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Linfluence de la France en Extrême-Orient par les OEuvres des Missionnaires

Linfluence de la France en Extrême-Orient par les OEuvres des Missionnaires. En étudiant cette question, je ne voudrais pas diminuer en quoi que ce soit, dans ce rayonnement de la France à lextérieur, la part qui revient à nos compatriotes dont les activités variées ont servi les intérêts français. A ce grand édifice chacun a apporté sa pierre, les uns plus petite, dautres plus grande, tous lont fait avec amour.
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    Linfluence de la France en Extrême-Orient
    par les OEuvres des Missionnaires.
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    En étudiant cette question, je ne voudrais pas diminuer en quoi que ce soit, dans ce rayonnement de la France à lextérieur, la part qui revient à nos compatriotes dont les activités variées ont servi les intérêts français. A ce grand édifice chacun a apporté sa pierre, les uns plus petite, dautres plus grande, tous lont fait avec amour.

    Linfluence, bonne ou mauvaise, dun homme sur un autre homme sexerce par la parole, par lexemple, par les relations plus ou moins prolongées quil a avec celui-ci. Ce qui est vrai dhomme à homme est exact aussi, toutes proportions gardées, lorsquil sagit du missionnaire et de son influence sur les masses au milieu desquelles il vit.

    Si le Consul entretient les relations nécessaires avec les autorités locales, le missionnaire est lhomme de tout le monde. Si lofficier, dans le cadre de son commandement, se crée des sympathies et même des amitiés, le missionnaire déborde beaucoup ce plan limité dun cercle militaire et occupe un champ plus vaste. Si le commerçant avisé installe ses comptoirs dans les ports ouverts ou ports à traités, le missionnaire sétablit à la périphérie et au centre, dans les villes importantes, les capitales de province, les marchés où il y a un groupement considérable, dans les villages de la plaine et de la montagne. Il passe, agit, revient, noue des relations avec les autorités locales, avec les chefs et les administrés. Il nest pas rare quil soit invité à arbitrer les questions en litige ; souvent il est sollicité par les indigènes à fonder une école, un hôpital, un dispensaire. Parfois il est mal accueilli, rarement maltraité. Les circonstances du début ne sont pas toujours favorables, mais, avec le temps, elles changent : il reviendra... Son action nest ni brusquée, ni transitoire, ni divisée. Il a un plan densemble, toujours le même ; il a des méthodes étudiées et consacrées par lexpérience, une direction toujours en éveil, et, sil lui arrive de commettre une erreur, elle ne sera généralement ni grave ni prolongée, parce quune voix amie lui indiquera lécart qui le sépare du bon chemin.

    Cest bien dans cet ensemble de permanences diverses que consistent toute la force et la supériorité du missionnaire comme agent dinfluence française. Il ne ma pas paru inutile détablir ces distinctions pour écarter la comparaison de termes que lon fait parfois, dans un certain monde, sans aucune apparence de raison. Il importe peu, en effet, que le rayonnement toujours plus grand de notre pays se fasse par telle ou telle classe de Français ; ce qui importe, cest que ce rayonnement soit bon, continu, puissant.

    Quelle est la part qui revient aux missionnaires, quand on pèse la valeur des unités diverses en jeu dans ce rôle dinfluence française en Extrême-Orient ?

    Pour répondre à cette question, étudions leur rôle social, leur mode daction, les résultats obtenus, ceux quil est permis despérer dans létat actuel dorganisation de nos Sociétés ou Congrégations religieuses, et ceux qui pourraient être réalisés si la France donnait aux missionnaires ou tout au moins leur laissait prendre les moyens daction qui leur manquent.

    Ecartant luvre purement confessionnelle du missionnaire, il ne viendrait à lidée de personne de contester la puissance du lien quil crée entre sa patrie et le pays où il exerce son ministère.

