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Luvre des Partants

Luvre des Partants Au mois de Novembre dernier, lors de la réunion mensuelle des Associées, le P. Bouffanais a tracé dans un large et intéressant tableau les différentes étapes de luvre des Partants, depuis ses débuts, qui remontent bien loin dans le passé, jusquà son rétablissement par Mme la Vicomtesse de Saint-Jean. Nous sommes heureux de reproduire les points principaux de son, allocution, à laquelle nous ajouterons celle du P. Schmitt, professeur dEcriture Sainte au Séminaire de Paris, et quelques-uns de nos souvenirs. *
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    Luvre des Partants
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    Au mois de Novembre dernier, lors de la réunion mensuelle des Associées, le P. Bouffanais a tracé dans un large et intéressant tableau les différentes étapes de luvre des Partants, depuis ses débuts, qui remontent bien loin dans le passé, jusquà son rétablissement par Mme la Vicomtesse de Saint-Jean.

    Nous sommes heureux de reproduire les points principaux de son, allocution, à laquelle nous ajouterons celle du P. Schmitt, professeur dEcriture Sainte au Séminaire de Paris, et quelques-uns de nos souvenirs.

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    Plusieurs pensent peut-être que notre uvre est âgée de trente-cinq à trente-six ans, quelle est née au Boulevard des Invalides et quelle a eu pour fondatrice et première présidente Mme la Vicomtesse de Saint-Jean.

    Il nen est pas tout à fait ainsi.
    La naissance de notre uvre, en 1884, a été une renaissance.
    Ses origines sont plus lointaines : elles datent de 1658 à 1660, de lépoque de la fondation même de la Société des Missions Étrangères.

    Le premier évêque de la Société, Mgr Pallu, sacré à Rome et 1658, revenu en France la même année, comprit que, pour fait vivre notre Séminaire, ou du moins la maison qui, en ce temps-là, eu tenait lieu, il fallait assurer la perpétuité des ressources, et que, pour assurer cette perpétuité, une Association état nécessaire.

    Il exposa son projet aux Dames de Charité qui, sous la direction de saint Vincent de Paul, se consacraient au bien sous toutes ses formes, et il leur proposa de fonder une Association, dont le but unique serait daider le Séminaire des Missions-Étrangères. Elles acceptèrent.

    Les réunions des Associées eurent lieu, chaque mois, dans le salon de la duchesse dAiguillon, et, pour cette fois, les conversations brillantes, spirituelles, fleuries danecdotes, où passaient comme à travers un prisme et la Cour et la ville, faisaient place à la parole des supérieurs du Séminaire des Missions-Étrangères, M. de Meur, M. de Brisacier, M. Tiberge, qui donnaient des nouvelles des Missions.

    Après la mort de la duchesse dAiguillon, luvre languit, puis bientôt séteignit.

    Mais la Providence veillait sur ce que les hommes abandonnaient. Des dévouements particuliers remplacèrent lAssociation disparue : des personnes à lâme apostolique fondèrent des bourses pour les aspirants du Séminaire ; le duc dOrléans, dont la piété nétait pas la note dominante, en fit autant.

    A Lorient, où sembarquaient ordinairement les Partants, une chrétienne de vieille souche, Mme Kerallan, les hébergea et, quelques années plus tard, voulut soccuper de leur trousseau. Dautres chrétiennes laidèrent, puis lui succédèrent.

    La Révolution dispersa les dévouements, qui bien vite reparurent au XIXe siècle, dès que le calme régna dans notre France. Luvre refleurit et reprit le nom quelle avait porté au XVIIe siècle : Association des Dames de Charité ; et, dans le premier chapitre de ses Constitutions, il était dit : Elles travailleront, chacune selon ses moyens, en contribuant de leurs prières, de leurs aumônes ou de leur crédit, à léducation des jeunes clercs, soit dans le Séminaire diocésain, soit dans le Séminaire des Missions Étrangères.

    Nous pourrions citer le nom de plusieurs dames qui ont signé les procès-verbaux des réunions : de Grammont, de Montesquiou, de Rougemont. Leur présidente était Mlle dEscars, qui, pendant la Terrent, avait donné asile au Supérieur de notre Séminaire, M. Bilhère, et qui ensuite lavait aidé à racheter notre maison.

