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Liaison catholique Siam-Birmanie

Liaison catholique Siam-Birmanie.
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    Liaison catholique Siam-Birmanie.
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    A Genève et ailleurs on cherche la paix et on prône le désarmement. A Londres, les experts discutent sur la stabilisation de la livre et ceux de New York suivent les pulsations fiévreuses du roi-dollar. Ni lordre, ni lautorité, ni la confiance ne se trouvent nulle part. Le règne de Dieu lui-même paraît ébranlé sur notre petite planète, dont les sarcasmes et les haines anti-Dieu, dans certaines régions, atteignent au paroxysme de la folie. Lêtre humain na, semble-t-il, que des préoccupations matérielles. Quelques individus sadonnent encore en dilettantes bergsonniens à une philosophie pure sans la couronner de la Théodicée dont elle devait même être la base.

    Heureusement, à côté de ces sceptiques, matérialistes et athées, sélève le bloc des croyants qui font passer la primauté du spirituel avant tout intérêt et qui veulent que Dieu soit, sur chaque point du globe, le premier connu, adoré, servi. Croyants laïcs, il va sans dire, guidés dans leur foi par une Hiérarchie sacrée voulue par Jésus-Christ lui-même, Prêtres et missionnaires en sont la puissante armature. A eux revient lhonneur de dégager lacte de foi chez tout individu venant en ce monde, de proclamer la Révélation, de diffuser la Lumière divine qui doit illuminer lunivers. Depuis vingt siècles, on ne les vit pas faillir à leur tâche et la Religion chrétienne se dissémine plus que jamais sous toutes les latitudes.

    Néanmoins, malgré le travail prodigieux, des apôtres de lEvangile durant des siècles, il reste encore, quand on examine en détail le planisphère chrétien, de vastes régions où le nom de Dieu nest point prépondérant. LAsie elle-même, bien que jouissant dune civilisation très antique, ignore, en nombre de ses pays, le vrai Dieu. Sans doute, à travers les siècles, dillustres tentatives pour implanter la foi catholique ont été poursuivies avec vigueur, mais sans appréciables résultats, au dire des compétences. LInde, la Chine, lIndochine, sont encore aujourdhui des pays à systèmes, à religions ondoyantes, à superstitions et à mythes, et lemprise catholique est loin dêtre considérable quant à la densité de la population. Pourtant, par degrés, en Indochine surtout, la religion chrétienne heurte et bouscule les théories bouddhistes, panthéistes, animistes. Ces dernières, enracinées chez les peuples de race primitive, chez les sauvages aussi, se laissent mieux influencer par le christianisme, et ses adeptes se transforment et se convertissent plus aisément à la vraie foi. Cest, du moins, lespérance récente qui se dégage dun voyage que vient dentreprendre, du 7 février au 25 mars, le Père Mirabel chargé du poste avancé de Chiengmai, au nord du Siam, accompagné dun prêtre indigène, le Père Nicolas, chez les Meo, les Shans, les Kariens, les Lawa, les Khamu.

    Sans prétendre donner ici litinéraire complet, ethnique et topographique de ce voyage, les grandes lignes de jonction, sont du moins à noter.

    Il va sans dire que les moyens de communication modernes ont grandement facilité ces voyages et que les impedimenta de jadis se sont évanouis en partie. Le climat seul, humide toujours, torride dès février, reste pour les voyageurs un sérieux handicap. Par ailleurs, la forêt vierge en territoire siamois, ainsi que la montagne hostile et inexplorée ne se laissent pas aisément apprivoiser. Quant à la nourriture : riz gluant, buffle séché, saumure, elle na rien dappétissant ni de réconfortant. Leau même est parfois rare et presque toujours saumâtre.

    Partis de Chiengmai, le 7 février, nos deux Pères franchirent aisément en auto les soixante kilomètres séparant cette ville de Chomtong. Par contre, les quatre-vingt-treize kilomètres qui relient Chomtong à Mësarieng furent pénibles. Seule voie de communication praticable en saison sèche (novembre à mai), lhumble sentier siamois ne peut avoir les charmes, même serait-on poète, à linstar dun Francis Jammes, de la sylve pyrénéenne. Cest à pied souvent ou à cheval quil se laisse gravir ou descendre, car tantôt il serpente la montagne et tantôt sinfiltre en plaine. Evidemment, on ne se fraie plus son chemin, le coutelas ou la hachette à la main, car de nombreuses caravanes ont déjà passé, mais nulle na pris soin de réparer ce chemin de char plein de fondrières où lon risque à chaque instant, sinon de se rompre le cou, du moins de maculer ses vêtements dans un bain de boue, comme eurent la chance de le faire nos hardis voyageurs,