    Du jour où il met le pied sur une terre étrangère, il compte, car il y arrive, non comme un isolé, mais pour prendre place dans un cadre déjà formé. Il est prêtre, prédicateur de lEvangile du Christ ; mais, quil le veuille ou non, devant ces foules au milieu desquelles il va vivre désormais, il est Français. Bien plus, il nest pas un Français quelconque : il est salué comme maître de la religion et représentant de la morale. On le dit très particulièrement versé dans les choses qui touchent à lOccident. Il sera consulté sur les institutions de son propre pays, sur les murs et coutumes dEurope, sur le commerce et lindustrie, les uvres de bienfaisance, les questions dinstruction et déducation. Et cela non pas une seule fois, non pas dans un seul endroit, mais chaque jour et partout où il va. Ses conversations seront retenues, répétées par les indigènes. Cest ainsi que son action se multiplie sans arrêt ; telle londe produite par la chute dun corps pesant et qui augmente indéfiniment le cercle initial.

    Dans cet Extrême-Orient, sur 4.000 missionnaires qui y travaillent depuis les Indes jusquen Sibérie, je serre les proportions de très près en affirmant quil y a 45 % de missionnaires français et, en tenant compte des missionnaires belges, 50 % de missionnaires de langue française.

    Indiquons en grandes lignes leur champ daction.
    Chine. 53 vicariats apostoliques dont 24 français et 6 belges.
    Japon et Corée. 13 diocèses ou préfectures dont 6 français.
    Indochine Orientale. 13 vicariats apostoliques, dont 9 français.
    Indochine Occidentale. 5 diocèses ou vicariats apostoliques, dont 4 français.
    Inde. 38 diocèses ou vicariats, dont il français et 2 belges.

    Certaines missions franciscaines, dont la direction est italienne, ont quelques prêtres français. Dautre part, dans quelques missions de religieux français, on trouve des étrangers, mais en petit nombre. La statistique de la mission du Kiang-nan, confiée à la Compagnie de Jésus, nous permet de préciser cette affirmation.

    Français 110
    Chinois 38
    Espagnols . 22
    Italiens 16
    Allemands . 5
    Hollandais 3
    Belges 3
    Irlandais 2

    *
    * *

    Les uvres sociales que les missionnaires ont créées et quils dirigent se divisent en deux sections bien distinctes :

    1º uvres déducation et dinstruction ;
    2º uvres de charité.

    Instruction.

    Les principaux centres de chaque diocèse ou vicariat possèdent des écoles élémentaires indigènes, dans. lesquelles on enseigne, avec la morale, les éléments de grammaire et de calcul ; des écoles primaires et, si le commerce et lindustrie le demandent, des écoles secondaires. Dans les 37 missions confiées à la Société des Missions Etrangères, les statistiques de 1921 accusent 5. 332 écoles donnant linstruction à 209. 000 enfants.

    Prenons la province du Tchely, dont Pékin est la capitale, en même temps que celle de la Chine.

    Cette province est divisée en 6 vicariats apostoliques. Chaque vicariat possède des collèges, des écoles primaires, dont voici la statistique :

    Pékin. Une école normale, 80 étudiants.
    Tchely Nord. 6 collèges de langues et de sciences européennes, 818 élèves ; 6 collèges détudes chinoises, 343 élèves ; 487 écoles de garçons et filles, 11. 111 élèves.
    Tchely Sud-Est. 6 collèges : études chinoises et sciences, 728 élèves ; écoles indigènes, garçons et filles, 10.841 élèves.
    Tchely Sud-Ouest. 1 collège de langues et sciences européennes, 50 élèves ; 21 collèges détudes chinoises, 864 élèves ; 213 écoles indigènes, garçons et filles, 3.772 élèves.
    Tchely Oriental. 2 collèges, étudiants et étudiantes, 115 ; 47 écoles, garçons et filles, 708 élèves.
    Tchely Central. 6 écoles normales, 111 élèves ; 422 écoles indigènes, garçons et filles, 7.258 élèves.
    Tchely Maritime. 2 collèges, langues et sciences européennes, 363 élèves ; 1 école normale, 28 élèves ; 164 écoles indigènes, 3.300 élèves.