    Linvasion de 1814 arrêta cet élan de charité ; la Révolution de 1830 le brisa complètement.

    Lannée 1850 le vit renaître et, sous limpulsion dune Normande de Caen, Mlle Laure Delarue, et de la baronne Van de Werve de Shilde, née de Brissac, luvre des Pauvres Sanctuaires des Missions-Étrangères fut fondée. Elle eut son centre dans la maison qui est actuellement le siège de notre uvre des Partants, au n0 26 de la rue de Babylone, où habitait Mlle Delarue. Le 21 Mars 1858 et le 18 Août 1859, le Souverain Pontife concéda aux Associées une indulgence plénière aux fêtes de Noël, Epiphanie, Pentecôte, Précieux Sang de Notre-Seigneur, saint Joseph, saint François dAssise, sainte Marie-Madeleine, sainte Marthe, Présentation de la Saint-Vierge, qui fut la fête patronale de luvre. Le 31 Janvier 1865, Pie IX accorda à luvre la faveur dun oratoire, où la messe pouvait être célébrée et le Saint-Sacrement conservé. Cette chapelle, cétait la nôtre, celle où nous allons prier la Reine des Apôtres et des Martyrs. La même année, le samedi de la Pentecôte, le Pape consentit à se servir à sa messe dun calice que Mlle Delarue lui avait fait remettre, et quensuite il lui renvoya pour, son oratoire.

    Peu à peu le but de luvre se restreignit, et Mlle Delarue consacra tous ses travaux à notre Séminaire. A elle seule, elle confectionna ou fit confectionner les ornements nécessaires aux Partants, dont le nombre, de 1860 à 1880, varia chaque année entre 30 et 50.

    Lorsque Mlle Delarue, affaiblie par lâge et par la maladie, fut incapable de continuer sa tâche, la Providence vint encore une fois à notre secours ; elle suscita, sous sa forme actuelle, luvre des Partants, et voici comment elle disposa les choses.

    Cétait en 1884, au moment où les lettrés de lIndochine, exaspérés par la conquête française, se jetèrent sur les chrétiens et sur leurs prêtres : Vingt missionnaires et trente mille chrétiens tombèrent sous leurs coups ; des centaines déglises et doratoires, des milliers de maisons chrétiennes furent livrés aux flammes.

    Un grand cri de détresse séleva, implorant des secours pour tant dinfortunes et de ruines.

    Déjà en relations avec notre maison, Mme la Vicomtesse de Saint Jean fut profondément émue des misères qui accablaient les missions, et elle résolut de les soulager. Elle vint avec la Comtesse de Noailles trouver un des directeurs de notre Séminaire, le P. Péan et toutes les deux lui offrirent leur concours.

    Nous voulons absolument, lui dirent-elles, faire quelque chose pour votre Séminaire : quels sont ses besoins les plus pressants ?

    La question méritait quon examinât létat général de la Société des Missions-Étrangères, et non seulement sa situation particulière dans un moment de crise douloureuse.

    Voici comment cet état se présentait et se présente encore aujourdhui.

    Le Séminaire et la Société des Missions-Étrangères ont des ressources très limitées, puisquils ne les reçoivent guère que de luvre de la Propagation de la Foi ; ils nont aucun moyen de sen procurer. Laffirmation peut paraître extraordinaire, elle est cependant fort exacte et de preuve très facile. Les Archevêques et les Evêques de la Société sont à la tête de leurs Missions, souvent agitées par les persécutions ; ses prêtres vivent au milieu des grandes villes de Chine, dans les forêts du Laos, à Siam en Indochine, aux Indes, au Japon, etc., etc.. Les directeurs du Séminaire sont uniquement appliqués à préparer les jeunes lévites au ministère apostolique ; nul parmi eux nemploie sa vie à prêcher, confesser on donner des retraites au dehors ; aucun nest occupé à diriger quelque établissement dinstruction, toutes choses qui, en créant des relations, permettraient de trouver des ressources et partant faciliteraient le bien.