    Tout ce pays fut jadis, ainsi que les Etats Shans beaucoup plus au nord, le théâtre dexpéditions militaires birmanes, et si le voyage des Pères Mirabel et Nicolas avait été entrepris vers 1574 il nest pas douteux, daprès lhistoire, quils naient rencontré larmée du roi dAva comprenant une force de 803 éléphants, 8.000 chevaux et 60.000 hommes. Peu dannées se passaient alors sans que des différents ne surgissent entre les rois birmans et ceux de Chiengmai ou ceux de Yuthia qui voulaient être indépendants. Il suffit de lire lhistoire de Hmannan pour se rendre compte que la paix nexistait guère entre voisins. Il en sera ainsi jusquà la destruction totale de la capitale du Siam par les Birmans en 1767.

    Depuis lors, de paisibles caravanes marchandes sillonnent seules ces hauts plateaux. Laltitude moyenne est alors de 800 à 1.000 mètres, et si lair est pur, la route par contre nest pas large. Larbre règne, si touffu, si dense, quil ne laisse apercevoir que quelques pans dun ciel incandescent au matin, quelque crépuscule de pourpre et de safran. Faut-il parler de la fièvre des bois qui guette le voyageur et dont furent providentiellement protégés durant tout le parcours nos deux apôtres ? on a beau rencontrer quelque ancien élève de notre Collège de lAssomption de Bangkok, employé, soit du gouvernement siamois, (département des forêts), ou bien au service de lEst Asiatique français concessionnaire de centaines dhectares de teck, la fatigue, malgré la joie, ne disparaît pas pour autant, et les privations matérielles continuent. Par ailleurs, le lyrisme en brousse siamoise na pas décho, pas même devant une troupe déléphants sauvages qui peut à chaque instant apparaître.

    Une halte de deux jours à Mësarieng ne fut donc pas inutile pour le ravitaillement en vivres, pour un repos mérité, pour une détente morale aussi, vraiment indispensable quand on vient déchapper aux pièges de la forêt, prévus ou imprévus, et quon sapprête à un second et laborieux effort. Les habitants du pays eux-mêmes, les Carians blancs, (il existe des Carians rouges) assez nombreux, pour nêtre pas dune farouche hostilité, se tiennent pourtant écartés de la seule voie des caravanes. Serait-il possible dimplanter la foi chez ces peuplades ? Très certainement, puisque dans les missions voisines où ces Carians se trouvent en majorité, on ne réussit pas trop mal dans leur évangélisation.

    De Mësarieng à Papun, le sentier siamois va fort heureusement se perdre dans une bonne route cavalière birmane. Trois jours de marche suffirent pour franchir les soixante quinze kilomètres de cette étape. Rien à signaler dailleurs, pas même la catastrophe ordinaire des formalités administratives, du visa des passeports, et de la visite douanière à la frontière birmane. On franchit la Salouen en bac et tout est dit. Aurait-on, par hasard, quelque embarras, que le Père Loiseau, curé de Papun, viendrait de suite à votre secours. Je ne suis pas sûr que larrivée des Pères Mirabel et Nicolas nait point produit une certaine émotion chez le plus proche voisin de louest siamois. Cette énigmatique et impraticable brousse siamoise devenait franchissable et ouverte. La liaison catholique Birmanie-Siam existait. Cétait la première du vingtième siècle, mais non des siècles précédents qui virent passer dans cette région de Tenasserim, beaucoup plus au sud il est vrai, les premiers missionnaires des Missions-Étrangères. Monseigneur Pierre Lambert de La Motte, Jacques de Bourges et François Deydier débarquaient en effet le 16 mai 1662 à Tenasserim et prenaient logement chez le Père Jean Cardoza, jésuite portugais. Il est probable quils avaient été précédés eux-mêmes par dautres pionniers de lEvangile. Et si nous navons pas le loisir de le prouver, quil nous soit du moins permis dajouter que le 12 février 1693 reste un glorieux anniversaire de Martyrs de notre Société. Nest-ce pas en effet la date reçue de la mise à mort de Jean Genoud et de Jean Joret, tous deux dabord missionnaires au Siam et envoyés à Pégou par leurs supérieurs, en lan 1692.

