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Luniversalité de lart chrétien

Luniversalité de lart chrétien. Lettre de S.E. Mgr Costantini, Délégué Apostolique en Chine. Toute église quon bâtit est un signe de vie et de progrès, une nouvelle maison de Dieu et une porte du ciel au milieu des païens ; elle est un pont entre le ciel et la terre, un portail céleste ouvert pour permettre aux grâces du Seigneur de descendre. Dressez des pierres in titulum, ainsi que fit Jacob, cest-à-dire établissez des lieux saints et érigez les signes de lhabitation de Dieu parmi les hommes.
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    Luniversalité de lart chrétien.

    Lettre de S.E. Mgr Costantini,
    Délégué Apostolique en Chine.

    Toute église quon bâtit est un signe de vie et de progrès, une nouvelle maison de Dieu et une porte du ciel au milieu des païens ; elle est un pont entre le ciel et la terre, un portail céleste ouvert pour permettre aux grâces du Seigneur de descendre. Dressez des pierres in titulum, ainsi que fit Jacob, cest-à-dire établissez des lieux saints et érigez les signes de lhabitation de Dieu parmi les hommes.

    Cependant je crois opportun de vous exprimer ma pensée sur le problème artistique religieux de ces nouvelles constructions, problème plus important quil ne paraît à première vue et quil est bon dexaminer à fond.

    Jusquà présent ce problème a été résolu dans un sens occidentaL De Canton à Pékin, dans toutes les villes importantes de Chine, les églises ont emprunté le style néo-gothique ou néo-roman, mais rarement lordre classique ; elles sont toutes copiées, avec plus ou moins de liberté, sur des modèles occidentaux. Dans la campagne seulement le manque de moyens et la simplicité desprit suggérèrent lidée duser de quelque pagode ancienne comme modèle et de construire une petite église de style chinois. Toutefois il y a, dans le pays, une tendance à emprunter quelque chose du type urbain-occidental, comme sil était impossible de bâtir une jolie église artistique à moins quelle ne soit modelée sur le style roman ou gothique.

    Cest pourquoi à la question : Devons-nous continuer ainsi ? je-réponds sans hésiter : Non. Je nai pas lintention de critiquer ce qui a été fait jusquà présent : il est certain quon a voulu faire de son mieux ; mais, puisque dans les missions on doit continuellement progresser, je désire établir quelques principes pour les futurs constructeurs déglises.

    Dans les commencements de lEglise, lart chrétien avait formé son noble caractère et créé ses premiers grands modèles après sêtre assuré la paix sous Constantin : alors une efflorescence de basiliques manifesta à lextérieur le printemps de cette vie spirituelle de lancienne Rome.

    Ici nous sommes actuellement à une époque semblable à celle-là en beaucoup de manières. Sortant des catacombes nous regardons vers lavenir et marchons en avant.

    Ce nest pas un principe nouveau que jémets quand je dis que les constructeurs déglises, laissant de côté les formes occidentales, devraient sinspirer de lart local et des goûts du peuple chinois. La Sacrée Congrégation de la Propagande, avec cette sagesse, fruit dune expérience plusieurs fois séculaire, et avec cette prudence et cette largeur desprit provenant de son habitude de regarder 1es choses des hauteurs divines, donnait déjà en 1659 des instructions précises aux évêques et missionnaires : Ne cherchez pour aucune raison à persuader aux peuples de changer leurs propres coutumes, tant quelles ne sont pas ouvertement contraires à la religion et à la morale. De fait, quy a-t-il de plus absurde que de transplanter en Chine la France, lEspagne, lItalie ou quelque autre partie de lEurope ? Ce nest pas cela que vous devez importer, mais la Foi, qui ne repousse ni ne méprise les us et coutumes daucun peuple, tant quils ne sont pas déshonorants, mais qui veut quon les garde avec tout le respect qui leur est dû. (Coll, N0 135).

    Récemment la même Congrégation, dans une lettre envoyée à tous les Supérieurs de Missions (Pâques 1922), demande si, dans la construction et la décoration des édifices sacrés et des résidences de missionnaires, on ne se sert que des formes de lart étranger, ou si, autant que possible, le caractère artistique local est, appliqué opportunément.