    Tant que la Société fut peu nombreuse et que le Séminaire eut un recrutement relativement restreint, la Propagation de la Foi suffit. Il nen fut plus de même quand, chaque année, 60 à 70 aspirants à lapostolat se présentèrent à la Maison-mère. Comment pourvoir à léquipement et aux frais dexpédition de tant de recrues apostoliques, sans rien prélever sur le subside accordé par la Propagation de la Foi pour lévangélisation ?

    Cest ainsi que dans son ensemble le problème se posait.
    La solution fut celle-ci.
    Il fut convenu quune uvre serait fondée qui fournirait aux jeunes missionnaires leurs ornements et leur trousseau, et quelle paierait, à laide de cotisations, leur voyage, dabord de Paris à Marseille, le port dembarquement, et ensuite, quand les ressources auraient augmenté, jusque dans leurs Vicariats apostoliques. Et comme, au Séminaire des Missions-Étrangères, on donnait et on donne encore le nom de Partants aux jeunes prêtres que les Associées devaient aider, on décida que luvre sappellerait de leur nom même uvre des Partants.

    Ainsi luvre avait un but très nettement défini, la distinguant bien de la Propagation de la Foi, qui aide à vivre tous les missionnaires du monde, à organiser, à soutenir toutes les missions ; de luvre Apostolique, qui distribue des dons aux missionnaires de toutes les Sociétés lorsquils sont déjà en mission.

    Luvre des Partants soccupe donc exclusivement des jeunes prêtres lors de leur départ du Séminaire des Missions-Étrangères, et pour leur trousseau, et pour le paiement de leur voyage.

    Les premières réunions se tinrent chez Mme la comtesse de Rougé, une amie de Mme de Saint-Jean ; peu après chez celle-ci, boulevard des Invalides n0 20.

    On forma un bureau, qui, si mes souvenirs sont exacts, fut ainsi composé :

    Présidente : Mme la vicomtesse de SAINT-JEAN.
    Vice-Présidente. Mme de SAINT-PHALLE.
    Secrétaire et Trésorière. Mme la comtesse de NOAILLES.
    Conseillères : Mme la comtesse de ROUGÉ.
    Mme la baronne de LESPÉRUT.
    Mme la comtesse DAUTROCHE.

    Ces deux dernières furent, cette même année ou lannée suivante, remplacées par Mme la comtesse de Grancey et Mme la comtesse du Parc.

    Le directeur de luvre fut le P. Péan, ce prêtre sage et bon, auquel Mme de Saint-Jean et Mme de Noailles sétaient adressées.

    La première messe fut célébrée, dans la crypte de notre église, par Mgr di Rende, nonce à Paris.

    Le premier compte-rendu, fait par le P. Péan, est du mois de Février 1885 ; les Annales ne sont nées quau mois dOctobre 1888.

    Une chose importante manquait à luvre naissante. Le Souverain Pontife Pie IX avait béni Mlle Delarue, ses travaux, sa demeure ; Mme la vicomtesse de Saint-Jean alla, au mois de Décembre 1885, demander la bénédiction de Léon XIII.

    Je ne sais si le Pape lavait déjà vue, mais il avait entendu parler delle et, quand elle entra, il la regarda, sourit : Eh ! dit-il, sainte Françoise Romaine. Mme de Saint-Jean lui offrit le cachet de luvre : un charmant petit navire en bronze, reposant sur un nappe dargent, et portant inscrit sur sa voile blanche les noms de nos Missions.

    Laudience dura près dune heure. Le Vicaire de Jésus-Christ désirait tout savoir, jusquau moindre détail : la nature de notre uvre, son organisation, ses ressources, senquérant même, dans sa paternelle bonté, si elle avait soin de parer à lavenir par des fondations et un capital croissant.

    De toutes les réponses qui lui furent faites, il témoigna hautement sa satisfaction et puisa largement dans le trésor de la sainte Eglise, en accordant de nombreuses indulgences, que tous nous connaissons et gagnons souvent.