    Papun et ses environs compte 876 chrétiens dispersés en plus de quarante villages composés de familles cariannes. Cest conclure que ladministration ne laisse guère de loisirs au Père Loiseau qui vint fonder ce poste il y a 9 ans.

    Avant de franchir les étapes, désormais faciles qui devaient les conduire à Rangoon, à Mandalay et ailleurs, les Pères Mirabel et Nicolas profitèrent de lhospitalité, plus que cordiale sacerdotale du Père Loiseau. Quil en soit remercié. Les 200 kilomètres environ qui séparent Papun de Moulmein furent franchis dabord en autobus, puis en motor-boat et finalement sur un confortable steamer qui descend la Salouen. Alors, une journée et une nuit de chemin de fer, et cest Rangoon où les accueille paternellement S. E. Mgr Provost.

    Il serait malséant de faire ici lhistorique du vicariat de la Birmanie Méridionale, bien quil soit possible de remonter à la juridiction primitive du Siam, avant même la fondation du vicariat apostolique dAva et de Pégou vers 1721. Egalement aussi celui de la Birmanie Septentrionale, celui de Toungoo et de la Préfecture apostolique de Kengtung que traversèrent au retour nos deux voyageurs. Disons seulement quils furent reçus partout avec la plus grande amabilité. La légendaire hospitalité des Missions-Étrangères, basée sur la charité, est de tradition non seulement pour ses membres mais aussi pour tous les prédicateurs de lEvangile, sans distinction de nationalité. Cest laveu spontané fait au Siam et en Europe par un éminent Visiteur de Missions, il y a quelque quatre ans déjà : le Très Révérend Père Ricaldone, Supérieur Général actuel de lInstitut Salésien des Fils de Don Bosco.

    Pareil témoignage dailleurs fut donné très récemment, par le R. P. Colli, des Missions-Étrangères de Milan qui, se rendant en qualité de Visiteur, dans les Etats Shans, fit le voyage, accompagné des Pères Mirabel et Nicolas, à partir de Toungoo.

    Il ny a, de Rangoon à Toungoo quune demi-journée de chemin de fer. Toungoo est un Vicariat Apostolique dépendant de la Société des Missions-Étrangères de Milan depuis 1866. Ses chrétiens, presque tous Carians, sont au nombre de 27.000. S. E. Mgr Sagrada, élu évêque dIrina en 1908 et consacré à Toungoo le 24 janvier 1909, ladministre.

    Comme la distance de Toungoo à Mandalay nest que dune nuit de chemin de fer, nos voyageurs sy rendirent volontiers. Ils espéraient dailleurs y trouver pour le saluer S. E. Mgr Falière. Ce leur fut une déception dapprendre labsence du Vénéré Prélat.

    Reprenant le chemin de fer, les Pères Mirabel et -Nicolas atteignirent après une nuit et un jour, Kalaw, via Thazi, puis Taungyi où se trouve un poste de la mission de Toungoo. Il ne leur restait plus quà se rendre, en compagnie du R. P. Colli, au centre de la Préfecture Apostolique des Etats Shans (1), Kengtung, distant de 500 kilomètres environ que lon couvre en quatre jours dautobus. Cette partie du voyage leur fut dailleurs grandement facilitée par la présence du Révérend Père Colli qui, attendu partout par ses confrères, partagea charitablement avec ses compagnons, le gîte et le couvert préparés davance pour lui. La Préfecture Apostolique de Kengtung (ou Chiengtoung) dépend en effet des Missions-Étrangères de Milan. Cette Préfecture créée en 1927 est limitée au nord par le Yunnan, à lest par le Me-Khong, au Sud par le Siam vers le 20º de latitude nord et à louest par la Salouen.