    Lhistoire rapporte les avis suivants donnés par saint Grégoire le Grand à saint Augustin, apôtre de lAngleterre : Ce ne sont pas les temples des idoles, mais les idoles seules qui doivent être détruites. Dans ces temples, après leur purification par leau bénite, des autels avec des reliques de Saints doivent être placés, afin que les gens soient facilement convertis et viennent avec une plus grande joie prier et adorer dans leurs lieux accoutumés.

    Le principe est donc hors de discussion. Il me reste seulement à apporter des raisons en faveur de lopportunité et de lapplication de ce principe. Cest ce que nous ferons en étudiant le problème :

    1º. au point de vue artistique,
    2º. au point de vue religieux,
    3º. au point de vue historique,
    4º. au point de vue de la possibilité pratique.

    1. Lart occidental en Chine est une erreur de style.

    Tous les peuples ont leurs caractéristiques propres et bien définies, qui trouvent leur plus solennelle expression dans larchitecture, art civil et social par excellence, érigeant des monuments historiques. Ces différentes caractéristiques artistiques sont le résultat de beaucoup déléments : civilisation, coutumes, goût, faits historiques et religieux, matériaux de construction, température et climat du lieu, etc.

    Toute lhistoire le prouve : les arts assyro-chaldéen, égyptien, grec-romain, byzantin, gothique, tous témoignent de peuples dépoques différentes.

    Donc cest une erreur dimporter en Chine les styles européens, le roman et le gothique. En Europe ces styles sont une production spontanée, quelque chose de vivant et de logique; ici ce sont des fleurs artificielles, des éléments morts artistiquement parlant. Là ils expriment le goût et les sentiments du peuple, ils sont le langage vivant du peuple ; ici ils restent des formes étranges, une langue qui nest pas comprise.

    Dans le style gothique, les toits sont à pente rapide pour précipiter la neige et les flèches des tours gothiques sharmonisent magnifiquement avec les paysages du nord de lEurope; mais je ne puis pas en dire autant des tours gothiques que jai vues parmi des palmiers luxuriants à mon arrivée en Chine.

    Les lignes de larchitecture chinoise ont une inspiration, une signification, un esprit tout à fait différents de ceux du style roman ou gothique ; néanmoins elles ont aussi leur caractère gracieux et noble. On dit que la tendance de leurs toits à remonter leurs bords aux angles tire son origine de la tente tartare, dont les quatre coins présentaient ce relèvement. Ajoutons que maintenant, en Europe même, des artistes sont à discuter sil est opportun et de bon goût de restaurer quelques-uns des édifices romans et gothiques.

    Il est vrai que lEmpire romain porta avec lui, partout où il alla, ses pesantes formes architecturales ; mais, en agissant ainsi Rome voulait soutenir son pouvoir et limposer à dautres peuples. Tel nest pas 1esprit de lEglise, qui est catholique, cest-à-dire universelle dans ses formes de lart. Elle ne désire pas sassurer une domination extérieure de force et de pouvoir, comme lEmpire romain ; elle ne cherche que les âmes, pour les unir dans la grande famille chrétienne, en gardant un respect absolu pour lindépendance civile des peuples, comme pour leur patrimoine artistique et intellectuel.

    Mais il est un autre aspect de la question beaucoup plus important pour nous.

    2. Limportation de larchitecture étrangère en Chine implique des méthodes de propagande qui ne sont pas sans inconvénients.

    Nous savons par les comptes rendus des Missions que lun des plus grands obstacles à la propagation de la religion chrétienne en Chine, cest le préjugé existant chez les Chinois que la religion chrétienne est une importation étrangère. Nos évêques et nos missionnaires, dans leur admirable esprit apostolique, ont fait tout ce quils ont pu pour libérer notre sainte religion de cette fatale prévention si répandue ; ils sont devenus Chinois eux-mêmes, omnia omnibus facti, sadaptant au costume chinois et même, jusquà hier, portant la tresse ou queue. Ne semble-t-il donc pas opportun de donner un costume chinois à notre architecture sacrée, qui a une plus grande valeur symbolique pour le peuple ?