    Ces indulgences, ces grâces étaient une récompense pour le zèle si dévoué des Associées, un encouragement à continuer leurs travaux, un préservatif contre les défaillances du courage humain, si fréquentes même dans les bonnes uvres. On commence avec ardeur, avec enthousiasme, et puis on se fatigue et on sarrête

    A ces munificences spirituelles, le Pape navait mis quune condition, qui était une nouvelle faveur, cest que luvre serait établie canoniquement, par autorité du Cardinal-Archevêque de Paris, dans léglise de notre Séminaire.

    Cette condition, à laquelle le Cardinal Guibert se montra heureux de souscrire le 2 Janvier 1886, fut remplie dans la réunion du 4 du même mois, tenue sous la présidence de M. Delpech, supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères. Cest la date de la naissance officielle de notre chère uvre, dans sa forme et avec son nom actuel.

    Quelques années plus tard, en 1889, le nonce, Mgr Rotelli, vint célébrer notre messe mensuelle et dire à nos Associées que le Pape ne les oubliait pas : Vous avez droit, Mesdames, à une particulière estime des autorités apostoliques. Je sais laffection que le Pape porte à votre uvre, et moi, son représentant, je suis heureux et fier de vous exprimer ses sentiments et de vous apporter sa bénédiction.

    Pendant vingt ans, Mme de Saint-Jean, venue en 1888 habiter au nº 26 de la rue de Babylone, travailla avec un zèle infatigable à étendre luvre : tact exquis, charme délicat, piété si tendre et si vive quelle donnait à plusieurs limpression de la sainteté, discrétion à toute épreuve, savoir-faire admirable, esprit de décision et dautorité doù la souplesse nétait point absente, tels étaient les riches dons de cette nature délite.

    Aux Associées elle prodigua ses lettres ; courts billets ou longues pages sentassaient sur sa table ornée dun crucifix de missionnaire et dune statuette de la Sainte Vierge. De temps en temps elle sinterrompait pour contempler la grotte de Lourdes élevée au fond de son jardin par 1amitié de la baronne de Gargan, pour réciter un Ave Maria, puis cette prière quelle aimait tant : O ma Souveraine, ô ma Mère, souvenez-vous que nous vous appartenons ; défendez-nous, conservez-nous comme votre bien et votre propriété...

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    Des centres de travail se formèrent : en Lorraine, au château de Bétange chez Mme la baronne de Gargan ; en Bourgogne : à Dracy, chez Mme la marquise de Laubespin, à Chalon-sur-Saône, où Mlle Rinder déploya une activité admirable ; en Normandie, aux Feugerets, où Mme la comtesse de Semallé et sa fille Mme la marquise de Broc inaugurèrent et ont continué leurs travaux ; à Amiens, où M. le chanoine Dahiez unit son zèle à celui de Mme Butard, mère dun de nos missionnaires ; à Tourcoing, Dunkerque, Lille, Roubaix, où Mmes Playoust, Nempon, Ducoulombier, Mlles Motte et Sélosse, développèrent rapidement luvre ; à Troyes, à Bar-sur-Aube, dont Mme de Paillot appelait les ouvroirs les Nazareth de la Champagne ; à Cognac, où sous limpulsion de Mme de Boussac, on trouvait plus de vie et dactivité que nulle part ailleurs ; à Rennes, doù Mme René Oberthür écrivait : Bien doux à remplir est mon rôle et, sans les petites épines quon ressent parfois lorsquon recherche quelques cotisations nouvelles, je craindrais davoir sur la terre la récompense du peu de bien que jaide à faire ; à Limoges, sous la direction aimable et combien dévouée de Mlle de La Chapelle ; à Marseille, avec Mme de Berlier et sa fille ; à Toulouse enfin, que nous aurions dû nommer en première ligne, où la fille de Mme de Saint-Jean, la comtesse dAntin de Vaillac, et Mlle de Boutaud rivalisaient dun zèle que dépassait peut-être celui de M. labbé Marceau.

    Les prières des Carmélites, des Clarisses, des Bénédictines des principales villes de France se joignirent aux travaux de celles qui sintitulaient les ouvrières des missionnaires ; elles étaient la rosée qui fertilise, le parfum qui embaume.