    Nous lasserions la patience de nos lecteurs, si nous reproduisions les statistiques de toutes les missions de Chine. Lobervatoire de Zikawei et lUniversité de lAurore avec ses 310 élèves, dans la mission du Kiang-nan, demandent une mention spéciale, à cause de leur importance et, à eux seuls, ils sont déjà un grand facteur dinfluence.

    Passons au Japon.
    Les écoles et collèges dirigés par les religieux et religieuses françaises sont au nombre de 50, donnant linstruction à 10.277 élèves. Les Dames de Saint-Maur, dans lécole quelles dirigent à Tôkyô, ont 1.200 élèves et, si ce nombre nest pas plus considérable, cest parce que linsuffisance des locaux limite à ce chiffre les jeunes filles qui reçoivent linstruction de ces excellentes éducatrices. Les Dames du Sacré Cur, les Surs de Saint-Paul de Chartres, les Surs du Saint-Enfant Jésus de Chauffailles, les Surs de la Charité et de lInstruction chrétienne de Nevers, nont pas un succès moindre.

    Les cinq collèges de Tôkyô, de Yokohama, dOsaka, de Kumamoto et de Nagasaki, sous la direction des Marianistes, qui dirigèrent si longtemps le collège Stanislas à Paris, comptent 3.500 élèves.

    En Indochine, sous la direction des Frères des Ecoles chrétiennes, lécole Taberd, à Saïgon, compte 1.100 élèves ; lécole Puginier, à Hanoï, compte 600 élèves ; lécole Pellerin, à Hué, compte 400 élèves.

    Les écoles de filles dirigées par les Surs de Saint-Paul de Chartres accusent 250 élèves à Saïgon, 320 à Hanoï, 150 à Haïphong, 210 à Hongkong.

    Dans les Straits Settlements et en Birmanie, les seules écoles des Frères à Singapore, Kuala-Lumpour, Penang, Rangoon, Moulmein et Mandalay, comptent plus de 6.000 élèves.

    LInde occupe, dans les uvres déducation, une position si forte quelle surpasse facilement les créations du même ordre dans les pays précédemment cités.

    Au Maduré, le collège de Trichinopoly, sous la direction des PP. Jésuites, avait en 1920, 2.276 élèves, avec, pour les garçons, des écoles supérieures (High Schools), à Madura, à Palamcottah, à Tuticorin, à Dundigul et à Uttampalayam ; ajoutons-y 360 écoles élémentaires.

    Léducation des jeunes filles est assurée par une école supérieure (High School) à Trichinopoly, et dans la même ville par une école moyenne (Middle School).

    Dans lîle de Ceylan, le collège Saint-Joseph, à Colombo, possède 1.018 élèves, et lInstitution Saint-Benoît, 1.121 élèves. Ces deux écoles sont sous la direction des Oblats de Marie et des Frères des Ecoles Chrétiennes.

    Léducation des jeunes filles, confiée aux religieuses du Bon-Pasteur, est donnée à 910 élèves dans les pensionnats de Sainte-Brigitte et de lécole du Sacré-Cur. Au total, dans le diocèse, 476 écoles avec 44.942 élèves.

    La Société des Missions-Étrangères, qui a la charge de quatre missions dans les Indes, peut avec fierté citer des chiffres.

    Le collège Saint-Joseph, à Bangalore, vient en première ligne par la supériorité des études et laffiliation à lUniversité de Madras. Il se divise en deux sections, lune réservée aux Européens et aux Eurasiens, dont le nombre atteint 500 ; lautre fréquentée par 740 Indiens. On y conduit les études jusquau baccalaureat of arts. A Cuddalore, le collège compte, avec son annexe Tirupapalayam, 1.500 élèves. Le séminaire collège de Pondichéry, 900 élèves ; celui de Karikal, 300 ; le collège Saint-Michel, à Coïmbatore, 400.

