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Méditation dun mourant sur la mort

Méditation dun mourant sur la mort
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    Méditation dun mourant sur la mort
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    O Mort, toi qui inspires une si grande terreur aux pauvres humains, qui donc es-tu ? As-tu une forme sensible ? Peut-on te voir, te toucher ?... Non, tu nas pas de corps. Si les hommes te représentent sous laspect dun squelette hideux, cest pour signifier le triste travail que tu accomplis sur les corps qui te sont livrés, ou encore pour montrer lidée de répulsion que tu leur inspires. On met dans ta main décharnée une faux : cest pour rappeler que, dans ta journée, tu tranches autant de fils dexistences humaines que le cultivateur dans la prairie peut avec sa faux trancher dherbes ou de fleurs.


    1. Ces pensées ont été écrites quelques semaines avant sa mort par le P. Henri Coste, ancien missionnaire du Kouangsi, décédé à Montheton au mois daoût dernier.


    O Mort, je sais donc que tu existes. Je sais aussi où tu as pris naissance. Tu es née de la juste colère de Dieu, et cest de là que tu tires ta force et ton intransigeance. Cétait au Paradis terrestre. Adam avait désobéi à Dieu, et dans lénumération des châtiments de son péché, nous trouvons celui-ci : Morte morieris, tu mourras de mort. Depuis ce jour tous les enfants dAdam ont été frappés, et il en sera de même jusquà la consommation des siècles.

    Mon existence na pas été bien longue, et cependant, ô Mort, que de fois je tai sentie à côté de moi, prête à faucher ma vie, si Dieu te lavait permis !

    Au jour de ma naissance 28 août 1876, alors que mes yeux souvraient pour la première fois à la lumière du jour et nentrevoyaient que caresses, sourires et joie, jaurais dû te deviner là, à côté des blanches ailes de mon Ange gardien.

    Mais cest surtout durant mon apostolat en Chine que jai failli bien des fois te rencontrer. En novembre 1899, alors que, remontant le grand rapide de Kouy-hien, notre barque vint buter contre un rocher, nous fûmes bien près de sombrer. Et plus tard, au confluent des rivières de That-Khé et de Na-Cham, au Tonkin ; puis encore en plein rapide de Ia-tze-tan, lorsque, dans une nuit des plus sombres, les amarres rompues par une tempête épouvantable, mon frêle esquif sen allait à la dérive au milieu des récifs dun fleuve démesurément gonflé par lorage, oui, en ces circonstances jai senti que tu te tenais là, tout près de moi.

    Et dans mes courses apostoliques à travers les sentiers à peu près inexistants du Kouangsi, toujours infestés de pirates, plusieurs fois jai senti la poudre et vu briller le canon de leurs fusils dans les hautes herbes ; alors, dis-moi, ô Mort, nétais-tu pas aussi là ? Dans ces moments critiques, je faisais un grand signe de croix, je mabandonnais en une ardente prière à la sainte volonté de Dieu, et, comme les pirates, tu me laissais passer indemne. Mon heure nétait pas encore venue.

    Et pendant la grande guerre : au Four de Paris, au ravin des Meurissons ou sur la route de la Chalade, alors que les balles ennemies venaient en claquant senfoncer tout près de moi dans le tronc des chênes ou miaulaient à mes oreilles et allaient se perdre dans la profondeur de la forêt, que de fois nai-je pas eu lieu de me dire : La Mort nest pas loin !

    Sur le paquebot lAustralien, qui memmenait en Egypte, jétais désigné pour recevoir le premier ta visite, ô Mort, lorsque, deux heures après la sortie de Malte, une torpille ennemie passa à quelques mètres de notre bateau ; je me trouvais à larrière, dans la cale aux bagages, le plus exposé, par conséquent, à ne pas remonter vivant.

    A Port-Saïd je résistai à la grippe espagnole, au choléra, aux mille maladies toujours à létat endémique dans le sable africain. Après larmistice je revins en France en florissante santé, me croyant immunisé en quelque sorte contre tes poisons, ô Mort, et me hâtai de regagner la Chine pour y reprendre ma carrière apostolique.

