pas moins de ses appartements qui étaient cependant plus qu'apostoliques. Ce n'était ni grand ni confortable. Une seule chambre était réservée aux étrangers de passage ; s'ils étaient plusieurs, il les faisait coucher au grenier sous les tuiles, où l'on grelottait en hiver et rôtissait en été, experto crede Roberto, et, pour empêcher les remarques, il ajoutait que sa maison était un palais en comparaison de celle qu'il avait trouvée en arrivant à Kouyhien. Les nouveaux venus de France souriaient bien un peu en l'entendant, mais au fond c'était pour tous un exemple vivant de pauvreté et de joie apostolique à bon marché. Dans cette oasis, comme il disait, Mgr Chouzy s'occupait de tout : finances, cuisine, surveillance, prédication, correspondance. Le P. Poulat était l'ouvrier de l'extérieur tout en étant chargé de la procure : il visitait les chrétiens, les encourageant, les consolant de tout son coeur et aussi de sa petite bourse.
    Comptons maintenant les débris de la tempête jusqu'en 1895. Les plus intéressants étaient les 8 jeunes gens que le P. Lavest avait, dès 1882, choisis parmi les plus ferventes familles, et envoyés en 1884 au Collège de Penang. Pendant que l'orage brisait tout dans leur patrie, ils se préparaient, dans une atmosphère de piété et de paix, à être plus tard les porte-parole de Dieu au Kouangsi. Il y en avait 4 de Ta-ou-tong, 2 de Si-gan près de lang-lin, et 2 de San-pan-kiao. Sur ces 8 aspirants au sacerdoce, 4 sont devenus prêtres (3 en 1901 et 1 en 1904) et ont rendu jusqu' aujourd'hui de réels services à la religion dans les divers postes qui leur ont été confiés.
    Des chrétientés, que resta-t-il ?
    A Wang-mou, il y a encore la famille Kiang Fong-meou, qui est encore en pleine prospérité avec ses 4 petits-fils. A Chan-tchou, la famille Tchang, avec ses 6 fils et filles, a disparu ces dernières années. A Tong-pi, les deux familles Kiang et Lou formèrent bientôt une agglomération de 50 baptisés qui a fini aussi par disparaître tant à la suite d'émigrations successives que de morts très fréquentes, de sorte qu'actuellement cette chrétienté ne paraît plus sur la carte religieuse du Kouangsi. A San-pan-kiao, les familles Kiang-man et Kiang A-kai résistèrent, mais elles sont tellement refroidies qu'elles ne comptent presque plus. A Ta-ou-tong, les chrétiens moins éprouvés demeurèrent tous, sauf la famille du premier venu au catholicisme, grâce auquel l'Evangile avait pénétré dans son village : il est mort apostat en 1924. A Iang-lin, les catéchumènes avaient été les plus fervents, mais ce furent également eux qui furent les plus malmenés, entre autres la famille de Houang Kin-pang dont tous les membres avaient été baptisés en 1882 : ce dernier donna son fils aîné comme aspirant au sacerdoce ( aujourd'hui Supérieur du Probatorium séminaire et Curé de Kouypin ) ; le jour de son baptême, âgé de 72 ans, plein de foi et de piété, il prit son plus beau pinceau et écrivit sur son livre de prières " Moi, pécheur, créature du Très-Haut, j'ai reçu par le baptême le pardon de mes péchés à l'âge de 72 ans ". Houâng Kin-pang lui-même fut pris, ligoté et entraîné brutalement sur le bord d'un étang pour y être noyé. Dieu ne le permit pas, il fut relâché on ne sait pourquoi. Cet homme, un peu dur et d'une volonté de fer, soutint sans fléchir les coups et les mauvais traitements ; sa famille vint s'établir en 1894 à San-pan-kiao où elle prospère, le dernier des fils ayant eu 11 enfants qui sont tous vivants. En ces temps troublés, à Se-leou, un nommé Lô se fit chrétien ; il demeura ferme dans la foi et fut le premier représentant d'une petite chrétienté qui se développa plus tard.
    Au total, en 1892, 8 années après la persécution, on comptait, à droite et à gauche du fleuve, 152 fidèles divisés en 6 chrétientés, dont plusieurs donnaient de sérieuses craintes pour leur persévérance.
    La paix revenue, pour encourager ceux qui hésitaient encore à regagner le bercail, le P. Poulat construisit à San-pan-kiao une petite chapelle avec une chambre pour le missionnaire en visite, et de même à Ta-ou-tong.