    Les bons missionnaires, en se faisant architectes, ressentent une répugnance instinctive envers des éléments si bizarres à leur goût, si étrangers à leur civilisation, et leur semblant entachés didolâtrie. Mais leur vient-il à la pensée quils infligent à leurs néophytes cette même répugnance, et quils leur imposent lobligation de sélever au-dessus de leur propres goûts traditionnels pour accepter des formes architectoniques exotiques ? Le missionnaire est éminemment lhomme généreux, altruiste desprit et daction ; il saura devenir altruiste même dans lart. Nous navons jamais eu et navons pas lintention dignorer, moins encore doffenser le légitime patriotisme du peuple chinois ; au contraire, nous devons et nous voulons le reconnaître et le respecter loyalement. Il faut que, à léglise, les Chinois ne se sentent pas dans un édifice de formes étranges, mais simplement dans la maison de Dieu, qui, selon les différents pays, est susceptible de différentes architectures. Ainsi nous affirmons le caractère catholique de lEglise, même dans notre architecture et dans le mobilier déglise.

    Dans un pauvre village jai vu une petite église bâtie par quelque maçon de lendroit ; elle avait une façade si gentille et si chinoise ! Cétait comme une élégante locution latine ingénûment traduite en chinois à notre grand plaisir. Sans le savoir, lobscur maçon avait continué la vraie tradition artistique de lEglise. Suivons, nous aussi, cette glorieuse tradition !

    3. De fait, lÉglise, à sa sortie des Catacombes, se servit de formes darchitecture quelle trouva sous sa main et, de la maison romaine, de la basilique civile, elle tira lidée du genre déglise appelée basilique chrétienne.

    Son esprit était si peu timide quelle nhésita pas à entrer au Panthéon et le consacra au vrai Dieu. A Constantinople, larchitecture romane chrétienne assimile les éléments locaux, créant Le style byzantin, qui atteint son apogée au VIe siècle dans léglise Sainte-Sophie et dans celle de Saint-Vital à Ravenne. Léglise Saint-Marc de Venise inaugure le style roman, qui prospère continuellement, salliant peu à peu le byzantin le mauresque et le gothique. Le courant romain occidental conserve plus longtemps les éléments classiques fondamentaux ; mais plus tard ce mouvement progressif les modifie, les allonge, les rend moins lourds, et le résultat est le roman, qui se laisse influencer et modifier au courant des différents pays ; ainsi le mouvement progressif de Vérone est différent de celui de France, dAngleterre, etc. Le roman du nord de la France sépanouit dans le gothique, qui construit les cathédrales du XIIIe siècle, dans lesquelles la pierre semble se spiritualiser, prendre son essor et senvoler au ciel.

    Lart chrétien progresse de siècle en siècle, se renouvelant, se transformant, dans le style renaissance, le néo-classique, etc. Il vit, exprimant la grande vie de lEglise catholique, qui nest étrangère dans aucune localité et dans aucun pays, dominant par son puissant génie et soumettant à son service toute forme dart. Narrêtons pas en Chine cette marche triomphale de lart chrétien ! Enrichissons son langage universel, lui offrant la possibilité de sassimiler des éléments nouveaux et de créer de nouvelles formes de beauté !

    4. On ne peut pas dire que larchitecture chinoise ne se prête pas à la construction de nos églises.

    Il nous faut savoir entrer dans lesprit de cette architecture et la vivifier par un renouveau de vie chrétienne. Il ne sagit pas de copier une pagode ou de rassembler des pièces et des morceaux mal assortis. La question est : Que faut-il que nous fassions pour apprendre la langue constructive et décorative de larchitecture chinoise, afin que nous puissions lemployer pour exprimer la pensée chrétienne, cest-à-dire construire un bâtiment selon les exigences de la liturgie sacrée et ayant une beauté spirituelle ?

    Il nous faudrait un artiste capable ; la Providence nous fera trouver. En attendant, rendons-nous compte par nous-mêmes et réalisons le fait quun problème artistico-religieux existe. Les pagodes avec leur atrium et leur chur, les tours, le Temple du Ciel à Pékin, les salles ancestrales, les arches commémoratives, quelques monuments funéraires, la fameuse stèle, des autels idolâtriques avec un retable ou une tapisserie de riche étoffe, des vases à encens et autres ustensiles remarquables, tout offre une grande richesse de détails architectoniques et décoratifs caractéristiques, desquels et avec lesquels on pourrait former le type dune nouvelle église qui serait parfaitement chrétienne et parfaitement chinoise.

    Je serais heureux si des architectes étaient capables de créer de tels modèles.

    Celso COSTANTINI,
    Délégué Apostolique en Chine.

    (Traduit de langlais du Rock, Novembre 1923).

    1924/20-25
    20-25
    Costantini
    Chine
    1924
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