    En 1894, Mme de Saint-Jean retourna à Rome et, quand elle eut raconté au Souverain Pontife la constante fidélité des Associées à venir à Nazareth, lorganisation des ouvroirs en province, les prières que lon y multipliait pour la conversion des infidèles, il sécria : Oh ! que vous me faites plaisir de nie dire ces choses ! Elles me consolent beaucoup. Ce travail sera pour ces Dames des fleurs particulières dans leurs couronnes, et pour leurs enfants une bénédiction spéciale de Jésus. Toutes vous faites pour mes missionnaires ce que la Vierge Marie faisait pour Jésus et pour les Apôtres. Je bénis ces Dames de toute mon âme, chacune en particulier avec leur famille.

    Et il renouvela les indulgences accordées en 1885, en octroya de nouvelles, particulièrement aux donateurs des cotisations perpétuelles.

    Oh ! les beaux et bons souvenirs, et combien nous sommes heureux de les évoquer !

    Au cours de ces pages, nous avons nommé Mme de Gargan : vice-présidente de luvre en 1886, cest elle qui fut lamie de cur, la sur dâme de Mme de Saint-Jean, et au XIXe siècle la plus généreuse bienfaitrice de notre Séminaire et de nos Missions.

    De ses dons nous citerons seulement celui-ci, il est royal : avec son mari, le baron Théodore de Gargan, elle fit construire la maison et la chapelle qui, à Bièvres, abritent les plus jeunes de nos séminaristes.

    Nous avons eu, à notre réunion du mois de Décembre, la bonne fortune dentendre parler delle par le P. Schmitt qui, de nous tous, lavait le mieux connue, et il ne nous reste quà transcrire ses paroles pour savoir quelque chose des admirables vertus quelle pratiqua.

    Jai eu le bonheur de passer, pendant quatre années, une partie de mes vacances au château de Bétange, près de Mme la baronne de Gargan et, puisque lon men a exprimé le désir, je vais soulever un coin du voile qui recouvre, et qui probablement recouvrira jusquau jour des suprêmes révélations, la plus grande partie de ses vertus. Jen rapporterai les traits qui sont revenus à ma mémoire, un peu au hasard sans doute, mais tous très exacts.

    Le jour où jeus la joie de dire ma première messe dans le petit oratoire de Nazareth, elle voulut recevoir, la première, la sainte communion de ma main : Pour votre père, qui est absent, me dit-elle, et comme remplaçant votre mère, qui est morte et qui du haut du ciel vous contemple aujourdhui avec ravissement.

    Pendant les vacances elle me confia un matin, au petit déjeûner, que depuis fort longtemps elle ne se considérait plus que comme le commissionnaire du bon Dieu. Tous les jours, pendant mon action de grâces je dis à Jésus : Voici votre petite servante, disposez de moi et de tout ce qui mappartient selon votre bon plaisir ; inspirez-moi lorsque vous voulez vous servir de moi pour faire laumône ; envoyez-moi ceux que je dois secourir de votre part. Inutile dajouter quelle était exaucée, que le bon Dieu la prenait au mot, et que la file de quêteurs et de quêteuses était souvent fort longue.

    Jadis, au passage du souverain, le peuple avait lhabitude dentourer la voiture royale et de crier : Largesse, largesse ! Aux jours de passage de la Reine du Ciel, je veux dire aux jours de fête de la divine Mère, Mme de Gargan semblait entendre la voix de sa Mère et Reine, et elle répandait les largesses à pleines mains. Cest ainsi quun jour de la fête des Sept Douleurs, elle menvoya à la chapelle pour recevoir un pli des mains de la Vierge de Lourdes. Jouvris le pli et jy trouvai sept billets de mille francs pour lévêque de Mysore en lhonneur des Sept Douleurs de la Sainte-Vierge.

    Une autre fois, le jour de la Nativité de Marie, elle déposa aux pieds de notre sainte Mère, un chèque de 40.000 francs pour une léproserie.