    Au début de 1894, Mgr Chouzy convoqua tous ses missionnaires à Changse en une assemblée plénière qui allait fixer d'une manière définitive le règlement de la Mission. Kouyhien resta sous la garde d'un jeune confrère à peine dégrossi, le signataire de ces lignes, qui en 1895 fut envoyé à Silin remplacer le P. Streicher mort récemment.
    Comme on l'a vu dans un article précédent relatif à l'organisation de la Mission de Nanning, ce fut à cette époque qu'eurent lieu les pourparlers destinés à régler les affaires de pillages et autres dont la religion avait souffert au Kouangsi depuis 20 ans. Après une année de martyre à Longtcheou, selon l'expression de Mgr Chouzy quand il parlait des souffrances morales qu'il avait eu à endurer là-bas, l'évêque revint à Kouyhien où il fut reçu triomphalement : Mgr Chouzy, en chaise vitrée, revêtu de sa robe chinoise de couleur violette, était porté par quatre forts gaillards en livrées et précédait un cortège assez important de chrétiens et même de païens. Le tout accompagné du tintamarre ordinaire des pétards réglementaires en pareille circonstance. C'était la réconciliation en apparence, la réconciliation à la chinoise.
    Des nouveaux confrères arrivèrent alors de France pour remplacer ceux qui venaient d'opter pour les Missions voisines du Kouytcheou et du Kouangtong. Cela permit à Mgr Chouzy de séparer de
    Kouyhien le poste de Ta-ou-tong qui eut dès lors son titulaire. Aux environs de cette chrétienté, il y eut un moment de vogue en faveur de la religion, mais ce fut un feu de paille qui s'éteignit vite et laissa seulement quelques fidèles persévérants, entre autres les membres de la famille Lân dont un jeune homme devait parvenir au sacerdoce en 1915.
    Avec l'aide charitable d'un généreux bienfaiteur français, Mon- seigneur acheta à proximité de la résidence, pour en faire un hospice de vieillards, une maison qui allait servir à abriter une douzaine de ces malheureux abandonnés de leurs proches et usés par l'âge et la maladie. Dans le même but il fit en même temps l'acquisition à la campagne, au village de Pan-tien, de rizières, maisons et terrains, dont les revenus seraient destinés à l'entretien des vieux. Ce fut là l'origine de la chrétienté de Pan-tien, située à une dizaine de kilomètres de Kouyhien ; elle prospéra assez bien jusqu'en 1918. L'influenza espagnole, qui désola alors le monde entier, enleva prématurément plusieurs chefs de famille. La piraterie fit aussi partir une famille dont les nombreux membres vinrent se fixer en ville. Une autre, après la mort de son chef, ne persévéra pas. Pan-tien perdit ainsi sa première vigueur et il ne s'est plus relevé depuis.
    Le village de Se-leou se laissa gagner peu à peu par le fidèle Lô dont il a été parlé plus haut : zélé et ferme dans la foi, il amena à la religion quelques-uns des membres de sa famille ainsi qu'une autre du nom de Kan, dont le plus jeune des quatre fils, devenu prêtre en 1915, est mort à Kouyhien en 1925.
    Du côté de San-pan-kiao, les villages de Kao-fong, Kaolin, Pan-long, poussés par la famine, suite d'une terrible sécheresse, secourus pour cette raison par les missionnaires, essayèrent, disaient-ils, de se faire chrétiens en 1896. Le P. Barrière, nouvellement arrivé de France, fut chargé d'eux : il apprit leur langue, sorte de patois cantonnais, et alla se fixer au milieu d'eux ; il fit tout ce qu'il put pour les instruire et leur inculquer quelques notions de christianisme, mais malheureusement, de la part de ces catéchumènes d'occasion, ce n'était qu'un feu de paille, il ne resta de tout ce mouvement qu'un seul chrétien, dont le second fils étudia le latin et devint prêtre en 1915.
    Plus loin vers Ouà-tâng, les vieux catéchumènes de Li-tsen parurent revenir, ils amenèrent même plusieurs familles de Pan-kiao. Le diable et le monde les reprirent bientôt, et les quelques individus qui arrivèrent au baptême retombèrent ensuite dans le paganisme.

    A Wang-lin, les catéchumènes, d'abord pleins d'ardeur et de courage, surtout deux familles, après avoir donné de belles espérances, passèrent au bout de dix ans à l'hérésie ; une seule famille resta ferme parmi tous ses parents en révolte contre l'Eglise. La même chose arriva à Tao-pin à Hong-houa-tsen et aux environs.