    Enfin, si nous prenons les statistiques particulières des missions catholiques françaises dExtrême-Orient, nous arrivons au total de 11.525 établissements distribuant linstruction à 550.000 élèves.

    Linstruction exige des livres, les missionnaires en ont composé, et pour les publier, ils ont créé des imprimeries. Les plus importantes sont : celles de Pékin qui, en 1918, a publié 119.555 volumes ; de Hokienfou, au Tchely Sud-Est, dont les presses ont, la même année, imprimé 82.900 volumes ; de Tchongking, au Setchoan, qui, en 1920, dépassa le chiffre de 90.000 volumes : celles de Touséwé (Chine), Keso (Tonkin), Quinhon (Annam), Tandinh (Cochinchine), Bangkok (Siam), Pondichéry (Inde).

    Limprimerie générale de la Société des Missions-Étrangères, à Pokfulum (Hongkong), donnait dernièrement le résultat de ses travaux pour lannée 1921, les voici :

    En français 3.806.200 pages.
    En latin 7.360.700
    En chinois 5.135.500
    En annamite 2.391.000
    En anglais 236.500
    En cambodgien 116.500
    En thay 72.000

    formant un total de 145.600 volumes ou brochures.

    Charité.

    A cette longue énumération des uvres scolaires, nous ajouterons celle des uvres de charité et de philanthropie.

    Les statistiques de 1821, prises dans le compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères, nous apprennent que, dans les 37 missions dont elle a la charge, il y a 474 pharmacies, 322 crèches et orphelinats, 163 hôpitaux, hospices et léproseries, 96 ouvroirs, ateliers ou fermes.

    Les enfants assistés dans les orphelinats atteignent le chiffre de 26.000.

    Les trois principales léproseries sont celles de Sheklung (Kouang-tong), 1.100 malades, Mandalay (Birmanie), 450 malades, et Rangoon, 400 malades.

    Jindiquerai les uvres de charité de la province du Tchely, et le lecteur, par ce tableau, quil pourra reporter, avec quelques variantes, sur toutes les missions dirigées par les missionnaires français, aura une idée assez complète de limportance des uvres dassistance en Extrême-Orient.

    Pékin (statistique 1919-1920). 2 hôpitaux, 1.473 malades.
    Tchely Sud. 1 hospice: 60 lits. Visites à domicile : 21.940. 11 dispensaires : 469.394 visites. 3 orphelinats : 577 filles. Garçons placés dans les familles : 185.
    Tchely Sud-Est. 3 hospices : 51 lits ; 9 pharmacies-dispensaires ; 1 pharmacie européenne ; 57 petites pharmacies ; 9 orphelinats ; 166 enfants.
    Tchely Sud-Ouest. 3 hôpitaux, malades soignés : 777 ; 6 dispensaires visités par 24.800 ; 4 hospices, hospitalisés : 182.
    Tchely Oriental. 3 orphelinats : 115 enfants.
    Tchely Central. 1 dispensaire, visité par 99.500 ; 1 orphelinat : 61 enfants.
    Tchely Maritime. 2 hôpitaux, malades soignés : 799 : 6 dispensaires visités par 48.083 ; 1 orphelinat : 98 enfants.

    Les auxiliaires très dévouées de ces uvres de charité en Extrême-Orient sont les Surs de Saint-Vincent-de-Paul, de Saint-Paul de Chartres, Franciscaines de Marie, du Bon-Pasteur, de Saint-Joseph de Cluny.

    Voilà, dans son éloquente aridité, lénumération des travaux dinfluence française quil faut porter à lactif de nos missions.

    *
    * *

    Telle est, peut-on dire, la semence quelles jettent dans le monde extrême-oriental. Quelle est la récolte ? Celle de la charité, de la philanthropie, nest ni longue, ni difficile à compter. Si cest la mort, les familles gardent le souvenir, reconnaissant plus fréquemment quon ne le pense, du service rendu à un de leurs membres. Si le malade est retourné au milieu des siens, ayant fait un nouveau bail avec la vie, il devient un agent de diffusion de la bonne renommée de linstitution charitable qui la soigné.