    Charité délicate, pleine dattentions aimables, touchante par lingéniosité quelle mettait à lui enlever jusquà lapparence de laumône. Ayant appris que jétais fatigué par lexcès de travail : Je viens de vous expédier un uf de Pâques pour soutenir vos forces, mécrivait-elle. Luf de Pâques arriva, et il avait pris la forme dune pièce de vin de Bordeaux !

    Un soir dhiver je me trouvais auprès delle en visite : Vous avez étudié les mathématiques à lUniversité, me dit-elle en riant, aussi vais-je profiter de votre science pour vérifier certains comptes. Elle me remit un livre de comptes, et, le travail achevé, elle me dit darracher et de brûler les pages les unes après les autres, car, ajouta-t-elle, le bon Dieu seul doit connaître le bien quil nous permet de faire. Je noserais jamais révéler ce que mes regards stupéfaits y ont lu.

    Le matin, après le déjeûner et avant de commencer à travailler, elle se rendait au jardin, un petit panier au bras. Là elle coupait les plus belles fleurs. Ce nétait pas pour les placer sur la table du salon ou de la salle à manger, mais à côté du tabernacle et aux pieds de N.-D. de Lourdes. Je vois encore sa joie et son bonheur quand elle trouvait une plante extraordinairement belle : Oh ! Celle-là est pour Elle !

    La fête de la Nativité se célébrait à Bétange dans lintimité et elle se terminait par un petit feu dartifice devant la statue de N.-D. des Neiges : chandelles romaines, feux de Bengale, fusées, rien ny manquait. Ce jour-là, Mme de Gargan me faisait chanter le cantique qui commence par ce refrain :

    O Mère chérie,
    Place-moi
    Un jour dans la patrie
    Près de toi !

    Et elle dajouter : tout près de toi ! Ah ! Les douces émotions de ces jours de joies presque enfantines, mais combien saintes !

    Que de fois dans nos promenades après le dîner, elle sarrêtait pour contempler la profondeur étoilée de la voûte céleste : Que cest beau ! Sécriait-elle, que Dieu est grand et quil fait bon laimer ! Et puis en riant elle ajoutait : Ce chariot est tout de même bien mal attelé !

    Elle gardait, malgré ses efforts, quelque chose dun peu froid et distant dans la distinction de ses manières. Elle sen rendait compte ; elle luttait avec énergie contre ce quelle appelait son orgueil et sexerçait à acquérir laimable simplicité des saints. Je me rappelle à ce propos une entrevue avec un missionnaire. Quand celui-ci fut parti, elle me demanda si je métais aperçu de la nervosité du visiteur. Comment donc ? un aveugle laurait remarquée.Pauvre Père, reprit-elle, il a peur de moi et je lintimide tellement que jen suis toute confuse. Et pourtant je fais limpossible pour le mettre à laise !

    Ce même désir de simplicité et de charité surnaturelle lanimait aux réunions de louvroir à Bétange. Elle recevait avec la plus franche cordialité les personnes de son monde ; mais elle se montrait particulièrement affable et accueillante envers les humbles femmes du village, qui, elles aussi, ressentaient à son approche quelque chose de la timidité du pauvre missionnaire. Et ce nétait pas la politesse mondaine, si creuse parfois, qui dictait ses paroles de bienvenue ; sa bouche exprimait les sentiments de son cur ; elle cherchait à faire passer dans ses paroles laffectueuse reconnaissance quelle ressentait à leur égard. Pour elle, ces bonnes chrétiennes étaient des coopératrices précieuses et plus méritantes que nous autres qui manquons peut-être de simplicité, me disait-elle un jour.

    Dailleurs, sous ces dehors un peu froids, elle cachait un cur extrêmement sensible et tendre. Je me rappellerai toujours ce quelle me dit au sujet dune de ses nièces, que la divine Providence avait soumise à une épreuve longue et cruelle ; La pauvre enfant ! Mon cur saigne quand je la vois, et il ny a pas âme au monde que je sois plus heureuse de voir ici.