    En considérant tant de bons mouvements avortés, tant de villages ouverts à la lumière qui se sont refermés aussitôt dans les ténèbres, peut-on dire que la grâce leur a manqué ou que les ouvriers apostoliques ont mal cultivé le champ que Dieu leur avait confié ? Ne sont-ce pas plutôt ces hommes peu instruits et d'une mentalité trop terre à terre, ne pouvant ni ne voulant s'élever au-dessus de la matière, ne sont-ce pas plutôt ces hommes qui ont manqué à la grâce et ont rejeté le don de Dieu ? Mais pour l'ouvrier qui a souffert et peiné pour eux, quand il voit tous ses espoirs s'évanouir dans le néant, quelle déception cruelle !
    Au retour des séminaristes de Penang en 1896, Mgr Chouzy les employa comme catéchistes dans les différentes chrétientés de la Mission, sauf un qu'il garda auprès de lui comme secrétaire chinois, mais il ne put se résoudre à les ordonner. Il était pour eux d'une sévérité telle que la moindre action de leur part frisant la désobéissance à ses ordres, la moindre parole contre la soumission à son autorité étaient des cas toujours jugés très graves. A la fin cependant, il se décida à en appeler deux à la tonsure. Poussé par ses missionnaires, il tenta d'établir un embryon de séminaire à ses côtés avec quelques enfants de Longniu et de Kouyhien. Le P. Barrière, abandonné de ses catéchumènes, en fut chargé, et c'est lui qui devait trois ans plus tard conduire les jeunes séminaristes à Nanning, où ils continuèrent leurs études dans l'établissement aménagé spécialement pour eux.
    Parmi les faits moins importants de l'épiscopat de Mgr Chouzy, on peut signaler également l'éloignement momentané de Kouyhien de l'évêque et de son personnel, les PP. Poulat et Marut, les séminaristes et les orphelines qui, par crainte des pirates sur le point, disait-on, de raser la ville, se réfugièrent pendant un mois en 1897 à Outcheou, dans la maison que venait d'y bâtir le P. Renault : ils en revinrent tranquillement après un mois de séjour là bas, et trouvèrent la ville toujours à la même place.... On pourrait ajouter aussi que le P. Poulat acheta à plusieurs reprises la maison qui séparait l'orphelinat de la résidence, ainsi que le terrain qui l'entourait sur la gauche jusqu'à la rue d'un côté et aux remparts de l'autre, cela en prévision de la construction d'une chapelle projetée depuis 2 ans et qui ne fut bâtie que 20 années plus tard.

    VII. Mort de Mgr Chouzy.
    Le P. Lavest nommé évêque.
    Le P. Poulat reste seul chargé de Kouyhien.

    En 1899, Mgr Chouzy un peu vieilli et surtout épuisé de chagrins résolut de partir à Hongkong se reposer. Arrivé à Outcheou, il fut pris d'une éruption charbonneuse qui ne lui permit pas de continue sa route. Le médecin de l'hôpital protestant appelé constata que le sang était déjà empoisonné et qu'il n'y avait pas de remèdes propres à arrêter cet empoisonnement. Ce fut donc dans cette ville que le second évêque du Kouangsi termina sa carrière apostolique de 40 années, dont 10 au Kouangtong, 10 au Kouytcheou, 10 au Kouangsi comme simple missionnaire et 10 comme évêque. Deux confrères, quelques Européens de la douane chinoise et plusieurs Anglais protestants assistèrent aux funérailles.
    Ce fut son ancien compagnon d'armes dans le district de Kouyhien qui fut appelé à prendre sa succession, le P. Lavest, alors missionnaire à Si-long, dans le N. O. de la Mission. Il alla se faire sacrer à Hanoi et revint fixer sa résidence à Nanning, où le P. Renault, toujours Pro préfet, préparait à la hâte les bâtiments de l'évêché, de la procure et du séminaire. En attendant que tout fût prêt ; Mgr Lavest descendit à Kouyhien et dans les environs pour faire sa première visite pastorale. Il revit, et avec quelle émotion, les chrétiens qu'il avait formés et les divers pays témoins de ses luttes et de ses malheurs, Kouyhien, San-pan-kiao, Iang-lin. Que de souvenirs soit agréables soit douloureux ne pouvait-il pas rappeler dans ses conversations avec le P. Poulat, le compagnon de ses travaux et de ses déboires d'antan !