    Les fruits de linstruction et de léducation sont plus longs à énumérer et, par bien des côtés, beaucoup plus importants. Donnons les précisions que tout lecteur attentif nous demanderait.

    Que deviennent les élèves en sortant des écoles de la mission ? Ceux qui ont suivi les écoles élémentaires sont rendus à leur famille avec ce petit bagage dhonnêtes principes et de connaissances modestes qui fera deux des citoyens utiles et disciplinés.

    Ceux qui fréquentent les écoles secondaires se divisent en deux catégories : lélite alimente les Universités ; les élèves ordinaires se dirigent vers le commerce, lindustrie, font partie de ladministration civile des gouvernements.

    Les collèges dirigés par les missions sont ouverts à toutes les races, sans distinction de croyances, et la grande majorité de nos élèves, quelquefois 90 %, sont bouddhistes. Si la morale naturelle est enseignée à lécole, linstruction religieuse, obligatoire pour les catholiques, nest donnée aux élèves bouddhistes que sils se déterminent très librement à la suivre. Le seul fait que, dans nos écoles, les non-catholiques forment la très grosse majorité démontre avec évidence que les familles ne craignent ni pression, ni contrainte pour leurs enfants.

    Léducation secondaire est toujours payante. Les missions, ne possédant ni budget dEtat, ni bourses, ni subventions, doivent leurs succès au dévouement de leur personnel enseignant, et ces succès sont manifestement établis et prouvés par le nombre de leurs élèves, par les résultats des concours ou examens publics, par lobtention de situations rémunératrices à la fin des études.

    En Chine et au Japon, le gouvernement, bienveillant pour les écoles congréganistes, ne les aide cependant pas. Dans les possessions coloniales anglaises, le gouvernement, plus libéral et plus juste, accorde à tout établissement possédant des professeurs munis de titres universitaires et suivant les programmes officiels, des subventions sous le nom de grant in aid.

    A Hongkong, le grant in aid est de 2 piastres par élève et par mois, pour tout élève qui a une présence minimum de 253 jours de classe par an, et 25 piastres pour tout élève qui se présente aux examens de lUniversité, pour le certificat détudes, le brevet simple ou le brevet supérieur. Ces subventions sont acquises à létablissement et non à lélève. Le gouvernement donne encore une subvention de 50 % du prix de construction dune école, pour toute maison dont il a approuvé le plan. Il met toutefois une restriction à cette donation : cest que la somme ainsi versée sera remboursée au gouvernement par linstitution qui la reçoit, si les bâtiments cessent dêtre utilisés comme école. Les gouvernements des Indes, de Birmanie et des Straits ont des systèmes plus ou moins rapprochés de celui de Hongkong pour les écoles libres.

    En Indochine française, les pouvoirs publics, nous le disons avec regret, sont indifférents aux écoles dirigées par les missions. Les écoles confessionnelles sont en présence de celles de lEtat, et celui-ci nétablit pas le juste équilibre, comme cela a lieu dans les colonies anglaises ; en sorte que, là comme en France, les familles paient deux fois pour léducation de leurs enfants qui fréquentent les écoles de la mission. Ces mesures injustes produisent sur la population, qui juge avec son bon sens, le plus déplorable effet.

    Dautre part, les écoles de lEtat donnent linstruction sans léducation, doù une plainte sourde, universelle, aussi bien chez les indigènes que chez les Français.

    Il y a quelques semaines, rentrant en France, je reçus la visite dune députation dAnnamites bouddhistes, hommes instruits, dont les noms sont très connus en Indochine. Lobjet de leur visite nétait autre que de me prier dobtenir de Mgr de Guébriant douvrir des écoles secondaires en Indochine, et ils ajoutèrent : Le gouvernement, dans ses écoles supérieures, donne la science moderne à nos enfants ; mais il ne leur enseigne pas comment ils doivent se conduire dans la vie. Nos enfants perdent les vertus de leurs ancêtres ; ils ne les remplacent par rien déquivalent ou de meilleur.