    Et cest là que tu mattendais ! Après avoir échappé à tant de dangers, voici que je sens sur moi ton étreinte, qui se resserre un peu chaque jour. Depuis deux ans je suis aux prises avec une maladie cruelle, à la fois douloureuse et humiliante. Cette fois, tu ne me lâcheras plus !... Eh bien ! Accomplis ton uvre au jour, au moment que la divine Providence taura marqué. Tu ne peux rien sur mon âme ; cest mon corps que tu veux : prends-le, acharne-toi sur lui ; cest sa destinée, car il a été formé dans la boue et liniquité. Seulement, ô Mort, garde-moi jalousement un peu de poussière, car, lorsque sonnera la trompette du grand jugement, je te la redemanderai. Ce jour-là les enfants dAdam prendront sur toi leur revanche : leurs corps ressusciteront pour léternité, tandis que toi, tu nauras plus de raison dêtre, et cest toi qui mourras alors !...

    *
    * *

    Mais, en te parlant ainsi, ô Mort, suis-je bien dans le ton qui convient ?... Dun ton nerveux, dépité, je te fais presque des menaces ; je te traite en ennemie !... Excuse-moi, ma sur la Mort, si le regret de quitter la vie a mis sur mes lèvres des paroles trop amères. Non, tu nes pas une ennemie pour moi, mais plutôt une amie, une libératrice.

    Pourquoi ai-je été créé ? Dieu, en créant, ne peut vouloir que sa propre gloire et le bonheur de sa créature. Il nous a donné un corps, mais il lui a infusé une âme, spirituelle comme lui, immortelle comme lui. Il nous a créés pour être heureux, et, sachant combien ici-bas tout bonheur est imparfait, il nous destine le bonheur du ciel, sans mélange et sans fin. Or, le croirait-on ? à cette détermination miséricordieuse de la Providence nos premiers parents et nous-mêmes avons toujours mis obstacle. Le châtiment du péché dAdam a été la mort de notre corps ; mais, pour sauver notre âme, Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a accordé linénarrable bienfait de lIncarnation. Et malgré cette condescendance infinie, que faisons-nous tous, mortels ingrats ? Journellement nous entrons en rébellion contre Dieu et ne craignons pas de compromettre notre salut.

    Pour ce qui me concerne personnellement, quand je pense à toutes les fautes de ma vie, je serais porté à désespérer datteindre jamais cette fin glorieuse pour laquelle jai été créé. Heureusement pour nous Dieu nest pas seulement justice, il est aussi miséricorde, la miséricorde infinie, qui nous permet de conserver tous nos espoirs, pourvu que nous sachions nous la rendre propice par lhumilité, par un regret sincère et par lexpiation de nos péchés. Ai-je réellement le repentir de mes fautes ? Oui, je crois en avoir un regret sincère, surtout après les grâces particulières que jai reçues de Dieu. Mais il faut encore lexpiation !... Mes infirmités, mes souffrances, mon martyre de tous les jours sont des moyens excellents de réparer le mal que jai fait. Voilà pourquoi tous les jours junis mes douleurs à celles de Notre-Seigneur sur la croix, afin quelles deviennent méritoires dexpiation, et je demande à Dieu de les accepter en réparation de mes fautes, pour les âmes quil mavait confiées, pour les personnes qui me sont chères, pour sa gloire enfin, sil le juge à propos. Et il me semble que Notre-Seigneur ne saurait rester insensible à ma voix, lui qui avait pitié de toute souffrance, lui qui sarrêtait devant tout malheureux implorant son secours, devant les lépreux, les aveugles, les paralytiques, lui qui a pardonné à Madeleine !... Aussi jespère que tout ce que je souffre en ce moment me sera compté et servira à apaiser la juste colère de Dieu. Jespère ainsi atteindre un jour ma fin, cest-à-dire avoir part au bonheur parfait qui ma été préparé dans le ciel.

    O Mort, toi qui viens délivrer les pauvres humains des chaînes qui les tiennent captifs en cette vallée de larmes, nes-tu pas pour eux une amie, une libératrice ? Aussi est-ce comme telle que je te veux considérer à lavenir. Je veux bien, pour expier encore, rester ici-bas tout le temps que Dieu voudra, et jattendrai patiemment, ô Mort, ta visite. Quand viendras-tu ? A limproviste, comme un voleur : Notre-Seigneur nous en a prévenus. Peu importe : je me tiendrai prêt et, lorsque tu viendras, je ne veux pas quà ta vue mon cur chancelle, quà ton contact ma main tremble. Non, cest avec un sourire ami que je veux taccueillir et cest avec confiance que je te suivrai devant le Juge qui a dabord été Sauveur !



    1922/583-587
    583-587
    Anonyme
    France
    1922
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