    Après quelques mois, le nouvel évêque repartit pour Nanning, emmenant avec lui le P. Barrière et ses séminaristes.
    Le P. Poulat, débarrassé de la procure, resta seul chargé du district. Agé de 50 ans, il était peu robuste, mais sa bonne volonté suppléait à ce qui lui faisait défaut du côté de la santé: il put à loisir se donner tout entier à l'apostolat direct chez les païens, dont ceux de plusieurs villages demandèrent alors sérieusement à devenir chrétiens (1).
    Le plus important de ces villages, et celui qui fut toujours le préféré du Père, était Ts'en-li, à 30 lys (18 km.) en aval de Kouyhien, sur la rive droite du fleuve. Les premiers catéchumènes étaient 2 familles Mông, dont l'une comptait deux frères et l'autre cinq ; ils arrivèrent vite à connaître suffisamment la doctrine et à pratiquer avec sincérité les lois de Dieu et de l'Eglise, aussi furent ils baptisés dès janvier 1902. Les familles Che, autre groupe du même village, vinrent se joindre aux Mông et il y eut bientôt une chrétienté d'une cinquantaine de baptisés. Pauvres et simples, ils s'attachèrent avec dévouement au cher Père qui leur donnait tous ses soins et aussi quelques secours matériels. " Us sont si pauvres", disait le P. Poulat. De fait ce village, depuis de nombreuses années, a subi une série ininterrompue de malheurs : l'inondation est venue plusieurs fois faire crouler les maisons construites en briques de terre et submerger les récoltes presque mûres ; la peste bubonique pour les hommes, l'épizootie pour les animaux, ont souvent fait de grands ravages ; tombait-il de la pluie au temps opportun dans les environs, Ts'en-li en était privé ; y avait-il sécheresse, Ts'en-li était grillé en été plus que partout ailleurs. Par bonheur le bon P. Poulat était là pour donner un coup de main à ces braves gens et aider à passer l'année sans mourir de faim. Le missionnaire, content de leur bonne volonté et satisfait en général de leur conduite, avait résolu, en considération du nombre des chrétiens qui augmentait toujours, de bâtir une chapelle en cet endroit ; on avait prié en effet jusque là dans une maison particulière. dont la femme acariâtre et païenne avait toujours du bois à fendre ou des légumes à couper pour son porc quand les chrétiens étaient réunis pour la prière : c'était insupportable. Le P. Poulat n'avait pas encore alors pris goût aux bâtisses ; il acheta néanmoins dès qu'il le put, et à bon marché, les briques d'une vieille pagode qui tombait en ruines, à raison d'un ou deux milliers chaque année, mais il ne construisit cette chapelle avec résidence qu'en 1917.

    (1) Cf. Bulletin de la Société des Missions Etrangères, année 1928, no 77, pp. 281 à 296: Le R. P. Fleury Poulat, missionnaire du Kouangsi (1850-1927).

    Surveiller les écoles et l'hospice des vieillards, faire la visite des chrétiens dans les diverses stations, partir à la hâte administrer les malades assez loin dans la campagne, tout ce travail était au-dessus des forces du P. Poulat, sa santé ne put y tenir longtemps. En 1904, il fut donc obligé de quitter son district qui commençait à prendre vie, pour se rendre au Sanatorium de Béthanie à Hong-kong, où il demeura près d'un an sans éprouver une amélioration sensible à son état.
    Pendant ce temps les chrétiens souffraient de l'absence de leur père spirituel, ils dégringolaient en vitesse vers la tiédeur et l'abandon complet des pratiques religieuses. C'est pourquoi Mgr Lavest lui conseilla de revenir au plus tôt sans attendre une guérison qui ne viendrait peut-être jamais. Le P. Poulat n'attendait que cette indication de son évêque pour se remettre en route ; il avait de plus à placer en ordre les actes des rizières achetées ou hypothéquées, et aussi à refaire le capital qui lui avait été donné pour la construction d'une église à Kouyhien et que le charitable missionnaire avait cru en conscience devoir dépenser pour venir en aide aux affamés. Inquiet donc et pour le spirituel et pour le matériel, il quitta Béthanie malgré tout, et après quelques visites dans son district, il eut le plaisir de le voir reprendre vie.

    VIII. Arrivée du P. Séosse.
    Consolations et déceptions des deux missionnaires.
    Bilan spirituel en 1913.