    Lorsquil sagit de missions et denseignement dans las missions, à cette heure, une question angoissante se pose, cest celle du personnel.

    Si, jusquà ce jour, les missionnaires français ont tenu une place si importante et si honorable dans les pays étrangers ; sils ont établi des uvres si vastes et si appréciées ; sils sont réclamés par les populations et les gouvernements dExtrême-Orient, tout cela ne leur donne pas actuellement la solution dun problème que seuls les pouvoirs publics peuvent et doivent résoudre. Et, si je parle de la question du recrutement des missionnaires, je létends, puisquelles éprouvent les mêmes difficultés, aux congrégations de religieux et de religieuses qui travaillent avec nous dans les missions.

    Suis-je trop dur en disant que le bolchevisme a désolé lEglise de France par les lois néfastes de 1904 et 1910 : les couvents supprimés et confisqués, les congrégations religieuses dissoutes et semées aux quatre vents, les séminaires, les églises, les presbytères soumis à des règlements anticanoniques, qui amenèrent dans beaucoup de cas la désaffectation de ces établissements ; cétait la persécution violente. Est-il étonnant que la sève du sacrifice et du dévouement se soit tarie, alors que les canaux par lesquels elle circulait étaient obstrués par le sable et la boue des lois quédictaient des législateurs hostiles, imprudents et imprévoyants ?

    Aujourdhui on comprend les fautes commises, parce quon souffre de leurs conséquences. On demande aux congrégations denvoyer des missionnaires français dans les pays que les congrégations allemandes ont quittés. La demande est excellente et nous nous en réjouissons ; mais son acceptation, sa réalisation, se heurtent à un très gros obstacle.

    Pour avoir des officiers, le gouvernement ouvre des écoles préparatoires, des écoles militaires, des écoles de guerre, etc. Et ne prend-il pas les mêmes mesures pour avoir des médecins, des magistrats, des auxiliaires à tous les degrés de compétence pour sa vaste administration ? Et lon voudrait que, frappant le sol, lEglise fasse surgir de terre des légions dhommes spécialement formés pour un travail aussi délicat que celui qui exige une abnégation absolue, lexil volontaire, le sacrifice de sa vie, une existence vécue au milieu dhommes de race différente, avec un minimum de confort et un maximum de privations !

    La politique anticléricale nous est venue, comme tant dautres maux, dailleurs, de lAllemagne. Cette politique dabandon et de destruction, on la voit nettement exposée dans la lettre que Bismark écrivait au comte dArnim. Elle fut ramassée par les républicains, qui ne saperçurent pas, parce que manquant de sens politique, quen faisant le jeu de nos ennemis, ils agissaient contre les véritables intérêts du pays. Nous pouvons nous en convaincre en examinant quels en sont les résultats. Voilà douze ans que le recrutement des missions souffre. Les noviciats sont en partie dépeuplés. La guerre a encore accentué le danger, puisque la mobilisation a atteint la moitié des missionnaires. Légalité exigeait, paraît-il, que les sacrifices fussent également partagés par tous les citoyens ; comme si un missionnaire nétait pas un soldat toute sa vie par les services quil rend à son pays ; comme si sa situation en pays étranger ne représentait pas pour la nation un profit incomparablement plus grand que son enrôlement sous les drapeaux.

    Notons en passant que lAllemagne, lItalie, la Belgique et lAngleterre lont ainsi compris et ne mobilisèrent pas leurs missionnaires.

    Les victimes de la guerre furent nombreuses dans le corps apostolique français et les missionnaires firent doublement leur devoir. Chez eux les jeunes ont été fauchés, pendant que les vieux, épuisés par des travaux au-dessus de leurs forces, expiraient sur une terre étrangère.