    Elle a connu la croix pendant sa vie ; aussi, en lisant ses lettres, on comprenait quelles nétaient pas des pages écrites par une théoricienne détaillant des principes abstraits, mais par une âme qui sent profondément ce quelle dit. Je pourrais vous lire telle lettre où elle grondait un missionnaire, parce que celui-ci, à ce qui lui semblait, avait un moment oublié la grande leçon du Calvaire. Mon cher enfant, rappelez-vous que souffrir passe, mais avoir souffert pour Dieu ne passera jamais. Cétait une de ses expressions favorites, en quoi elle résumait un traité de théologie mystique.

    Elle possédait à Bétange son portrait peint par un artiste en renom. Quelques années après son mariage, lorsque la grâce divine eut remporté un triomphe complet sur tout ce qui était vanité mondaine, elle conçut du scrupule au sujet de ce tableau quelle trouva trop peu conforme à la sévérité de la modestie chrétienne. Un jour donc, me raconta-t-elle, après avoir adressé une fervente prière à la Sainte Vierge, je pris mon pinceau et je recouvris dune toile le haut de la poitrine. Emue de mon audace, je priai Marie de vouloir rendre M. de Gargan un peu aveugle, afin déchapper aux reproches que je redoutais. Jamais il ne fit la moindre allusion à mon attentat !

    Que dautres traits édifiants je retrouverais, si je fouillais à fond ma mémoire. Ceux que je viens de citer suffiront pour le but que je me suis proposé ; ils vous laisseront deviner le degré de perfection chrétienne que son âme avait atteint au moment de lheure redoutable et solennelle.

    Dans son office de sainte Cécile, lEglise chante ce beau panégyrique : Ccilia famula tua tanquam apis tibi argumentosa deservit. Votre servante Cécile vous a servi, Seigneur, comme une abeille laborieuse. Je ne crains pas dappliquer ces paroles à celle qui fut une des plus grandes bienfaitrices de toutes les uvres et en particulier de luvre des Partants.

    En terminant, laissez-moi vous communiquer la lettre de faire-part que je reçus de Mme de Saint-Jean :

    Bétange, 17 Décembre 1903, 3 heures du matin.

    Bienheureux ceux qui pleurent parce quils seront consolés. Ils recevront la consolation véritable, qui est celle de lautre vie, où toute affliction cesse, où toutes larmes sont essuyées.

    Elle nous a dit : La volonté du Bon Dieu seule. Et dans un sourire elle nous quitta :

    Jésus dans son cur,
    Marie sur ses lèvres
    Le ciel dans ses yeux.

    Véritable mort de prédestinée ! Oh ! oui, vous pouvez linvoquer, cette mère !
    Quel bel éloge funèbre, nest-ce pas ? Et combien éloquent dans sa brièveté !
    Trois ans après la baronne de Gargan, qui était la vice-présidente de notre uvre, Mme la vicomtesse de Saint-Jean mourut ; elle alla retrouver près de Dieu celle quelle avait tant aimée. Cétait le 1er Février 1907. Ses derniers mots furent : Mon Dieu, je vous donne mon cur, mon esprit et ma vie, expression fidèle de ses sentiments les plus intimes.

    Arrêtons ici les souvenirs sur luvre des Partants, sur celles qui lont ardemment et persévéramment servie.

    Plus tard les futurs chroniqueurs les reprendront ; ils raconteront les industries heureuses du zèle si actif et si modeste de Mlle Michel-Beaulieu, qui fut vice-présidente de luvre de 1904 à 1909 ; la bonté toujours égale et lattirante douceur de Mme la comtesse de Semallé, notre vénérable présidente honoraire ; la générosité de notre présidente actuelle, Mme la marquise de Laubespin, générosité qui rappelle celle de Mme de Gargan, son sens parfait de ce que doit être légalité entre toutes les ouvrières dune même uvre, sa vigueur que les années ne semblent pas atteindre et qui inspirait à Mgr Mossard cette prédiction : Madame, vous vivrez cent ans. Et combien dannées encore présidente de luvre des Partants ? Interrogea un missionnaire présent à lentretien. Combien dannées ? reprit lévêque, mais naturellement jusquà cent ans.

    De tout cur nous faisons nôtres les paroles de lévêque de Saigon. Alors les futurs chroniqueurs peuvent attendre...

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    1922/218-229
    218-229
    Anonyme
    France
    1922
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