    Le travail augmentant avec le nombre des stations, un auxiliaire devenait immédiatement nécessaire au P. Poulat ; il lui fut donné en la personne du P. Séosse qui venait d'arriver de France (1906). En ce dernier, il eut en effet de fortes jambes à la place des siennes sujettes aux rhumatismes et aux crampes, une santé capable de supporter les plus rudes fatigues à la place de la sienne délabrée et chancelante, un homme jeune et vigoureux capable d'être son bâton de vieillesse et son soutien solide dans l'accomplissement des plus accablantes fonctions de la vie apostolique. Ce n'était que temps. De nouveaux villages s'ouvraient en effet à l'Evangile aux environs de Ts'en-li.
    Pendant les années 1907 à 1910, il y eut un mouvement sérieux vers notre sainte religion dans toutes les localités situées sur les bords du fleuve, et cela tant chez les Pounti que chez les Hakka : Fong-tse-lin, Hia-kiang, Tong-houa, Tong-chan, Fou-lo, Ki-teou, Tao-tsen pour les Pounti, Tchang-ki- lin, Ta-lo-lin pour les Hakka, sur la rive gauche ; Si-tsen Kao-kin-tsen, Ho-lin, Sin-tsen, sur la rive droite ; plus loin au Ta-hu et Che-kou-tong ; plus avant vers le Midi Ta-fen-lin, Yun-hin-tsen et surtout Tchang-hin- tsen. Dans beaucoup de ces villages, il n'y eut que quelques unités qui parvinrent au baptême, les autres retombèrent dans le paganisme ou restèrent indifférents, faisant ou laissant faire des superstitions chez eux, se disant certes toujours adhérents à la religion chrétienne, tels que l'animal nocturne qui était tantôt oiseau tantôt souris selon les circonstances favorables ou défavorables. Exception doit être faite pour Tchang-hin-tsen, qui ne cessa de progresser, tandis que les autres localités s'arrêtèrent ou disparurent sur la route de la vérité.
    Il faut bien dire aussi que ceux qui venaient à nous ne jouissaient pas tous d'une excellente réputation et n'étaient pas toujours animés de bons sentiments. Beaucoup gardaient le secret désir d'employer à leur profit l'influence que l'Eglise possédait alors, soit pour créer des affaires avec leurs voisins païens, soit pour se venger d'une ancienne défaite en procès, soit encore pour se faire, en Chinois pratiques, de l'argent comptant. Les catéchistes, eux qui auraient dû donner le bon exemple ; ne surent, sauf quelques-uns, que favoriser les affaires véreuses des catéchumènes, suscitant ainsi, chez les païens, des haines inextinguibles contre la religion et contre le missionnaire au nom duquel ils étaient censés agir. Au lieu d'apaiser les désirs de vengeance et la haine des catéchumènes, au lieu de leur dire sérieusement la nécessité de se corriger et d'oublier les vieilles querelles, en un mot au lieu de les encourager et de les instruire à devenir de vrais disciples de N. S., la plupart de nos catéchistes les ont suivis et servis dans leurs mauvais desseins.
    Vinrent aussi à nous de vieux maîtres d'école sans élèves. Espérant reconquérir par la religion une influence qu'ils avaient perdue, ils travaillèrent avant tout pour eux, sans souci du progrès de la religion ni du salut des âmes.
    Enfin des procès surgirent nécessairement qui ne purent être réglés à la satisfaction des convertis, ou parce que ceux-ci avaient eux-mêmes tort, ou par un déni de justice des mandarins. Il n'en fallait pas tant pour faire reculer et trébucher des gens de si bas idéal.
    Les missionnaires se donnèrent beaucoup de peine, ils firent de grandes dépenses pour arriver à de bien maigres résultats, ils conçurent de belles espérances qui ne se réalisèrent pas. Dans notre Mission du Kouangsi, nous savons très bien ce que veut dire le " seminant in lacrimis", mais nous n'avons guère joui de l'"in exsultatione metent". N'accusons pas la grâce de Dieu et ses retards, mais au contraire admirons la force de cette grâce qui, dans un tel milieu et parmi tant d'influences néfastes, a pu conserver ce qui reste encore.
    L'année 1910 amena la mort de Mgr Lavest à Hongkong. Mgr Ducoeur lui succéda au bout de quelques mois, ce qui n'occasionna aucun changement dans le district de Kouyhien. Mais avec 1911 fut proclamée la République chinoise, et alors commença cette ère de discordes, de compétitions et d'anarchie qui se continue encore aujourd'hui. Le changement de régime ne s'établit pas sans troubles au Kouangsi : il y eut des velléités de tracasseries contre les étrangers, les missionnaires se retirèrent de Kouyhien un instant, mais leur absence dura peu de temps et l'apostolat continua dans le district sans trop de désagréments.