    Il nest personne parmi nous qui regrette un seul instant la part quil a prise dans la défense de la patrie, mais aujourdhui ceux qui restent sinquiètent justement et se demandent qui prendra leur place. Ils se rendent compte que lheure est grave. Rome ne laissera pas sans missionnaires les diocèses ou vicariats confiés aux Français, si ceux-ci ne sont plus à même, faute de personnel, de les administrer. Quelle que soit la sympathie de Pie XI pour notre pays, il sera bien forcé de donner aux missionnaires dautres nationalités le champ que nous ne pouvons plus cultiver. Il le fera sans doute à regret, mais lintérêt supérieur dont il a la charge lui dictera inévitablement son devoir.

    LExtrême-Orient représente plus de la moitié de lhumanité, et ces peuples de vieille civilisation séveillent et répondent aux appels que leur adressent lEurope et lAmérique. La race jaune a lambition de vouloir égaler ses frères de race blanche et, sur les rives du Pacifique, une nouvelle civilisation se manifeste et grandit chaque jour. Nous sommes les ouvriers de la première heure de cette évolution et nous en avons suivi toutes les phases. La France a joué un rôle très considérable et très glorieux dans ses relations avec lExtrême-Orient. Si elle y fit entendre sa voix à plusieurs reprises comme représentante autorisée du Protectorat, elle le fit sans rabaisser la dignité des gouvernements auxquels elle sadressait.

    La protection quelle nous accorde à létranger présuppose celle quelle nous doit dans notre patrie, et, en supprimant ou en diminuant chez nous les uvres dapostolat, elle supprimerait et diminuerait dans une mesure égale son rôle à lextérieur. Pour que cette protection soit réelle et efficace, il est logique quelle existe ici et là.

    En 1906, le Séminaire des Missions-Étrangères comptait 300 élèves, il en compte actuellement 125. Il envoyait chaque année en Extrême-Orient de 60 à 70 prêtres ; depuis 1906, ce nombre a graduellement et continuellement diminué et maintenant il ne dépasse guère la vingtaine. La même constatation douloureuse est faite chez les Lazaristes, les Jésuites, les Frères des Ecoles chrétiennes, chez les religieuses de toutes les Congrégations. Cette situation avait été dénoncée à la Chambre des Députés par M. Louis Marin, dans son rapport sur le budget des Affaires Etrangères pour lexercice 1914 : Beaucoup de nos colonies sont menacées dun grave danger : la diminution de nos nationaux dans le personnel religieux pendant la période qui sest écoulée depuis les lois sur les Congrégations. Ce qui était vrai il y a huit ans lest beaucoup plus aujourdhui.

    Quand lAmérique, lAngleterre, lItalie, lAllemagne, lancent vers lExtrême-Orient leurs réserves dhommes dans une large mesure, avec la pensée dorienter vers elles lâme inquiète des Orientaux, nous pouvons tout au moins veiller à ce que la part dinfluence que nous possédons ne soit pas diminuée, et jai pensé que cétait un devoir patriotique de le rappeler.
    L. ROBERT,
    Assistant du Supérieur
    de la Société des Missions-Étrangères.
    (Revue Politique et Parlementaire, 10 Juin 1922)


    Mettons bien dans lesprit de tous nos missionnaires que nous ne sommes pas envoyés pour travailler simplement à la conversion de quelques particuliers : nostre mission va à former des clercs de touttes les fonctions ecclésiastiques, à consacrer des prestres, à fonder des Esglises, pour les mettre en estat de se soustenir delles mesmes, sans estre obligées de recourir continuellement à lEurope pour en tirer des secours nécessaires ; ainsi nostre premiere et principalle aplication doibt estre vers les catechistes pour les former et dans nos seminaires pour y faire des clercs et des prestres, doù nous les répandrons autant que nous en aurons le temps et le moien dans les autres fonctions qui regardent les peuples.
    (MGR PALLU. Lettre à Mgr de la Motte-Lambert, 6 décembre 1669).



    1922/455-467
    455-467
    Robert
    France
    1922
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