    Le Préfet apostolique actuel, Monseigneur E. Bonetta, accompagné du Père Portaluppi na pas craint, il y a déjà cinq ans, de descendre de ses Etats Shans jusquà Bangkok. Ce fut, à cette époque, une prouesse méritante quon renouvelle facilement aujourdhui. Le nombre des chrétiens augmente avec une déconcertante rapidité dans cette Préfecture où les races les plus diverses se sont donné rendez-vous, mais où dominent néanmoins dans cette mosaïque, les Shans, peuples de montagnes, animistes et qui nont presque pas subi les atteintes du bouddhisme. Les Shans ne sont en réalité que des Thai descendus du Yunnan quils occupaient deux mille ans avant Jésus-Christ. Ce serait, dit-on, vers le treizième siècle de notre ère, que se divisant en deux, orientaux et occidentaux, les Thai envahirent les uns, lextrême nord du Laos, les Etats Shans actuels, le royaume du Siam et même une partie de la Birmanie, tandis que les autres (orientaux) se mélangèrent aux Chinois des deux Kouang et aux Annamites du Tonkin. Certains linguistes admettent que Siam est le même mot que Shan et plusieurs ethnologues veulent que le royaume du Siam, ne soit en réalité que le plus considérable des Etats Shans.

    Toute cette région qui touche la frontière nord, nord-est siamoise a été minutieusement parcourue par les fameux explorateurs français de la mission Pavie et de la mission Scott qui se réunirent le 1er janvier 1895 à Muang Sing, chef-lieu de la principauté de Chieng-Kheng, sur la rive droite du Me-Khong.

    Aussi bien, de Kengtung à Lampang, via Chiengrai soit 500 kilomètres le voyage, aujourdhui, reste-t-il aisé durant la saison sèche. Des autobus circulent tout aussi bien dans les Etats Shans que sur le territoire siamois, la seule différence est que la route siamoise est bien meilleure que la route shane. LUnion Missionnaire Baptiste américaine travaille dans les Etats Shans depuis 1877. Cest le Rev. Cushing qui en fut le fondateur, comme M. Mc. Gilvary fut celui de Chiengmai vers 1866. La mission catholique avait dailleurs précédé les pasteurs protestants, puisque Mgr Pallegoix envoyait le 5 décembre 1843, deux missionnaires, les Pères Grandjean et Vachal au royaume vassal de Chiengmai. Les mauvaises dispositions du roi, à leur égard, furent les seules causes de leur insuccès.

    De Lampang à Chiengmai : 5 heures de chemin de fer. Aussi peut-on dire que cest dans un dolce farniente que se terminait ce voyage entrepris par les Pères Mirabel et Nicolas du 7 février au 25 mars 1933. En résumé, seul, litinéraire siamois Chiengmai Papun présenta de sérieuses difficultés que surmontèrent heureusement nos deux voyageurs. Cétait par ailleurs la seule voie de jonction possible, par le nord, des missions de Bangkok et de Rangoon quil fallait à tout prix connaître pour la jalonner de petits postes chrétiens et coordonner à lavenir leffort missionnaire ; les Pères Mirabel et Nicolas, se sont parfaitement acquittés de leur mission.

    Il serait prématuré de prédire les résultats qui pourront jaillir de cette pérégrination à la St Paul. Si lon ne peut en effet envisager, au moins dici quelque temps encore, des rapports suivis entre les missionnaires des trois Vicariats limitrophes du Siam et ceux de Chiengmai, il est désormais permis dappeler périmée la période disolement. Chaque groupe sait quil a des voisins travaillant et peinant comme lui pour une cause commune. Il ny a plus de corps isolé, pourrait-on dire, et cette présence, bien quinvisible, (telle lélectricité), de confrères dans la brousse a certes bien sa valeur morale. La prise de contact est établie, le courant arrive, le raccord suivra. Evidemment, déclanché dune Centrale éloignée de huit cents kilomètres, ce courant subit quelques variantes de force dans des transformateurs échelonnés sur le parcours : postes intermédiaires à rendement et à potentiel différents, ils sont indispensables. Pour le moment, contentons-nous, si nous ne pouvons faire jaillir de nombreuses étincelles damour de Dieu chez tous ces peuples en région siamoise qui totalement ignorent la religion catholique, de constater quil sera facile, le moment venu, de les faire éclater. Actuellement, le personnel missionnaire et largent sont rares, au Siam comme ailleurs, et la Providence seule peut y pourvoir. Après les belles espérances que donne déjà le poste récemment créé de Chiengmai, il serait désolant de rester sur les positions acquises sans aller de lavant. Lheure de la moisson semble sonner et il est urgent de se mettre au travail. Daigne Dieu, pour encourager ceux qui peinent déjà, pour augmenter également sa gloire, y multiplier ses apôtres et leur procurer les moyens matériels efficaces pour que son divin Nom soit bientôt adoré dans toute cette partie déshéritée du Siam.

    L. CHORIN.

    1933/586-594
    586-594
    Chorin
    Thaïlande
    1933
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