    En 1912, la ville fut prise et pillée par les pirates. Les missionnaires étaient chez eux, ils n'eurent rien à souffrir ; tout se passa en dehors des remparts dans la ville marchande. Le chef des pillards, une femme en l'occurrence, vint à la résidence et avertit le personnel qu'il n'y avait rien à craindre : à ce moment le P. Poulat, invisible, priait.
    En 1913, un sérieux recensement des chrétiens par station et par village fut effectué par le P. Poulat. Il serait fastidieux de relever cette liste de noms et de chiffres, notons seulement les plus belles places fortes du Bon Dieu :

    Kouyhien, 67 fidèles.
    Tchang-hin, 45
    Se-leou, 32
    Pan-tien, 50
    San-pan-kiao, 86 fidèles.
    Ts'en-li, 72
    Ta-lo-lin, 61
    Le total de la liste complète porte 775 chrétiens, d'où il a retranché 90 apostats, il reste donc 685 baptisés membres de l'Eglise.
    En face du nom de chaque apostat est notée la cause de la désertion du bercail : les raisons qui reviennent le plus souvent sont le mariage, le jeu, l'orgueil, l'inconduite, et la volonté impérieuse du chef de la famille. Le P. Poulat fait remarquer que les 4 familles apostates de San-pan-kiao sont les 4 premières familles chrétiennes de ce village ; elles se retirèrent et retournèrent à leurs idoles à la suite du pillage de la résidence en 1883.
    Après la proclamation de la République, le peuple fut, plus que du temps de l'Empire, laissé à la merci des pirates dont personne ne s'occupait et qui purent, à la faveur de la guerre civile, s'adonner sans crainte à leur criminel commerce. En 1915, à Pan-tien, une famille Ouen fut pillée et perdit toutes ses bêtes à cornes, plus une petite fille de onze ans qui ne put ensuite être retrouvée. En 1923, ce même village fut de nouveau attaqué : les pirates prirent et emmenèrent 5 personnes qui, par une grâce extraordinaire, furent retrouvées six mois plus tard dans les différentes localités où elles avaient été vendues ; une seule fillette de douze ans fut définitivement perdue.
    A la fin de cette même année, le village chrétien de Tchang-kilin fut lui aussi attaqué par une forte bande de brigands. Les habitants se défendirent courageusement: malgré un siège en règle de la part des pirates, on eut le temps d'envoyer de Kouyhien des soldats qui firent lever ce siège sans tuer ni prendre un seul de ceux qu'ils étaient venus combattre. Cette attaque furibonde était le fait d'une vengeance : deux chrétiens de ce village avaient été enlevés précédemment par les brigands et avaient dû se racheter ; à leur retour, ils avaient accusé leurs ravisseurs, dont quatre avaient été ensuite exécutés.
    Dans toutes les localités, il y eut des razzias de buffles par centaines ; les soldats ne bougeant pas, le peuple laissé à ses propres forces organisa tant bien que mal la garde nationale, mais les voleurs bien armés n'en avaient cure, ils continuèrent leurs déprédations. Plusieurs villages chrétiens perdirent ainsi leurs bêtes à cornes et leurs petites richesses.
    En 1914, la guerre européenne fit voyager les jeunes missionnaires, les uns jusqu'à Tientsin, les autres seulement jusqu'à Canton ; un seul des nôtres dut retourner en France. Le P. Séosse n'alla qu'à Canton, il fut ajourné.
    L'année suivante amena une petite révolution intérieure dans la mission de Kouyhien : Les deux soeurs Kiang, religieuses chinoises qui prétendaient un peu commander dans leur secteur et se croyaient inamovibles, reçurent leur changement, ce qui ne se fit pas sans quelques froissements ; l'une d'entre elles quitta même ensuite l'oeuvre de la Maison de Dieu. Le P. Séosse, qui travaillait depuis 8 années dans le pays, fut aussi envoyé à Pingnam, au grand regret des chrétiens qui lui offrirent par reconnaissance une banderole de soie où était écrit en quatre mots son éloge.
    (A suivre) FRANÇOIS LABULLY

    "
    1934/85-96
    85-96
    François Labully
    Chine
    1934
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